LE POËTE ET LE PROSATEUR
trop l'écrivain, c'est une puérilité qui ôte le poids à la pensée. Un mot suffît pour le prouver : la prose n'a pas de rhythme déterminé, et sans le rhythme la mélodie n'existe pas. Or, du moment qu'un moyen qu'on emploie n'est pas une condition nécessaire pour arriver au but qu'on veut atteindre, à quoi bon? Que dirait-on d'un homme qui, ayant une affaire pressée, s'imposerait l'obligation de ne marcher dans les rues qu'en faisant des pas de bourrée comme un danseur? C'est à peu près là ce que fait le prosateur qui cadence ses mots ; car lui aussi a une affaire pressée, c'est de dire ce qu'il pense, et non autre chose. Le poëte, au contraire, a pour premières lois, pour conditions indispensables, le rhythme et la mesure. Son talent n'existe pas indépendamment de ces lois, mais par elles ; le rhythme est sur ses lèvres, la mesure dans sa gorge; sans eux il est muet.
Pénétrons plus avant. Mon but n'est pas de faire un parallèle et de prouver que le prosateur est un piéton et le poëte un cavalier. Je veux dire que ce sont deux natures entièrement différentes, presque opposées, et antipathiques l'une à l'autre. Cela est si vrai, qu'il n'est pas rare de voir, parmi les lec-
teurs, des gens de mérite, pleins d'intelligence et d'esprit, montrer un goût parfait pour les ouvrages en prose, et ne rien comprendre à la poésie. D'autres, au contraire, presque ignorants, étrangers aux lettres, se laissent prendre, sans savoir pourquoi, au seul bruit d'une rime, jusqu'au point de ne plus pouvoir examiner ce que vaut une pensée dès rinstant qu'elle fait un vers. Que dire à cela? Il faut bien reconnaître qu'une différence de procédé ne suffit pas pour motiver d'une part une si grande répugnance, de l'autre une si forte prédilection.
Le romancier, l'écrivain dramatique, le moraliste, l'historien, le philosophe, voient les rapports des choses ; le poëte en saisit l'essence. Son génie purement natif cherche en tout les forces natives. Sa pensée est une source qui sort de terre; ne lui demandez pas de se mêler de pohtique et de raisonner sur telle circonstance qui se passerait même à deux pas de lui ; il ignore ces jeux de la fantaisie et ces variations de Tespèce humaine ; il ne connaît qu'un homme, celui de tous les temps. Le poëte n'a jamais songé que la terre tourne autour du soleil ; il est indifférent aux affaires publiques, négligent des siennes ; c'est assez pour lui des ouvrages de la