SUR LA VIE DE
« ce qu'il me reste encore de lumières n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais. » Et en effet, il mourut peu de temps après, le 10 février 1755, à l'âge de soixante et six ans, c'est-àdire, seulement sept ans après la publication de son grand ouvrage. II fut attaqué avec violence par une fièvre inflammatoire , qui l'emporta au bout de treize jours. Il était alors à Paris. Les soins les plus tendres lui furent prodigués par la duchesse d'Aiguillon, son ancienne amie; le duc de Nivernois, le chevalier de Jaucourt, M. et madame Dupré de Saint- Maur. La douceur de son caractère se soutint jusqu'au dernier soupir; il ne lui échappa, dit-on, ni une plainte , ni la moindre impatience. Il connut , dès les premiers instants, qu'il était en danger; et pour interroger les médecins sur son état , il leur disait : « Comment va l'espérance à la crainte ? » Les jésuites cherchèrent à le gagner dans ces derniers moments, et ils lui envoyèrent le père Routh et le pèreCastel, qui furent accusés d'avoir mis, dans l'exercice de leur ministère , une obsession blâmable. Montesquieu leur disait : « J'ai toujours res- « pecté la religion ( cela était vrai pour les ouvrages « qu'il a avoués ) ; la morale de l'Évangile est le plus « beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes. » On n'en put tirer aucun autre aveu. Comme les jésuites le pressaient de leur remettre les corrections qu'il avait faites aux Lettres persanes, afin d'en effacer les passages irréligieux , il s'y refusa ; puis il remit ce manuscrit à madame la duchesse d'Aiguillon et à madame Dupré de Saint-Maur, en leur « disant : Je veux tout sacrifier à la religion, mais « rien aux jésuites ; consultez avec mes amis , et « décidez si ceci doit paraître. » Il reçut cependant le viatique des mains du curé ; celui-ci lui ayant dit : « Monsieur, vous comprenez combien Dieu est « grand ! — Oui , reprit-il , et combien les hommes « sont petits! »
Montesquieu a laissé un grand nombre de manuscrits. On nous a parlé delà Relation de ses voyages , que nous n'avons point vue ; si elle existe , elle doit être dans un état très-imparfait ; car nous savons , par une lettre qu'il a écrite le 15 décembre 1754, c'est-à-dire moins de deux mois avant sa mort, qu'alors cette relation n'était pas encore rédigée , et qu'il hésitait même sur la forme qu'il devait lui donner. Nous ignorons si les Notes sur l'Angleterre, qu'on a insérées dans quelques-unes des dernières éditions de ses Œuvres , sont extraites des matériaux qui avaient été préparés pour cette relation. Il y a quelques années que la principale portion des manuscrits de Montesquieu fut apportée à Paris , du consentement des héritiers de ce grand
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homme; nous eûmes alors occasion de les examiner pendantquelques heures seulement ; ils consistaient : 1° en un petit roman intitulé le Métempsycosiste , composé de six cahiers fort minces , copiés au net , et qui ne sont pas de la main de Montesquieu ; si nous jugions de tout l'ouvrage par le premier cahier, le seul que nous ayons lu, il serait peu digne de l'auteur des Lettres persanes; — 2° en plusieurs écrits de la main même de Montesquieu , intitulés : Morceaux qui n'ont pu entrer dans /'Esprit des Lois , et qui peuvent former des dissertations particulières. Nous en avons remarqué un sur la Puissance paternelle , un autre sur les Obligations sur parole, un troisième sur les Successions , dans lequel Montesquieu propose d'établir l'égalité des partages , de conserver dans la classe noble seulement les droits d'aînesse, et de transmettre dans cette classe tout l'héritage à l'aîné des mâles à l'exclusion des autres enfants; — 3° en 3 gros vol. in-4°, reliés , de 600 à 700 pages chacun : ce sont des extraits que Montesquieu faisait de ses lectures, et à la suite desquels il écrivait ses réflexions. En les parcourant, nous fûmes étonnés de voir que les pensées les plus remarquables et les plus profondes lui étaient presque toujours suggérées par des ouvrages frivoles; et il en lisait beaucoup de ce genre. Dans le grand nombre de réflexions que nous avons lues , nous avons retenu celle-ci : « Un flatteur est « un esclave qui n'est bon pour aucun maître. » Il y a, dans ces trois volumes, quelques morceaux d'une assez grande étendue. Nous avons surtout lu avec admiration une sorte d'introduction à l'histoire de Louis XI, qui égale ce que Montesquieu a écrit de mieux. Il commence, dans ce morceau, par tracer le tableau de la situation politique de l'Europe lorsque Louis XI monta sur le trône. Il fait voir ensuite combien elle était favorable à ce roi, et que ce qu'on attribue à son habileté ne fut que le résultat nécessaire des circonstances où il se trouvait; il indique ensuite tout ce qu'il aurait pu faire de grand, et qu'il ne fit pas; puis il ajoute : « Il ne « vit , dans le commencement de son règne , que le « commencement de sa vengeance. » Il décrit les horribles cruautés qui accompagnèrent les dernières années de ce tyran, et termine son récit par cette réflexion : « Il lui semblait que, pour qu'il vécût , » il fallait qu'il fit violence à tous les gens de bien. » Il établit un parallèle entre Louis XI et Richelieu, qui est tout à l'avantage de ce dernier, et finit ainsi le portrait qu'il a tracé de ce grand ministre : « Il « fit jouer à son monarque le second rang dans la « monarchie, et îe premier dans l'Europe; il avilit « le roi, mais il illustra le règne. »