‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 4 sur 59 · LA COMTESSE, PRÉVANNES · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, PRÉVANNES

LA COMTESSE

Vous VOUS querellerez donc sans cesse?

PRÉVANÎSES.

C'est que je raime de tout mon cœur. Ne dois-je pas être son mari?

LA COMTESSE

D'accord, mais.,.

PRÉVAISNES.

Est-ce qu'elle hésite?

LA COMTESSE

Elle dit qu'elle n'est pas pressée.

l'RÉVANlNES.

Nous verrons bien; parlons de vous; qu est-il donc arrivé?

LA COMTESSE

Rien de nouveau. — Mais dites-moi: comment

voyez-vous de prime abord, en arrivant ici, que j'ai quelque sujet d'inquiétude.

PRÉVANNES

Il n'est pas difficile de voir si les yeux sont tristes ou non.

LA COMTESSE

Bon, triste, on l'est pour cent raisons dont pas une souvent n'est sérieuse. Si vous rencontrez un de vos amis et qu'il ait l'air moins gai que la veille, allez-vous lui demander pourquoi? Cela arrive à tout le monde.

PRÉVANNES

A tout le monde, soit, je ne demanderai rien et ne m'en soucie pas davantage; mais aux personnes qu'on aime, c'est autre chose, et je vous demande la permission d'oser y voir clair avec vous. — Je reviens à mon dire, — qu' est-il arrivé?

LA COMTESSE

Je vous le répète, rien de nouveau, et c'est justement ce qui me désespère. Voire ami est si élrange, si bizarre...

PRÉVANNES

Ah! oui, il ne se décide pas. C'est un peu comme la petite cousine.

LA COMTESSE

Oh ! c'est bien pire, et que voulez-vous? Notre mariao^e était... convenu... Je ne sais vraiment...

PRÉVANNES

Est-ce que je vous intimide?

LA COMTESSE

Non, non, vous êtes presque mon parent; d'ailleurs, j'ai toute confiance en vous, et j'ai besoin de parler franchement. Vous connaissez, n'est-ce pas? la position singulière où je me trouve. Veuve et Hbre, j'ai une famille qui ne peut, il est vrai, disposer de moi, mais dont je ne voudrais, sous aucun prétexte, me séparer entièrement; je ne suis pas forcée de suivre les conseils qu'on peut me donner, mais vous comprenez que les convenances...

PRÉVANNES

Oui, les convenances... et mon ami Valbrun...

LA COMTESSE

M. de Valbrun, avant mon mariage, avait, vous le savez aussi, demandé ma main. Depuis ce temps-là, ] il s'était éloigné, il était allé... je ne sais où; je ne Tai plus revu. Maintenant il est revenu, il a renouvelé sa demande; elle n'a point été repoussée, el...

comme je vous le disais, les convenances, les intérêts de famille, et même une inclination réciproque... je ne vous cache rien...

rnÉVANNKS.

A quoi bon ?

LA COMTESSE

Tout s'unissait, s'accordait à merveille. Voilà trois mois que les clioses sont ainsi. Il me voit tous les jours, et il ne dit mot.

PRÉVANNES

Cela doit être fatigant.

LA COMTESSE

Que puis-je faire? Attendrai-je un hasard, une éclaircie dans cette obscurité, et qu'une fantaisie lui prenne de me rappeler une parole donnée? Il y avait encore pour ma terre de Cernay, pour des arrérages, je ne sais quoi, quelques petites difficultés. Elles sont résolues d'hier; je viens d'en recevoir l'avisc Lui en parlerai-je la première?

PHÉVANNES.

Ma foi, oui. Si vous me consultez, ce serait ma façon de penser. Je connais Valbrun depuis l'en-

fance : c'est le plus honnête garçon du monde; mais il ne fait jamais ce qu'il ycuL Est-ce timidité, est-ce orgueil, est-ce seulement de la faiblesse? C'est tout cela peut-être à la fois. Quand la timidité nous tient à la gorge, elle gâte tout, elle se mêle à tout, même aux choses qui semblent lui être le plus opposées. Voilà un homme qui vous aime, qui tous adore, j'en réponds; il se battrait cent fois, il se jetterait au feu pour vous; mais c'est une entreprise au-dessus de ses forces que de se décider à acheter un cheval, et, s'il entre dans un salon, il ne sait où poser son chapeau .

I Ne serait-il pas dangereux d'épouser ce caractère-là?

! PUÉVAININES.

I Point du tout, car ce n'est pas le vôtre. D'ailleurs, il n'est ainsi que lorsqu'il est tout seul. Il demandera, peut-être, alors son chemin; mais, qu'il vous

j donne le bras, il le saura de reste.

LA COMTESSE

Vous m'encouragez, je le vois. Mais est-il possible à une femme d'aborder de certaines questions,..

