JOSE MARIA DE HERËDIA
qui dans son œuvre d'immortelle perfection, glorifia la tâche des conquistadores.
Quand, après un long voyage, on a laissé loin de soi la puissante et laborieuse Amérique, quand on a fini de traverser les espaces de l'Océan, il est exquis de saluer Paris, son accueil de fête, ses vertes avenues que bordent les palais clairs, la nonchalance oubliée des prome neurs, le luxe fin, complet des équipages et des automobiles entraînant au gré de leurs courbes parfaites les fourrures souples, les chapeaux de couleur posés sur d'élégantes personnes alanguies. On quitte le tumulte, la hâte, le travail et l'effort intenses, une nature âpre et prodigue à la fois, les sapins du Canada et les palmiers de la Floride, les chutes brumeuses du Niagara et les poissons volants éparpillés sur
le golfe du Mexique, tant de villes rougeâtres et noireS) balafrées d'affiches gréantes, ébranlées par le passage des express aériens, étourdies par le tocsin que sonnent les locomotives dans les rues populeuses, et par les longs beuglements des tramways successifs reprenant leur essor après la halte d'une seconde. On a longuement examiné les machines ingénieuses et pensives qui manipulent, avec des gestes humains, le fer, l'acierincandescentdeces forges grandes comme nos cités, et unies par centaines au bord de rivières limoneuses. On a détesté, puis chéri, un peuple brutal, innombrable, uniforme, athlétique et pressé, dont l'opiniâtre vaillance couvre les déserts de villes provisoires, creuse les monts, fertilise les landes, anime ces solitudes désolées en les biffant avec le double trait des rails, en les semant de gares, en offrant aux laboureurs et aux prospecteurs l'aide précieuse du transport. On a tout admiré des espoirs chimériques et fabuleux que nourrissent là-bas des financiers téméraires, souvent déçus, parfois heureux, et, alors, triomphant au delà de toute attente. Et l'on retrouve ici le repos latin, le petit trot du fiacre, la profusion des discours, les querelles interminables sur les congrégations, l'indolence des tentatives, la timidité des révo-
lutionnaires, le goût du certain et du joli, le désir de l'aise paresseuse, rôconomie sordide et craintive, le bagou très ironique d'esprits ayant chassé toute chimère grandiose, pour tenir plus sûrement le moyen, le solide, le positif sans aléas. Alors, Paris nous apparaît comme une ville archéologique, œuvre surannée d'artisans méticuleux, de gagne-petits lents et fignoleurs.
Orfèvrerie d'ailleurs exemplaire, le plus beau vase conçu pour renfermer Télixir mental d'une élite subtile, narquoise, critique de soi-même, critique aussi du monde, mais chevrotante, vieillie, lassée, incapable d'élans, apte seulement aux indulgences excessives et aux calomnies adroites. Notre dédain de la promptitude et de l'action, depuis vingt ans, nous fait perdre les trésors du temps dans l'unique discussion sur le cléricalisme, selon l'exemple de ces conciles byzantins qui vouèrent les siècles à juger les hérésies, pendant que les Barbares s'étalaient sur tout l'Occident, et envoyaient leurs fourrageurs voler les chevaux blancs des patrices dans les écuries mêmes des Blaquernes. De même, pendant qu^ le génie des Yankees constitue la puissance des trusts capitalistes et des unions ouvrières ; pendant que l'Anglais prépare, du Cap
au Caire, l'asservissement de l'Afrique au commerce de Manchester; pendant que l'Orient se réveille, s'arme^ se pourvoit de nos sciences, élonne l'univers par ses victoires sur la vieille monarchie moscovite, nous expulsons obstinément quelques prêtres de plus chaque année, nous tracassons obstinément quelques nonnes de plus, chaque semestre, sans rien voir du monde caché à notre myopie de vieux radoteurs.
Et cependant par delà les mers, de jeunes colosses, s'agitent, peinent, édifient, triomphent. L'élite laborieuse du Nippon s'est assimilé nos théorèmes stratégiques, les a compris, amendés. Voici que leur savoir opiniâtre déroute les calculs des généraux moins instruits, bouscule les lignes russes mal affermies, détruit des flottes commandées par des états -majors ignorants, signe chaque jour, sur le registre de l'histoire, un succès. Encore une fois, la nouvelle et prompte intelligence a raison des coutumes séniles. Comme nos chefs de 1870; ceux des armées russes sont hors d'état de diriger habilement leurs troupes. Ils ont trop ri et point assez lu. Ils ont intrigué plutôt que de s'éduquer. Ils ont raillé plutôt que d'observer. Pour quelque temps, du moins, leur formidable nation
est bafouée par le talent des Jaunes, mercenaires aux gages américains et anglais.
Ce devrait nous servir de leçon. Aujourd'hui, pour les peuples comme pour les hommes, il n'est que le travail, un travail assidu, constant, pénible et rude, qui donne la suprématie, qui préserve de la déchéance. La Russie paie sa paresse. Le Nippon recueille la récompense de ses labeurs extraordinaires ; l'Amérique aussi. Nous aimons trop sommeiller en vitupérant, au nom d'une perfection douteuse, toute œuvre hardie, en prêchant la moquerie, le scepticisme et le sourire fin. Nous détestons le travail vif. Nous louons la paresse méticuleuse. Ce seront les causes de notre mort. Méfions-nous! Les peuples prennent l'habitude de nous considérer comme un amas de vieillards rabougris, hésitants et fatigués.
Ils n'ont pas tort. Voyez plutôt. Naguère le traité anglo-français, en échange d'abdications pénibles, nous concéda le privilège de protéger, au Maroc, les intérêts de la civilisation. C'était un avantage et un honneur. Quelques pillards féodaux capturèrent des voyageurs. Fût-ce notre escadre qui menaça le mauvais vouloir des fonctionnaires mahométans, à Tanger? Point. Nous hésitâmes à remplir les devoirs de notre
cliarge. Nos pauvres esprits s'effarèrent. Nos vieilles mains tremblaient. Nous ne pouvions vouloir. Le courage de nous décider manqua. Nous restâmes là, devant le monde, sans forces, ahuris et timides^ comme le septuagénaire qui redoute de traverser une rue pleine de voitures, d'automobiles et d'omnibus. A ce spectacle de notre sénilité, le rire grossier des Teutons retentit. Leurs mains pesantes firent fléchir notre échine. Sans risquer même un Sedan, ils nous jetèrent hors du Maroc et nous voilà piteux, asservis désormais à leur politique marchande,, après notre offre généreuse et naïve d'internationalisme dont ces Barbares ne veulent pas.
Toute besogne hardie nous épouvante. Nos pauvres yeux myopes tressaillent et s'obscurcissent. Nos fronts se rident. Nous supplions nos ergoteurs, politiciens et diplomates, de découvrir telles raisons qui nous défendent d'agir.
Aussi bien, nos financiers s'évertuent à recueillir des motifs pour ne pas engager leurs capitaux ; nos fonctionnaires s'épuisent à savoir le moyen de n'assumer aucune responsabilité. Personne n'arbore son idée franche. Et, si quelqu'un, Tose, la France entière se ligue pour écarter du pouvoir cet enfant terrible, ce fou fu-
rieux qui aurait le prétention de faire une chose définie^ une chose non pareille à la série des avortements^ une chose qui ne serait pas vague, ni digne d'être abandonnée sitôt que conçue
En vérité nous sommes une nation chauve, édentée, myope et chancelante. Nous ressemblons à ces collectionneurs octogénaires qui se traînent dans leur musée^ de vitrine en vitrine, tout orgueilleux d'antiques médailles, de sous effacés, de buires bosselées, de livres magnifiques et pourris; mais qui ricanent, sardoniques, si on leur apprend qu'il est, ailleurs, et à profusion, des effigies récentes, des monnaies sonnantes, aux reliefs nets, des poteries lumineuses et droites, des volumes comblés de philosophies neuves et fleurant l'encre fraîche.
Défions-nous de notre vieillesse. Les dents à chaque heure se gâtent dans notre bouche saliveuse. Nos cannes et nos béquilles assurent de moins en moins nos pas. Qu'importe à la jeunesse Scandinave, angle et germanique le rictus de nos pauvres scepticismes, de nos finesses valétudinaires? Rieuse, elle marche, elle court sur la route bruyante de l'avenir. Nous nous Glapissons dans les caves de nos ruines pittoresques et dorées.
De mes pauvres yeux latins, de mes pauvres
yeux morbides, j'ai vu une nation d'athlètes et sesgloires olympiques, une nation de magiciens et la multitude de ses miracles, un peuple de déracinés aventureux, riches, fiers, vaillants, férus de leurs illusions audacieuses, les osant, et les réalisant au soleil. Ensuite je suis rentre ici dans un hôpital d'enracinés qu'endort l'arome éventé de ses jardins, tout à l'heure ses cimetières *.
Alors j'ai reconnu que les fontaines de l'Amérique Septentrionale possèdent aussi les vertus attribuées par l'antique renommée, à celle de Jouvence. Les fils de la caduque Europe qui surent atterrir sur ce pays de prodiges, ont recouvré, en buvant l'eau des Hudson et des Missouri, la jeunesse robuste et ingénieuse de leurs
1. En réponse à cette lamentation je reçus une lettre indignée. Elle peut se résumer dans cette phrase capitale, naïve, sincère et bien française : « Alors vous préférez au Vinci les marchands de cochons de Chicago ! » Cette missive dénonçait, par ailleurs, une âme fine et instruite, éprise d'art. Elle me stupéfia. Gomment un homme intelligent du Xx® siècle, peut-il croire encore que tous les Air'^ricains sont des marchands de cochons, et tous les Latins des Léonard de Vinci. A commencer par M. Pourquery de Boisserin qui détruisit les splendeurs d'Avignon, par cette municipalité d'Arras qui, pareille à d'autres, rasa les remparts de Vauban et ainsi massacra l'œuvre d'art de cette cité, joyau de noire
ancêtres germaniques, hellènes, phéniciens ou romains.
C'est une autre Jouvence en vérité, où rajeunissent les vieilles races.
Las, comme nous avons vieilli depuis trente ans ! Il faut se regarder au miroir universel. Il faut comparer à nos tentatives les résultats des autres. Où sont-ils les héros de courage qui nous ordonneront de nous rajeunir? Qui chassera des temples tous les radoteurs, tous les hésitants, tous les prudents, tous les sages byzantins ? Qui dessillera les yeux des positifs? Qui mènera paître devant nous le troupeau radieux des chimères?
Car, par delà l'Océan Atlantique, les jeunes chimères ont triomphé des vieilles prudences importées sur le vaisseau puritain May Floicer, au dix-septième siècle.
passé légendaire, il semble bien que nos excellents compatriotes ne possèdent point tous l'esprit du divin Léonard. Notez, en outre, que les ministres élus par la nation ne s'opposent en rien à ces ignobles vandalismes. D'autre part, les élites qui par delà l'océan, engendrèrent Emerson, Poë, Walt Whitman, Whistler et Sargent, le sculpteur Saint Gaudens, ne paraissent guère avoir employé leur existence historique à, seulement, égorger et fumer des troupeaux de porcs. Généralisations téméraires de nos propos faciles, et si parisiens !
Les projets de ces trusteurs, do ces rois de l'acier, du pétrole, de la boucherie eussent fait bondir nos banquiers positifs et « sérieux. » Nos sages eussent haussé les épaules si on eût proposé à leur bon sens inerte de concevoir ces synthèses commerciales et financières;, sources de toute puissance. Notre jalousie latine et mutuelle n'eût pas admis le possible de telles solidarités fécondes.
Les troupeaux de chimères jouent là-bas heureusement dans toutes les plaines et sur toutes les routes. Leurs sabots d'or, quand ils frappent la terre, font surgir les villes, fumer les usines, courir les express, vibrer le fil électrique. Sous les ébats de ce fabuleux bétail, les moissons pullulent, les mines sont mises à nu, les peuples naissent et grouillent, les luxes se développent, les tours s'élèvent, les penseurs inventent. Quels dieux ramèneront, parmi nous, les troupeaux de chimères fécondes ?
Verrons-nous nos membres se redresser, nos barbes grandir et cacher la lourde graisse de nos corps inactifs? Quand donc, éblouis par les toisons d'or, pourrons-nous sortir de nos caves, frotter nos yeux trop circonspects, aspirer l'air qui souffle, dans Ipi* poumons, les vertus de Jouvence.
Nous sommes des vieux, des vieux engourdis et qui cultivent la méfiance afin de justifier leur inaction. Nous sommes des vieux sur les banquettes d'estaminet, et sur les rends de cuir des bureaux. Nous sommes de vieux hésitants, jaloux, querelleurs qui nous disputons dans les cabarets politiques, qui nous acharnons à ne rien vouloir.
Toute peur fige notre sang dans les jveines. Nous masquons notre couardise avec des mots humanitaires, pacifiques. Mais avons-nous la fianchise de réclamer, par le libre échange, Tabolition des frontières économiques, les seu les durables ? Mais avons-nous la franchise de convier tous les peuples latins à contraindre les Barbares germaniques de reconnaître une association internationale régie par les arbitres de La Haye ? Nous dédaignons la force,^et nous prêchons le secours aux faibles. Mais les Arméniens continuent d'être massacrés, en dépit de nos vœux, tandis que les Cubains délivrés des exactions et des sévérités espagnoles, reroivent, des Yankees, l'indépendance avec la sécurité. Où brille mieux la vertu philanthropique? Faut-il préférer notre inertie devant les crimes turcs à l'énergie américaine arrachant les Cubains aux cruautés survivantes de rin
12 VULS D'AMÉRIQUE
quisition et aux affres du désordre adniinis- Iralif?
Vraiment il sied de craindre que le troupeau des chimères exotiques n'accoure du Nord et de l'Est pour fouler, quelque jour, aux pieds notre raison froide comme notre sang, notre raison qui croupit. Tel un vin autrefois généreux, mais décomposé par les siècles, s'épaissit dans un vase d'orfèvrerie magnifique, sur quoi l'art d'Alliônes et de Byzance cisèle précieusement les symboles de la décrépitude.
Grâce à racquisilion du canal que nos ingénieurs entreprirent de creuser entre Colon et Panama, les contrées méridionales des Etats- Unis doivent, avant une dizaine d'années, accroître fort les mouvements de leurs richesses. Du moins, c'est l'espoir des économistes qui oensent et calculent sur les bords de l'Hudson, ae la Delaware, de l'Oliio, du Mississipi.
Une fois de plus le Français, inventif et peureux, aura créé pour la fortune des autres, leur triomphe et sa ruine. Cent parlementaires ayant exigé de fortes commissions avant de voter une loi financière, nous nous expliquons mal aujourd'hui pourquoi ce dol de quelques
individus suffit à convaincre un peuple rentier do honnir une œuvre magnifique et rémunératrice! C'est stupéfiant. Et les étrangers se gaussent de notre absurde versatilité. Elle les servira bientôt.
Yille de concentration commerciale, déjà notée en première ligne des statistiques, Saint- Louisprofitera surtout de cette bévue historique. Les principales expéditions du Nord, de l'Est et de l'Ouest aboutissent à sa gare. Là passent les marchandises transportées vers Cuba, les Antilles, vers ce Mexique aujourd'hui en pleine effervescence de préparation industrielle. Les capitalistes encore inactifs ne manqueront pas d'être tentés par le trafic du canal qui rendra prochainement accessible, aux produits des régions septentrionales et centrales, tout l'occident de l'Amérique latine. Déjà les machines, les poutrelles de métal, les raiJs que Pittsburg fabrique, sont demandés par les compagnies allemandes, américaines et françaises, prêtes à multiplier, dans le pays des Santa-Anna et des Juarez, les forages de mines aurifères ou argentifères, l'exploitation des forêts aux bois précieux, la culture de fruits sans pareils, l'établissement des voies ferrées indispensablts à l'exportation du café, du coton, des cuirs, des
tabacs, aux importations d'alcool, de porcelaines, de machines, d'horlogeries, etc. A Saint- Louis se coordonneront les initiatives. La prospérité de cette capitale^ fondée en 1764 par nos ancêtres^ va, sans doute, tripler, sinon décupler, avec la promptitude habituelle aux succès économiques des Yankees. Ce destin fut sacré lors de la cérémonie qui, le premier jour de mai 1904, inaugura l'Exposition universelle, en mémoire de la cession territoriale consentie, il y a un siècle, par Bonaparte, aux amis de Franklin et de Washington. En échange de quelques millions, ils reçurent le tiers environ de la patrie où s'exaltent les talents des Roosevelt et des Rockefeller, après ceux d'Edgar Poë, d'Emerson, de de Walt Whitman, do John Fiske, William James.
Il n'est point de pays oii ces parades géantes de l'industrie et du commerce puissent exprimer plus directement la pensée du peuple qui les installe. L'orgueil américain se glorifie surtout de produire. Maintenant la vénération réservée aux Washington et aux Lincoln se dissipe, s'oublie peu à peu. Je crois volontiers que la classe moyenne se fait ici, chaque jour, plus amoureuse de ses Pierpont Morgan, de ses Vanderbilt, de ses Frick, de ses Carnegie, au détri-
ment des vieux héros. Derrière le comptoir du store, le dernier vendeur de rubans se répète que son pays engendre les plus puissants des riches, que cela demeure l'apanage de ses concitoyens, tandis que les savants, les philosophes, les empereurs, les artistes illustres appartiennent c( vulgairement » à toutes les annales du monde. Marchand, cowboy ou tramp, l'Américain a de la dévotion pour le trust, geste évident et particulier de la splendide énergie nationale. Il peut advenir qu'il vote de manière à limiter les appétits de ses « Rois ». Il ne leur en est pas moins reconnaissant, si la vieille noblesse d'Europe donne ses armoiries aux filles des émigrants favorisés par la spéculation, dans les cités de fer et de briques où sonnent éperdûment les tocsins des locomotives haut perchées sur l'essor des roues, où meuglent indéfiniment les sirènes des bateaux à vapeur, où s'édifient partout les « buildings » de vingtquatre étages, donjons superbes dédiés à l'intelligence financière, cette maîtresse des forces humaines que saisissent, sous le réseau des télégraphes, les ordres des Bourses.
Même l'impérialisme qui, maintenant, réussit à enthousiasmer la foule, semble exprimer un seul besoin net. Devant l'avenir, ce peuple
LE SEUIL DE JOUVENCE 4î
entend faire la preuve indiscutable de^ sa majesté productrice. L'énorme budget de guerre est voué, en majeure partie, à la construction des navires. Avec leurs cuirassés, les Yankees prétendent affirmer la suprématie de l'étendard étoile, parce que les vaisseaux sont des usines flottantes, des usines dévoratrices de charbon, créatrices de vitesse, porteuses des mille organismes complexes que l'ingénieux et laborieux ouvrier américain excelle à perfectionner, que l'esprit audacieux de ses patrons ose constamment renouveler sans craindre les risques de la dépense. Si la marine des Etats- Unis triomphe quelque jour, ce sera la victoire spéciale de son industrie métallurgique et savante, celle qui fait l'orgueil des milliardaires, à tel point qu'ils la désignent comme étalon pour jauger les mérites des peuples et composer, selon leur foi, le palmarès des nations. Au mois d'avril 1904, le paquebot La Lorraine, un des plus vites au monde, nous emporta curieux d'assister à cette fièvre, vers les rivages de la tumultueuse, de Populente Amérique. On aime toujours affronter l'océan des contes qui peuplèrent nos mémoires puériles avec le récit des naufrages tragiques et des passionnantes découvertes. Aujourd'hui il n'est
plus guère de naufrages, ni de découvertes. On compte proportionnellement moins de collisions entre navires que de collisions entre express. Notre petit héroïsme joint à ses agréments celui d'être facile. Un temps délicieux et frais, à l'heure du départ rassura ceux dont les mouchoirs s'agitaient, pour nous, sur les quais du Havre. Ils nous confiaient à uns mer d'abord souriante, exquisement grise et pâle.
