‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 49 sur 59 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MTCllEL, seul; puis FABRICE.

MICHEL

J'ai veillé plus d'une fois duraut cette longue guerre : mais je n'ai jamais passé, que je sache, une nuit pareille à celle-ci. Le jour commence à poindre. — La cloche do Saint-Maurice va hientot annoncer le soleiL — Serail-il possible qu'elle ne revînt pas? — Ah ! te voilà, Fahiire î il est temps.

FABRICE

Oui, ma foi, car je suis brisé. Ouf! quollo fatigue! (ii

jetio son maiitonii.)

Tu \ieus du bal, saus doute? Tu as joué cette uuit ?

FABRICE

Oui, et je dois dire, en dépit du basard, que je me suis fort diverti. La phis délicieuse musique, les plus belles femmes de Venise ! — Mais que fais-tu là si matin ? — Tu n'as pas l'air d'un homme qui se lève, — et ces flambeaux mourants qui pâlissent, ces yeux fatigués... — Qu'as-tu doue?

MICHEL

Il faut apparemment que les aînés des familles veillent sur l'honneur de leur maison pendant que les enfuits s'amusent.

FABRICE

L'honneur de leur maison , dis-tu ? Que signifie cela ?

MICHEL

Tu es bien jeune. — Sais-tu prêter et garder un serment ?

FABRICE

Eh! mou frère, je porte le même nom que toi.

MICHEL

Jure doue, par ee uom et par celui de uoti^e mère qui u'est plus, que tu ue révéleras jamais ce que je vais te coufier,

FABRICE

Soit. — Je le jure. — Mais quelle voix sinistre?.,.

MICHF.Î,.

Hegai'de cette porte.

FABRICE

Celle de notre sœur? — Par quel hasard ouverte à l'heure qu'il est?

MICHEL

Entre si tu veux, — tu n'éveilleras personne.

FABRICE

Elle vient donc de sortir à présent?

MICHEL

Pas à présent.

FABRICE

Ouand doue? Quel mol if?...

MICHEL

(Test précisément pour lui faire cette (juestion que j^'

l'attends.

FABRICE

Et depuis quelle heure l'attends-tu ainsi?

MICHEL

Depuis hier soir. — Tu parais surpris?

FABRICE

Parle mieux, — tu me fais frémir.

WICHET.

Je ne puis mieux parler; je u'en sais pas phis que toi. Regarde et pense.

FABRICE

En vérité, je ne saurais faire ni l'un Jii l'autre. Malgré le témoignage de mes yeux, certains soupçons, certaines idées, sont trop horribles, trop inattendues, pour que l'esprit, avant de leg admettre, ne recule pas épouvanté.

MICHEL

N'est-ce pas? C'est exactement ce (|ue j'ai éprottvé en passant là, hier à minuit.

FABRICE

Tu étais seul?

MICHEL

Oui, je revenais de Tarsenal.

FABRrCE.

Notre père dormait?

MICHEL

Df'puis Ion o temps.

FABRICE

Et Nina s'était retirée?

Je le crois ainsi .

FABRICE

Jnste ciel ! Ill sp promèiip quelque temps en silenre.) MICHEL, nssis.

A (|noi songes-tn ?

• FABRICE

A quoi songes-tu toi-même? Nina m'a dit que notre sœur se levait quelquefois dans son sommeil, et maiebnit ainsi endormie,

MICHEL

A d'autres! — Je ne me repais point de contes de nourrices.

FABRICE

Quelle est donc ta pensée? tu ne l'oses pas dire...

MICHEL

Je l'oserai devant elle,

FABRICE

Non, par le Dieu vivant! tant que je conserverai le sen^

timeiit de mon propre honneur, je ne croirai jamais que ma sœur puisse cesser un moment de respecter le sien. Le doute même en est impossible... De tout autre que toi je ne le souffrirais pas.

illCHRL.

Ni moi non plus.

FABRICE

Qu'est-ce donc à dire? Il y a ici, évidemment, quelqut* mystère inexplicable. Pas plus que toi, je ne puis le pénétrer. Cette disparition, cette chambre \ide, ce hasard même qui t'a pris pour témoin, tout cela est, j'en conviens, difficile à comprendre. Mais il est bien plus difficile encore de croire que la fdle des Lorédan, après avoir vécu sans reproches pendant vingt ans sous le toit de ses rmcêtres, perde tout à coup la raison.

MICHEL

Ce n'est pas de cela que je la soupçonne.^

FABRICE

Et de quoi donc? Supposons-lui un amour ignoré, que sais-je? quelque passion cachée au fond de Tàme (car elle en est capable, et c'est là ta pensée), ira-t-elle fouler aux pieds ce qui fut la règle et l'orgueil de sa vie, la loyauté, l'honneur, la pudeur?

MICHEL

Tu crois peut-être...

FABRICE

Non! je ne crois rien. C'est notre sœur, c'est une Lorédan. Elle poite sur son visage la ressemblance de notre mère. Tant que je n'aurai pas la preuve qu'elle est coupable, tant que je n'entendrai pas de sa bouche l'aveu de son crime et d'un tel opprobre, je dirai : Non ! c'est impossible !

MICHEL

Le marquis Visconti, cousin du duc de Milan, doit arriver aujourd'hui même.

FABRICE

Eh bien?

Notre sœur lui est promise.

FABRICE

Je le sais, et je suis convaincu...

MICHEL

Que ce mariage se fera?

FABRICE

Sans aucun doute, et que, dans peu de temps, une fois les choses expliquées, tu regretteras amèrement les soupçons que tu viens d'avoir.

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