‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 21 sur 59 · SARAH · texte numérisé non relu

SARAH

Mais, ma chère, il est onze heures et demie.

UACHEL.

Eh bien, qui t'empêche d'aller te coucher?

Sarah va, en effet, se coucher. Rachel se lève et sort; au bout d'un instant, elle revient tenant dans ses mains le volume de Racine; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de rehgieux; on dirait un officiant qui se rend à Fautel, portant les ustensiles sacrés. Elle s'assoit près de moi, et mouche la chandelle. La maman s'assoupit en souriant.

HACHEL, ouvrant le livre avec un respect singulier et s'inclinant dessus.

Comme j'aime cet homme-là ! Quand je mets le nez dans ce livre, j'y resterais pendant deux jours, sans boire ni manger!

Rachel et moi, nous commençons à hre Phèdre^ le hvre posé sur la table entre nous deux. Tout le monde s'en va. Rachel salue d'un léger signe de tête chaque personne qui sort, et continue la lecture. D'abord, elle récile d'un ton monotone, comme une litanie. Peu à peu, elle s'anime. Nous échangeons nos remarques, nos idées sur chaque passage. Elle arrive enfin à la déclaration. Elle étend alors son

UN SOUPER CHEZ M'^^^ R\CHEL il7

bras droit sur la table; le front posé sur la main gauche, appuyée sur son coude, elle s'abandonne entièrement. Cependant elle ne parle encore qu'à demi-voix. Tout à coup ses yeux étincellent; — le génie de Racine éclaire son visage; — elle pâlit, elle rougit. — Jamais je ne vis rien de si beau, de si intéressant; jamais, au théâtre, elle n'a produit sur moi tant d'effet.

La fatigue, un peu d'enrouement, le punch, riieure avancée, une animation presque fiévreuse sur ces petites joues entourées d'un bonnet de nuit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son être, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se glisser au milieu de tout cela; enfin, jusqu'à cette table en désordre, cette chandelle dont la flamme tremblote, cette mère assoupie près de nous, tout cela com= pose à la fois un tableau digne de Rembrandt, un chapitre de roman digne de Wilhelm Meister, et un souvenir de la vie d'artiste qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Nous arrivons ainsi à minuit et demi. Le père rentre de l'Opéra, où il vient de voir mademoiselle Nathan débuter dans la Juive. A peine assis , il

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adresse à sa fille deux ou trois paroles des plus brutales, pour lui ordonner de cesser sa lecture. Rachel ferme le livre, en disant : — « C'est réyoltant! j'achèterai un briquet, et je lirai seule dans mon lit, » — Je la regardai : de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

C'était une chose révoltante, en effet, que de voir traiter ainsi une pareille créature ! Je me suis levé, et je suis parti plein d'admiration, de respect et d'attendrissement.

Et, en rentrant chez moi, je m'empresse de vous écrire, avec la fidélité d'un sténographe, tous les détails de cette étrange soirée, pensant que vous les conserverez, et qu'un jour on les retrouvera.

Le poëte ne se trompait pas dans ses prévisions : ce docnment précieux a été soigneusement conservé. Quoique la lettre ne porte point de date et que Tenveloppe en ait été perdue, cette date se trouve indiquée par une des circonstances du récit. Mademoiselle Nathan ayant débuté à l'Opéra, dans la Juive, le 29 mai 1839, et le Théâtre-Français ayant joué Taîicrède le même soir, il est évident que la relation du souper a

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