Bientôt les terres violettes se reculèrent et se voilèrent. Le demi-cercle de l'horizon grandit aux flancs du bateau qui, dans sa claire toilette brillait au soleil encore faible de notre avril. Toutefois la brise du large souffla. 11 fallut changer les chapeaux contre des casquettes enfoncées solidement. Dès lors il s'agissait de vivre dans les deux rues s'allongeant, bâbord et tribord, entre.les vagues scintillantes et les façades du long hôtel qui occupe la majeure partie du pont, qui le charge de ses salons somptueux, de ses fumoirs, de ses cabines coquettes, de son bar où se défient les appréciateurs de coktails. Dans ces deux rues, les passagers se lient au hasard des salutations, compliments, souvenirs, vœux et propos que la brise emporte à fleur de lèvres. Les « stewarts » déplient les fauteuils de bord, où gracieusement les passa-
gères arrangent leurs postures de nonchalance. Il y a la rue de soleil pour les frileux, à bâbord, et la rue d'ombre pour les actifs, à tribord. La plate-forme du pont supérieur interdit aux profanes, surplombe la cité; il porte, lui, toute une usine qui dresse là-haut ses deux cheminées rouges et trapues, ses nombreuses manches à air ventilant les profondeurs de la chaufferie. Plus haut encore c'est le logis du commandant, des officiers, la passerelle avec la timonerie et ses appareils de science, les guérites de tôle où les maîtres du bord observent notre chemin liquide vers Jouvence et les deux mâts qui pointent dans le bleu du ciel éblouissant.
J'ai occupé la même cabine, que madame Vander Bilt. La salle de bains luit à la lumière électrique dans un réduit parfaitement aménagé. Une cretonne claire, encadrée de pitchpin, tapisse les murs, se fronce en rideaux devant l'alcôve de la couchette, sous laquelle nos malles plates furent arrimées. Pour le repos, un divan de velours vert pâle. La fenêtre minuscule reste ouverte sur la rue de tribord pleine de joies : les <( slewarts » en smoking y colportent leurs plateaux encombrées de tasses, de théières, de grosses oranges californiennes.
juteuses et sans pépins, délicates à souhait : c'est, par delà le large et vaste océan, le premier salut du pays prodigieux qui va nous accueillir. Afin de contenter ses touristes, l'art de nos tapissiers inventa le décor aimable de cette chambre, l'art de nos céramistes émailla les cuvettes encastrées dans le porphyre de la toilette. Le roulis bouscule un peu les fioles derrière les barreaux des étagères. Pour se contempler dans la glace de l'armoire, il faut, d'une main, se tenir à la clef, tandis que l'autre rectifie l'ordre des mèches. Par le couloir tout blanc on sort en s'appuyant aux rampes de cuivre. Le tapis se dérobe sous la bottine et puis la relève tout à coup. C'est le tangage. Au dehors, il amuse, par ses brutalités, plusieurs trios de gaillards roses, bien peignés sous la casquette, et qui rient formidablement, qui crient, avec la bouche et avec le nez, les interjections du slang. Ce sont les citoyens de New- York. Les groupes sympathiques se taquinent. Les couples d'amis se penchent au balcon afin de se montrer les nuances changeantes des eaux creuses puis bondissantes, et l'avant qui plonge, se redresse, lance au ciel les angles de cordages tendus vers la cime du mât.
Dans les antichambres de la salle à manger,
cette grosse joie saine retentit, lorsque l'on descend le double escalier monumental, tel celui d'une vaste et luxueuse demeure terrienne, si les lignes de ses marches ne venaient par instant à s'incliner en dérobant sous la main l'acajou de la rampe. Une glace sans tain montre la table fleurie d'azalées, les cristaux en ligne dans les trous des tablettes fixées sur la nappe. Assis dans leurs fauteuils tournants, les convives se rappellent leurs voyages à grand bruit. Les verres opaques des hublots empêchent de voir fuir et monter l'horizon, spectacle dangereux aux cœurs maussades. Personne ne blêmit encore. Les messieurs font étalage qui de leurs barbes bien peignées, qui de leurs visages soigneusement rasés, qui de leurs calvities proprettes, qui de leurs doigts assidus chez les manucures. La majesté de quelques ventres en vestons neufs impose de la vénération. Les dames sont sages et attentives pour déguster l'excellence de vingt plats successifs, et des pâtisseries. Un parfum de fleurs, de vanille et de café agrémente l'air de la salle vernie, parée de ses trois longues tables oij l'on devise bruyamment, de ses petites tables où l'on chuchote discrètement.
Avant de revenir à la brise forte, et à la lu-
mière éclatante du pont^ quelques uns vont choisir les romans nouveaux. Passé le grand salon peint en gris, meublé de velours jaune, large comme la salle de réception d'un club, et pourvu d'un piano à queue, c'est, derrière une cloison de glaces, la bibliothèque et ses petits secrétaires laqués en blanc, ses tentures bleu pâle brodées de guirlandes. Là sont distribués les livres qui satisferont les heures de vie mentale, à moins que Ton ne voue le meilleur de l'activité au schuffte-board.
Exercice à la mode parmi les robustes Yankees sur les paquebots. Les voici prêts, tenant à la main le bâton o^ s'emmanche un croissant de bois appliqué contre terre. Un disque s'y emboîte que leur effort tend à faire glisser loin, vers les carrés d'une sorte de marelle. Chacun de ces carrés porte un numéro. On doit réussir adroitement à couvrir les chiffres forts, sept, neuf et dix, acquis dès lors au camp du champion. Mais ceux du camp adverse s'évertueront pour que leurs disques viennent chasser les premiers des bonnes places, et s'y implanter. Voilà toute la lutte. Souvent le roulis s'obstine à faire dévier la course des rondelles blanches ou écartâtes. Alors le calcul intervient; il combine l'action des bras et l'influence du roulis
pour mener le disque au bon endroit. Cela force à prévoir l'amplitude des oscillations produites par les mouvements de la mer^ et c'est le vacarme d'une récréation.
Sport amusant, vif, un tel jeu contraint à remuer, à viser, à discuter les coups, à dépenser de la vigueur dans la rue de tribord, pendah t que les passagers des secondes, sur l'arrière, accoudés contre barres de séparation, regardent les grâces des dames rivaliser, les élégances des robes courtes s'agiter, les unes bottines de daim gris ou blanc se cambrer sur la jambe qui soutient Pélan du buste et du brçis.
Trois heures. L'escadron des « stewarts » se précipite. Consommé qui fume sur les tasses des plateaux. Piles de sandwûches. Excités par le vent océanique, les appétits dévorent. Car nous avons laissé derrière nous le Cotentiu bleuâtre, et nous voguons dans le cercle vide des eaux écumeuses, sous la coupole du firmament. L'air du large a salé nos lèvres. L'ardeur du soleil diminue. Quand nous nous penchons sur le bastingage, nous voyons les mains italiennes des émigrants paraître aux sabords de l'entre-pont- et chauffer les callosités de leurs peaux brunes, leurs ongles en deuil. Ces poignets rugueux des laboureurs veulent tiédir,
comme au champ natal, quand la lumière toscane caresse le poing crispé, depuis l'aube, sur les manches de la charrue, pour fouiller un sol plus ingrat que celui du Texas, de la Virginie ou du Massachusetts. L'odeur de lard et de soupe aux choux se mêle à des chansons nasillardes, au bruit rauque des accordéons.
Quatre heures. Autre invasion des stewarts. Glaces au café, à la framboise, au citron, dignes des gourmandises enfantines qui se les disputent. Chacun déguste en contemplant les ondes vernies de soleil, les ondes éblouissantes et montueuses que voile vers l'est le crêpe indéfini de nos deux fumées nuageuses.
La fraîcheur pénètre les membres. C'est le moment de s'étendre sur les fauteuils, de faire emmailloter ses jambes dans les plaids, et de lire, gantés, quelques belles pages de Walt Whitman, jusqu'à ce que la mer s'empourpre aux baisers de l'astre déclinant.
Après le dîner plantureux et commenté par d'éloquentes voracités, nous écouterons les tziganes interpréter, au salon, les couplets illustres de Carmen, quelques phrases de^ Mozart, un ou deux airs yankees alertes et tumultueux. Les mille ampoules électriques éclaireront le hall et les gestes des causeurs animés. Ensuite
on arpentera la rue de bâbord en trios bavards. iSous regarderons le fanal de misaine clignoter parmi les étoiles. Nous écouterons mugir le courroux nocturne de l'élément. Nous admirerons les phosphorescences du sillage bleuâtre et neigeux, avant l'heure de se coucher dan& la cabine qui tressaille au rythme de la machine, et qui tremble de toutes ses boiseries^ frêles.
Alors c'est, parmi l'obscur de la nuit, le sens de la pauvre vie chétive audacieusement jetée dans le chaos des ombres et des eaux,. parce qu'elle veut savoir un peu plus, un peu plus des choses brèves et des hommes brefs établis en un autre point de notre minuscule planète, en grain dans la poussière des mondes scintillant à la vitre du hublot mouillé.
Parfois s'évanouissent les astres derrière les brumes qu'apporte un vent boréal. La mer enfle et rugit. Dans leurs alvéoles les ustensiles de toilette commencent à frétiller. Les livres glissent et tombent. Sous le lit les valises boxent. Les vêtements pendus aux patères prennent lentement la position horizontale puis s'affaissent, fantastiques et terrifiants. Les couvertures vous quittent peu à peu. Stridente, hors des eaux creusées soudain, l'hélice tourne à vide.
Sur leurs agrafes de métal vibrent longuement les cordages tendus. Leurs sons éoliens accompagnent les tumultes des lames épanchées en mille cascades et qui claquent le cordage. Longuement beugle la sirène pour avertir les vaisseaux voisins de sa dangereuse célérité. Et quelquefois, une autre répond au loin, barrit. Dans les fracas de la tempête s'engage ainsi le dialogue émouvant de ces deux forces humaines prudentes pour s'éviter. Le voyageur s'imagine comme un humble petit organe dans le flanc de quelque monstre ïchthyosaure qui menace, nage à grand bruit vers un rival redouté. A l'aube, et la toilette bâclée en se peignant d'une main, en s'agrippant de l'autre aux étagères. C'est une course maladroite dans le couloir verni qui vous bouscule, c'est une porte ouverte avec peine contre la puissance de la bourrasque, contre le salut de l'eau. Elle saute sur le pont, ruisselle vite selon la pente du plancher, à moins qu'elle n'afflue -et mouille. Par delà les barres du garde-fouj l'Océan, noir et bleu, précipitamment, se mé tamorphose en vallons d'encre, en montagnes de jade argentée, en cataractes mousseuses, en hydres jaillies, en remparts accourus avec une crête de cavalerie échevelée prête à bon-
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dir mais qui déborde, glisse et s'affaisse parmi d'effroyables lamentations, pour découvrir l'incohérence des brumes proches. Tout l'art de Wagner ressuscite dans la mémoire extasiée par la magnificence tragique du spectacle. Il n'est pas de beauté plus attrayante que celle de la tempête, lorsque le contemplateur siège, au centre des éléments, sur un confortable bateau^ soigneusement laqué, fourbi, gratté, pourvu de boissons chaudes ou glaciales, de chaises longues propices à la méditation. Le dernier imbécile peut concevoir alors le travail d'un démiurge essayant de choisir les formes de la vie dans le chaos des forces encore mobiles, fluides, vagues, embrumées. On évoque l'esprit divin, dans la giration universelle du mouvement imprécis qui tente à la fois d'être l'air, le brouillard, le sel, le vague, et le génie humain propre à les penser, à les dompter.
Volupté du navigateur, et qui vaut, à elle seule, la promenade du Havre à New-York, par une semaine de printemps variable. L'été, la mer n'est qu'un lac d^ grésil bleuâtre et lumineux ; horizon pour casino. Mars, avril, au contraire, ménagent les surprises des grands spectacles changeants, dignes d'être contemplés sur la dunette d'un de ces paquebots agréa-
bles, Lorraine, Savoie, Touraine, Provence, qu'affrète notre Compagnie Transatlantique ; et où vous accueillent des marins diserts, comme le commandant Alix, aimé des Américains, comme le commandant FageoUes si féru d'idées copieusement et joyeusement savantes. On se ruine sur les Deutschlancl encombré de rastaquouères, de joueurs trop adroits, de flirteuses arrogantes, d'Allemands impolis, toute la lie somptueusement équivoque des hôtels cosmopolites et des villes d'eaux. Les navires américains sont trop lents; et la nourriture, autant que la brusquerie du service, incommode les estomacs latins. Sur un vaisseau français, il convient de faire sa première rencontre avec le Yankee triomphant, avec sa face colorée, rosée, encadrée de cheveux lisses, avec son aspect athlétique en veston court, cintré sous les aisselles, en pantalon neuf, en souliers ronds, convexes et lumineux. Cavalier servant d'une dame virile et hardie, la plupart du temps, il marque du dédain pour les passagers moins soucieux de leur mine. Sur la Lorraine l'un était typique. Géant brun, sanglé dans un long pardessus, il ne cessa de marcher, par hygiène, autour des cabines extérieures, tel un ours en cage. Il avait l'apparence du trappeur
enrichi par la vente des fourrures, en quelque Winipeg après toutes les péripéties que nous conta Feninriore Cooper, et que des imitateurs pourraient encore relater sans guère de mensonges, comme advenues l'an dernier. Tournant ainsi, perpétuellement, il donnait mal au cœur. Son activité naturelle exigea cet emploi de ses vigueurs durant toute la traversée. Mécanique, formidable, opiniâtre il allait les mains gantées derrière le dos. Evidemment il comptait ses pas, mesurait la largeur de ses enjambées, chiffrait les distances ainsi couvertes, sans prendre garde aux babillages des causeurs, aux gentillesses des voyageuses, aux incidents du bord. L'œil visait directement le terme invisible de cette course, parmi les fusées d'eau qui assaillaient l'avant^ parmi les nuages qui poursuivaient l'arrière. Les coups de roulis jetaient parfois le monsieur tantôt contre le garde-fou, tantôt contre les cloisons blanches des salons. Aussitôt il rétablissait son équilibre. D'un pas solide, il rejoignait la ligne médiane préférée par son allure. Certes sa manie déambulatoire n'était pas une chose absolument particulière à sa nation. Beaucoup de latins ou de vikings estiment éviter ainsi le mal de mer, et les indispositions consécutives au
manque d'exercices physiques. Pourtant nul autre qu'un Américain du ^^ord n'eût manifesté un pareil scrupule, une semblable ténacité pour accomplir la tâche salutaire. Têtu, muni d'œillères invisibles mais indéniables, comme un animal de manège, il ne se laissa, toute une semaine, détourner par aucune des occupations qui séduisaient, un instant les Teutons, les Latins, les Anglais mêmes. Il n'eut pas besoin de se reposer, de se délasser, de changer. Cette unique et fastidieuse besogne de piéton l'accapara, sans l'affoler, le fatiguer, ni l'ennuyer. Avec une dame virile, un autre Yankee l'imitait. Tous trois s'étaient imposé un travail de culture physique, et ils se fussent reproché de forfaire, une minute à l'œuvre prescrite. Leur volonté veilla. Il importait de mettre à profit ces huit jours afin de perdre un poids de graisse déformante, et de raffermir les muscles amollis par les délices d'Europe. Ils n'auraient enfreint pour rien au monde, la règle qu'ils s'étaient promise à l'avance; et ils l'observaient avec le maximum d'application possible. Ce maximum d'application exclusive en tout effort est 'la caractéristique de l'âme yankee qui s'y voue, cupide ou mystique, brutale ou vertueuse. Ce que les citoyens des Etats-Unis nomment le self-con-
LE SEUIL DE JOUVENCE 3t
trol, la surveillance de soi par soi-même, ce mérite qu'ils louent tant chez autrui, chez eux, ils l'utilisent pour atteindre sans distraction ni digression, la fin qu'ils se sont proposée d'abord. Semblable à ce voyageur épris d'hygiène sur le pont du paquebot, le peuple entier s'hypnotise, les sourcils froncés et les poings crispés, le regard au but. Rien ne le distrait. Rien ne le détourne. Il va solide, obtus, serrant son énorme mâchoire inférieure contre les dents de la supérieure, et aveugle pour tout ce qui n'est pas son espoir de puissance matérielle ou morale. Parce que cet espoir s'élève audacieusement, comme celui des ancêtres aventuriers, il vise très loin, si loin que le chasseur de chimères sent la nécessité de rassembler toutes ses forces, de les conserver en un faisceau, à l'exclusion de tout jeu, de tout loisir, de toute digression inutiles. L'art, l'amour, la flânerie, n'obtienne que de brefs regards, aussitôt réclamés par le souci de l'effort capital, qui sera toujours pour son Prométhée, le meilleur au monde : the best in the world, comme proclament les affiches de publicité.
Très nettement l'Américain du Nord croit qu'aucun autre peuple ne s'évertue autant. Il mesure d'après sa peine l'importance du résul-
far II le juge aussi g-i and; par déduction simple. A son avis le plus énorme effort ne saurait produire que la plus sublime chose. Ainsi raisonne-t-il, sans admettre d'objection appréciable. Donc, pour devenir sublime, il suffit de se donner infiniment de mal. De là ce maximum d'application exclusive, de là cette sévérité du self-control, de là cet orgueil naïf, confiant, optimiste qui défricha, qui défriche le Nouveau-Monde, fait jaillir de la terre d'incommensurables richesses et des villes inopinées, attire par l'exemple de sa formidable et prompte fortune, les déracinés du globe jusque sur cette terre qu'on aperçoit du navire, basse et terne, noyée dans les vapeurs, puis agrémentée, ici et là, de bizarres trépieds en fer, de hauts cylindres noirs, de moulins à roues métalliques et tournantes, de bâtisses tapies entre les rides d'un sol chauve, de toute une machinerie éparse, sommaire, provisoire. Les steamers à l'encre bordent cette côte désolée; leurs sirènes meuglent, leurs treuils grincent. Mais, par delà, bientôt la baie de l'Hudson s'échancre, derrière les caps : grandioses, avec ses eaux grises et ses collines verdoyantes, ses bourgs clairs, ses îles industrielles, ses larges ferry-boats colportant les trains entiers d'une
rive à l'autre, sa Liberté colossale érig-ée au milieu d'i golfe, ses flottes alignées devant les docks rougeâtres, sa berge de New- York supportant les buildings de vingt-cinq étages qui dominent les quartiers de la ville, comme le donjon dominait l'amas des chaumières, au temps féodal de la vieille Europe.
Décor d'un rêve fabuleux que ces quatre-vingttrois millions de déracinés se trouvent en état d'étreindre, soit qu'ils aient, depuis deux siècles, établi leur « ranch » dans l'ouest avant do destiner leurs troupeaux aux abattoirs mécaniques, aux wagons frigorifiques, aux fabriques de chaussures et de noir animal, trésors inépuisables ; soit qu'ils aient naguère atterri dans la baie del'Hudson, après avoir quitté les sols trop ingrats des Allemagnes, de l'Italie, des Balkans, des îles grecques, pour être dégorgés, le bagage au dos, sur le débarcadère d'Ellis-Island.
