L R ROI
Est-ce toi, Frédégonde? approche, et viens me dire Quel oubli de toi-même à ta perte conspire. Tu connais ma tendresse, et l'ancienne amitié Qui de tes déplaisirs prit toujours la moitié. Qui te fait t' emporter jusqu'à braver la reine? Elle est du sang des rois, elle est ta souveraine, L'Église la protège, et ses droits proclamés...
FRÉDÉGONDE
Elle est bien plus encor, seigneur, si vous l'aimez.
LE ROI
Laissons les vains discouis; avant tout elle est reine. Sais-tu quels châtiments ton insolence entraîne? Avec quelle rigueur ce crime est expié?
\'li) ŒUVRES POSTHUMES.
FRÉDÉGONDE
Je le savais naguère, et n'ai rien oublié.
LE ROT
Et tn ne trembles pas?
La peur m'est inconnue.
LE ROT
Tu méprises la mort?
Non, seigneur, je l'ai vue.
J'ai calculé ses coups et j'ai compté ses pas, Je sais ce rpi'elle vaut, et je ne la crains pas.
LE ROI
Ainsi, malgré moi-même, aveugle en sa faiblesse,
Alors qu'il doit fléchir, ton orgueil se redresse.
Misérable fierté dont croit s'enfler ton cœur !
On peut braver la mort, mais non pas la douleur.
A défaut de respect, faut-il qu'on t'avertisse
De te sauver, du moins, des horreurs du supplice?
Faut-il te rappeler dans quel affreux tourment
La victime muette expire lentement ?
Ne te souvient -il plus des caveaux de Clothaire?
UN SOUPER CHEZ M^^e raCîïEL. 127
FRÉDÉGOiNDE.
Il me somient, seigneur, qu'il était votre père.
Mais qu'ont-ils, ces tourments, qui puisse épouvanter'?
Le lâche seul, seigneur, se laisse ainsi traiter.
Jusque sous le couteau s' attachant à la vie,
Il traîne dans le sang sa honteuse agonie,
Et, quand son pied meuitii sent le froid du tombeau.
Se lejette en pleurant dans les bras du bourreau.
Mais un cœur tout à soi, qui dédaigne de vivre,
Menacé du supplice, aisément s'en délivre.
Tout moyen peut servir; mais il couit au plus piompt :
Sur le fer qui l'enchaîne il peut briser son front ;
Le pavé des cachots, les murs qui l'environnent,
Tout recèle la moit; qu'on les frappe, ils la donnent,
La mort, elle est partout, seigneur, elle est ici,
Qu>st-ce donc que la mort?
Montrant son poignard.
Eh! mon Dieu, la voici.
Quel sera ton asile, et que prétends- tu faire?
F RÉDÉGONDE.
Gaisuinde vous priait de la rendre à sa mère. J*ai la mienne, seigneur, et je Tirai trouver.
Où commença ma vie, elle doit s'achever ;
Non pas au sein des cours, sur la couche dorée
Où gémit noblement une infante éplorée,
Ni sous le rideau vert des orangers en fleurs,
Invitant au sommeil de royales douleurs;
Mais au bord des torrents, parmi les rocs arides,
Où sont encor debout les autels des druides ;
Dans le fond des forêts, vierges de pas humains,
Où n'a point pénétré la hache des Romains,
Il est dans ces déserts une roche isolée :
Là, veille avec mes sœurs ma mère désolée.
A leur asile obscur nul sentier ne conduit ;
La forêt les abrite, et la terre est leur lit.
Sur le coteau s'élève un cyprès funéraire ;
Mon père est là sanglant qui dort sous la bruyère ;
Ma mère sacrifie à ses restes pieux.
Car elle croit encore à nos antiques dieux.
Des monceaux de granit, des chênes séculaires,
Font un vaste rempart à ces lieux solitaires.
Tout est nuit et silence, et le pâtre égaré
Ne marche qu'en tremblant sous l'ombrage sacré.
Dans ce sombre palais j'ai reçu la naissance.
J'en suis sortie un jour, le cœur plein d'espérance;
J'ai voulu voir de près ce que j'osai rêver.