UN SOUPER CHEZ M»^'^ RACHEL
J'ai vu; ma mère attend, je vais la retrouver. Tel sera mon asile.
LE ROI
Est-ce bien ta pensée?
Tu commets une faute, et te dis offensée. Tu veux t'ensevelir dans uu désert affreux, Et ta mère, dis-tn, sert eucor les fîuix dieux?
En doutez-vous, seigneur? crojez-vous qu'il suffise.
Pour tout mettre à genoux, qu'un prince entre à l'église?
Lorsque par politique il s'est himiilié.
Le Sicambre orgueilleux pour lui seul a prié.
Oui, nous servons nos dieux, et nous en faisons gloire;
Ma mère a sa faucille et sa tunique noire ;
Et, la nuit, en secret, plus d'une fois sa main
A fait couler le sang sur nos trépieds d'airain.
LE ROI
Jésus! que dis-tu là?
F R É D É G 0 iN D E .
Du temps où j'étais reine, Mes soins veillaient sur elle, acceptés à grand'peine ; Plus d'un esclave obscur, à vous-même inconnu,
Lui porta mes présents, et n'est point revenn.
Je protégeais de loin cette tête sacrée.
Maintenant, comme moi, pauvre et désespérée,
Veuve, et d'affreux lambeaux couvrant ses cheveux blancs,
Elle va dans les bois^ se traînant à pas lents.
Chercher ces fruits amers que Favare nature
Sur la terre à regret jette à sa créature.
Puis, lorsque vient l'hiver, il faut que les enfants
Aillent sur les chemins implorer les passants ;
Mes sœurs, mes pauvres sœurs, ô comble de misère !
Vont au seuil des châteaux mendier pour leur mère.
Et chanter au hasard, les larmes dans les yeux.
Ces vieux refrains gaulois si chers à nos aïeux !
LE ROI
Si tel est leur malheur, pourquoi vivre isolée? C'est ponr courir la nuit à leurs lieux d'assemblée Que se cachent ainsi les barbares vaincus. Puis-je porter secours à des maux inconnus ? Que ne se montrent-ils? pourquoi fuir ma présence?
F R É D E G 0 iN D E .
Ces barbares, seigneur, sont plus fiers qu'on ne pense. Ils ne se montrent pas pour nn morceau de pain ; Leur visage est voilé, lorsqu'ils tendent la main.
UN SOUPER CHEZ M^^^ kaCHEL 151 LE ROI.
Qu'ils gardent donc eu paix cet orgueil solitaire
Qui les fait exiler du reste de la terre 1
C'est chez ces mendiants que tu prétends aller?
FRÉDÉGONDE
Oui, mendier comme eux, avec eux m'exilei'.
LE ROI
Comme eux sans doute aussi, sur vos autels funèbres,
Offrir un culte impie à l'esprit des ténèbres?
Tu ne me réponds pas? au nom du Tout-Puissant!
Tes mains, du moins, tes mains auraient horreur du sang !
FRÉDÉGONDE
Peut-êtie. Adieu, seigneur, je vois venir la reine.
LE ROI
Comment m'y refuseï et comment consentir?
FRÉDÉGONDE
Ne vous alarmez pas; c'est moi qui vais partir.
LE ROI
Toi, partir?
FRÉDÉGONDE
Oui^ seigneur^ trop de haine et d'envie
Poursuivent eu ces lieux mon liunible et triste \ie.
J'espérais, en perdant un grand rêve oublié,
Trouver l'oubli du moins à défaut de pitié,
Et qu'on pardonnerait à ma grandeur passée,
En voyant la misère où vous m'aviez laissée;
Je me trompais, — l'amour passe avec la faveur,
Mais la haine est fidèle, et s'attache au malheui'.
Jusqu'au bord de la tombe elle poursuit sa proie.
Je sais ce qui les pousse et les remplit de joie.
Ces cœurs, ces lâches coeurs, à ma perte animés.
Qui s'appelaient hier mes sujets bien-aimés.
Ma couronne est tombée, et c'est sa marque altière
Qu'on flétrit sur mon front, courbé dans la poussière.
Dans les champs, sur la place, à l'église, au palais,
L'ombre de ma puissance est partout où je vais.
C'est elle qu'on insulte, et mon manteau de reine
Flotte encore à leurs yeux sur ma robe de laine.
C'est ce qui rendit fiers vos valets parvenus,
Ceux^qui baisaient ma main marchent sur mes pieds nus.
Qu'importent mes ennuis, mes larmes ignorées,
Par de grossiers travaux mes mains déshonorées?
J'ai régné sur ce peuple, et c'est assez pour lui ;
Sur l'esclave à loisir il se venge aujourd'hui.
Ainsi s'attache à nous l'ingratitude humaine.
UN SOUPER CHEZ M^^'^ UACllEL. 155
Jus'^Lie sur la soalïi'iuice elle épuise su haine, D'autant plus implacable eu son impunité, Qu'elle paye en orgueil toute sa lâcheté !
Ce morceau considérable, où ion a pu remarquer avec quelle souplesse de talent Fauteur sait se plier aux exigences de Tart et du style tragiques, fut porté à mademoiselle Rachel dans Tété de 1859. Elle Faccueillit avec joie, Tapprit par cœur et le récita plusiem^s fois dans de petites réunions d'amis intimes. Cependant, au lieu de presser le poëte d'achever son œuvre, elle voulut attendre la représentai ion de Polyeucte, et puis celle de Phèdre. Le temps s'écoula ; le beau feu s'éteignit départ et d'autre. Une pièce intitulée la Servante dit Roi fut représentée au théâtre de TOdéon, et, quoiqu'elle n ait pas fait grand bruit, le sujet se trouva défloré. Mademoiselle Rachel eut des démêlés avec le Théâtre-Français. Elle écrivit une lettre jtour envoyer sa démission de sociétaire; puis elle retira cette démission, et l'envoya une seconde fois. C'est au miUeu de ces fàcheu^i débats que le poëte composa, un matin, les stances suivantes, où Ton voit sa tristesse, ses illusions perdues et sa renonciation.
134 (EUVKES l'OSTHUMES.