CHAPITRE XXII
ner son État , et qu'il dérobait aux affaires spirituelles1.
Les Grecs , grands parleurs , grands disputeurs , naturellement sophistes , ne cessèrent d'embrouiller la religion par des controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la cour , toujours d'autant plus faible qu'elle était plus corrompue , il arrivait que les moines et la cour se corrompaient réciproquement , et que le mal était dans tous les deux : d'où il suivait que toute l'attention des empereurs était occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter des disputes théologiques qu'on a toujours remarquées devenir frivoles à mesure qu'elles sont plus vives.
Michel Paléologue , dont le règne fut tant agité par des disputes sur la religion , voyant les affreux ravages des Turcs dans l'Asie , disait en soupirant que le zèle téméraire de certaines personnes qui , en décriant sa conduite , avaient soulevé ses sujets contre lui , l'avait obligé d'appliquer tous ses soins à sa propre conservation , et de négliger la ruine des provinces. « Je me suis contenté, disait-il, de « pourvoir à ces parties éloignées par le ministère « des gouverneurs , qui m'en ont dissimulé les be- « soins , soit qu'ils fussent gagnés par argent , soit « qu'ils appréhendassent d'être punis 2. »
Les patriarches de Constantinople avaient un pouvoir immense. Comme dans les tumultes populaires les empereurs et les grands de l'État se retiraient dans les églises, que le patriarche était maître de les livrer ou non , et exerçait ce droit à sa fantaisie, il se trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les affaires publiques.
Lorsque le vieux Andronic 3 fît dire au patriarche qu'il se mêlât des affaires de l'Église, et le laissât gouverner celles de l'empire : « C'est, lui répon- « dit le patriarche , comme si le corps disait à l'âme : « Je ne prétends avoir rien de commun avec vous , « et je n'ai que faire de votre secours pour exercer « mes fonctions. »
De si monstrueuses prétentions étant insupportables aux princes , les patriarches furent trèssouvent chassés de leurs sièges. Mais chez une na-
tion superstitieuse, où l'on croyait abominables toutes les fonctions ecclésiastiques qu'avait pu faire un patriarche qu'on croyait intrus , cela produisit des schismes continuels : chaque patriarche , V an-
1 Pachymère , liv. VII.
2 Pachymère, liv. VI, chap. xxix. On a employé la traduction de M. le président Cousin
3 Paléologue. Voyez Y Histoire des deux Andronic, écrite par Cantacuzène , liv. I, chap. I.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
cien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs sectateurs.
Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu'on pouvait avoir sur le dogme , parce qu'elles étaient comme une hydre qu'une nouvelle déposition pouvait toujours reproduire.
La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs, que, lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l'empereur Jean et l'impératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des moines * ; et quand Mahomet II l'assiégea , il ne put suspendre les haines théologiques 2 ; et on y était plus occupé du concile de Florence que de l'armée des Turcs 3.
Dans les disputes ordinaires , comme chacun sent qu'il peut se tromper, l'opiniâtreté et l'obstination ne sont pas extrêmes ; mais dans celles que nous avons sur la religion, comme par la nature de la chose chacun croit être sûr que son opinion est vraie , nous nous indignons contre ceux qui , au lieu de changer eux-mêmes, s'obstinent à nous faire changer.
Ceux qui liront l'histoire de Pachymère connaîtront bien l'impuissance où étaient et où seront toujours les théologiens par eux-mêmes d'accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur 4 qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher ; on voit de l'autre une hydre de disputes qui renaissent sans cesse; et l'on sent qu'avec la même méthode, la même patience, les mêmes espérances , la même envie de finir, la même simplicité pour leurs intrigues , le même respect pour leurs haines, ils ne se seraientjamais accommodés jusqu'à la fin du monde.
En voici un exemple bien remarquable. A la sollicitation de l'empereur , les partisans du patriarche Arsène firent une convention avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph , qui portait que les deux partis écriraient leurs prétentions chacun sur un papier; qu'on jetterait les deux papiers dans un brasier ; que , si l'un des deux demeurait entier, le jugement de Dieu serait suivi ; et que , si tous les deux étaient consumés, ils renonceraient à leurs différends. Le feu dévora les deux papiers : les deux partis se réunirent , la paix dura un jour ; mais le lendemain ils dirent que leur changement aurait
1 Cantacuzène, liv. III, ch. xcix.
2 Ducas, Histoire des derniers Paléolo gués.
3 On se demandait si on avait entendu la messe d'un prêtre qui eût consenti à l'union : on l'aurait fui comme Je feu. On regardait la grande église comme un temple profane. Le moine Gennadius lançait ses anathèmes sur tous ceux qui désiraient la paix. (Ducas, Histoire des derniers Paléoloques. )
\ Andronic Paléologue.
dû dépendre d'une persuasion intérieure et non pas du hasard; et la guerre recommença plus vive que jamais l.
On doit donner une grande attention aux disputes des théologiens ; mais il faut la cacher autant qu'il est possible : la peine qu'on paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir que leur manière de penser est si importante, qu'elle décide du repos de l'État et de la sûreté du prince.
On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs subtilités, qu'on ne pourrait aboh'r les duels en établissant des écoles où l'on raffinerait sur le point d'honneur.
Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que , quand les disputes furent endormies , ils eurent la rage de les réveiller. Anastase2, Justinien3, H,éraclius4, Manuel Comnène5, proposèrent des points de foi à leur clergé et à leur peuple , qui auraient méconnu la vérité dans leur bouche quand même ils l'auraient trouvée. Ainsi , péchant toujours dans la forme , et ordinairement dans le fond , voulant faire voir leur pénétration , qu'ils auraient pu si bien montrer dans tant d'autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des disputes vaines sur la nature de Dieu, qui se cachant aux savants parce qu'ils sont orgueilleux , ne se montre pas mieux aux grands de la terre.
C'est une erreur de croire qu'il y ait dans le monde une autorité humaine, à tous les égards, despotique ; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais : le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin. Que le Grand Seigneur mette un nouvel impôt à Constantinople, un cri général lui fait d'abord trouver des limites qu'il n'avait pas connues. Un roi de Perse peut bien contraindre un fils de tuer son père, ou un père de tuer son fils 6; mais obliger ses sujets de boire du vin , il ne le peut pas. Il y a dans chaque nation un esprit général sur lequel la puissance même est fondée : quand elle choque cet esprit , elle se choque elle-même , et elle s'arrête nécessairement.
La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs, c'est qu'ils ne connurent jamais la nature ni les bornes de la puissance ecclésiastique
1 Pachymère, liv. I.
2 Évagre , liv. III.
3 Procope , Hist. secrète.
4 Zonaras , Fie d'Héraclius.
5 Nicétas, Fie de Manuel Comnctie.
6 Voyez Chardin"