22 ŒUVRES POSTlfUMES.

PUÉVANINES.

Eh! madame, ne raimez-\ous pas?

LA COMTESSE

Mais êtes-voiis bien sur qu'il m'aime? Cette madame Darcy...

PHÉYAiNNES.

Ah! voilà le lièvre. C'est en pensant à cette femme-là que vous me disiez tout à l'heure que ce pauvre baron, après votre mariage, était allé je ne sais où... Mais vous pariiez d'histoire ancienne.

LA COMTESSE

Croyez-vous qu'il en soit tout à fait détaché?

PIIÉVANNES.

Vous pourriez dire quelque chose de plus... mais pour détaché, sans nul doute, car il n'en parle plus, maintenant, pas même pour en dire du mal.

LA COMTESSE

Il l'a beaucoup aimée?

pr»ÉvANNiî:s.

On ne peut pas davantage. Cette cruelle maladie, qui a failli le mettre en terre, et cette défiance hou- , deuse qu'il en a gardée, sont autant de cadeaux de i 1

cette charmante personne. Ah! morbleu, celle-Ki, si je la tenais ! . . .

LA COMTESSE

Est-ce que vous éles vmdicatif?

PRÉVAlN^yES.

Non pas pour moi, je n'ai pas de rancune, et je ne fais point de cas des colères conservées. Mais ce pauvre Henri, qui, avec ses vertiges, est le plus franc, le plus brave garçon... la bonne dupe!

LA COMTESSE

Lui donnez-vous ce nom parce qu'il lui est arrivé... de se tromper? C'est votre ami.

j PRÉVAISINES,

Oui^ et c'est pour cela même que je serais capable, Dieu me pardonne!... Oui, et ensuite, je ne saurais dire... mais je déteste la fausseté, la perfidie, tout l'arsenal des armes féminines; je sais bien qu'on peut s'en servir utilement, mais cela me répugne; et c'est ce qui fait que, si je n'aimais pas (Votre cousine, je serais amoureux de vous.

LA COMTESSE

Voulez-vous que je le lui dise?

PRÉ VANNES, à la fenêtre.

Si cela vous plaît. Voici le baron lui-même, je le reconnais,., il traverse la cour bien lentement... il revient sur ses pas... entrera-t-il? C'est à savoir.

LA COMTESSE

Monsieur de Prévannes, le cœur me manque.

PKÉVANNES.

A quel propos?

LA COMTESSE

Je ne puis, non, je ne puis suivre le conseil que VOUS me donnez. Parler la première... oser dire... mais c'est lui avouer. . . songez donc ! . . .

PRÉVANNES

Je ne songe point. Parlez, madame; osez, je suis là.

LA COMTESSE

Quoi ! devant vous !

pi; É Y AN NE s.

\'][\\ oui, devant moi. Voyez le grand mail

LA COMTESSK.

Mais s'il hésite, s'il refuse?...

PRÉYAININES.

Eli bien, madame, eli bien, qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains...

LA COMTESSE

Mais taisez-vous donc, je l'entends.

PUÉ VANNES

Bon! vous ne le connaissez pas. 11 est bien homme à se présenter, comme cela, tout naturellement! Il va longtemps rêver dans l'antichambre, il va frémir dans la salle à manger, et il se demandera, en traversant le salon, s'il ne ferait pas mieux de s'aller noyer.

LA COMTESSE

Vous me faites rire malgré moi, comme Marguerite tout à l'heure. Ah! vous êtes bien faits l'un pour l'autre!... mais je vous répète que le courage me manque.

PHÉVANrSES.

Et je vous répète qu'il vous aime. Si je n'en étais pas convaincu, vous donnerais-je ce conseil que vous n'osez suivre? Vous le donnerais-je pour tout autre que Valbrun? Vous dirais-je un mot, Dieu

m'en garde! s'il s'agissait d'un mannequin à la mode ou seulement d'un homme ordinaire? Mais il s'agit ici d'un entête, et en même temps d'un irrésolu. Mais il vous aime... il serait bien bête! Et vous Faimez, vous êtes fiancés, vous êtes sa promise, comme on dit dans le pays.

LA COMTESSE

Mais je suis femme.

PlVÉVAlNNES.

Il est honnête homme; je jurerais sur sa parole comme sur la mienne. Que craignez-vous? Allons, madame, un peu de courage, un peu de bonté, un peu de pitié, car vous n'avez seulement qu'à sourire ! . . .

LA COMTESSE

Vous croyez? mais, si vous restez, vos plaisanteries vont lui faire peur.

Pr. ÉVAINiNES.

Point du tout, je ne dirai rien, je vais regarder vos albums. ♦

11 s'assied près d'une Ublc.

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