Non loin du roc qui soutient l'image de la Liberté, au seuil de la rade, cet îlot émerge. L'Amérique examine là ceux qui prétendent devenir ses citoyens. Elle accepte ou rejette prestement les voyageurs d'entre-pont, ceux mêmes des classes supérieures qui n'ont point satiifnit par leur mine ni par leurs réponses, les agents du port grimpés sur le paquebot. De la gare ma-
rilime, un lourd steamboat transporte la cohue de Calabraises aux croupes larges, vêtues d'indienne fleurie, aux têtes coiffées de foulards. Leurs fils noirauds plient sous le faix de paquets multicolores. Vingt races bronzées que l'Asie jeta peu à peu dans la péninsule romaine, aux temps des Héliogabales, reparaissent là sous les traits de leur descendance misérable. Telles faces de madones jaunes sont encadrées de cheveux gras que contiennent les ramages des fichus polychromes. Maints et maints corsages d'un rose vif ceignent des torses rustiques. Des tabliers de velours râpé se bombent sur des abdomens bossus. Des mains épaisses et noires empoignent des ballots enveloppés de couvertures arabes aux bariolages violents. Dans l'ombre des feutres flasques, telles jeunes figures imberbes sont indolentes. Des doigts gourds tripotent innocemment les chaînes d'argent chargées de médaillons qui parent les ventres creux. Piailleurs, hâves, barbouillés, des enfants caracolent en bas de laine azur qu'une mère-grand tricota dans quelque chaumière napolitaine, en songeant au voyage de ses petits-fîls. Pieusement un garçon protège des heurts sa guitare.
Blêmes et blonds, vofci des Germains d'Autriche. Leurs pantalons s'engagent dans de la-
mentables bottes inconnues du cirage. Des cols €n poil de lapin agrémentent leurs paletots usés. Ils allument leurs pipes à fourneau de porcelaine sur quoi une belle dame émaillée continue de roussir entre leurs doigts calleux. Lequel de ces pauvres sera le gagnant de la chance qu'envieront les cinq cent mille Allemands actifs dans Nev^-York? En deuil, des boutiquières de tous lespays, fuient, sans doute, les conséquences de la faillite et les outrages des créanciers. Les bébés se renfrognent au fond des capuches de laine. Leurs mères les consolent et les bercent, puis regardent Peau froide que sillonnent, en meuglant, les ferry boats. Un quidam tire, de sa poche, une glace encastrée dans une armature de plomb. Il se tord la moustache, en se mimant des grimaces résolues, impertinentes. Son camarade enœille sournoisement une créature dont les jupes écourtées découvrent les bas de fil à lour et les escarpins de molesquine. Mais l'agent d'immigration gagne les faveurs de la belle séduite par les murmures prometteurs de ce fonctionnaire bien rasé, pansu, honoré d'une casquette aux inscriptions d'or. La bise violacé les visages rustiques ou souffreteux. L'humidité plaque les mèches folles contre les tempes. Des épaules frissonnent, serrées dans les châlea
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minces. Enfin l'on aborde. Un solide Yankee accélère le passage du troupeau sur le pont volant. Sa tape sèche et dure compte les omoplates gauches qui défilent à sa portée. Bien qu'il souriC;, son geste autoritaire ne permet pas que la femme s'assure d'être suivie par les siens : déjà la tape américaine dénombre d'autres épaules courbées, pousse d'autres échines basses. Au bord du quai, un impassible contrôleur fait retentir dans le creux de sa main le petit instrument propre à chiffrer, un par un, ces individus et leur total statistique.
Néanmoins, l'édifice consacré à la réception des émigrants ne présente pas les caractères do la caserne ni de l'hôpital. C'est un palais considérable, d'architecture soignée, décorative et quasi pareille à celle des hôtels de ville récemment construits dans nos cités importantes. Une marquise de fer ouvragé abrite les arrivants jusqu'à ce qu'ils pénètrent dans les sous-sols. Deux trottoirs roulants colportent leurs bagages lourds vers les salles d'attente. Principales vertus américaines, la vitesse et la coordination parfaite des mouvements s'aident ici. En un clin d'œil cette foule, rapidement tassée, divisée, nu mérotée par les commis aux dolmans noirs, se
réduit en monômes dans l'étroitessedes couloirs vernis. Elle défile devant des pupitres où les appareils enregistreurs sonnent. Elle débouche dans une nef immense peinte à neuf, noyée sous la lumière dévastes baies, scindée en longs compartiments rectangulaires par cent cloisons de treillis noir. Chacun de ces compartiments érige une lettre identique à l'une de celles marquées au centre des cartons qui pendillent sous la boutonnière des voyageurs. D'après cette indication visible, les employés répartiteurs choisissent Vivement leurs ouailles, les agrippent si ahuries qu'elles paraissent sous le poids des besaces et des valises. Ils les engagent dans les corridors à claire-voie, vers les mains d'autres vérificateurs qui font ôter casquettes et chapeaux, constatent en même temps l'état sanitaire du cuir chevelu, et le pays d'origine mentionné au bas de la fiche. Le garçon, qui porte une paillasse sur son dos, et une chaise à son coude, est néanmoins tourné, retourné, inspecté, lu, palpé, tapé, poussé en avant, remis au médecin préservateur des contagions. Debout et barrant l'issue, celui-ci enfonce les pouces dans les deux orbites étrangères, retrousse les paupières sur un bâtonnet d'ivoire, regarde lestement la nuance des muqueuses intérieures, et aussi le teint, la carrure,
la mine. Puis il fait pirouetter le patient et ses fardeaux qu'un aide attrape afin de tracer, sur le revers de la veste, une lettre à la craie bleue, signe inhibitoire prescrit par le geste du silencieux docteur. Occupé maintenant à se tremper les mains dans une cuvette d'antiseptique, ce praticien en uniforme juge déjà l'apparence d'un autre Européen qu'on lui pousse, et qu'embarrassent deux parapluies.
Une robe à falbalas et à manches bouffies habille l'élégante sage-femme. Assez gracieuse malgré ses lunettes d'or, elle dévisage les matrones, les jeunes filles, les paysannes ; elle cherche à reconnaître le masque de grossesse. Au premier soupçon elle interroge brusquement : « Où est le mari? » Les malheureuses balbutient. On les bloque dans une cage annexe; et elles tombent, désespérées, idiotes, sur le banc très hien ciré. Une manière de commis, une demoiselle de magasin avouent être venus ensemble. A la cagel Ils n'entreront aux Etçits- Unis que mariés, ou retourneront dans le pays de leur faute. Car il importe que cette jeune personne^ abandonnée bientôt par le séducteur, ne tombe point à la charge de ses hôtes, en leur donnant un exemple scandaleux.
Ainsi la colonne défile, mterminablement^
avec ses Italiennes polychromes, ses Moraves bottées, ses Allemands colletés de poil de lapin, ses pifferari bruns, ses Albanais puants, ses boutiquières en deuil, ses Piémontais lourds, ses enfants pleurards, ses fillettes jacassantes,^ ses Slaves fatigués, ses Juifs de Pologne au nez de vautour et aux boucles dansantes sous le melon crasseux. Elle défile, perdant, de ci, de là, un des siens que les docteurs, les sagesfemmes retiennent dans les boxes grillagés, que les interprètes arrêtent devant leurs bureaux. Là, chacun présente le billet de chemin de fer assurant son voyage jusqu'au lieu de travail, et^ en outre, un pécule, en dollars, de cent cinquante francs, plus une pièce, une lettre prouvant des relations entretenues avec des Américains recommandables. Quiconque ne peut offrir ces garanties demeure. Sous mes yeux, huit mille passèrent cet examen après ceux déjà subi^, au départ, dans les locaux de le société d'émigration allemande, italienne ou française, puis sur le paquebot où le médecin les visita tous les matins, où le commissaire du bord les questionna méticuleusement ; car ceux évincés dans Ellis-Island seront rapatriés aux fî'ais de la compagnie qui les amena.
Dans la nef immense pleine de lumière, cette
cohue anxieuse bourdonne, murmure, tremble, va, harcelée par les tapes amicales des lestes liommes en dolman noir. Ils lui extirpent ses papiers crasseux, son argent rare, ses aveux timides. Ils la confessent, l'absolvent ou la condamnent, la séparent en groupes de marcheurs, €t en flaques d'assis. Ils la mènent aux caisses du change. Là des adolescents froids, bien rasés, correctement coiffés, ainsi que les héritiers des familles princières, échangent les dollars d'argent contre les marks de Prusse, les lires d'Italie, les louis de France, les livres turques. Eniin les gros souliers dégringolent avec leurs propriétaires par les larges escaliers qui mènent aux salles d'attente. Des malles bizarres ornées de clinquant damasquiné s'y dressent par monts. Il y a un buffet : piles de pains ronds, paniers d'oranges, chapelets de saucissons, monuments de boîtes à sardines. Pour la fortune du tenancier, la foule se précipite et dévore, en attendant l'heure du bateau qui la déversera dans les gares du Pensylvania Railroad, du New-York Central, du Lakawahna. Ce sont les heureux admis dans ce pays exceptionnel où le simple manœuvre des forges gagne un salaire de huit francs pour dix heures de besogne, où l'ajusteur mécanicien habile sait obtenir quarante et
même cinquante francs quotidiens. Bientôt ces humbles gens pourront substituer aux haillons et aux oripeaux légers qui les couvrent le drap des costumes neufs, les faux-cols blancs, les chapeaux respectables^ les jaquettes féminines coupées à la mode bavaroise, les jupes de cheviotte épaisse, et lés feutres Gainsborough» Partout, des maisons et des villes se construisent, des voies ferrées s'alloqgent, des fabriques sont édifiées, des mines sont mises au jour, des puits de pétrole sont ouverts; et il faut des bras solides capables d'achever ces tâches innombrables. Le paradis de Touvrier s'ouvre dans le temple d'Ellis-Island.
Mais il y a ceux qu'évince la loi. C'est une pauvre Autrichienne qui veut rejoindre son mari gagé dans les docks de Chicago. Ignorante des règlements, elle n'a point voulu laisser, dans la province danubienne, sa petite fille idiote. D'ailleurs, qui donc eût pris l'enfant en garde ? Et la voilà qui s'explique devant les juges d'Ellis-Island, cinq messieurs graves, sachant, chacun, l'une des langues propres aux différentes nationalités. Derrière leur table de bois ciré, sur des fauteuils tournants, ils trô* nent. Leur linge raide soutient leurs bajoues glabres. A terre luisent les crachoirs de nickeL
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Laqués en vert sombre jusqu'à la cimaise, puis en jaune clair, jusqu'au plafond, les murs intimident par leur propreté limpide et froide. Des plaques de cuivre fourbi garnissent, à la hauteur du bouton, les battants des grandes portes qui encadrent des vitres craquelées. Avec ses bancs confortables à dossier oij les prévenus attendent, avec son plancher de caoutchouc, son odeur de peinture fraîche^ ses fenêtres ouvertes sur la rade pleine de bateaux fumants et beuglants, la salle d'une netteté luxueuse stupéfie l'infortunée. Eïi vain elle déplie des lettres, compte de l'argent, déploie la kyrielle de ses malheurs anciens. Les juges s'excusent de ne pouvoir admettre, sur le sol de la République, une enfant infirme et qui peut retomber à la charge de l'Etat. De môme ils rejettent cette Morave bottée, mais si belle de figure dans le mouchoir ocre noué lâchement sous le menton. Ne connaissant personne qui réponde d'elle, qui la protège et la guide dans le droit chemin, elle pourrait être la proie des prostitueurs. Les juges déclinent la responsabilité de cet abandon moral. Ils se renseigneront encore, écriront aux adresses dites par les deux postulantes. Elles attendront les réponses dans une large salle que ferment des portes verrouillées. Elles espéreront
à côté de l'auge en pierre que comble de son linge une mère prête à la lessive. Elles dormiront sur les cadres de treillage noir, rabattus, le jour, contre le mur soigneusement peint. Elles perdront patience en regardant par les fenêtres la vie de la rade, ses bateaux ventrus qui transportent, à travers les eaux, des trains entiers de marchandises. Autour d'elle joueront les enfants aux bas d'azur, et la petite idiote, sage ment, sucera son pouce. Autour d'elles tricoteront les paysannes slaves, coiffées de châles jaunes, bruns, violets. Toutes écouteront, peutêtre grommeler, dans les salles voisines, des hommes détenus aussi pour des causes analogues, et qui se lamentent, écroulés sur leurs pauvres bagages, à l'idée de revenir dans cette Europe de détresse qu'ils fuyaient.
L'édifice retentit de leurs plaintes. Ils se pressent aux grilles, dès que résonnent les pas du visiteur et les clefs tintantes des gardiens. Peut-être la nouvelle de l'admission les vat-elle libérer? J'ai vu, dans un de ces halls emplis d'humanité grouillante, un Français, le seul de huit mille émigrés, et qui, faute de cinq dollars, ne pouvait poursuivre son voyage vers Je Canada. Bien qu'il eût acheté son billet de New-York à Montréal, l'administration améri-
caine exigeait qu'il possédât quelque argent de poche. Au frère qui l'appelait là-bas, il avait pourtant télégraphié! La réponse tardait. Et c'était l'ennui pour ce simple ne sachant tenir conversation avec ces Arabes en veston jaune> ces Macédoniens hâlés, ces Siciliens en chemise de flanelle que noue une cordelette de soie éraflée, ces Allemands dociles, peureux, résignés,, tout ce troupeau anxieux dont quelques tétes^ sans doute, dans vingt ans, seront saluées par les millionnaires de Wall-street, leurs inférieurs, ou leurs égaux.
Il suffira que l'un de ces lamentables hères économise, partiellement, ses gages de terrassier en posant des traverses sur les nouvelles routes à locomotives; il suffira qu'il achète, pour peu d'argent, un lopin de terre utile au tracé d'une voie de garage, et qu'il le revende cher à des entrepreneurs pressés; il suffira qu'il gagne New-York après quatre ou cinq trafics de ce genre. Alors, si la chance le sert, peut-être entrera-t-il comme clerc dans l'office d'une Société en trafiquant sur les terrains. Qu'il indique aux administrateurs une audacieuse affaire méditée pendant la phase de ses besognes manuelles, et il deviendra soudain l'homme précieux magnifiquement appointé. Chaque matin.
il se fera raser, masser la face par le coiffeur. 11 revêtira des complets sombres, fréquemment neufs, barrés d'une chaîne d'or. Il trônera derrière les comptoirs en porphyre des buildings. Il maniera les chèques et les actions, en jetant de brèves paroles vers la plaque du téléphone;, en regardant la cote de la Bourse s'inscrire, de seconde en seconde, sur le papier déroulé dans le globe de verre qui contient l'appareil télégraphique automoteur et exact. Certain jour, tel chiffre de celte cote lui inspirera l'audace d'une idée spéculatrice. A ses amis, il la communiquera. Téméraires, et solidaires, ils engageront au jeu leurs biens, ceux de leurs proches. Que le bon numéro sorte, l'initiateur sera vite l'associé d'un trust. Il verra des villes éclore à son signe, dans les déserts; et des paquebots sortir des ports en battant pavillon à ses initiales. Il organisera quelque World's Fair. Jl sera un monsieur solide à cheveux gris, à chair rose, à dents dorées, à souliers énormes, bossus et parfaitement cirés, à mains appesanties par les joyaux de ses bagues coûteuses. Dans le fauteuil d'un club, il humera des cigares en crachant loin; boira de l'eau glacée, proclamera doctement la suprématie industrielle, savante et militaire des Etats-Unis sur le monde. Il mépri-
sera les Latins, dédaignera l'Angleterre, admirera l'Allemagne, la jalousera^, et voudra lui faire la guerre, cela, pour battre le record de la victoire que détiennent les Germains depuis 1870. Tant les eaux de la nouvelle Jouvence auront grisé son cœur.
Le dimanche soir, pendant le congé hebdomadaire de ses domestiques arrogants, il paraîtra en habit au restaurant Cherry, derrière sa femme orgueilleuse d'arborer les toilettes royales composées chez nos Paquin et nos Doucet. Il savourera le goût du triomphe en dînant à Pune de ces petites tables fleuries, sous les lustres, parmi l'assemblée d'opulents messieurs et de féeriques vierges habiles à toutes les dissertations. Discrètement, les ondes sonores de l'orchestre frapperont les tentures, graves et plaisantes du lieu, les feuilles des palmiers en caisse. En cette heure, il se souviendra, sans honte, qu'il fut, dans la nef lumineuse d'Ellis-Island, un lamentable Silésien, chaussé de bottes rabougries, et qui portait une chaise de paille à son coude, une valise cordée dans la main droite, un ballot sur l'épaule gauche; il se souviendra que de sveltes commis en dolman le décoiffaient pour voir si la teigne ne désolait pas la broussaille de sa chevelure jaunâtre. Car, actionnaire de
la compagnie qui gère rétablissement d'EUis- Island, il possédera, s s'il veut, une partie des millions constitués par les deux dollars dont chaque émigrant paye son entrée au seuil de Jouvence.
Le génie du Yankee, se manifeste particulièrement dans l'œuvre de créer des appareiL mobiles plus vite que la pensée qui les conçut» plus forts que les foules dont ils assurent le travail et le gain, plus adroits que le talent des mécaniciens dont ils dépendent, plus créateurs de puissance que l'esprit dont ils sont la conséquence féconde? En sorte que ces êtres de fer et d'acier, aux nerfs électriques, aux 'poumons de brasiers, aux haleines de vapeurs, aux intestins chargés de scories encore précieuses, paraissent s'animer d'une vie magique et formidable, devant l'admiration étonnée du constructeur même. Dociles, soumis aux noirs pygmées qui
se glissent dans leurs flancs ou bien se juchent à leurs faîtes, ces colosses agissent intelligemment , subtilement, formidablement. Ils avalent le minerai, le digèrent et le rendent en ruisseaux éblouissants. Ils subliment la fonte, modèlent le fer et le bronze, pétrissent l'acier. Ils engendrent les forces rapides transportées par les câbles et transmises par les courroies dans tous les espaces oîi Ton forge, oîi l'on martèle, où Ton ajuste, où l'on troue, où l'on tourne, où Ton découpe, où l'on scie, où l'on lime, où l'on plie, où Ton cloue, où l'on boulonne.
Ce singulier bétail que nos ancêtres du quinzième siècle eussent considéré comme des troupeaux de léviathans, de dragons, de chimères, évoqués, puis domptés par la sorcellerie des alchimistes et des astrologues, ce singulier bétail naît dans mille étables infernales, de ci, de là. En ces lieux tonnants et rougeoyants, d'énormes ponts glissent sur des rails suspendus le long des frises; et ils promènent, à travers les halls, leurs guérites inférieures d'où saillissent de monstrueuses tenailles, d'énormes b^as jréhensifs, articulés comme des membres humains, capables de pêcher, dans les fournaises, les blocs de métal radieux. En bas circulent les courroies de transmission; les pi-
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gnons dentés s'emboîtent, se mâchent; leurs liges tournent vertigineusement; les pistons travaillent en rythme, brillent. Visages sérieux, les manomètres expriment les passions dosées des machines en labeur. Entre deux bastions de fer noir, massifs, pareils aux donjons de jadis, le volant de la dynamo tourne, évente, silencieux propagateur de l'énergie. Des ouvertures circulaires révèlent le jeu des bielles huileuses, de leurs courbes ellipsoïdales. Quatre appareils semblables fonctionnent, parfois, côte à côte, et terrifient. Ils distribuent la vigueur "enfantée dans le mystère de leurs girons par les courants alternatifs qui développent une puissance intensive de six mille six cents ampères.
