‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 9 sur 1131 · XX1J · texte numérisé non relu

XX1J

NOTICE

Ce que nous venons de dire ajoutera peut-être encore de nouveaux regrets à ceux qu'on a déjà manifestés relativement à cette histoire de Louis XI écrite , dit-on , en entier par Montesquieu , et dont son secrétaire brûla, par mégarde , la copie au net, tandis que lui-même jeta au feu le brouillon, croyant que cette copie existait encore. Mais ceux qui ont le plus de droit de se dire bien instruits de ce qui concerne Montesquieu nous ont assuré que cette anecdote était apocryphe. Le soin qu'a eu Montesquieu de conserver tous ses brouillons et les matériaux mêmes de ses OEuvres , le peu de vraisemblance que le secrétaire d'un auteur livre au feu la copie au net d'un ouvrage non encore imprimé , ajoutent à la probabilité de ce qu'on nous a dit ; mais nous ne devons pas omettre de rapporter les faits qui tendent éprouver le contraire. En 1747, l'Académie des inscriptions avait proposé, pour sujet du concours, de tracer l'état des lettres sous le règne de Louis XL L'abbé de Guasco voulait concourir ; et Montesquieu lui écrivait alors : « Si les mémoires sur lesquels je « travaillai l'histoire de Louis XI n'avaient point a été brûlés , j'aurais pu vous fournir quelque chose « sur ce sujet. » C'est dans une note explicative de ce passage que l'abbé de Guasco rapporte l'anecdote de la destruction du manuscrit de l'histoire de Louis XI; mais cette anecdote avait déjà été racontée par d'autres, et surtout par Fréron, que l'abbé de Guasco contredit, soutenant que ce fait n'est point arrivé pendant la dernière maladie de Montesquieu , mais en 1739 ou en 1740, et ajoutant qu'il conta cet accident à un de ses amis, à l'occasion de l'histoire de Louis XI par Duclos, qui venait de paraître. Au milieu de ces récits contradictoires, s'il nous était permis de former une conjecture, nous dirions qu'il est probable que Montesquieu conçut l'idée de composer l'histoire de Louis XI, mais qu'il y renonça; qu'alors il condamna aux flammes ce qu'il avait écrit sur ce sujet; et que peut-être une portion de ce travail , qu'il voulait réserver, fut jetée au feu par mégarde , ce qui a donné lieu à la diversité des récits qu'on a faits à cette occasion. Nous pensons que Montesquieu n'a pas achevé cette histoire , non plus que celle de Théodoric, roi des Ostrogoths, qu'il avait, dit-on, commencée. Nous ajouterons encore que, suivant nous, on doit se féliciter qu'il ait abandonné ces entreprises pour s'attacher exclusivement à Y Esprit des Lois; et nous fondons cette assertion, non-seulement sur l'excellence et l'utilité de cet ouvrage, mais encore sur des motifs qui s'éloignent beaucoup de l'opinion commune , et que nous oserons cependant exposer. Montesquieu , si

admirable quand il présente les résultats de l'his toire; Montesquieu, dont les écrits doivent être le manuel de tous ceux qui voudront écrire l'histoire , n'avait pas , suivant nous , le genre de talent propre à former un historien du premier ordre. Boileau louait un jour le livre des Caractères de la Bruyère , et insistait sur le mérite de son style ; mais il remarquait judicieusement que l'auteur, par la forme même de son ouvrage, s'était affranchi d'une des plus grandes difficultés de l'art d'écrire, les transitions. Cette partie de l'art est surtout nécessaire à l'historien qui , dans des récits d'événements compliqués et divers, doit conserver l'utilité d'intérêt, nuancer habilement tous les détails; et faire ressortir, sans les isoler, les groupes principaux des vastes tableaux qu'il nous présente. V Esprit des Lois, les Considérations sur les causes delà grandeur et de la décadence des Romains y sont composés de chapitres fort courts, qui souvent forment chacun un tout à part , et qui ne sont liés entre eux que par la similitude des sujets, relativement au butprincipal des ouvrages dont ils font partie. Les Lettres persanes ont aussi trèspeu d'étendue; les plus longues n'ont que trois à quatre pages , et elles traitent toutes de sujets divers et qui n'ont entre eux que peu ou point de connexité. L' Histoire d'Aphéridon et oT A star té, et le sublime apologue des Troglodites, qui s'y trouvent, n'excèdent pas dix pages , et sont , pour les faits , d'une extrême simplicité. Ainsi Montesquieu, dans tous les ouvrages auxquels il a dû sa réputation, s'est, comme la Bruyère, affranchi de la nécessité des transitions. Quand il a entrepris de faire un récit d'une certaine longueur, on s'est aperçu aussitôt de ce qui lui a manqué à cet égard : pour s'en convaincre , il suffit de lire la Vie du maréchal de Berwick, le roman Arsace et Isménie, et même le Temple de Gnide. Les diverses parties de ces opuscules ne sont pas bien disposées entre elles , et ne se succèdent pas naturellement. Les pensées les plus ingénieuses et les réflexions les plus profondes nuisent à l'intérêt du récit , faute d'être préparées par des phrases intermédiaires, nécessaires à l'enchaînement des idées , ou faute d'être placées convenablement. Le style est heurté, contraint, sans variété, et tout l'opposé de cette souplesse , de cette liaison , de cette harmonie , indispensables à l'historien , qui doit soutenir, sans lafatiguer, l'attention des lecteurs pendant une longue narration.

Montesquieu a dit de Tacite qu'il abrégeait tout parce qu'il voyait tout. Ce bel éloge a été , avec raison , appliqué à Montesquieu lui-même ; et l'on a souvent comparé entre eux ces deux grands hommes.

SUR LA VIE DE MONTESQUIEU

xxiij

Des génies de cet ordre ont un caractère particulier d'originalité qui rend fausses toutes les similitudes qu'on veut établir. S'il fallait déterminer les degrés de prééminenee qui distinguent Tacite et Montesquieu, nous dirions que l'auteur français surpasse l'auteur latin par la variété et l'étendue de ses connaissances , par la grandeur de ses conceptions et l'abondance de ses pensées, mais qu'il lui cède sous le rapport du talent et de l'éloquence ; qu'enfin il est plus grand comme philosophe , mais moins grand comme écrivain. Tacite maintient toujours la

dignité de ses expressions à la hauteur de son sujet : il n'altère point , par d'ingénieuses antithèses , la gravité de son style; et les grâces du bel esprit n'énervent pas sa phrase énergique, et ne refroidissent jamais la chaleur de ses récits. Si nous- voulions chercher dans les anciens des exemples pour donner une idée de la manière de Montesquieu comme écrivain , nous dirions encore qu'elle se compose de plusieurs des belles qualités de Tacite , et de quelques-uns des brillants défauts de Sénèque.

Page 1