CHAPITRE XI
De Sylla. — De Pompée et César.
Je supplie qu'on me permette de détourner les yeux des horreurs des guerres de Marius et de Sylla : on en trouvera dans Appien l'épouvantable histoire. Outre la jalousie, l'ambition et la cruauté des deux chefs , chaque Romain était furieux ; les nouveaux citoyens et les anciens ne se regardaient plus comme les membres d'une même république 4, et l'on se faisait une guerre qui , par un caractère particulier, était en même temps civile et étrangère.
Sylla fit des lois très-propres à ôter la cause des désordres que l'on avait vus : elles augmentaient l'autorité du sénat , tempéraient le pouvoir du peuple, réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la république; mais dans la fureur de ses succès , il avait fait des choses qui mirent Rome dans l'impossibilité de conserver sa liberté.
Il ruina , dans son expédition d'Asie , toute la discipline militaire ; il accoutuma son armée aux rapines 5 , et lui donna des besoins qu'elle n'avait jamais eus ; il corrompit une fois des soldats , qui devaient dans la suite corrompre les capitaines.
Il entra dans Rome à main armée , et enseigna
1 Romulus ne permit que deux sortes d'exercices aux gêna libres, l'agriculture et la guerre. Les marchands, les ouvriers, ceux qui tenaient une maison à louage , les cabaretiers , n'étaient pas du nombre des citoyens. (Denys d'Halicarnasse , liv. Il; idem, liv. IX.)
2 Cicéron en donne les raisons dans ses Offices , liv. III.
3 II fallait avoir servi dix années , entre l'âge de. seize ans et celui de quarante-sept. Yoyez Polybe , liv. VI.
4 Comme Marius, pour se faire donner la commission de la guerre contre Mithridate au préjudice de Sylla, avait par le. se* cours du tribun Sulpitius, répandu les huit nouvelles tribus des peuples d'Italie dans les anciennes , ce qui rendait les Italiens maîtres des suffrages, ils étaient la plupart du parti de Marius, pendant que le sénat et les anciens citoyens étaient du parti de Sylla.
5 Voyez, dans la Conjuration de Catilina, le portrait que Salluste nous fait de cette armée.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
aux généraux romains à violer l'asile de la liberté x.
Il donna les terres des citoyens aux soldats 2 , et il les rendit avides pour jamais 3; car, dès ce moment, il n'y eut plus un homme de guerre qui n'attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains.
Il inventa les proscriptions , et mit à prix la tête de ceux qui n'étaient pas de son parti. Dès lors il fut impossible de s'attacher davantage à la république ; car, parmi deux hommes ambitieux , et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres, et pour le parti de la liberté , étaient sûrs d'être proscrits par celui des deux qui serait vainqueur. Il était donc de la prudence de s'attacher à l'un des deux.
Il vint après lui, dit Cicéron 4, un homme qui, dans une cause impie et une victoire encore plus honteuse , ne confisqua pas seulement les biens des particuliers , mais enveloppa dans la même calamité des provinces entières.
Sylla, quittant la dictature, avait semblé ne vouloir vivre que sous la protection de ses lois mêmes ; mais cette action , qui marqua tant de modération , était elle-même une suite de ses violences. Il avait donné des établissements à quarantesept légions dans divers endroits de l'Italie. Ces gens-là , dit Appien , regardant leur fortune comme attachée à sa vie , veillaient à sa sûreté , et étaient toujours prêts à le secourir ou à le venger 5.
La république devant nécessairement périr, il n'était plus question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.
Deux hommes également ambitieux , excepté que l'un ne savait pas aller à son but si directement que l'autre, effacèrent parleur crédit, par leurs exploits, par leurs vertus , tous les autres citoyens. Pompée parut le premier ; César le suivit de près.
Pompée , pour s'attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui bornaient le pouvoir du peuple ; et quand il eut fait à son ambition un sacrifice des lois
1 Fugatis Marii copiis , primus urbem Romam cum armis mgressus est. (Fragment de Jean d'Antioche, dans YExtrait des vcrtits et des vices.)
2 On distribua bien au commencement une partie dés terres des ennemis vaincus ; mais Sylla donnait les terres des ci* toyens.
3 Les coniiscations , même en enrichissant des complices n'en l'ont que des mécontents et des ingrats. Les troubles et le désordre de l'État commencent à leur paraître insupportables dés qu'ils commencent à y posséder quelque chose; et l'autorité qu'on ne leur accorde pas tout entière, ils la regardent comme usurpée par les autres. ( L'avocat général Servan. )
4 Offices, liv. II, ch. vin.
5 On peut voir ce qui arriva après la mort de César.
les plus salutaires de sa patrie , il obtint tout ce qu'il voulut, et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard.
Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique en un grand nombre de magistratures qui se soutenaient , s'arrêtaient, et se tempéraient l'une l'autre ; et comme elles n'avaient toutes qu'un pouvoir borné , chaque citoyen était bon pour y parvenir; et le peuple, voyant passer devant lui plusieurs personnages l'un après l'autre, ne s'accoutumait à aucun d'eux. Mais dans ce temps-ei le système de la république changea : les plus puissants se firent donner par le peuple des commissions extraordinaires, ce qui anéantit l'autorité du peuple et des magistrats , et mit toutes les grandes affaires dans les mains d'un seul ou de peu de gens ».
Fallut-il faire la guerre à Sertorius , on en donna la commission^ Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate , tout le monde cria Pompée. Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome , le peuple croit être perdu , si on n'en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates, il n'y a que Pompée. Et lorsque César menace d'envahir, le sénat crie à son tour, et n'espère plus qu'en Pompée.
« Je crois bien, disait Marcus 2 au peuple, que « Pompée , que les nobles attendent , aimera mieux « assurer votre liberté que leur domination; mais « il y a eu un temps où chacun de vous avait la pro- « tection de plusieurs , et non pas tous la protection « d'un seul, et où il était inouï qu'un mortel pût « donner ou ôter de pareilles choses. »
A Rome, faite pour s'agrandir, il avait fallu réunir dans les mêmes personnes les honneurs et la puissance; ce qui, dans des temps de trouble, pouvait fixer l'admiration du peuple sur un seul citoyen.
Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que l'on donne; mais , quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point il pourra être porté.
Des préférences excessives données à un citoyen dans une république ont toujours des effets nécessaires : elles font naître l'envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.
Deux fois Pompée , retournant à Rome maître d'opprimer la république , eut la modération de congédier ses armées avant que d'y entrer, et d'y pa^ raître en simple citoyen. Ces actions, qui le comblèrent de gloire , firent que , dans la suite, quelque
1 Plebis opes immilutœ , paucorum, potentia crevit. (Sauluste, de Conjuratione catil.)
2 Fragment de V Histoire de SallusU.