Pittsburg, la ville de Frick et de Carnegie, est le principal de ces enfers. Dans la Pensylvanie, à mi-chemin de New-York et de Saint- Louis, se bosselé la cité montueuse, fumante, enveloppée dans le réseau aérien de ses fils électriques, et téléphoniques, de ses cordons à trolleys. Rougeâtres et noircies, les maisons se tassent entre les tours quadrangulaires des buildings à vingt-cinq étages. Sur la chaussée boueuse, de cent mètres en cent mètres, se succèdent les tramways jaunes, et combles; tels,
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les wagons séparés d'un même train continu, perpétuel:, rapide et tumultueux. En grondant le long des magasins encombrés de camelotes et de trésors, ils glissent; leur bruyante célérité entraîne des grappes de gens pendus aux courroies de l'intérieur, ou massés sur les plates-formes. Les cars se croisent, s'arrêtent une seconde à peine, aux angles des rues pour la brève bousculade des groupes qui descendent, des groupes qui montent. Et les véhicules repartent tout à coup sans souci des retardataires, des vieillards, des impotents omis sur le pavé sale. Seul le train de marchandises qui traverse la ville arrête l'élan opiniâtre de ces voitures publiques. Le tocsin de la cloche ébranlée par le chauffeur de la locomotive avertit la hâte des passants, des watmen. Les promeneurs se réfugient sur les trottoirs. La fumée de la machine emplit les fenêtres ouvertes aux premiers étages. Les bicyclistes s'amusent à dépasser le convoi qui se hâte vers les usines ardentes au fond des faubourgs, qui frôle les Apaches de bois colorié, statues servant d'enseignes aux boutiques de tabac. Hors des wagons trop chargés, la houille tombe, mais il n'est pas de pauvresses pour la ramasser comme en nos pays latins. L'orgueil yankee dédaigne ces aubaines. Enfin
le dernier wagon rougeâtre s'enfuit. Les cars reprennent leur course par les quartiers pauvres. Maisonnettes de sapin peintes en gris, en vert, bordées des mêmes teintes plus sombres. Quelques géraniums végètent derrière les vitres, sous la guipure des rideaux. Régulièrement se dressent, de distance en distance, les mâts bruts à trois vergues courtes soutenant les fils et les câbles des transmissions électriques. Des nuées grossissent dans le ciel. Bien que midi sonne, les brins de platine s'allument dans les magasins obscurcis. Car les forges d'Homestead crachant leurs fumées, à trois milles de là, vomissent la nuit sur la ville.
Un détour : c'est le quartier des résidences. Les familles aisées reposent dans ces cottages préraphaélites que les esthétiques de Ruskin et de William Moris conseillèrent aux architectes anglo-saxons. Perrons de pierre bleuâtre; porches romans enguirlandés de lierre; pignons aigus; Windows en saillie sur les façades aux briques lisses; grandes chaumières de luxe,. fraîchement laquées, et de mine innocente : cela s'érige au milieu des pelouses étroites que concède une banlieue aride. Presque aussitôt, après le cimetière, les maisonnettes uniformes
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en sapin vert pâle culminent sur les crêtes du sol point nivelé^ sur quelques pilotis inégaux; elles penchent, délabrées, déteintes, entourées de lessives séchant le long des ficelles. On passa un pont, longue cage en câbles métalliques posée sur les deux bords de la rivière bourbeuse. A droite et à gauche le vent disperse malaisément les fumées opaques issues d'une forêt de cheminées en tôle. L'air gémit et répercute les grands coups de marteaux heurtant les blocs incandescents. Des millions d'étincelles sautent par dessus les toitures de bâtiments immenses, étendus sur les terrains vallonnés. Par cent trémies noires les escarbilles dégringolent vers les chalands où manœuvrent des émigranls croates demi-nus, quelques-uns des 300,000 Sla^ ves occupés ici aux besognes de force. Au lieu detomberauxet de camions, cent trains, de partout, s'élancent, soufflent sifflent, sonnent,, avancent, reculent, cahotent, serpentent, sa courbent, contournent, et s'engoufl'rent sous les porches béants des ateliers qu'ils desservent pour ressortir encombrés de rails, de plaques massives, de cuves monumentales, de roues dentées, de cylindres, de tuyaux, d'essieux, d'ancres, de chaudières, le tout branlant selon l'allure des trucks, au long de voies provisoires»
En un an, 2,289,000 wagons repartent ainsi pourvus.
Vingt-quatre kilomètres carrés environ supportent les bâtiments et les dépendances des industries acquises par le Trust de l'acier. Rien qu'au territoire communal d'Homestead cinquante et une de ces usines sont actives, avec quatre hauts fourneaux où brûle un gaz naturel de paraffine qui, à meilleur prix, remplace la houille pour sublimer la fonte et recuire les blocs de fer.
(( Le centre de cette région de gaz naturel est le village de Murraysville dans le Westmoreland, écrit M. Carnegie. A cet endroit, dan^ le bief d'un petit moulin à farine, une quantité de gaz plus considérable qu'à l'ordinaire avait été remarquée; il y a quinze ans, un groupe de spéculateurs fit faire des sondages, dans l'espoir de trouver du pétrole, mais on fora à une profondeur de 900 pieds sans rien trouver. Sept ans plus tard, un autre groupe résolut d'essayer à nouveau et de n'arrêter le forage qu'après avoir atteint une bien plus grande profondeur. Bien entendu, ils espéraient trouver du pétrole, mais après qu'ils eurent creusé à une profondeur de 1.320 pieds, il se produisit une terrible explosion qui chassa hors du puits les machi-
nés à forer et mit tout en pièces. Le rugissement du gaz qui s'échappait fut entendu à Monroeville^, à cinq milles de là. La force emprisonnée avait enfin trouvé une issue, et une nouvelle source de richesses fut donnée à la Pensylvanie occidentale, déjà infiniment trop favorisée, diront sans doute mes lecteurs. Après qu'on eut posé quatre tuyaux de deux pouces de diamètre à la houche du puits et qu'on y eut fait passer le gaz, on alluma celui-ci, et la région fut éclairée sur une surface de plusieurs milles. Ce précieux combustible fut gaspillé pendant cinq ans, faute de capitalistes consentant à risquer 40.000 £ (environ 200.000 doll.) en tuyaux destinés à l'amener aux usines et aux manufactures où il pût être utilisé.
)) J'ai visité cette région, la semaine dernière et j'y ai vu 9 puits fournissant du gaz. Le gaz des trois plus grands passait encore par Pair. C'est là un merveilleux spectacle. Le gaz sort avec une telle rapidité d'un tuyau de 6 pouces qui s'élève peut-être à 20 pieds en l'air, qu'il ne brûle qu'à 6 pieds de l'ouverture du tuyau. En regardant le ciel bleu et clair, vous y voyez danser devant vous un feu follet doré, sans lien visible avec la terre, qui au souffle du vent prend des formes fantastiques et tournoie dans
toutes les directions. Comme le gaz qui vient du puits frappe le centre de la flamme et la traverse en partie^, la partie inférieure de la masse se replie intérieurement, produisant ainsi le plus magnifique effet. Elle ne laisse échapper aucune fumée.
»... Pour la fabrication du verre, qui se fait en immense quantité à Pittsburg, j'apprends que le gaz est beaucoup plus cher que le charbon, parce qu'il améliore la qualité du produit. Une maison à Pittsburg fabrique déjà des glaces des plus grandes dimensions, égales aux meilleures glaces françaises, et ce résultat est du au combustible. Dans la fabrication du fer et surtout dans celle de l'acier, la qualité est également améliorée par la pureté du nouveau combustible. Dans nos usines de rails d'acier, nous n'avons pas, depuis plus d'une année, employé une livre de charbon. Nous avons agi de même dans nos forges. Le changement est saisissant. Là, où nous avions autrefois 90 chauffeurs à l'œuvre dans une chambre de chauffe, et où nous consommions 400 tonnes de charbon par jour, le visiteur qui se promène le long des chaudières ne voit qu'un seul surveillant. Le bâtiment ayant été blanchi à la chaux, on no voit plus
trace du combustible salissant d'autrefois, et les cheminées n'ont plus de fumée. Dans les « Union Iron Mills y>, nos puddleurs ont même blanchi à la chaux les magasins à charbon de leurs hauts fourneaux. La plupart des principales forges et verreries de la ville emploient aujourd'hui (janvier 1885) le gaz comme combustible ou se préparent à l'employer. Non seulement on économise ainsi le prix du charbon, mais aussi celui de l'allumage et de la manipulation. D'autre part, les réparations aux chaudières et aux grillages sont beaucoup moins nombreuses... »
Le quart de tout le minerai recueilli dans les Etats-Unis vient tomber dans les brasiers de Pittsburg avant sa transmutation en locomotives en rails, en machines alertes, ponctuelles et savantes. Cela se passe dans un amas de villes en fer, en briques, en verre crasseux, qui gémissent et hurlent sous le firmament triste.
Aussi loin que la vue perçoit, les toitures des halls se profilent. La plupart égalent ou presque, notre Galerie des machines. Là-dessous, point ou peu d'hommes. Des engins les remplacent, et travaillent, attentifs. Chacune pos
sède un pont roulant qui, dans ses combles^ évolue, d'un bout à l'autre. Il porte suspendue^ la guérite mobile vers la gauche et la droite, le haut et le bas. Véritable atelier oii un être, protégé par des lunettes bleues, agit sur des leviers, pousse des roues, éjacule des éclairs, projette un bras de fer dont bâillent les pinces, tandis que monte la plaque découvrant l'une des fournaises en ligne dans l'épaisseur de la muraille. Le bras agrippe un cube de feu solide^ le tire de là, le balance un instant au milieu du vide. Accourt spontanément sur rails, un chariot bas qui recueille la masse en ignition, et puis va la livrer cent mètres plus loin à d'autres tenailles descendues des combles. Celles-ci la saisissent, l'enlèvent aussitôt, la déposent sur des rouleaux successifs à la rotation ininterrompue qui conduit cette matière plastique entre les cylindres du laminoir. Tout cela s'opère en dix secondes. Quatre jeunes gens isolés manient des instruments simples capables d'écarter, de rapprocher les mâchoires mastiquant déjà la pâte en feu. L'eau versée tonne et bondit en nues de vapeur. Aplati, le bloc d'incendie est rejeté en arrière, sur une autre série de rouleaux qui l'emportent en tournant d'un sens, le ramènent en tournant à l'inverse. De nou-
veau ils le livrent à la gloutonnerie des cylindres, parmi le vacarme des explosions et le développement des vapeurs. Tapé, mâché, trituré, craché en avant, trimballé et ramené sur les rouleaux, inondé, ressaisi par les morsures de l'acier, dégorgé en arrière, cahoté et reconduit par le mouvement du chemin rotatif, le bloc de feu s'assombrit, se recroqueville, diminue en épaisseur, grandit en longueur. Hors des cylindres il se darde comme la langue d'un satan au sabbat. On Tarrose. Ce n'est plus qu'une tôle de vingt mètres. Deux manœuvres munis de crocs la bousculent, l'attirent sur une voie automatique parallèle à la première et qui colporte le métal vers les lames de cisailles énormes, prêtes à le débiter. Un génie de coordination merveilleux a précipité tous ces actes, les a combinés pour le moindre temps et le moindre effort, cela par le talent de quelques individus minuscules perdus sur les balcons des frises, et qui surveillent des manettes, toucherit des claviers.
Entre les ateliers, de petits trains cahotent des pilastres de métal rouge. Autour, l'air vibre. Basses, trapues, mal bâties, leurs locomotives halètent, chauffées par des nègres en souquenilies graisseuses, et qui soufflent dans des cor-
nés. Une chaleur d'enfer s'irradie à leur passage. L'atmosphère palpite. Ces convois sifflent dans tous les coins. Ils trottent de partout, masqués à demi par leurs fumées lourdes. Ils menacent toutes les directions, tous les chemins qu'embarrassent les amas de scories, les débris tie cylindres, de chaudières, de tôles.
Dans un hall, le soleil pleut. Il éclaire les perspectives de fer et de briques. Seize fours •calcinent le minerai qui bout derrière les plaques enduites de glaise. Quarante ouvriers à peine, espacés par groupes de trois, cuisinent le bouillon de lumière^ et ouvrent les robinets par lesquels il s'écoule dans une gigantesque soupière croûteuse. Quelqu'un jette un paquet de manganèse au milieu de ce bassin. Une éruption se produit. Violente et cruelle, la flamme lampe la clarté de midi tout à coup terne. Des nues tourbillonnent. Dans l'excavation où elle fut emboîtée, déjà la soupière déborde. Alors, des hauteurs, s'abaisse une potence de métal jque renforcent des colliers monstrueux et des boucles boulonnées. De l'extrémité pend une sorte d'étrier sans base que l'on accroche aux rebords du récipient. Quelques gestes rapides le vissent. Bientôt, la force hydraulique tire la soupière géante de son trou, et la balance
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en l'air avec son bouillon de feu, avant d'encastrer ce fardeau dans un truck creux qu'une locomotive entraîne. Un peu plus loin une autre potence, mue par la force hydraulique, jette son étrier autour de la cuve, et la hisse contre l'échafaudage qui surplombe un train de moules creux, sans fond. Par un tuyau soudain ouvert à la base du monstrueux récipient, la liqueur ardente s'épanche. Cinquante, soixante moules sont remplis en un moment, car le train avance à mesure que l'un se comble, afin d'offrir le suivant au jet. Après cette opération, le convoi stationne à l'air : ainsi le refroi- ■dissement solidifiera la matière effervescente. Plus tard, ce train se dirigera sous un autre édicule. Do là s'abaisseront des tenailles qui pinceront le sommet de chaque moule, le lèveront un peu, le secoueront jusqu'à ce que se détache le poids du pilastre formé. Ensuite la gaine remontera; les tenailles la transborderont de l'autre côté, sur un truck vide.
Plusieurs choses étonnent durant ces exercices : la rapidité de l'exécution ; le petit nombre d'ouvriers visibles; l'immensité des halls où ne paraissent queles machines ; enfin l'apparente simplicité de ces mouvements cyclopéens. On sent que la théorie eut moins départ
que l'expérience à l'enfantement de ce monde. Il vit par le grandissement direct de nos gestes les plus simples. La comparaison de la cuisine et de la soupière me semble, pour cela, très exacte. Ces ingénieux et terrifiants appareils n'accomplissant que des travaux de marmitons préparant un potage devant des fourneaux. Et ils les accomplissent avec la célérité de gâte-sauce malins, adroits, pressés par l'heure. La science dirait-on, n'a rien calculé auparavant, même pas les énergies des éclairs qui pétillent, bleuâtres et vifs, dans la guérite suspendue où l 'homme noir à lunettes bleues manie des roues, baisse des leviers, interrompt des contacts, afin de mouvoir l€ pont de métal prêt à rouler dans les cintres, selon sa volonté, et à le transporter, lui, sa cabane électrique, son énorme bras d'acier tisonnant les fournaises, saisissant les blocs de feu, les distribuant sur les chariots magiques, ou les plongeant au fond d'autres brasiers. Le naturel de ces évolutions n'étonne pas moins que leurs résultats miraculeux. Mais la merveille c*est la quantité de bâtisses successives où se répète ce labeur titanique. Elles couvrent 24 kilomètres carrés et produisent annuellement trois milliards de kilogrammes de fer cuisinés dans vingt-quatre mille fours»
s^râce à la collaboration de la houille que l'on recueille presque à fleur de terre, et^âce au gaz de paraffine qui dort en couches sous le sol voisin de la Virginie. Soixante mille Italiens, trois cent mille Slaves, Croates et Hongrois aident la besogne des ingénieurs comme manœuvres pour un dollar quotidien. Finies .5 heures du travail, ils gisent en d'infâmes laudis. Une chambre sordide en contient jusqu'à quatorze qui couchent à terre sur des paillasses éventrées, et qui dégringolent ahuris, par des escaliers en pourriture, dans les fondrières de leurs ruelles puantes, et qui agonisent dans leurs haillons en rerardant le camarade agiter le fricot de la manaite commune sur le petit poêle crevé. En effet cinq francs par jour • ne suffisent point à la subsistance d'une famille aux Etats-Unis. Ces troupeaux humains peinent beaucoup avant de languir et de mourir^ quadragénaire à peine, durant les rudes hivers de Pittsburg.
Mais, instruite dans les écoles techniques et parfaisant les pièces en œuvre sous les verrières des ateliers d'ajustage, une aristocratie ouvrière sait, là, prospérer. Des chaussures vernies dépassent le pantalon de serge à bavette et à bretelles qui forme, avec la chemise de flanelle
bleue, l'habit de travail habituel au peuple américain. Sous la casquette, des cheveux bien peignés s'alignent. Malgré la crasse provisoire» les visages paraissent nobles et parfaitement rasés. Ces gentlemen ne s'inquiètent pas du visiteur. Ils ont la conscience de leur devoir, et lui sacrifient toute curiosité intempestive. Méticuleux, opiniâtres, ils guident le tour qui rabote l'acier, la lime qui entame le cran, la tarière qui perfore le disque. Rien ne les saurait distraire de leur tâche. On se croirait dans la société d'ingénieurs solennels et graves, expérimentant à la lumière du laboratoire, et non devant une équipe de métallurgistes quelconques. Issus de la bourgeoisie, ils se fussent crus déshonorés si, passé quatorze ou quinze ans, ils fussent demeurés « entretenus » par leurs familles. Ils veulent paraître des « hommes ». Leur noble courage fait la grandeur de l'Amérique. Leurs attitudes sont élégantes et leurs manières délicates. Silencieux, munis de gants à crispin protecteurs de leurs doigts, ils s'évertuent sans s'occuper des incidents. Que la cloche sonne l'heure du départ, ils se redressent, sveltes et athlétiques. Ils dépouillent le pantalon à bavette^ se précipitent vers des lavabos, se savonnent, se peignent, et se mirent. De hauts faux-
cols ceignent leurs cous par dessus la chemise de flanelle que prolongent bientôt les large» manchettes à la mode. Un melon neuf et soi* gneusement brossé coiffe chaque tête. Un veston correct, un pantalon gardant le pli du tailleur les vêtissent. Ils sortent sans bruits consultent leurs montres d'or et s'en vont en chassant de leurs ongles, avec un canif, la limaille tenace. Leur club les accueillera tout à l'heure, ou bien la bibliothèque Carnegie, qui est palatiale. Ces personnages gagnent quatre, cinq, souvent six dollars par jour, et davantage. Le chef d'atelier reçoit six cent vingt-cinq dollars par mois. De cette somme une importante fraction ira garnir la cagnotte consentie par une dizaine de camarades qui se plaisent. A la fm de la première année, il n'est pas rare que le trésor commun renferme dix ou quinze mille francs. Deux compagnies semblables s'associent alors à celle-ci. Quarante mille francs peuvent être réunis. Apprend-on qu'au Manitoba, par exemple, on peut acquérir à bon compte telles chutes d'eau que voudra, pour ses turbines, l'industrie fabricant la pâte de bois, la pâte à papier, aussitôt deux membres du groupe capitaliste sont délégués au Canada, porteurs de fonds. Ilâ achètent la cascade. A leur retour une brochure
est imprimée qui relate les avantages de l'oporation prochaine. Des actions de quelques dollars sont émises que se disputent les employés, les boutiquiers confiants, chiméristes et hardis. Que l'affaire réussisse; les fondateurs deviennent propriétaires et chefs d'une entreprise capable de les enrichir à vingt ans. A trente ils seront millionnaires.
