‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 34 sur 59 · M É G È JN E · texte numérisé non relu

M É G È JN E

Tonjours fidèle à son génie, Son immoi telle voix n'est plus qu'ime haimonie^

Et, pour nous dire un mot, sans vouloir dire mieux ^

Il ne sait plus [)arler que la langue des dieux.

AUGUSTE

Vous les aimez, Mécène ?

MÉCÈNE

Oui, seigneur, je conlësse Que la muse est pour moi la grande enchanteresse, Et que tous les bavards, de leur gloire ennemis, Se valent pas trois vers écrits par mes amis.

AUGUSTE

Et c'est assez pour vous de cette poésie? Vous habitez TOlympe, et vivez d'ambroisie Ah ! Mécène est heureux !

MÉGÈ?iE.

César ne l'est-il pas?

Quel sci'pent écrasé s'est dressé sous ses pas?

AUGUSTE

Aucun. J'ai, grâce aux dieux, conjuré les tempêtes ; .Je tiens poiu' abattu le monstre aux mille têtes. Mais je souffre, ce soir, d'une étrange douleur.

MÉCÈNE

Au comble de la gloire^ au comble du bonheur^ Sepeut^il?...

LE SONGE D'AUGTISTE. 159

AUGUSTE

Oui, Mécène, et je n'y sais que faire.

]\JÉCÈNE.

César veut-il permettre un langage sincère?

AUGUSTE

Oui.

MÉCÈNE

Je crains d'employer des termes un peu bas.

AUGUSTE

Ce sont les beaux discours que l'on n'écoute pas,

MÉCÈNE

César, prenez la bêche, ou poussez la charrue... Ce n'est pas un ennui, c'est l'ennui qui vous tue. Si, comme moi, seigneur, au lever du soleil, Vous veniez voir aux champs la terre à son réveil, Si vous alliez cueillir, marchant dans la rosée. Une fleur qu'avant vous les dieux ont arrosée, Si vous la rapportiez vous-même à la maison. Vous n'auriez pas d'ennuis.

AUr.USTE.

Il a presque raison.

160 ŒUVRES POSTIl TIMES.

MÉCÈNE

Si VOUS pouviez, César, en juger par Yous-même, Et voir combien, partout, \it la beauté suprême, Combien la moindre fleur, ou son bouton naissant, A coûté de travail, pour mourir en passant! Les poètes du jour croient que la poésie. Sans rien voir ni savoir, naît dans leur fantaisie; D'autres, pour la trouver, courent le monde entier; Elle est dans un brin d'herbe, au coin de ce sentier. Dans les amandiers verts que fait blanchir la pluie, Dans ce fauteuil d'ivoire où votre bras s'appuie. Partout où le soleil nous verse sa clarté, Toujours est la grandeur, et toujours la beauté.

AUGUSTE

Les poètes, chez vous, sont en faveur extrême ;

Mais on pourrait, parfois, vous en croire un vous-même.

De vos charmants loisirs j'aimerais la douceur;

Ils sont d'un homme heureux, mais non d'un empereur.

Où prendrais-je le temps de cette nonchalance?

Alors que vons rêvez, il faut, moi, que je pense,

Mécène, et que j'agisse, alors c|ue vous pensez.

Savez-vous bien ma vie?

Il- soNdE ivArorsTi:. loi

Oui, seigneur, je la sais.

Je sais que votre main, en volonté féconde, Tient un arc dont la flèche a traversé le monde ; Et déjà du passé Téclatant souvenir Vous fait incessamiuent regarder l'avenir. Mais pourquoi l'empereur, m'accusant de faiblesse, Croit-il mon pauvre toit hanté par la paresse? Lorsqu'Horace et Virgile y viennent le matin, Respirer dans mes bois la verveine et le thym, J'écoute avec transport ces lèvres inspirées Verser en souriant les paroles dorées.

Mes abeilles gaiement voltigent devant nous ; [.e ciel en est plus pur et Fair en est plus doux. Depuis quand l'action nuit-elle à la pensée? Quand Tvrtée avait pris sa lyre et son épée. Devant toute une armée il marchait autrefois, Il chantait, la victoire accourait à sa voix. Alexandre, vainqueur, pourtant toujours en guerre, Gardait comme un tiésor les vers du vieil Homère, Et relisait sans cesse, cà toute heure, en tous lieux, Ce poëme immortel, dicté par tous les dieux. Le grand Jules, bravant les hasards du naufrage,

Avec son manuscrit se jetait à la nage. Et, défendant aux flots d'y toucher en chemin, Il savait hien quel sceptre il tenait h la main ! El vous ne voulez pas, César. , .

AUGUSTE

Je le répète, Malgré vous, mon ami, vous n'êtes qu'un poëtt\ Lorsqu'Horace avec vous parle grec ou latin, Votre esprit est en fleurs comme votre jardin. Les premiers des héros, Alexandre et mon père, Ont tous deux, je le sais, aimé les vers d'Homère ; Mais, lorsque leur grande âme y prit quelque plaisir, C'est entre deux combats qu'ils trouvaient ce loisir. Quand mon père lui-même a raconté ses guerres. C'est au milieu des camps qu'il fit ses Commentaires. Pour peu qu'on soit soldat, on sent, quand on les lit, Que le bruit des clairons partout y retentit. Autre chose, Mécène, est la frivole muse Dont la grâce vous charme ou l'esprit vous amuse ; Ce n'est qu'un jeu de mots fait pour Toisiveté, Un rêve, et, pour tout dire, une inutilité.

MÉCÈNE

Que dites- vous, seigneur? Quoi! la muse inutile!

LE SONGE D'AUGUSTE. 1(5ô

Ce n'est qu'un jeu de mots, lorsque chaute Virgile,

Tibulle aimé de tons, Horace aimé des dieux!

Quoi ! la muse à ce point est déchue cà vos yeux !

Inutile! Et ses sœurs, César, qu'en diraient-elles?

Songez- y bien, seigneur, ces vierges immortelles

Se tiennent par la main dans le sacré vallon,

Et comme une guirlande entourent Apollon .

Songez que de tous ceux qui les ont outragées

Ce redoutable dieu les a toujours vengées.

Ses traits assurément n'iraient pas jusqu'à vous;

Gardez-vous toutefois d'exciter son courroux.

Les Muses n ont qu'une âme et leur cause est commune :

Toutes elles vont fuir, si vous en blessez une ;

Et loin de ce palais, fait pour les réunir,

Elles s'envoleront pour ne plus revenir.

Songez qu'elles sont sœurs et qu'elles ont des ailes!

AUGUSTE

Adieu. — Je prendrai soin de vos sœurs immortelles. Tâchez que le Parnasse, avant de s'irriter, Quelquefois avec vous vienne me visitei' !

'S>'k iETVRRS POSTHUMES.

Page 1