‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 94 sur 1131 · LETTRE LXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIX

USBEK A RHËDI.

A Venise.

A Paris règne la liberté et l'égalité. La naissance , la vertu, le mérite même de la guerre, quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse.

Un grand seigneur est un homme qui voit le roi , qui parle aux ministres , qui a des ancêtres , des dettes et des pensions. S'il peut avec cela cacher son oisiveté par un air empressé , ou par un feint attachement pour les plaisirs , il croit être le plus heureux de tous les hommes.

En Perse, il n'y a de grands que ceux à qui le monarque donne quelque part au gouvernement. Ici , il y a des gens qui sont grands par leur naissance; mais ils sont sans crédit. Les rois font comme ces ouvriers habiles qui , pour exécuter leurs ouvrages, se servent toujours des machines les plus simples.

La faveur est la grande divinité des Français. Le ministre est le grand prêtre, qui lui offre bien des victimes. Ceux qui l'entourent ne sont point habillés de blanc : tantôt sacrificateurs , et tantôt sacrifiés,

ils se dévouent eux-mêmes à leur idole avec tout le peuple.

A Paris, le 9 de la lune de Gemmadi 2 , 1715.

LETTRE XG.

USBEK A IBBEN

A Smyrne.

Le désir de la gloire n'est point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur conservation. II semble que nous augmentons notre être lorsque nous pouvons le porter dans la mémoire des autres : c'est une nouvelle vie que nous acquérons , et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.

Mais comme tous les hommes ne sont pas également attachés à la vie, ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette noble passion est bien toujours gravée dans leur cœur ; mais l'imagination et l'éducation la modifient de mille manières.

Cette différence, qui se trouve d'homme à homme, se fait encore plus sentir de peuple à peuple.

On peut poser pour maxime que, dans chaque État, le désir de la gloire croît avec la liberté des sujets, et diminue avec elle : la gloire n'est jamais compagne de la servitude.

Un homme de bon sens me disait l'autre jour : On est en France, à bien des égards, plus libre qu'en Perse ; aussi y aime-t-on plus la gloire. Cette heureuse fantaisie fait faire à un Français , avec plaisir et avec goût , ce que votre sultan n'obtient de ses sujets qu'en leur mettant sans cesse devant les yeux les supplices et les récompenses.

Aussi, parmi nous, le prince est-il jaloux de l'honneur du dernier de ses sujets. Il y a pour le maintenir des tribunaux respectables : c'est le trésor sacré de la nation , et le seul dont le souverain n'est pas le maître ; parce qu'il ne peut l'être sans choquer ses intérêts. Ainsi , si un sujet se trouve blessé dans son honneur par son prince, soit par quelque préférence , soit par la moindre marque de mépris , il quitte sur-le-champ sa cour, son emploi, son service, et se retire chez lui,

La différence qu'il y a des troupes françaises aux vôtres , c'est que les unes , composées d'esclaves naturellement lâches , ne surmontent la crainte de la mort que parcelle du châtiment, ce qui produit dans l'âme un nouveau genre de terreur qui la rend comme stupide i au lieu aue les autres se présentent aux

LETTRES PERSANES

coups avec délice , et bannissent la crainte par une satisfaction qui lui est supérieure.

Mais le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu , semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone, l'honneur payait seul les services les plus signalés. Une couronne de chêne ou de laurier, une statue, un éloge , était une récompense immense pour une bataille gagnée ou une ville prise.

Là , un homme qui avait fait une belle action se trouvait suffisamment récompensé par cette action même. Il ne pouvait voir un de ses compatriotes qu'il ne ressentît le plaisir d'être son bienfaiteur ; il comptait le nombre de ses services par celui de ses concitoyens. Tout homme est capable de faire du bien à un homme ; mais c'est ressembler aux dieux que de contribuer au bonheur d'une société entière.

Mais cette noble émulation ne doit-elle point être entièrement éteinte dans le cœur de vos Persans , chez qui les emplois et les dignités ne sont que des attributs de fantaisie du souverain ? La réputation et la vertu y sont regardées comme imaginaires , si elles ne sont accompagnées de la faveur du prince , avec laquelle elles naissent et meurent de même. Un homme qui a pour lui l'estime publique n'est jamais sûr de ne pas être déshonoré demain. Le voilà aujourd'hui général d'armée : peut-être que le prince le va faire son cuisinier, et qu'il n'aura plus à espérer d'autre éloge que celui d'avoir fait un bon ragoût.

De Paris , le 15 de la lune de Gemmadi 2 , 1715.

LETTRE XGL

USBEK AU MÊME

A Smyrne.

De cette passion générale que la nation française a pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais quoi qu'on appelle point d'honneur : c'est proprement le caractère de chaque profession ; mais il est plus marqué chez les gens de guerre, et c'est le point d'honneur par excellence. Il me serait bien difficile de te faire sentir ce que c'est ; car nous n'en avons point précisément d'idée.

Autrefois les Français, surtout les nobles, ne suivaient guère d'autres lois que celles de ce point d'honneur : elles réglaient toute la conduite de leur

vie; et elles étalent sï sévères qu'on ne pouvait, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre , mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s'agissait de régler les différends , elles ne prescrivaient guère qu'une manière de décision, qui était le duel , qui tranchait toutes les difficultés ; mais ce qu'il y avait de mal , c'est que souvent le jugement se rendait entre d'autres parties que celles qui y étaient intéressées *.

Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre, il fallait qu'il entrât dans la dispute, et-qu'il payât de sa personne , comme s'il avait été lui-même en colère. II se sentait toujours honoré d'un tel choix et d'une préférence si flatteuse; et tel qui n'aurait pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence, lui et toute sa famille , ne faisait aucune difficulté d'aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider était assez mal imaginée; car de ce qu'un homme était plus adroit ou plus fort qu'un autre , il ne s'ensuivait pas qu'il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois l'ont-ils défendue sous des peines très» sévères; mais c'est en vain : l'honneur, qui veut toujours régner, se révolte, et il ne reconnaît point de lois.

Ainsi les Français sont dans un état bien violent ; car les mêmes lois de l'honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé ; mais d'un autre côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on suit les lois de l'honneur, on périt sur un échafaud ; si l'on suit celles de la justice , on est banni pour jamais de la société des hommes : il n'y a donc que cette cruelle alternative , ou de mourir ou d'être indigne de vivre.

De Paris, le 18 de la lune de Gemmadi 2, I7I5.

LETTRE XCIL

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