Entre la caste misérable du prolétariat slave et celle de ces gentlemen appointés, une troisième existe, la plus nombreuse. Voici le type de cette catégorie. Fix a trente ans. Dans une cabane spéciale, il fait mouvoir, en pressant un simple bouton électrique, en pédalant un peu, la roue-scie qui divise par cubes égaux des poutrelles. Lorsque la somme de ces cubes est suffisante, Fix arrête la scie. Il visse au manche de son vilebrequin un caoutchouc creux par quoi l'air comprimé arrive de loin, agit sur un petit système rotatif. Sans nécessiter l'effort de l'homme, ce vilebrequin tourne, perfore les cubes. Fix introduit une tige de métal par les trous dedeux cubes. Entre eux, il sait étreindre plusieurs rails, en boulonnant les extrémités de la tige. Cela fait, une grue à vapeur, enlève le paquet de rails et le dépose dans l'un des wagons arrêtés là. Pour ce travail, que réussi-
rait un apprenti d'Europe, Fix touche mensuellement soixante-quinze dollars, soit trois cent soixante-quinze francs. Il habite une maison de Lois peinte en vert clair, avec des plinthes vert sombre. Quatre marches mènent au rezde-chaussée. Le salon ne manque pas d'espace. Une moquette bleue, clouée sur toute lu surface du plancher, est douce aux pas. Deux fauteuils à bascule, bien vernis, reçoivent les visiteurs. Massive, la pendule de marbre noir indique le cours du temps au milieu de la cheminée. Sur la commode bombée, en noyer verni, une glace ovale s'incline et reflète la propreté de la pièce. Aux murs, ornés d'un papier seyant, des cadres trop riches gardent les photographies des parents reproduits en buste sel#n leur taille naturelle. Au centre de la pièce adjacente, voici la table à manger ronde, couverte d'une nappe blanche et immaculée. La viande, venue de Chicago par les express frigorifiques, coûte moins cher qu'en France. Les œufs et les légumes abondent à bas prix. La famille mange copieusement. A l'étage supérieur deux chambres, dont l'une contient la baignoire. Au faîte une mansarde. On paye au propriétaire vingt dollars chaque mois : cent francs. Madame Fix se pare de tabliers pimpants. Elle ne lave paa
(jS vues D'AMÉRIQUE
elle-même le linge de ses deux petiies filles, ni le sien. Quelque blanchisseuse y pourvoit. Le mari est vêtu d'un complet beige, d'un maillot bleu tricoté identique à ceux de nos cyclistes. Il possède les manières de nos bourgeois de p/ovince, leur politesse. Sa femme n'a point de gêne. Jolie, gracieuse^ brune, elle rit affablement, vous reçoit en égale^ comprend avec beaucoup d'intelligence votre pi toyable anglais, et sans la moindre raillerie . Elle prouve que quarante dollars suffisent à l'entretien du ménage. Un costume complet d'homme coûte, à Homestead, 6 dollars, 30 francs. Pour 1 dollar et 7o sous, on peut acquérir une paire de chaussures fortes et solides. Le chapeau de feuire coûte un dollar. Au total, ce menuisier, moyennant un travail enfantin, vit dans un confort qu'envieraient beaucoup de nos commis, voire de nos fonctionnaires et de nos officiers. A cette situation atteignent aisément les ouvriers qui ne sont pas stupides, ceux dont les mains savent ne pas détériorer les outils mus, de loin, par l'électricité, l'hydraulique ou la pneumatique.
Joignez à cela le secours propice des compagnies d'assurance et des sociétés pour l'assistance mutuelle. Les intérêts économiques sont
défendus avec succès par les « unions », autrement puissantes que nos syndicats socialistes. Certes, nul ouvrier au monde ne détient de pareils avantages. Songez que Fix n'habite pas une rue crasseuse ni étroite, mais une large avenue ombragée d'arbres touffus. Leurs branches décorent sa façade. D'ailleurs, à l'ivresse du cabaret, à la bamboche, il préfère ce décor du home, et lui consacre tout son argent comme à la toilette bourgeoise de sa femme, de ses filles. Avant de satisfaire ses instincts, il veille à sa respectabilité. Cette sagesse est moins commune dans nos pays industriels.
Tels sont les hommes qui parfont l'œuvre de Pittsburg. Intelligemment coordonnés, leurs efforts animent cette accumulation , en un même enfer, de Creusots, de Saint-Chamonds, de Rive-de-Giers, de Dombasles, de Frouards et de Champigneulles. Au soir, quand le car traverse cette région, des heures durant, le spectacle est sans égal. Une lumière violette, intense, étrange, brille aux mâts électriques, se réfléchit dans la rivière qui charrie les ombres et les astres, à la fois, le long des berges noires gonflées de bâtisses accroupies, oij flambent des volcans: leurs vapeurs sulfureuses mordorent le ciel lunaire. Des lignes de lampadaires dessinent;,
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parmi l'obscur, les profils de façades imprécises. Les fanaux des locomotives courent comme des êtres volontaires et rapides, faits d'une flammé ronde. Illuminés copieusement, les tramways sillonnent la nuit, ainsi que des bêtes incendiées et fuyant leur douleur qui beugle.
Dans beaucoup de halls, l'air comprimé oxyde la fonte liquide qui remplit les convertisseurs Bessemer. (Eufs de métal grands comme des maisons, ces cornues dardent, vers le firmament, dix mètres de flammes éblouissantes, et des bouquets d'étincelles innombrables, tandis que hurle la matière épurée par le formidable essor du vent. Deux ou trois de ces cratères mobiles sont suspendus dans un même atelier entre des pilastres de maçonnerie. Le bruit d'un ouragan siffle dans leurs flancs noirs. De temps en temps, lorsque se termine la transmutation de la fonte en acier, le cratère est incliné par la force hydraulique au-dessus d'une vaste cuve qu'amènent des poutres de fer virant autour d'une colonne. Alors la cascacade de lumière se précipite en grésillant, en hurlant; se, transvase. Une pluie de feu crible l'espace, vient s'éteindre sur les vestes en cuir de quelques minuscules cyclopes occupés à la direction des poutres. Dix minutes la cascade s'écoule et la pluie de
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feu s'éparpille dans le hall fantastiquement clair. Les sifflets des contremaîtres, les cris d'ouvriers invisibles règlent ce cataclysme. Quand le sirop incandescent a rempli la cuve, le cratère ovoïde lentement se redresse vers le ciel, y baye. La potence hydraulique emporte le récipient où tremblent et s'encroûtent déjà cent mille kilogrammes d'acier liquide, rose et mauve. Elle le dépose contre un échafaud par dessus un convoi de moules épais. Un homme dévisse un robinet extérieur au fond de ce récipient. Le sirop de lumière coule dans ces gaines de fontes successivement amenées sous !•© jet par les pas de la petite locomotive haletante^ boueuse et mal raccommodée. Ensuite les lingots d'acier iront se faire aplatir sous les laminoirs.
Dans la nuit, cette besogne de volcan excite l'imagination. Aussi loin que la vue perce, aussi loin que les pieds portent, elle se répète, elle se continue. Ici une roue fine coupe un bloc incandescent de cinq mille kilogrammes, avec promptitude et facilité, quelle que soit l'abondance des étincelles qui jaillissent, tel le sang de la blessure, pour trouer, en mille et mille points, l'obscurité relative de la galerie. Là se hâte, sur des rails circulaires, un chariot isolé dont
le long brancard mince happe, en l'air, un fil de trolley, afin de remettre plus vite à la roue coupante le lingot monumental et pourpre, faix qu'il cahote. Voici que, depuis les perspectives profondes, arrivent des serpents rouges, indéfinis, qui cheminent sur les rouleaux rotatifs, parviennent entre des masses adroites^ y sont pétris en forme de rails, puis envoyés dans une sorte de guillotine, et sectionnés rapidement. L'atmosphère vibre et palpite sur des poutrelles rejetées mécaniquement d'un plateau qui se lève et retombe à grand fracas. Partout où vous conduisent les chemins de scories et de cendres, partout où vous hissent les escaliers de bois, partout où vous dirigent les avenues béantes, entre les bâtisses sucessives, partout où vous guide l'éclat violet des lunes électriques agrafées aux mâts de fonte, partout d'autres forges ahanentet brûlent, d'autres incendies éclatent, d'autres fleuves de feu comblent les cuves, d'autres potences hydrauliques enlèvent dans Pair brûlant des soupières contenant chacune 150.000 tonnes d'acier liquoreux. Contre le ciel, les silhouettes de wagonnets grimpent, versent, aux orifices des hauts fourneaux, le coke, la chaux et le minerai, puis dévalent à toute vitesse vers les gouffres de tumulte et d'ombre.
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Ainsi Pittsbarg produit le tiers de l'acier que crée le génie industriel des Américains. Ainsi la ville fabuleuse prépare la matière de ces dynamos puissantes comme des dieux anciens.
Ce sont ces volcans en éruption de vapeurs jauncs, vertes, bleues, ce sont ces hauts fourneaux de cent pieds, ce sont ces longues cités de briques brûlées, de fer rouillé, de verre encrassé, ce sont ces monstrueux appareils, pourvus de pinces, de tenailles, de précision, de célérité, c'est ce bétail de fer, aux nerfs électriques, c'est son effort mû par quelques esprits invisibles et chétifs, qui crée des outillages si rapides que la concurrence de la vieille Europe agonise sur les marchés de l'Univers.
Là bas triomphe aujourd'hui tout le génie spécial d'un peuple rajeuni, tout un génie àt synthèse inconnue.
La Monongahela et l'Alleghany, les deux rivières qui forment l'Ohio, confluent à la pointe ouest du territoire sur lequel se dresse Pittsburg, centre de la- contrée où retentissent ces innombrables forges du Steel Trust. Les eaux jaunâtres et grises roulent entre des collines fumeuses et qui semblent faites elles-mêmes de cendres, de scories, mais qui recouvrent les gisements de précieuse houille à gaz. Les usines s'étagent partout, avec leurs hautes cheminées de tôle, leurs bâtisses noires et basses, leurs échines de verre réfléchissant parfois un éclat du pâle soleiL leurs trains serpentant sous les grues monstrueuses, leurs wagonnets aériens
glissant le long de câbles obliques. Sur la rive droite de l'Alleghany-River^, la ville de même nom s'échbvèle aussi en fumées indéfinies qui voilent de leurs ombres diaphanes les rues de briques rougeâtres et qui s'accrochent au réseau des fils électriques tendus de mât en mât, de pignonenpignon. Etrange, monstrueuxpaysage qu'on dirait lugubre si la vie et le génie humains ne s'y manifestaient avec une telle omni potence, sous le ciel vague annulé par le voisi nage de ces choses terrestres et prodigieuses Là ronfle Titan vainqueur d'un Olympe honteux
C'est le décor que M. Frick, l'associé de Car negie, a choisi pour les baies du bureau qu'il occupe dans un étage élevé du Frick's-Building. De là, cet homme domine l'œuvre q-u'ils ccrmposèrent et pour laquelle tant d'existences sont absorbées. Il la domine dans un monument de vingt-trois étages, qui est, sans doute, le plus remarquable essai d'architecture outre Atlantique.
Généralement, l'opinion dénigre ces tours carrées qu'on édifie dans toutes les villes américaines, aux lieux où le prix excessif du terrain oblige les entrepreneurs à regagner sur le plan vertical l'espace trop mesuré sur l'horizontal. Les personnes qui se piquent de goût affectent do
blâmer ce genre de bâtiments. A tort, je pense. La hauteur même de ces « buildings » les exempte évidemment de la massivité qu'on leur reproche. Parmi les autres demeures, ils sont, je le répète, comme les donjons d'autrefois au milieu des chaumières. Or, nul esthéticien ne juge mal le groupe formé par une tour et les maisonnettes d'une cité médiévale. Plutôt s'accorde-t-on à le qualifier de pittoresque. Les crayons et les pinceaux des jeunes filles s'exercent à en copier l'arrangement, afin d'obtenir des éloges. Elles pourraient aussi bien fixer sur le carton d'aquarelle un de ces « buildings » et les maisons qui se tassent à son ombre. Déjà certaines photographies gardent d'excellentes et surprenantes images ainsi déterminées par le choix de l'opérateur. L'eurythmie totale des lignes est fort satisfaisante.
Outre la hauteur, le nombre considérable des fenêtres percées dans les façades, allège encore ce genre de constructions. Les pierres ou les briques ne constituent que des pilastres entre les parties évidées. Souvent l'architecte varie le dessin de ces ouvertures. Tel étage est à cintres; tel autre s'orne de colonnettes doubles; un troisième d'entablements inférieurs et supérieurs, etc. L'altitude de la bâtisse supporte parfaite-
ment celte diversité, sans qu'elle semble surchargée, encore moins alourdie. A New-York, lo building de l'hôtel Waldorf-Astoria, supporte vers le faîte des sortes de poivrières et de kiosques en briques très favorables à sa silhouetie. Je crois volontiers que les Américains ont découvert un type d'architecture nouveau, que leur art prochain saura mener assez vite à l'excellence.
Et cet art leur appartient en propre!
Dès maintenant ils ont atteint, ou presque, la perfection dans la structure intérieure. A Piltsburg, le Frick's Building procure aux visiteurs quelques perceptions de grandeur simple, digne des meilleures beautés dues à l'antique. Depuis le sous-sol jusqu'à la cime du vingt-troisième étage, un marbre blanc, poli et dont les plaques sont méticuleusement ajustées, recouvre le sol, les murs, les plafonds, les marches d escaliers. Aucun ornement superflu ne corrompt la pureté de ces parois. Le luxe consio'e dans la limpidité et le très exact assemblage des joints. Ni moulure, ni rainure,, ni ligne ne déparent cette netteté. Seul, le calcul des proportions grandioses provoque l'idée d'apparat. Au rez-dechaussée, une grille noire, à plusieurs portes, étale, du sol au plafond, les admirables rin-
ceaux de sa ferronnerie. Quand s'ouvre l'une de ces portes, une loge d'ascenseur déverse sa dizaine de personnes, puis en reçoit quinze autres^ qui monteront. On sait que, de ces v.( elevators ))^ les uns ne fonctionnent qu'au-dessous du dixième palier; d'autres, express, ne s'arrêtent qu'au delà, desservant les seuls étages supérieurs. Ainsi, leurs passagers économisent le temps des arrêts inutiles.
Emprunté aux formes des plantes, le motil de ces ferrures ne le cède en rien à ceux créés pendant la Renaissance par nos modeleurs de métal. Il apparaît que l'art du forgeron expose en Amérique toute la souplesse et toute la grâce délicate inventées par nos meilleuréis pléiades en Italie, en Espagne et en France. Le choix de toute cette ferronnerie est sans faute. De même pour les grilles en cuivre massif qui, dans le hall central, enveloppent, de leurs quadratures, les bureaux des agents assis derrière leurs comptoirs énormes en marbre vert, ou en marbre jaune. Ces grilles sont d'un travail impeccable. Le dessin de la grecque qui court sur l'entablement offre une eurythmie rare. Dans cette immense &alle blanche, une vingtaine de bureaux sont ainsi posés côte à côte, magnifiquement. Luxe qu'eut souhaité l'empire
romain. L'idée de leur nombre agrandit encore la perception de cette place rectangulaire, nue, polie, luisante qui contient ces cages do bronze où des messieurs rasés à l'antique, vêtus de gris, inscrivent sur des registres, murmurent dans les téléphones, compulsent des liasses, manipulent prestement le clavier des machines à écrire, tandis que ronflent, en tournant, les ailettes des ventilateurs électriques.
Au centre du carré que forment les rangs de ces offices, s'érige une maison de fer, isolément. Deux portes d'acier, rondes comme les cuvettes d'une montre, épaisses de 30 à 50 centimètres, s'ouvrent aux deux bouts de cette pièce que des grilles protègent encore. Cet édifice contient des tables en acajou dont le pupitre est, sur trois faces, masqué par des glaces opaques, afin que l'on puisse compter son argent à l'abri des indiscrétions. C'est la caisse. Mille petites armoires garnissent les parois internes. Elles gardent les fonds. Chacune arbore, sur sa porte bronzée un chiffre de cuivre dont le dessin arabe est calligraphié avec un goût sans égal. Ces numéros sont des chefsd'œuvre de modelage. Différents, ils semblent, à courte distance, identiques, comme le dessin répété dans une sobre tapisserie. Ici encore le
80 VUES !•• À AT iilUU UE
luxe dépend de l'eii^ythirie des formes simples, de leurs propGr*ions ingénieusemert et discrètement prévaes.
On- montre ensuite des loges aménagées dans îe marbre des murailles . là se peuvent réunir les membres des conseils d'administration, des comités, des syndicats. Meubles d'acajou massifs, sans ornements floraux. Le culte des lignes est la dévotion exclusive des architectes. Sauf les ferronneries des ascenseurs répétées à tous les étages, rien ne vise à rappeler le souvenir des plantes, des bêtes, des eaux. A. la mathématique des angles et des parallèles, les maçons confient le soin d'étonner savamment l'admirateur un peu délicat.
Au-dessus, les étages se divisent en bureaux répartis autour d'un hall limpide et géant. Le long de couloirs en marbre blanc, sonores et frais, les cloisons d'acajou sertissent des impostes en verre craquelé. Des numéros, des noms désignent le genre d'affaires traité en chaque pièce, derrière le comptoir verni, vide, sur lequel s'accoudent Icc clerks graves et bien peignés. Par delà les pupitres qu'occupent de la borieuses femmes en blouse de linon immaculé et en jupes de drap vert ou beige, maintes croisées révèlent les collines de la Monongahela et de
LA TOUR DU IITAN Si
l'Alleghany-River, l'amphithéâtre de bâtisses fumeuses, la promptitude de trains lancés sur les parallèles de fer. Cependant les yeux des adolescentes, derrière les lunettes à branches d'or, ne se détournent pas, une seconde, de la page sténographiée qu'elles traduisent en pianotant sur les appareils alphabétiques. Les tètes blondes, les têtes noires et les têtes grises dirigent toute leur attention vers la tâche qui s'accomplit. Point d'ennui, point de lassitude à lire sur ces visages incolores et bien lavés, mais une obstination fervente pour accomplir loyalemenr, vivement une besogne due, pour collaborer, avec orgueil, au triomphe des industries nationales, patrimoine de toute la démocratie.
Jusqu'au faîte, ces offices se superposent, identiques. Des flots de visiteurs, de boys, de commis, de saute-ruisseau, montent et descendent par douzaines derrière les grilles ouvragées des ascenseurs. Muets, ils ne pensent qu'au but de leur course. Ils ne babillent pas. Ils ne plaisantent point. Ils ne raillent pas. Seulement, ils se bousculent, en silence, au sortir de la cage, pour arriver au plus vite, s'vVquitter plus vite, redescendre plus viLe, pour agir le plus dans le moins de temps. Ont- ils conscience de leur élan et de ce que leur vitesse doit ga-
gner; ou bien se hâtent-ils inconsciemment parce qu'autour d'eux tout le monde se précipite, parce que le cours de la foule aimante leur système nerveux et les entraîne dans son mouvement fatal. On ne sait. Ils ne savent, peutêtre.
A moins que l'orgueil extrême de ce peuple n'anime l'individu dans les petites choses comme dans les grandes; à moins que, esclave de ce sentiment public^ et près de voir l'Union arriver première dans le stade historique des nations, il ne veuille assurer cette gloire en atteignant, le premier, la fin du corridor.
