‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 32 sur 59 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

AUGUSTE, LIVIE, OCTAYIE.

AUGUSTE ^ répondant au rhœnr qui sorl.

Salut. — Oui, ma chère Livie, César a fait ce soir appeler Octavie.

Sur uu souci que j'ai, je veux vous consulter.

LIVIE

Quel souci, cher seigneur, peut vous inquiéter?

AUGUSTE

Aucun, assurément, quand je vous vois sourire. Dès que votre cœur bat dans l'air que je respire,

Je braverais les dievix, de mon bonheur jaloux !

LTVIE,

S'il ne faut que mon cœur, seigneur, que craignez-vous?

oc TA VIE.

. Est-ce quelque ennemi qui relève la tête.

Quelque nouveau Brutus dont le glaive s'apprête?

AUGUSTE

Non! aux nouveaux Brutus je n'ajoute plus foi. Et Rome en est, je pense, aussi lasse que moi.

oc TA VIE.

Est-ce quelque vaincu, quelque roi tributaire Qui vous désobéit, aux confins de la terre, Quelffue Scythe qui tarde à payer ses impôts?

AUGUSTE

Le ciel est sans nuage, et le monde en repos,

LIVIE

Serait-ce par hasard quelque mauvais présage?

Un songe peut agir sur l'esprit le plus sage ;

Mais, pour ua qui dit vrai, bien d'autres ont menti,

AUGUSTE

Par un songe souvent les dieux m'ont averti ; Mais le doute où je suis, rien de tel ne l'inspire.

Je ne redoute rien, — mais je pense à l'empire, A ces Romains que j'aime, et qui m'aiment aussi, Et ce n'est pas pour moi que j'ai quelque souci,

LIVIE

Vous vous disiez heureux, seigneur, dès qu'on vous aime,

AUGUSTE

Puisse de votre front ce léger diadème,

Livie, à tout jamais éloigner tout ennui,

Et que le plaisir seul voltige autour de lui !

Que je sois seul chargé du terrible héritage

Qu'à la mort de César je reçus en partage.

Lorsque sous les poignards le plus grand des humains

Tomba, laissant le monde échapper de ses mains !

Non que de vos conseils et de votre prudence

Je ne veuille au besoin réclamer l'assistance ;

De la vulgaire loi votre esprit excepté

Nous montre la sagesse auprès de la beauté.

Je le savais ; mon cœur vous en a mieux chérie.

Ma sœur jusqu'à présent fut ma seide Égérie ;

Sur vos deux bras charmants maintenant appuyé,

J'aurai deux confidents, l'amour et l'amitié.

LIVIE

Ils vous seront, seigneur, fidèles et sincères.

AUGUSTE

Dr donc écoutez-moi, mes belles conseillères. Revenant d'Actium, quand tout me fut soumis. Resté dans l'univers seul et sans ennemis, N'ayant plus qu'à régner, j'eus un jour la pensée, Voyant de ses tyrans Rome débarrassée, De lui rendre, après tout, l'état républicain, Et de briser, vainqueur, trois sceptres dans ma main. César était vengé; que m'importait le reste? Je crus dans ce projet voir un avis céleste. Mais, comme en toute chose, avant d'exécutei*, C'est l'humaine raison qu'il nous faut écouter, J'appelai près de moi, de nos grands politiques, Les phis accoutumés aux affaires publiques. D'une et d'autre façon le point fut débattu ; D'un ni d'autre côté je ne fus convaincu. Donc, je restai le maître, et suivis ma fortune. Aujourd'hui j'ai chassé cette idée importune. , Mon trône m'est trop cher pour le vouloir quitter,

A Livie.

Alors qu'auprès de moi vous venez d'y monter. Mais un tourment nouveau m'afflige et me dévore ; Ma doire inassouvie en moi s'éveille encor

J'ai voulu, j'ai cherché, j'ai conquis le repos.

Et ce bien qu'on m'envie est le plus grand des maux.

Moi qu'on a toujours mi, durant toute ma vie,

Tenir l'oisiveté pour mortelle ennemie.

Il faut que mon bras dorme, et qu'ayant tout vaincu,

.le désapprenne à vivre, à peine ayant vécu.

J'ai cette fois encor, sm^ ce mal qui m'accable,

Consulté ce que Rome a de considérable.

Les uns m'ont conseillé de réformer les lois,

De fonder, de créer des peuples ou des rois,

D'accroître mes trésors, de régner, et d'attendre ;

Les autres, de marcher sur les pas d'Alexandre,

De le surpasser même, et, par delà l'Indus,

D^aller chercher au loin des pays inconnus.

Pas plus que l'autre fois leur facile éloquence

N'a fait dans mon esprit naître la confiance.

Ceux qui veulent la guerre, en croyant me flatter.

M'indiquent des écueils que je dois éviter ;

Ceux qui veulent la paix, par un motif contraire,

Me font trouver plus grand ce que j'hésite à faire.

Voilà ce qui m'a fait ce soir vous appeler,

Ma sœur, et c'est de quoi j'ai voulu vous parler.

OCTAVIE

Mon frère, quand César, voyant sa foi trompée, Franchit le Rubicon pour marcher à Pompée,

I5i2 (KIVRES POSTHUMES.

Plus truu vaillant guerrier, blanchi dans les combats,

Était à ses côtés, qu'il ne consulta pas.

