UN SOUPER CHEZ M^'^ RACIIEL
été écrite dans la nuit du 29 au 50 mai. Les divers organes de la critique n'étaient pas encore unanimes sur le mérite de la jeune tragédienne. Comme cela n'arrive que trop souvent, le goût public avait devancé ceux qui prétendaient le diriger. Deux mois avant la scène qu'on vient de lire, — le mercredi, 27 mars 1859, — mademoiselle Racliel, jouant le rôle de Roxane, avait été deux fois interrompue par les sifflets. L'envie était exaspérée. Malgré la prompte justice du public, cette soirée orageuse avait laissé à l'artiste un souvenir douloureux. Alfred de Musset venait de publier récemment deux dissertations de l'ordre le plus élevé, l'une sur la recrudescence de la tragédie, Vautre sur la pièce de Bajazet. C'est à ces deux articles et aux attaques de ses détracteurs que mademoiselle Racbel fait allusion dans son accès de naïve colère contre les journaux.
A la suite du souper, des rapports réguliers et fréquente s'établirent entre le poète et la jeune tragédienne. Alfred de Musset prit l'engagement d'écrire une tragédie en cinq actes pour mademoiselle Racbel, et il en voulut chercher le sujet dans ces récits des temps mérovingiens où l'érudition d'Augustin Thierry venait de jeter une lumière toute nouvelle. Ce n'est point par hasard que son esprit se fixa sur les intrigues de Frédégonde à la cour de Chilpéric. On retrouve dans la servante ambitieuse du roi de Neustrie le personnage principal du tableau de la vie d'artiste et du chapitre de Wilhelm Meister, dont rimage s'était gravée si profondément dans l'imagination du poète. Le fragment de tragédie de la Servante du Roi, écrit en juillet 1859^ se rattache évidemment à l'épisode pitto-
resque du souper. Le rapprochement des dates, le choix du sujet, le titre de Fouvrage, tout s'accorde pour démontrer la corrélation d'idées qui existe entre ces deux morceaux, malgré les disparates énormes de l'exécution, malgré la distance qui sépare un calque fidèle de la réalité d'avec une œuvre d'art du genre le plus sévère. Ces rencontres se présentent souvent dans la vie des grands maîtres : c'est ainsi que Léonard de Vinci puisa dans les dessins capricieux d'une table de marbre le sujet de sa vaste composition de la bataille d'Anghiari.
Le plan de la Servante du Roi n'a pas été écrit. Mais Grégoire de Tours, Augustin Thierry et Sismondi en contiennent la substance. Selon toute probabilité, on voyait, dans les trois premiers actes, Frédégonde s'introduisant dans la maison d'Andovère, première femme de Chilpéric, gagnant par sa coquetterie et sa fausse modestie les bonnes grâces et le cœur du roi, réussissant à force d'intrigues à faire répudier la reine, se croyant près de saisir la couronne ; puis trompée dans ses espérances par le second mariage de Chilpéric avec Galsuinde, cédant a l'amour du roi, devenant la maîtresse avouée de ce prince faible, et abreuvant la nouvelle reine de dégoûts et d'humiliations. Au commencement du quatrième acte, Galsuinde a résolu de quitter furtivement la cour et de retourner chez son père. Frédégonde, informée de ce projet d'évasion, délibère pour savoir si elle doit laisser fuir la reine, ou si elle a plus d'intérêt à la faire mourir. Tel est le sujet de la scène suivante :