D'ailleurs, la force de l'Amérique est combinée dans les vingt-trois étages de ces buildings. Là viennent penser tous les manieurs d'affaires ; là s'associent les inventeurs et les financiers ; là les banques, achètent, vendent, escomptent, s'allient, préparent les élections, méditent les lois sociales, projettent les chemins de fer, suscitent les appétits des masses, les satisfont et les exploitent, ordonnent de creuser les mines, de labourer le désert, de jeter les ponts, de semer les gares, de fonder les villes, de capter les sources de pétrole et de grisou, d'accaparer les cotons au Sud, les blés à l'Ouest, les métaux à l'Est, les cuirs au Nord, de faire une hausse.
une baisse de quelques cents qui deviennefit millioQs de dollars, vu la multitude des richesses naturelles fournies à l'ei-jeu par ramjDleur du territoire, la variété de ses produits, la ferlililé du sol vierge, l'effort de quatre-vingîs millions d'habitanls, la prospérité d*un commerce que l'immigration seule dote, chaqus année, de neuf cent mille clients r ouveaux.
Aussi dans toutes les villes importantes, les tours quadranguiaires des buildings s'érigent au quartier des affaires, près du fleuve encombré de vapeurs, longé par les trains de marchandises dont sonnent les tocsins. C'est la tour des titans. Sa terrasse surplombe l'espace. Dans son cabinet large, clair, meublé de façon superbement simple, M. Frick assiste au panorama de son œuvre géante, celle du Steel-Trust, réalisée avec MM. Schwab et Carnegie, d'après ses inspirations. Pour cet homme très vivant et qui ressemble au roi Edouard Y II, ce ne doit pas être une mince satisfaction que de contempler, par les fenêtres de son large cabinet, la nature entière de ce pays transformée selon les besoins de l'entreprise. Il sent régner son intelligence. Il sait que dans cette tour de marbre limpide, sa pensée, surtout son exemple exci-
tent les vaillances de ces mille gens assidus qu'élèvent au faîte, qu'entraînent vers le bas les essors magiques des ascenseurs.
Afin que ce travail intense soit interrompu le moins par les nécessités de la vie, les soussols du Frick's Building contiennent un restaurant agréable, parfaitement servi. Les héros de Wagner y paraissent dans les fresques décoralives qu'encadrent des courbes de bois cru. Un bar reçoit les consommateurs économes que la hière et les mets froids contentent. Non loin de là, dans un autre lieu, les barbiers rasent leurs clients étendus horizontalement dans un fauteuil mécanique. Assis sur un tabouret, l'opérateur en veste blanche semble un praticien nui sculpte une statue tombale. Immobile, l'Affiéricain supporte le contact de serviettes chaudes sur le visage que Ton masse, Landis qu'un manucure taille les ongles, et qu'un nègre accroupi cire vigoureusement les souliers gibbeux du patient.
Plus bas encore, c'est la machinerie. Dans une série de caves claires, les appareils sont établis. Ils engendrent l'électricité répandue dans tout l'édifice : ils produisent le froid des t^lacières; ils règlent la pression de l'eau que Ton envoie dans chaque office, brûlante ou fraî-
die; ils expédient de la vapeur détendue pour tiédir l'atmosphère des bureaux; ils ventilent tous les étages ; ils distribuent la force nécessaire aux elevators. C'est une importante usine vouée aux soins du ménage. Quatorze ouvriers paisibles veillent sur les dynamomètres, huilent les rouages, raccordent les courroies de transmission, manient les leviers, épient les indications du tableau électrique, et le feu des lampes-témoins.
L'Auditorium de Chicago, est encore un merveilleux c( égratigneur de ciel ». Un théâtre, une chapelle protestante, une salle de concert, des boutiques diverses s'ajoutent, dans ce même bâtiment, à l'hôtel. Il y a une tour pour la vue sur le vaste Michigan gris, sur la cité où se suivent, dans les abîmes des rues, à mi-hauteur des façades, au long du viaduc, les wagons du chemin de fer aérien, tels de fabuleux coléoptères lourds, rapides, obstinés. Vers le sud, la ville s'effile en vapeurs. Indéfinie, elle semble, contre les eaux de l'est, ainsi qu'un mirage brumeux et doré par le soleil vague. Les cris imprimés des affiches, leurs images géantes paraissent et s'évanouissent, selon le caprice des fumées qui noient aussi le firmament blanc. Une tour fut construite exprès pour que cette
sa VUES D'AMÉRIQUE
apothéose fut adorée, à l'heure crépusculaire^ par les voyageurs. L'annexe voisine de cette auberge, et non moins considérable, renferme une sorte de salle qu'on croirait pompéienne. Des, colonnes trapues et polies soutiennent la mosaïque du plafond que colorent les tons changeants et discrets d'une fontaine lumineuse épanchée dans la piscine. Des poissons rares y frétillent, se pourchassent. C'est une majestueuse pièce, pleine de silence et de fraîcheur. Les parois de marbre sombre reflètent la méditation de robustes messieurs au teint rose et aux membres d'athlètes, coiffés de feutres neufs. Derrière leurs journaux déployés, ils calculent. Byzantin par ses cintres larges et surbaissés, ses pilastre de marbre vert, ses murs luisants, le grand hall de l'hôtel les reçoit vers cinq heures. En de gros ballons de soie pourpre, l'électricité s'irradie vers ces fronts brillants et ces gestes désinvoltes. Les confidents se carrent dans les divans de cuir vert. Les causeurs croisent leurs jambes et lèvent haut le soulier. Nutête, des dames austères jasent sous les tableaux historiques éclairés par des rampes spéciales. A son corr^itoir, la télégraphiste compte les mots des dépêches. Partout les téléphones vibrent. On écrit debout sur des pupitres circulaires. Des
gentlemen se présentent quelques amis, des asr sociés, des collaborateurs. Plantés sur leurs jambes musculeuses et l'air impénétrable, ils se congratulent. Ils s'affirment jeunes et fiers d'être l'élite favorisée qui se réunit à heure fixe dans ce palais somptueux mais public, afin de créer l'opinion et de combiner les affaires.
De même au Waldorf-Astoria de New- York, splendide caravansérail oii les gens hardis de l'Ouest et du Sud viennent circonvenir les défiances de l'Est. M. Jules Huret, dans ses beaux livres, a dit les magnificences de ce lieu, ses salons innombrables, le luxe de ses chambres, de ses bars, de ses dinings-rooms, la majesté de ses couloirs, les millions de ses profits, les chiffres fabuleux de ses achats pour l'appétit d'hôtes hétéroclites qui se renversent dans les fauteuils profonds, bâillent, paradent en smoking et en chapeau melon, déterminent là des alliances industrielles redoutées par toutes les banques du monde.
En l'honneur de ce génie synthétique, les architectes imaginèrent, pour symbole, ces demeures immenses, ce Waldorf-Astoria de briques rougeâtres, élevant ses pinacles par dessus la cinquième avenue et la trente- sixième rue, engouffrant dans ses portes giratoires de
cristal, les énergies des hommes, les élégances des femmes, logeant dans ses chambres toutes les ambitions forcenées, couchant au fond de ses lits de cuivres tous les rêves chimériques et résolus^ lavant dans ses baignoires de porcelaine toutes les poussières recueillies pendant les longs trajets en pullman-car depuis les rives embaumées de la Californie, les jardins de la Floride, les forêts du Canada et les gorges des Montagnes Rocheuses. Dans ces hôtels, l'union des Etats s'accomplit autour de la table chargée de tous leurs fruits, de toutes leurs venaisons, de tous leurs biens planétaires. Ce sont les temples d'une communion perpétuelle entre les âmes de ces déracinés qui témoignent la force et la suprématie américaines parmi les autres nations, quoi que pensent nos théoriciens de l'enracinement national contredits par l'expérience la plus manifeste du dix-neuvième siècle.
De toutes parts, les buildings sortent du sol, en dépit des difficultés. A New^-York, il faut creuser profondément, percer les couches de terre, atteindre le roc pour y assurer les fondements de ces Babels. Travaux longs et dispendieux. Ensuite les ouvriers ajustent les rails et les colonnes d'une cage en fer qui s'élève dans le ciel, singulière et colossale. Puis
ils comblent les vides de ce canevas avec la brique ou la pierre. Les architectes aiment cimenter, sur les assises, des blocs de giès noirâtre, équarris par éclats, de façon barbare, en sorte que cela ressemble à quelque mur pélasgique.
Ces merveilleux artistes s'évertuent à douer leur bâtisses du pouvoir de suggestion. Ils ont très bien compris que c'était là le principal de leur tâche. Avoir élevé des donjons à vingtcinq étages pour y superposer les bureaux du négoce, pour dresser au-dessus des villes l'omnipotence de l'Argent, comme se dressait jadis^ au-dessus des campagnes la tour du féodal, quel symbolisme exact et heureux 1
Jusqu'à présent notre ignorance aimait soutenir que les Yankees ne possédaient pas d'art personnel. Voilà le démenti. L'art des grands buildings marque le début d'une architecture incomparable et digne des éloges décernes à toutes les anciennes.
Superposée à la ville d'affaires que baigne, en bas, le Mississipi large et limoneux, une cité de repos fut construite vers le baut des collines. Là, s'allongent des boulevards larges, creusés entre deux plateaux de gazon sur quoi s'érigent, à Saint-Louis, les demeures particulières des bourgeois. Point de palais, ni de ces hôtels à prétentions fastueuses qui, cbez nous, répètent l'architecture des châteaux à tourelles, des vieux hôtels à blasons, signes de notre individualisme passionné pour l'apparat de sa domination. Ruskin et William Morris, leurs idées, leurs œuvres inspirent les artistes qui, depuis moins de vingt ans, édifièrent ces résidences. Beaucoup d'entre elles ressemblent à de
petites églises de village qu'ouvrent les porches romans sur des perrons élevés par quatre marches. Rougeâtres, habillées à demi de lierre^ posées à distance des autres maisons, et au milieu de pelouses nettes que traversent, que bornent d'étroits tapis d'asphalte bleuâtre, ces villas présentent leurs façades, à vingt mètres en retrait sur les deux talus encaissant la voie publique. Aucun mur de jardin ne sépare les terrains dévolus à chaque home.
La famille américaine n'éprouve pas, comme nous, le besoin de se cacher, de se protéger^ de mettre une démarcation rébarbative qui la retranche des vies voisines. Derrière le logis principal, une cour se carre vers un second bâtiment: communs, écuries, remises, buanderies. Cette cour reste béante sur les côtés. Mais seules, les poules des deux ménages franchissent la ligne idéale et mitoyenne. Pas un regard indiscret, pas une curiosité naïve ne se hasardent à gêner autrui. Les nègres mêmes, qui nettoient les voitures et fourbissent les harnais^ respectent à peu près l'indépendance des domestiques occupés latéralement. Solidaires, ils évitent mieux l'observation critique et taquine^ presque toujours malveillante dont nous abusons.
Des centaines de maisons ainsi pareilles à de jolies chapelles sans clocher, constituent, en partie, le quartier riche que tranchent directe-j ment tous les Lindell-Bouleoard et toutes les M acpher sort' Avenue dirigées vers le Forest-| Park. D'autres demeures empruntèrent au style colonial ses fines colonnettes à chapiteaux lé- ^ers, ses frontons triangulaires à l'antique, les ornements de ses myrtes en guirlande, les couleurs de ses pierres grises et blanches, afin de suggérer l'évocation de temples modestes et lalins, derrière lesquels se dressent les simples façades aimables. Le mépris du grandiose, de l'opulent paraît le principal souci des propriétaires. On discerne mal, à première vue, les marques extérieures delà richesse. Le numéro d'or mat calligraphié sur l'imposle de chaque porte, à l'ombre du perron, symbolise assez bien l'uniformité de ces luxes sobres. Gomme partout, en pays saxon, nombre de ces retraites furent conçues ainsi que des chaumières très propres, fraîchement revernies, crépies en rose. Maintes •et maintes ont des bow-windows en saillie qu'encadrent des poutres polies, lisses, exactement ajustées, selon un dessin rectangulaire et hamonieux. Pourtant, la variété de ces petits édifices est extrême. Si la môme terrasse
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les précède presquetous,accommo(léepour qu'on y lise assis sur les rockings-chairs, la masse de la maçonnerie se complique de mille manières. Hauts pignons troués de fenêtres à meneaux rustiques, sortes d'échauguettes coiffées de poivrières et entourées de balcons en bois que parent des verdures grimpantes, fleuries; mansardes importantes ; ailes polygonales et percées de fenêtres qu'ornent des stores bleus en accord avec le ton des briques; cent autres inventions^ d'art concourent à diversifier les aspects des lo • gis sans leur ôter ce caractère intime et pieux qui fait le charme, pour ainsi dire presbytérien., du quartier. Le Vicaire de Wakcfîeld eût pu» semble-t-il, habiter chacune de ces maisons, y vieillir innocemment. Rien d'immense ni de monumental ne trouble cette vertu psychique du paysage, pareil à un immense parc oij des pavillons do quiétude se seraient régulièrement multipliés. Les vierges que peignit Burne-Jones peuvent sortir, au crépuscule, leur lampe à la main, de ces porches romans, pour secourir quelque jeune héros en peine. Nous no serons pas étonnés de leur apparition, tant le décor nous aura préalablement avertis.
D'ailleurs elles' s'y montrent réellement, la nalte au dos, en blouses immaculées que serre
«ne. ceinture de peau blanche. Attentives par les yeux, et nonchalantes par l'attitude, les ones lisent des romans d'Angleterre, les autres 4îes magazines vulgarisateurs, riches en leçons 4e choses, en médiocres fables sentimentales, et en excellentes photogravures. D'aucunes jouent avec les babys vêtus de clair, très bien l)ouclés, roses à l'envi. Comme des essaims de papillons blancs ils voltigent autour de leurs <;hapelleSj des temples rustiques, des chaumières vernies.
Voici trois filles de quatorze ans, couchées sur le talus de gazon qui borde le trottoir désert : elles se content des anecdotes de flirt ; elles rient aux éclats. Près d'elles, leurs poneys maigres tondent l'herbe grasse. Soudain, par espièglerie et pour fuir quelque tape, l'une saute en selle, enfourche la bête qu'elle éperonne, part au galop . Elle monte à la manière des hommes, jambe de ci, jambe de là. Une jupe telle qu'en portent nos cyclistes, se divise sur la selle et retombe jusqu'aux chevilles de la cavalière que pourchassent ses deux amies. Leurs chapeaux s'envolent, retenus par la seule épingle fichée à la naissance des nattes. C'est une poursuite de jeunes centauresses impavides. Elles dépassent tous les attelages; elles se moquent de l'auto-
mubile qui beugle en vain. Cependant, un des poneys prend peur au passage de la machine. H fait un écart, puis se cabre. Brutale et forte, l'adolescente tire sur les rênes. Elle contraint sa monture qui caracole et finit par ruer. De loin les parents regardent cette lutte sans quitter leurs sièges. Nulle inquiétude française ne les agace. Ils veulent voir, en sportsmen^ qui l'emportera, du cheval ou de leur fille. Un peu plus, ils parieraient pour la bête, qui se défiend bien, qui va, peut-être, désarçonner Penfant opiniâtre et pâle. Tant pis. A elle de savoir vaincre. D'ailleurs, elle y réussit, remet l'animal dans la voie, et repart sans autre émoi que celui de paraître inférieure à son désir d'atteindre la fugitive maintenant disparue vers les ombrages duForest-Park. Satisfaits, les parents se remettent à leur lecture.
Presque toutes les amazones américaines montent aujourd'hui à la manière des hommes. La grâce n'y perd*rien. On ne voit point les croupes tressauter sur la selle, au moment du trot, avec une majesté pesante. Plus esthétique, plus pudique, est la mode équestre, outre mer.
Malheureusement le goût propre à l'aristocratie ne gagne qu'avec lenteur les autres castes. Rien de plus stupéfiant que les chapeaux enspi-
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raies chargés de rubans vert-salade et arborés, le dimanche, par les jeunes commerçantes, lors de la promenade. Dans Saint-Louis ce sont les affreuses toilettes de Berlin et de Stuttgart qui prédominent. On sait que deux cent cinquante mille Allemands forment la classe moyenne en labeur dans les boutiques de Locust street, d'Olive Street i de Broadway, Aussi les couleurs crues et les vêtements difformes, chers aux Gretchen, affublent ici les négociantes, les ouvrières et les négresses. Ce ne sont que jaquettes lourdes sur des hanches basses, que manches gibbeuses atrocement festonnées, rehaussées de boutons d'or, que cols tailladés, crénelés, agrémentés de nœuds vermillon, de choux indigo, de passementeries, de glands et d'effilés polychromes. Par dessus les têtes joufflues et saines que l'acné souvent macule, les invraisemblables chapeaux oscillent au gré de la bise ; ils sont retenus par des poignes mal gantées. Heureusement, vienne le soleil, toutes ces femmes sortent en blouse blanche, en robe plate ajustée à la taille par la ceinture de cuir. Sous la transparence du linon, les faveurs roses des chemises tranparaissent. Et c'est une élégance générale, candide, qui prête de la sveltesse aux plus épaisses. Une démarche gymnastique leur vaut
LES FIANCES 9/
aussi celte allare délurée, un peu virile et audacieuse, qui trompe, à Paris, nos séducteurs^ et les incite à médire.
En fait, l'erreur de nos galants est complète. Dans le tramway jaune, empli d'hommes courant à leurs affaires, et qui se rue, vertigineusement, sur les pentes d'Olive street, une jolie fille peut impunément se faufiler. Soit qu'elle conquière une place surla banquette, soit qu'elle reste suspendue, en dépit des cahots formidables, auxlanièresduplafond,nul des voyageurs ne s'apercevra de cette présence. Tous continueront à lire leur journal, bourré de nouvelles fausses, d'articles puffistes louant mistressX... d'avoir touché un million de dollars à la mort de salante, montrant son portrait, celui de son chien favori, celui de son cheval et de son automobile, puis les muscles d'un athlète en vogue^ enfin le profil d'un marchand de « pepsingum ». Tout cela les intéresse plus que la jolie taillede leur voisine momentanée. Evidemment nul d'entre eux ne s'occupe à séduire parce qu'ils aiment mieux conclure l'aff^aire obsédante, et qu'ils redoutent être retardés, parce qu'aussi bien leur tempérament nordique se contente de la fiancée, de l'épouse.
Celte sorte d'indifférence, les femmes la par-
tagent. A New-York même, dans les salies à manger de Timmense hôtel Waldorf-Astoria, vers l'heure du lunch, quinze ou vingt tables ne rassemblent très souvent, autour de leurs couverts que des compagnies de dames. Pas un cavalier. Les restaurants installés dans les sous-sols des magasins de nouveautés, et qui tiennent le rang de nos établissements Duval, nourrissent séparément maints groupes d'acheteurs, d'acheteuses, très peu de groupes mixtes.
Dans les rues, les jeunes filles marchent par deux , par trois, très vite, bousculent les passants, sont bousculées, sans que jamais s'échangent, entre elles et eux, les regards expressifs de la malice amoureuse. Ni les uns, ni les autres ne s'enflamment aussi promptement. Si l'homme soigne son physique jusqu'à payer un dollar la séance chez le coiffeur, ce n'est point qu'il prétende triompher de vertus faciles ou difficiles. Il accomplit l'œuvre de se parfaire, afin d'être estimé par les gens convenables qui, là-bas, méprisent le négociateur sans élégance, et n'aiment point traiter avec lui.
