USBEK A RUSTAN
A Ispahan.
Il paraît ici un personnage travesti en ambassadeur de Perse, qui se joue insolemment des deux plus grands rois du monde. Il apporte au monarque des Français des présents que le nôtre ne saurait donner à un roi d'Irimette ou de Géorgie ; et , par
1 On se faisait ordinairement représenter par des champions mercenaires. (P..)
LETTRES PERSANES
sa lâche avarice, il a flétri la majesté des deux empires.
Il s'est rendu ridicule devant un peuple qui prétend être le plus poli de l'Europe; et il a fait dire en Occident que le roi des rois ne domine que sur des barbares.
Il a reçu des honneurs qu'il semblait avoir voulu se faire refuser lui-même ; et , comme si la cour de France avait eu plus à cœur la grandeur persane ijue lui , elle l'a fait paraître avec dignité devant un peuple dont il est le mépris.
Ne dis point ceci à Ispahan : épargne la tête d'un malheureux. Je ne veux pas que nos ministres le punissent de leur propre imprudence et de l'indigne choix qu'ils ont fait.
De Paris, le dernier de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE XGIII.
USBEK A RHÉDI
A Venise.
Le monarque qui a si longtemps régné n'est plus 1 . Il a bien fait parler des gens pendant sa vie ; tout le monde s'est tu à sa mort. Ferme et courageux dans ce dernier moment, il a paru ne céder qu'au destin. Ainsi mourut le grand Cha-Abas , après avoir rempli toute la terre de son nom.
Ne crois pas que ce grand événement n'ait fait faire ici que des réflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires , et à prendre ses avantages dans ce changement. Le roi , arrière-petit-fils du monarque défunt , n'ayant que cinq ans , un prince son oncle 2 a été déclaré régent du royaume.
Le feu roi avait fait un testament qui bornait l'autorité du régent. Ce prince habile a été au parlement ; et, y exposant tous les droits de sa naissance, il a fait casser la disposition du monarque, qui, voulant se survivre à lui-même , semblait avoir prétendu régner encore après sa mort.
Les parlements ressemblent à ces ruines que l'on foule aux pieds , mais qui rappellent toujours l'idée de quelque temple fameux par l'ancienne religion des peuples. Ils ne se mêlent guère plus que de rendre la justice ; et leur autorité est toujours languissante , à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines : ils
1 II mourut le Ier septembre 1715.
2 Philippe d'Orléans, petit-iils de Louis XIII. Il mourut le 2 décembre 1723, âgé de cinquante ans. (P.)
ont cédé au temps, qui détruit tout ; à la corrupl'on des mœurs, qui a tout affaibli ; à l'autorité suprême, qui a tout abattu.
Mais le régent , qui a voulu se rendre agréable au peuple , a paru d'abord respecter cette image de la liberté publique; et, comme s'il avait pensé à relever de terre le temple et l'idole , il a voulu qu'on les regardât comme l'appui de la monarchie et le fondement de toute autorité légitime.
A. Paris, le 4 de la lune de Rhégeb , 1715 .