A ALFRED TATTET
Non, 111011 clier, Dieu merci! pour trois mots de critique.
Je ne me suis pas fait poëte satirique ;
Mon silence n'est pas, quoiqu'on puisse en douter,
! Une prétention de me faire écouter,
! Je puis bien, je le crois, sans crainte et sans envie* Lorsque je vois tomber la muse évanouie Au milieu du fatras de nos romans mort-nés. Lui brûler, en passant^ ma plume sous le nez ; Mais censurer les sots, que le ciel m'en préserve!
A En 1842, lorsque Alfred de Musset eut publié son Épitresur
' la paresse et le morceau intitulé Après une lecture, son ami Alfred Tattet lui écrivit pour l'engager à suivre cette veine satirique
i qui venait de lui procurer deux succès brillants. Les vers qu'on
1 Va lire sont la réponse du poëte à cette lettre.
Quaiid je m'en sentirais la chaleur el la veive. Dans ce triste combat clussé-je être vainqueui', Le dégoût qne j'en ai m'en ôterait le cœur,
îvovembre 1842.
Je méditais, courbé sur uu voiuuie antique, Les dogmes de Platon et les lois du Portique, Je voulus de la vie essayer le fardeau. Aussi bien, j'étais las des loisirs de l'enfance, Et j'entrai, sur les pas de la belle espérance, Dans ce monde nouveau.
Souvent on m'avait dit : Que ton âge a de charmes ! Tes yeux, heureux enfant, n'ont ]:oint d'amères larmes ; Seule la volupté peut t' arracher des pleui s. Et je disais aussi : Que la jeunesse est belle ! Tout rit à ses regards ; tous les chemins, pour elle, Sont parsemés de fleut s î
Cependant, comme iiioi tout biiilants de jeune>se, Des convives chantaient, plehis d'une douce ivresse ; Je leur tendis la main, en m'avançant vers eux :
Amis, u'aurai-je pas une place à la lête? Leur dis-je... Et pas un seul ne détourna la tète Et ne leva les yeux î
Je m'éloignai pensif, la mort au Ibnd de l'àme. Alors, à mes regards vint s'offrir une femme. kl Cl us que dans ma nuit un ange avait passe. Et chacun admirait son souris plein de charme ; 3Iais il me fit horreur ! car jamais une larme Ne l'avait efiacé.
Dieu juste ! m'écriai-je, à ma soif dévorante Le désert n'ofl're point de source bienfaisante. Je suis l'arbre isolé sur un sol malheureux ; Comme en un vaste exil, placé dans la nature; Elle n'a )3as d'écho pour ma voix qui mvn^mure Et se perd dans les ci eux.
Qiiel moi tel ne sait pas^ dans le sein des oiages. Où lepd^er sa tète, à l'abri des naufrages ? Et moi, jouet des fldts^ seul avec mes dovdeuis, Âucvni navire ami ue Vient frapper ma vue, Aucun, sur celle mer où ma bar(jue est peiduCj Ne |!Orte mes couleurs ^
0 douce illusion ! berce-moi de tes songes ; Demandant le bonheur à tes liants mensonges, Je me sauve en tremblant de la réalité; Car, pour moi, le printemps n'a pas de doux ombrage; f.e soleil est sans feux, F Océan sans rivage, Et le jour sans clarté !
Ainsi, pom^ égayer son ennui solitaire, Quand Dieu jeta le mal et le bien sur la terre, Moi, je ne pus trouver que ma part de douleur; Convive repoussé de la fête publique, Mes accents troubleraient l'harmonieux cantique Des enfants du Seigneur.
Ah ! si je ressemblfiis à ces hommes de piene Qui, cherchant l'ondire amie et fuyant la lumière, Ont ti ouvé dans le vice un fiicile plaisir ! . . . Ceu.v-là vivent heureux!... Mnis celui qui dans Ta me Garde quelque lueur d'une plus noble lia n nue. Celui-là doit mourir.
h'ennui, vautour affreux, Ta marqué pour sa proie; I! trouve son tourment dans la commune joie; Respirant dans le ciel tous les feux de renfer,
184 ŒUVRES POSTHIMES.
Le bonlieur n'est pour lui qu'un horrible mélange, Cnv le miel le plus doux sur ses lèvres se change Eli un breuvage amer.
Jusqu'au jour où d'ennui son âme dévorée Tronve pour reposer quelque tombe ignorée, Et retourne au néant, d'où l'homme était venu ; Comme un poison brûlant, renfermé dans l'argile, Fermente, et brise enfin le vasetpop fragile Qui l'avait contenu.