Cependant, le soir, à Saint-Louis, ces mêmes tramways se remplissent de couples fort peu réservés dans leurs gestes voluptueux. Clarisses et Lovelaces vont au Delmar-Garden, ou dans
lout autre lieu analogue, se réjouir en bouclant la boucle, en se faisant élever dans les airs par un treuil géant pour apercevoir au loin le schéma de l'Exposition tracé, par lignes de feu, sur la nuit. Arabella excite les crocodiles des ménageries, rit des veaux à deux têtes et à six pattes, applaudit les chanteuses du concert, savoure r« ice-cream », cette friandise nationale pareille à une tranche de savon tricolore, mais délicieuse et froide dans la bouche.
Plusieurs jardins énormes et publics marquent les points terminus des tramways, à l'endroit où la banlieue devient agreste et fraîche. Là on s'embrasse goulûment, on ne marche qu'enlacés, on se murmure sans fin, aux yeux d'un public très poli, solidaire, incapable de se retourner de façon incongrue, même sur les moins sages de ces fiancés ardents. Au retour, dans les tramways jaunes, abondamment éclairés, ces étreintes ne s'amollissent pas. La discrétion ordinaire aux Américains des plus humbles classes les oblige à se détourner de ces passions ostensibles. Nul ne sourit. Nul ne semble choqué de ce spectacle, pour nous, licencieux. Nul n'y veut apercevoir le mal. Car ces enfants se marieront. Ils ne font que passer au mieux leurs fiançailles. Longues fiançailles^
qui aurent, souvent, des années, jusqu'à ce que lu jeune homme ait gagné la situation nécessaire au confort du ménage. De seize à vingtdeux, ou vingt-trois ans, le « bachelor » courtise une sorte de maîtresse légitime et qui lui accorde beaucoup, sauf de briser la vitre. Ce qui lui suffit.
Bien entendu, ces fiançailles en plein air ne sont pas celles de l'élite, mais de la petite bourgeoisie, des ouvriers, des commis. Quoi que notre littérature aime conter, les jeunes filles de l'aristocratie, même commerçante et financière, sont tenues à peu près comme les nôtres. De leurs existences brillantes, savantes, un peu désinvoltes en apparence, mais très vertueuses en réalité, M. Paul Bourget donna, dans Outre-Mer^ une étude définitive, je crois, îlien ne saurait être ajouté, sauf erreur superflue, à ce livre excellent pour ce qui concerne la haute vie des « Quatre Cents », imitée par les riches moindres.
Toute une caste, celle des Vieux Américains, si on peut dire, dans les salons de Boston, de Baltimore, de Washington, affecte de rappeler constamment les mœurs sévères, simples et puritaines des premières familles débarquées, par la May Flower, sur le sol des Indiens. Cette
LES KlANCi'ÉS ' 1 -! '1
société blâme les habitudes des nouvelles élites, et demeure à l'écart, en déplorant que l'importance civique passe aux brasseurs d'affaires. Ceux-ci tâchent, autant que possible, de ne pas être cités comme exemples de scandale par l'ancienne aristocratie encore maîtresse de réputations, et en posture de refréner les licences excessives. En effet, le monde diplomatique et gouvernemental, celui des fonctionnaires ménagent infiniment ces Vieux Américains. Par exemple, en vue de leur complaire, il fut décidé que l'Exposition de Saint-Louis ne serait pas ouverte le dimanche, et qu'on observerait, dans la World's Fair, la loi du Seigneur. A New-York, môme, qu'un Français imprudent ose vanler, dans certains salons de Gramercy Park, le talent d'Edgar Poe, il voit aussitôt les dames rougir et s'indigner, puis réfuter cette louange d'un être abject, perdu de réputation, et mort dans une crise d'ivresse impénitente. Tel est l'état d'esprit de ces puritains qui, depuis le xvii® siècle, gourmandent efficacement la jeune Amérique, ses beautés professionnelles, ses luxes os» tentatoires, et les indépendances téméraires de ses cadettes.
L'influence de cette société conservatrice reste considérable parmi les sectes protestantes
102 VUES D'AMEBIQUE
dont les audaces dénonciatrices gênent parfois terriblement les excentriques des Quatre-Cents. Miss Alice Roosevelt elle-même n'est pas toujours approuvée. Cette caste donne le ton moral à qui se respecte. Elle sert de frein à l'émancipation. Seules les enfants mal élevées et mal jugées se livrent aux ébats que nos auteurs attribuent à leur Américaine de comédie.
Enfin la globe trotter qui s'attarde en Europe, 'celle qui se mêle continûment aux cosmopolite?^ de Paris, de Rome, de Londres, appartient en général, aux familles médiocrement considérées sur la terre de William Penn et de Franklin. Soit à cause de quelques mauvais bruits, suit à cause d'une fortune trop mince pour briller là-bas, mais suffisante pour éblouir ici, ces personnes quittèrent un jour leur patrie, « la meilleure du monde », puis vinrent conquérir, aux environs de l'Etoile, de Piccadilly, ou du Corso, des amitiés honorables et moins rétives qu'auprès de la Maison-Blanche. Car la société,, là-bas, semble autrement sévère que la nôtre dans le choix de ses relations. L'indulgence n'est pas de son fait. Cela garantit la moralité de ceux que l'on estime.
Voilà comment beaucoup de Françaises mal averties professent des opinions fâcheuses à l'é-
garcl de la jeune Américaine. A vrai dire^ on ne peut guère lui reprocher que son goût pour les agréments des longues fiançailles; et il faut louer son désir d'études.
On n'en rencontrera point de savantes qui négligeront leurs fards^ ni d'élégantes qui négligeront leurs livres ou leurs compas. Peutêtre leur science sortira-t-elle directement des manuels et des nomenclatures. On ne pourra, du moins, la nier. Tandis que dans nos pays latins, elle fait, en comparaison, presque défaut à la femme de même rang. Ainsi pourvue, la jeune Américaine cherchera, par le flirt, à séduire un de ces hommes qui, dès avant l'adolescence, veulent prouver leur énergie laborieuse, et qui, pour la mettre en valeur, s'affilient aux associations de clerks, de mécaniciens, de sportsmen, d'ingénieurs, d'apprentis financiers.
Le Yankee ne possède pas les talents du séducteur. Timide, respectueux, sentimental à l'excès, il n'a point, en outre, à combattre les ardeurs du tempérament latin. Impunément les étudiantes peuvent recevoir dans les halls de l'Université des étudiants et des amis, danser, luncher, rire, flirter avec eux. Rien ne s'ensuit qu'une camaraderie franche. Dans
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nos pays de sang chaud, des avenlares et des péchés seraient les conséquences fatales de ces libres amusements. Là-bas la faute ne se produit guère. Evidemment il y a des faiblesses. Ce sont des cas rares et réprouvés.
Un mari vous dit fort bien : « Il faut que je prenne le train de New-York ce soir, car j'ai quitté ma femme depuis deux mois, et comme «lie part, mercredi, pour l'Europe, je n'ai que juste le temps de lui faire mes adieux... «Même s'il a longtemps habité Paris et fréquenté les compagnies les plus sceptiques, il ne songe pas que cette sorte de séparations prolongées a fourri la matière de toutes les comédies hostiles à nos Lucrèces et à nos Pénôlopes. Il n'imagine pas que son épouse puisse ètro tentée par les séductions de Don Juan. Il ne la suivra point à Paris, à Rome, à Londres. II est sûr d'elle. Ou plutôt la question ne se pose même pas. Donc, il faut que l'adultère constaté soit chose bizarre, étrange, et phénoménale en Amérique, pour qu'une pareille confiance demeure en toutes les âmes des maris, ceux mêmes de l'élite suprême, aussi pervertie que toutes les élites du monde, si curieuses de sensualités.
Il se peut que des scandales éclatent parfois.
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Naguère' à Philadelphie, dit-on, une police maladroite pénétrant tout à coup dans certaine maison put y découvrir des adultères en orgie avec des jeunes filles vicieuses et curieuses. Même une épouse surprise là voulut sa se jeter par la fenêtre pour échapper au courroux meurtrier de son mari, puisque le détective refusait les bijoux offerts comme rançon. Mais l'aventure est certainement unique, d'ailleurs exagérée par la presse bruyante.
La faute des romans ne se commet guère que dans les boardings-houses, ces pensions de la bourgeoisie pauvre, ces sortes de garnis dont les promiscuités deviennent funestes à la solitude, à l'ennui, au désœuvrement des jeunes épouses, quand les maris travaillent dehors, depuis l'aube jusqu'au soir. Il s'y "trouve souvent un étranger oisif, un professeur aux occupations irrégulières, un convalescent qui profitent de ces absences obligatoires pour tenter les petites Eves tristes dans le parloir commun,' lès séduire par des attentions et des friandises, les obséder de leurs prières, et endormir leur résistance en murmurant ces mêmes phrases tendres, sempiternelles, qui, sous tant de cieux, ont raison des cœurs faibles et spleenétiques. L'adultère, là-bas, n'est qu'un vice de pau-
vres ou de déclassées. D'ailleurs, quand iî existe, la conspiration des silences s'organise autour de lui. Ceux qui le soupçonnent le nient. Ceux qui le savent affectent de l'ignorer. Les Américains ne redoutent rien tant que la contagion de l'exemple, que le scandale anathématisé par les Ecritures. Un homme bien élevé ne remarque pas l'incongruité du voisin, ni son vice. Il ne veut pas les connaître. Et ce manteau de silence recouvre les ivresses de tous les Noés, parce que les Yankees sont des fils et des frères pieux, des solidaires charitables empressés à taire le péché d'autrui,.. à moins qu'ils ne se mêlent aux luttes politiques. Alors tout est impitoyablement révélé par les adversaires.
Sans doute, la coutume du divorce est répandue. Dans son volume si perspicace sur la vie américaine, M. Urbain Gohier a publié des exemples étonnants. Néanmoins, l'opinion distingue. Prononcée dans les Etats où la législation facilite trop les changements de foyers, la sentence n'est guère acceptée par l'opinion des honnêtes gens. On reçoit partout une femme divorcée, à son bénéfice, devant les tribunaux de New -York, qui sont méticuleux et n'admettent q'isles motifs graves. Au contraire, la so-
ciéto ferme ses portes aux personnes qui se contentèrent d'un jugement de complaisance obtenu dans certaines provinces, pour cela, mal réputées. Si l'on cite une étourdie qui put, grâce à ces faveurs, se remarier trois ou quatre fois, elle est, par là même, déconsidérée.
A tout prendre, l'Américain vit pour le mariage. Les flirts de sa jeunesse ne font que l'y préparer. L'effort entier de son labeur, il le consacre à la parure de celle qui sera l'épouseidole.
On peut dire que tous les actes du célibataire concourent uniquement à gagner une fortune qui lui permette de fonder une famille heureuse par les prestiges de l'opulence et de l'esprit. C'est là le but final des énergies viriles. De cette manière le « bachelor » prouve qu'il est devenu un homme, « a many), digne de ce nom. Et ce mot, prononcé d'une certaine façon, signifie la loyauté, le courage, le désintéressement, l'héroïsme du devoir, la perfection du type humain.
La tendresse de la famille n'a point suffi aux adolescents quand ils ont passé quinze ans. Au dehors, par leurs propres moyens, ils ont prétendu faire chiffrer le quotient de leurs mérites, soit dans les bureaux d'une banque, soit au cours de l'Université, soit au comptoir d'une
èp\cexie. Demeurer dans le giron de la famille leur eût semblé le sort d'un infirme et d'un lâche, le déshonneur même. Une fois acquise la situation qu'ils auront espérée d'abord, ils offriront leur chance aux jeunes filles qui auront su devenir les symboles adorés de leur fortune. Et, dans le lourd tramway jaune qui, par le moyen d'une longue perche de fer, cueille l'électricité des fils étirés sur le ciel des rues, maints nouveaux couples amoureux, le soir, s'enlaceront au retour des jardins de fête. Ou bien, riches, ils se rejoindront, après le travail des banques, dans une de ces maisons qui ressemblent à des chapelles, à des temples do la Grèce rustique, à des' chaumières vernies. Ils s'embrasseront dès le vestibule que décore un escalier de bois massif et ciré. Ils refouleront dans l'épaisseur des murailles les deux battants de la porte close sur le salon. Ils écarteront en souriant les tentures de velours uni. La jeune fille se blottira, dans une pose de sphinx, au fond du divan de cuir sombre, et profond comme un antre. Elle y développera le jeu de ses attitudes, de ses gestes délicats; elle y drapera les plis de la robe blanche sur les lignes augustes de son corps quotidiennement douché, massé, exercé dans le gymnase de la mansarde. Lui
s'étendra dans un fauteuil pareil à une roche creuse. Il joindra ses mains, chefs-d'œuvre de ces accortes manucures aux mœurs équivoques qui souvent, amusent l'attente des célibataires. Sur le guéridon poli, le thé fumera dans le nickel éblouissant. Voilées de soie pourpre, les ampoules électriques brilleront avec douceur, au bout de leurs tiges en cuivre. Puis les fiancés passeront dans la salle à manger qu'occupe, de coutume, une spacieuse table parfaitement ronde, autour de laquelle se rangeront les messieurs en habit, les dames en blanc. L'abat-jour de ïiffany versera les lueurs de ses émaux multicolores vers les roses et les œillets répandus sur la nappe que de silencieuses et vives négresses, en tablier d'empois, chargeront de vingt plats servis ensemble. Chacun piquera des bouchées disparates dans ses quatre et cinq assiettes. Des lumières dissimulées feront étinceler, en un meuble aux parois de cristal, les services d'argent et de faïence précieuse.
Après le dîner, si la famille est opulente, la fiancée montrera les œuvres d'art rassemblées par ses parents. Ces ccilections sont tenues là-bas pour justifier les chances de l'argent. Leurs propriétaires peuvent s'introduire dans les castes supérieures de la société. Une collée-
tion remarquable vaut;, outre-mer^ plusieurs quartiers de noblesse. Certaines maisons contiennent autant de magnificences qu'un musée célèbre. A Saint-Louis, dans la demeure de la famille Gastleman, on peut admirer la plus belle toile de Géricault : lourds chevaux de roulage gravissant un chemin pénible, et dont les contractions musculaires, expressives de Peffort tenté par l'attelage, sont entre les plus merveilleuses réalisations de l'art pictural. Corot et Trouillebert rivalisent curieusement par deux excellents paysages, desquels une critique scrupuleuse ne saurait équitablement désigner le meilleur. D'autres toiles dues au travail des maîtres illustres parent les pièces. Au contraire de ce que nota M. Paul Bourget, il y a quelque temps déjà, la décoration simple, atténuée des appartements les fait paraître, d'abord, sans pompe aucune. Les nouveaux riches évitent tout clinquant, toute magnifi cence. Ils utilisent dans ce but une bien admirable coquetterie d'âme, trop rare en Europe. Chez eux, point de ces tableaux collés au mur par vingtaines, côte à côte, comme les timbres sur l'album d'un philatéliste. On se croit dans une bonne maison bourgeoise analogue à celles de nos magistrats de province. Mais,
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peu à peu, chaque objet quel'on examine trahit sa perfection, sa valeur énorme. C'est un vase de porcelaine chinoise, diaphane et aux imagesinfiniment délicates, exactes, colorées par un art ancien. C'est un serpent japonais construit avec mille paillettes en fer, si judicieusement aboutées et articulées, que l'animal souple se love, se déroule, se dresse où s'étale sinueu*x et vif, aux moindres attouchements. La tasse où l'on hume le thé d'Asie semble digne d'étonner le visiteur, sous la vitrine d'un musée. Au milieu de la salle à manger, de dimensions plutôt restreintes, Van Dyck s'immortalise par un superbe portrait de Batave à collerette : la face épaisse et de mine autoritaire semble saillir hors du tableau, par dessus le corps en vêtements sombres, et de carrure inébranlable. L'é-cole anglaise du dix-huitième siècle, par ses dé-licieux portraits de femmes, est maîtresse dans les chambres. Un goût exquis, certes, et scrupuleux prit soin d'ôter à toutes ces merveille& l'apparat dont les entourerait un collectionneur vulgaire. Chacune est une pièce nécessaire et indispensable, dirait-on, du ménage, tant elle se trouve logée à point, en sa place naturelle. Lesmillions que valent ces objets uniques ne s'évoquent pas dans les cadres sobres, ni dans le&
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meubles patines, ni dans ces salles modestes qu'aucune altitude de plafond, qu'aucune lonjjçueur dô muraille, qu'aucune dorure évidente lie font palatiales. C'est là, selon la meilleure «sthéiique, un raffinement exemplaire. Au dehors, la maison ne se différencie pas des autres. Construction rouge et polygonale, précédée d'un perron couvert, elle rentre dans la commune mesure de ces petits hôtels plaisants, isolés le long des pelouses à droite et à gauche des avenues. Elle est simplement de ces logis paisibles oii s'écoulent des existences intelligentes, actives, discrètes et dignes, où s'apaisent de longues amours fidèles, saines et prolifiques, sous le sceptre de la femme. En somme, voilà des asiles de vertu ^
1, Il est habituel aux Français critiques de mettre en doute l'authenticité des tableaux acquis par l'élite même des Américains. Pour moi, je ne souscris guère à cette opinion. En tous cas ces copies ou ces inventions, à coup sûr admirables, équivaudraient aux originaux, et témoigneraient aussi bien en faveur du goût yankee.
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Lorsque fut décidée l'Exposition de Saint- Louis, quelques amateurs de fleuret prétendirent faire parade, là-bas, de leur art italien vt français. Certains Yankees, m'a-t-on dit, leur tinrent à peu près ce langage : « Vos assaulsintéresseront notre public; mais n'espérez pas implanter dans ce pays le goût général de votre sport. Nul de nous n'aime triompher seul d'un adversaire. Nous préférons agir par groupes, en nous sentant aidés. Il nous plaît de vaincre ensemble, de célébrer ensemble nossuccès, ou bien de déplorer ensemble notre échec. Nous fêtons les joueurs de pelote basque, car ils rivalisent compagnie contre compagnie^
Peut-être feriez-vous bien d'inaugurer ici un assaut entre dix ou vingt champions engagés à la fois. Les gladiateurs de Rome ne combatlaient-ils pas ainsi I Nous pourrions alors vous prédire l'engouement de nos foules. »
Par ces conseils, l'esprit national des Américains se manifestait essentiellement. Ils sont, avant tout, des solidaires, et non des individualistes, comme tant d'écrivains l'assurèrent à tort.
En aucun pays sauf l'Allemagne, le citoyen n'abdique mieux devant la règle, la loi, le rituel corporatif. Rien de plus rare que le privilège. Les personnages officiels eux-mêmes n'en jouissent point. A peine vous a-t-on présenté, chacun vous invite et vous initie à son existence. Il n'y a presque point de vie privée, ou, ■plutôt, la vie privée ne se retranche pas derrière celte méfiance jalouse, prudente qui demeure îa caractéristique de notre particularisme latin.
