‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 39 sur 59 · A LA POLOGNE · texte numérisé non relu

A LA POLOGNE

Jusqu'au jour, o Pologne! où tu nous montreras Quelque désastre affreux, comme ceux de la Grèce^ Quelque Missoloughi d'une nouvelle espèce, Quoi que tu puisses faire, on ne te croira pas. Battez-\ous et mourez, braves gens. — L'heure arrive!^ Battez-vous ; la pitié de l'Europe est tardive ; Il lui faut des levains qui ne soient point usés. Battez-vous et mourez, car nous sommes blasés î

J8aL

Je yIs (l'abord sur moi des fantômes étranges

Traîner de longs habits ; Je ne sais si c'étaient des femmes ou des anges ! Leurs manteaux m'inondaient avec leurs belles franges

De nacre et de rubis.

Comme on brise une armure au tranchant d'une lame.

Comme un hardi marin Brise le golfe bleu (pii se fend sous sa rame, Ainsi leurs robes d'or, en grands sillons de flamme,

Brisaient la nuit d'airain !

Ils volaient! — Mon rideau, vieux spectre en sentinelle, Les regardait passer.

Dans leurs yeux de velours éclatait leur prunelle, J'entendais chuchoter les plumes de leur nile, Qm venaient me froissej\

Us volaient! — Mais la troupe, aux lambris suspendue.

Esprits capricieux, Bondissait tout à coup, puis, tout à coup perdue, S'enfonçait dans la nuit, comme une flèche ardue

Qui s'enluit dans les cieux î

Ils volaient! — Je voyais leur noire chevelure,

Où Fébène en ruisseaux Pleurait, me caresser de sa longue frôlure ; Pendant que d'un baiser je sentais la brûlure

Jusqu'au fond de mes os.

Dieu tout-puissant! j'ai vu les sylphides craintives

Qui meurent au soleil !

J'ai vu les beaux pieds nus des nymphes fugitives ! J'ai vu les seins ardents des dryades rétives,

Aux cuisses de vermeil !

Uien, non, rien ne valait ce baiser d'ambroisie, Plus frais que le matin !

Plus pur que le regard cVun œil d'Andalousie ! Plus doux que le parler d'une femme d'Asie, Aux lè\res de satin !

Oh ! qui que vous soyez, sur ma tète abaissées,

Ombres aux corps flottants !

Laissez, oh! laissez-moi vous tenir balancées, Boire dans vos baisers des amours insensées,

Goutte à goutte et longtemps !

Oh ! venez! nous mettions dans l'alcôvo soyeuse

Une lampe d'argent.

Venez î la nuit est triste et la lampe joyeuse ! Blonde ou noire, venez ; nonchalante ou rieuse,

Cœur naïf ou changeant!

\onez ! nous verserons des loses dans ma couche ;

Car les parfums sont doux !

Et la sultane, au soir, se parfume la bouche Loisqu'elle va quitter sa robe et sa bal)ouche

Pour son lit de baml)ous !

Héhis ! de belles nuits le ciel nous est avare Autant que de beaux jours !

Entendez-vous gémir la harpe de Ferraie, Et sous des doigts divins palpiter la guitare? Venez, ô mes amours !

Mais rien ne reste plus que l'ombre froide et nue,

Où craquent les cloisons. J'entends des chats hurler, comme un enfant qu'on tue ; Et la lune en croissant découpe, dans la rue,

Les angles des maisons.

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