Comme par l'aquilon ses aigles déchaînées

S'élançaient du sommet des Alpes étonnées,

Et, lorsqu'il arriva, son épée à la main,

A peine savait-on qu'il était en chemin.

Lorsqu'on demande avis, qu'on doute et qu'on hésite,

Sur le bien qu'on poursuit, sur le mal qu'on évite,

Est-ce Auguste qui parle? ou, par quel changement,

Est-ce ainsi, devant lui, qu'on parle impunément?

En vous écoutant dire, ou je me suis méprise,

Ou vous avez au cœur quelque vaste entreprise.

Ce dessein, quel qu'il soit, m'est sans doute inconnu, #

Mais l'ennui qui vous tient de là vous est venu.

Depuis quand, dites-moi, le maître de la terre

A-t-il donc condamné sa pensée h se taire?

Devant quelle fortune ou quelle adversité

Le neveu de César a-t-il donc hésité?

Est-ce aux champs de Modene? Est-ce aux murs de Pérouse?

Est-ce quand Marc-Antoine, avec sa noire épouse,

Fuyait épouvanté, par notre aigle abattu,

( hi quand Brutus mourant reniait la vertu?

Quand le jeune César (c'est ainsi qu'on vous nomme)

Autrement qu'en triomphe est-il entré dans Rome?

Pour combattre aujourd'hui vous n'osez en sortir, A moins que vos rhéteurs n'y daignent consentir ! Que ne demandez-vous le conseil d'un esclave? Souvenez-vous, seigneur, sou venez- vous, Octave. N'est-ce rien que ces chants, ces rameaux de laurier, Un seul nom, dans la voix d'un peuple tout entier? Rappelez-vous ces jours, qui furent vos délices, ^ Les autels tout couverts du sang des sacrifices. Votre coursier sans tache, et qui ne voulait pas Fouler aux pieds les fleurs qu'on jetait sous ses pas ; Rappelez-vous surtout, si vous faites la guerre. Ces trois mots que César nous écrivait naguère : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!

1 AUGUSTE

j Chère sœur.

En toute occasion j'aime à voir un grand cœur. J'écoute avec plaisir, dans votre jeune tête,

! Le vieil esprit romain respirant la conquête.

Ce coursier, dont les pas vous ont semblé si doux, Les rois égyptiens me l'ont donné pour vous.

I Livie, à votre tour, parlez; que dois-je faire?

Seigneur, dans ce palais je suis presque étrangère ; A peine aux pieds des dieux j'ai fléchi les genoux ;

J'arrive, et dans ces lieux je ne connais que vons. Rome en ces questions est trop intéressée, Pour qu'il me soit permis de dire ma pensée...

AUGUSTE

Quelle est-elle?

il VIE.

La paix ! J'admire, et n'aime pas Cette gloire qu'on trouve à chercher les combats. J'en demande pardon, et donnerais ma vie Plutôt que de déplaire à ma sœur Octavie ; ^

Mais l'empereur a fait tout ce qu'on peut oser : Pievenant d'Actium, on peut se reposer.

Je suis femme, seigneur. Aussi bien que personne Je sens battre mon cœur lorsque le clairon sonne. Mais César est vengé, c'est vous qui le disiez ; La tête de Brutus a roulé sous vos pieds. A qui sut faire tant que reste-t-il à faire? La patrie aujourd'hui vous appelle son père ; Le peuple vous chérit, vous met au rang des dieux. Et, vivant sur la terre, il vous voit dans les cieux. Que pourrait un combat, que pourrait une armée, Pour ajouter encore à votre renommée?

Que nous apprendrez-vous quand vons serez vainqueur?

Il lie faut puiut aller plus loin que le bonheur. César (nous le savons), marchant sur sa parole, A franchi le ruisseau qui mène au Capitole ; Mais (le veiller sur lui les dieux s'étaient lassés ; L'inflexible destin avait dit : « C'est assez ! » Du nom que vous portez conservez la mémoire ; Pensez à l'avenir et respectez l'histoire. Ne laissez pas de vous un vain rêve approcher ; Votre gloire est à nous, — vous n'y pouvez toucher.

OCTAVIE

Jamais, pour qui sait vaincre, il n'est assez de gloire.

LIVIE

La paix, quand on la veut, c'est encoi' la vicloiie.

OCTAViE.

A la voir trop facile^ on peut la dédaigner.

LIVlE.

Oui, sans doute, on le peut^ mais il faut la gagnej .

OCTAVIE

Héritier du héros qui liii servit de pèie^

Le neveu de César doit régner par la guerre*

LIVIE

Par la guerre oU la paix^ il n'importe^ ma sœur;

156 ŒUYRES POSTHUMES.

Le neveu de César nous rendra sa grandeur.

AUGUSTE, se levant.

Assez sur ee sujet. Approchez, Qctavie,

Et mettez votre main dans celle de Livie.

Bien que vos sentiments soient entre eux ditiéients.

Tous deux ils me sont cbers; j'y cède et je m'y rends.

A Octavie.

Si j'ouvre de Janus la porte nieurtiière,

Vous m'accompagnerez, vous, ma belle guerrière.

A Livie.

Si j'ai dans les combats encor quelque bonheur, Vous me consolerez d'avoir été vainqueur. Vous m'avez rappelé toutes deux à moi-même; Adieu. Souvenez-vous suitout que je vous aime.

Livie et Octavie bortelit.

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