Le puissant, c'est-à-dire le riche, qui devrait agir comme individu triomphant, renonce à ses avantages. Bénévole, il accepte de ses serviteurs mille impertinences. Il cède à leurs caprices, et à leurs injonctions syndicales. Il dîne au dcabaret le dimanche^ parce qu'ils ne veulent
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pas Passister ce jour-là. Par le territoire de l'Union, les fournisseurs se gardent de toute complaisance. Les prétentions coûteuses de leur improbité, la manière dont ils bâclent la besogne qu'on leur confie, l'arrogance de kurs répliqueSj tout démontre surabondamment ^^ que l'acquéreur, le riche, ne réussit plus dep-uis longtemps à imposer le respect dé soi. M. Jules Huret suppose que les fortunes rapidement faites ne donnent pas aux maîtres le prestige que détient chez nous une famille bourgeoise affinée, durant trois ou quatre générations, par Tusage des aises, des luxes, des modes. Peutêtre. Cependant là-bas, comme ici, de nos jours, le parvenu se dégrossit, très vite; du moins par rapport à son milieu cynique et violent. Que de sémites à Paris, dont les grands-pères vendaient le bric à brac, en remontrent, pour l'élégance des manières, pour la tenue de la maison, pour Part du mobilier, aux nobles très authentiques. Il en est de même à New-York, fréquemment. La mauvaise volonté des inférieurs, domestiques et boutiquiers, dépend plutôt, à mon sens, de la pensée démocratique régnante. Est-ce à dire que ces fournisseurs font paraître ainsi leur indépendance de caste ? Point. Eux-même tolèrent, dans les rues, sur
les chemins de fer, en tramway, aux tourniquets de l'Exposition, mille tyrannies réglementaires, inutiles et insupportables. On vérifie vingt fois les tickets. On contrôle. On interroge brutalement. On oblige à faire d'immenses détours parce que telle catégorie de visiteurs ne doit entrer que par telle porte, ne doit sortir que par telle issue. Cela sans autre raison évidente qu'un arbitraire taquin. Chacun se soumet avec la résignation du troupeau que des chiens harcèlent. En France, le public se rebifferait, crosserait la police, passerait quand même par où son bon sens le lui conseillerait. Là-bas, tout le monde obéit au doigt et à l'œil. Quiconque porte une casquette avec inscription administrative fait, d'un signe, évoluer les cohues dociles sous les outrages. Constamment la claque d'un préposé vous tombe sur l'épaule, vous pousse, vous dirige, vous enfourne ou vous extirpe. Loin d'opposer à ces familiarités grossières les impatiences de l'amour-propre, nul ne regimbe. On se soumet à la règle imposée par les élus du Peuple Souverain.
Pendant Pexposition dernière, le caprice des pouvoirs financiers augmenta tout à coup les taxes déjà fabuleuses que subirent les objets y vendus. 11 advint que, dans une section eu-
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ropéenne, le commissaire général indigné de cette majoration subite, refusa de la faire acquitter par ses compatriotes avant que les tribunaux eussent résolu le différend. Et il en appelait à sou consul. Incontinent, cornmissaire général et consul furent appréhendés, jetés en prison. L'Américain n'admet pas qu'on discute une décision légale. Voilà pour la liberté individuelle. L'opinion trouva la mesure équitable et ne ménagea point ses blâmes aux deux infortunés qui sortirent à grand'peine de la geôle publique. Jamais, dans un pays d'individualisteSj le citoyen n'accepterait un si dur esclavage aux lubies de ses mandataires cupides.
En Amérique, les frondeurs ne pullulent pas. Ils seraient incompris, honnis, méprisés, tant le commun des Yankees méconnaît le droit du particulier, l'asservit au principe collectif. Le railleur de l'Etat ne jouit point des approbations que nous aimons lui prodiguer. La considération va surtout aux hommes en accord avec les sentiments de leur groupe, de leur corporation, de leur caste politique. Maints et maints commis arborent à la boutonnière un petit disque d'émail, photographie de quelque orateur^ non pour s'affirmer comme ses fidèles, mais pour indiquer la combinaison électorale dont ils sont.
les assidus jalousemement protégés. Cet insigne est une manière de sauvegarde contre les mesurés arbitraires de la police, les insultes des passants, les injustices du patron. En fait^ chaque Société politique défend avec fureur ses clients^ les tire des mauvais pas, les soutient dans leurs luttes sociales. L'extraordinaire esprit de solidarité propre aux travailleurs des villes les préserve de toute atteinte fâcheuse.
Cette vertu d'association fait la force des syndicats ouvriers. On conte qu'en une cité du Middle-West, un bourgeois pauvre prétendit «utiliser ses loisirs en appliquant lui-même une ■couche de peinture contre sa porte. A peine avaitil donné quelques coups de pinceau que surgit ïun délégué de l'Union des Peintres en Bâtiments. 11 requit le propriétaire de confier l'ouvrage à un membre de cette Union, ou de se faire inscrire lui-même, comme ouvrier, sur les regis- -tres de la Société en payant une cotisation assez forte. Car l'Union promet de réserver, par tous les moyens licites, les travaux décoratifs de la ville à ses participants. Elle pose donc en principe que nul ne saurait faire acte de peintre en bâtiment s'il n'appartient à l'Association. Malgré tout, le bourgeois s'obstine. A quelque ctemps de là, un ouragan chasse les tuiles de sa
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toiture. Il pleut dans la maison. Aucun couvreur n'accepte de réparer les dégâts. Les « Unions » coopèrent au boycottage du récalcitrant. Il s'adresse aux entrepreneurs des villes voisines. A peine débarqués en gare, ces étrangers sont avertis, reçoivent une indemnité de l'Union locale, pour le voyage inutile et l'affaire manquée, puis retournent chez eux. Il fallut que le propriétaire vendît sa bicoque devenue inhabitable pour lui.
Peut-être les faits furent-ils un peu différents de ce racontar. Peut-être furent-ils exactement tels qu'on les relate. En tous cas le récit marque bien le mépris de la volonté individuelle, et l'excellence de la solidarité yankee. Mais voici des faits absolument exacts. A Saint-Louis, chaque tapissier refusa de clouer plus de soixante mètres d'étoffe, par jour, dans les salles d'exposition, même si les heures de travail convenues n'étaient pas écoulées. Jh obéissaient à une ordonnance de leur Union désireuse de répartir les besognes également entre tous les ouvriers, afin que le plus grand nombre possible touchât quelque argent de paye. Les habiles et les prompts ne pouvaient donc profiter de leur adresse au détriment des moins capables, ou des malchanceux. Sur la verrière éclairant, par
le plafond, un hall^ se trouvait une planche sale, oubliée là. Vainement l'architecte pria les menuisiers occupés sous ses ordres de retirer cette planche. Il fallut s'adresser à la corporation des couvreurs qui seuls ont le droit de besogner au faîte des édifices. Toute Union s'interdit absolument le labeur qui est l'apanage de sa voisine. Aucun ouvrier ne peut forfaire, le voudrait-il, à ces engagements. Ses compagnons le rejetteraient. 11 serait taré^ dénonce, empêché de gagner son pain; et réellement. Même le revolver jouerait un rôle, au bout du compte, si le rebelle faisait mine de s'obstiner dans sa recherche de travail libre.
On ne saurait certainement afficher mieux le mépris de l'individualisme; et cela du consentement général.
Au reste peu d'entreprises sont organisées par des initiatives solitaires. Dès qu'un Américain a une idée d'affaires, il ne songe pas comme le Latin, à réussir seul, à s'enrichir seul, et lentement, par l'économie, la prudence, le secret. Tout au contraire il voit grand, bruyant, public et prodigue. Aussi le secours des voisins lui semble indispensable. Il publie son projet; demande mille dollars à mille personnes qui elles-mêmes en cherchent aussitôt deux mille
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autres, sans indolence. Ces trois mille gens vantent leur dessein à dix mille qui le propagent parmi douze mille. En fin de compte vingt mille gogos risquent chacun dix dollars. Tel s'associe à deux facteurs, à trois « clerks », à quatre employés d'hôtel pour acquérir, ensemble, une action industrielle de la Compagnie de tramways qui se fonde, et dont les voitures parcourront la rue où tout ce monde gagne. En France, les pareils de ces braves gens dépenseraient leurs cinquante francs à la brasserie, ou bien les placeraient à la caisse d'épargne, ce bas de laine national. Là-bas, tout do suite, les gaillards spéculent sur la dernière invention connue dans le quartier. Ils se cotisent par groupe d'amis, par coteries de bar et de cercle. En cas de chance, tantôt ils se partagent le bénéfice, tantôt ils se l'assurent en propriété commune. Cinq ans après cette première coagulation de capitalistes à dix dollars^ il peut arriver, il arrive que leur Société détient un nombre d'actions industrielles, et qu'elle représente une ou plusieurs voix dans les assemblées générales de la meilleure affaire, sans que, pour cela, le cocher ait laissé son cab et ses chevaux, les facteurs leurs sacoches, les « clerks » leur machine à écrire, les employés leur service d'hôtel.
Aucun métier ne déconsidère. Dans les tramways, beaucoup de conducteurs sont des adolescents d'allures distinguées, portant l'uniforme aussi bien que nos sous-lieutenants. Des faux cols très hauts^ vierges de toute souillure, soutiennent leurs joues fraîchement rasées, encadrées de jolis cheveux à demi-longs. Six mois, dix mois, ils perçoivent, silencieux, fiers et impolis, les cinq sous dus par le voyageur. Puis, grâce aux économies faites sur leurs forts salaires, ils vont, dix autres mois, dans une des universités célèbres, étudier l'art de l'ingénieur. Leurs camarades de cours, plus favorisés du sort, admireront cette énergie, l'aimeront. D'ailleurs ces courageux adolescents, pour avoir accompli des besognes ouvrières, n'auront point adopté les mœurs inférieures. Ils auront parfaitement conservé leurs manières de gentlemen. Grâce aux appointements exigés par les Unions, chacun a pu vivre avec dignité. Bientôt ils risqueront vingt dollars en participation dans une affaire, et souvent réussiront à les multiplier. On sait que Carnegie débuta comme vendeur de journaux dans les Pullman-Cars.
Un de ces jeunes gens découvre-t-il le moyen d'améliorer le service où il peine, il n'a qu'à rédiger un petit mémoire, le déposer dans une
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boîte que son administration fixe en un lieu connu des salariés. Ce mémoire sera lu très attentivement, et la proposition admise, pour peu qu'elle offre une chance soit de gagner du temps, soit d'accroître la production. Selon l'avis unanime des patrons, l'ouvrier, en maniant les machines du matin au soir, devient plus capable de les modifier que l'ingénieur théoricien penché sur des épures schématiques. Aussi, beaucoup de travailleurs intelligents reçoivent-ils des primes en rémunération de leurs découvertes. Il en est qui participent aux bénéfices créés par la transformation. Qu'à vingtcinq ans un de ces jouvenceaux ait donné quelques preuves semblables de talent, on lui confie volontiers toute une direction, chose octroyée chez nous aux seuls vieillards dont les vigueurs déclinent. Fréquemment, on voit un homme de vingt-huit ans, hier ouvrier, régir d'énormes exploitations parce que son mérite a servi l'intérêt collectif. Car, dans le pays de Jouvence, on témoigne à la jeunesse une vénération logique, tandis que nos races vouent bêtement à la sénilité leur respectueuse servitude.
Les exemples innombrables de succès rapides engagent chacun h s'évertuer. De là cette fièvre d'affaires qui saisit les gamins, les écoliers.
les boys. Ils savent que ni leur jeunesse ni l'humililé de leurs débuts ne seront des obstacles à leur fortune. Dès quinze ans, la plupart quittent le toit paternel, non pour acquérir l'indépendance individuelle, comme on l'a répété par erreur, mais pour s'embaucher dans une association où ils prétendent être catalogués en tant que forces productrices. Ils ne visent point à se libérer d'un joug, mais à être chiffrés ainsi que des valeurs sociales, hors la famille, le moins respectable des groupements, à leur avis. Avouons que voilà une belle noblesse de caractère, et qu'on ne rencontrera guère en Europe. Les ressources immenses de cette terre, encore vierge à demi, sont constamment métamorphosées en matières de commerce et d'industrie, par l'audace des prospecteurs et des pionniers. Tous les mois, on apprend qu'une province, hier stérile et déserte, aux confins du Canada, sur les limites du Mexique, comble aujourd'hui de richesses vingt-cinq gaillards audacieux qui furent y camper naguère avec une locomobile boiteuse et crevée, deux brouettes, quatre pelles, vingt cartouches de dynamite, une caisse de conserves. Ces chercheurs de la toison d'or mettent en actions leur trouvaille de houille, de pétrole, de minerais, de boispré^
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d'eux. Bonne ou mauvaise leur espérance de milliards tente la foule. A ce propos les Américains affectent un joli scepticisme touchant la qualité préalable d'une combinaison de ce genre. J'entendis plusieurs financiers dire en souriant que, d'ordinaire, les entreprises un peu sages échouaient, que les plus folles réussissaient, dans une proportion relative mais stupéfiante. Néanmions les gens avertis partagent l'avis de M. Carnegie estimant que, sur les seules tentatives destinées à faire beaucoup de millions, 90 0/0 finissent par la faillite ; 10 0/0 à peine transfigurent leurs protagonistes en satrapes de la Bourse, révérés dans Wall Street.
Or, les plus folles entreprises réussissent parce qu'elles attirent les plus grosses souscriptions. Elles frappent mieux l'imagination de ces foules adolescentes, enfiévrées qui veulent une récompense féerique de leurs risques. S'il surgit une proposition inattendue, lancée par des hommes téméraires, vainqueurs déjà d'obstacles quasi légendaires puis exagérés par lc& mensonges de la presse, l'orgueil national s'exalte en faveur de cette initiative qu'il se plaît à dire « bien américaine ». Et, avec son merveilleux esprit de solidarité, le public s'apprête à
soutenir, de toutes ses ressources, ces énergies, « vrai produit de notre sol ». D'autre part, si les sages démontrent que Paffaire en question a quatre cents chances de catastrophes contre vingt-cinq chances de succès, cette proportion, au lieu de décourager les petits spéculateurs, leur procure un excitement formidable. Ainsi le coureur cycliste veut être des cinq premiers arrivant au but. De même les zouaves de Magenta s'enflammaient? héroïques, en apprenant qu'ils se battaient un contre cinq; et ils s'emparèrent "de la fameuse voie ferrée. Chaque Yankee désire être admiré par ses voisins pour le « courage à la poche ». Il le désire comme nos vieux soldats souhaitaient être loués pour avoir conquis un drapeau, comme nos littérateurs souhaitent être applaudis pour avoir composé une œuvre éternelle. Le vœu de gloire militaire et littéraire qui faisait battre autrefois le cœur de nos collégiens était moins enthousiaste, moins délirant, moins sincère que le vœu de triomphe financier qui secoue les fibres des citadins yankees. L'héroïsme du risque pécuniaire leur est quotidien. C'est la marque de la virilité. « / am a manl » répète vaniteusement celui à qui l'on demande pourquoi il fut imprudent.
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Et, comme tous les héros, ce sont des chiméristes, des poètes. A les étudier,, la moitié de leurs affaires paraissent telles que nos spéculateurs les moins timides traiteraient de sotte la personne qui définirait ces espérances; puis, ils k recommanderaient à la sollicitude des aliénisles. Gependanl quelques-unes de ces chimères insensées payent largement leurs rêveurs. On voit des compagnies se former afin de construire un chemin de fer dans des pays inhabités, sous prétexte qu'une fois les wagons en route, des gens accourront s'installer, labourer, planter, récolter, vendre au loin, et charger leurs produits sur les trucks de la ligne. Et l'étonnant, c'est qu'une fois sur dix cela se passe selon les prévisions. Dès que les Espagnols eurent évacué Cuba, leurs vainqueurs jugèrent qu'il importait d'établir une voie ferrée traversant l'île dans sa longueur, sans quoi cette île ne prendrait point l'apparence d'une région civilisée. L'orgueil américain exigeait que cette trace de son œuvre persistât. Immédiatement un financier de Chicago rassembla ses amis qui réunirent leurs dons aux siens. Aujourd'hui, de la Havane à Santiago, les locomotives entraînent les Pullman-cars, à des vitesses normales. Tout le monde sait qu'avant dix ou vingt ans, la cul-
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ture lie sera pas développée suffisamment le long de la ligne pour lui fournir le trafic payant nécessaire à l'entretien du matériel, aux salaires des employés. Pourtant l'affaire fut conclue, parce qu'elle était belle à penser. Le fondateur aima son idée de valoir à cette malheureuse nation cubaine une vie nouvelle, en créant l'artère qui charrierait plus tard la force des hommes et les fruits de leur travail parmi les forêts vierges, éclaircies peu à peu, munies de villages et d'usines près des gares maintenant vides. Gomme un poète imagine la splendeur d'un sonnet sur la fécondité d'un dieu, le millionnaire prévoit la glorieuse magnificence de créer, par son art, l'aise meilleure des hommes, les industries fumantes, les cités neuves, les quartiers pullulants, la fièvre des négoces, les génies des inventeurs nés au milieu de populations actives, tout un monde prochain, semé là, avec l'or, dans ces brousses qu'ombragent le palmier royal et le vol des petits vautours mélancoliques.
En notre vieux monde quel financier eût voulu dilapider ses trésors pour un pareil poème d'espoir? Comparez la peine que nous avons er France si nous désirons obtenir même un vote parlementaire favorable aux chemins de fer du
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Tonkin. Ignoblement avares, nous voulons savoir ce que ça rapportera, et combien^ et dans quel semestre de l'année qui vient. Absurde prudence ! Au Sud-Oranais, notre administration a dépensé en frais de caravanes la somme utile à l'établissement d'une voie ferrée que noire politique algérienne réclame en vain depuis des temps. Il ne reste rien de ces caravanes que les os de quelques chameaux blanchissant au milieu des sables. Les Américains eussent dépensé l'argent à construire la ligne. 11 leur resterait tout. Nos hommes positifs sont moins adroits que les chiméristes d'outre-mer. Les médisants de New-York se confient que l*Exposition de Saint-Louis fut décidée afin de mettre en plus-value les terrains limitrophes de ceux où elle fut installée; terrains préalablement achetés à bas prix par quelques-uns. Toute la ville se serait solidarisée avec ces malins fauteurs de la combinaison opportune. Ainsi le monde n'eût été convié, en 1904, sur les bords du Mississipi que pour accroître les bénéfices de certains édiles avisés, et la côte du territoire urbain. De fait, l'effort vers la richesse décuple à Saint -Louis. Les Américains abandonnent aux deux cent cinquante mille Allemands qui s'y trouvent, le menu commerce.
les emplois inférieurs ; et ils commencent à préparer, eux, de gigantesques opérations dignes de New- York comme de Chicago.
Ce goût de la chimère poursuivie solidairement aboutit de façon naturelle à l'impérialisme. 11 se développe surtout dans les Etats du centre, que l'on nomme le Middle-West, et qui s'étendent à droite du Mississipi. Entre le Sud et le Nord, toujours rivaux, du moins sentimentalement, entre l'Ouest et l'Est que les prophètes voient aux prises, dans l'avenir, ces états encore embryonnaires lorsque la guerre de Séces sioi div^isa l'Amérique, demeurent étrangers aux vieilles rancunes, aux rivalités des provinces. En eux s*invétèrele sens d'un patriotisme ardent, exclusif et commercial. Pourvus d'une industrie neuve, anxieuse de ses débouchés futurs, contrainte à la surproduction qui encombrera les docks, leurs citoyens aspirent à des victoires prometteuses d'acheteurs. Car le Nord, le Sud et l'Ouest se sont assuré déjà les exutoires de leurs denrées. Le centre, à son tour, exige des comptoirs étrangers où vendre ses machines, ses cotons, ses laines, sa farine, ses métaux. Denver, Kansas-City, Omaha deviendront les foyers d'un impérialisme fougeux et vital, conclusion nécessaire des raisonne-
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ments économiques. Il importe que la Chine achète ce qui se fabriquera tout à l'heure dans le Kansas, le Colorado, leNebraska. De ces pays rayonne une lumière de chauvinisme hardi qui menace impudemment les peuples de l'ancien continent, qui soudoya les Japonais dans la guerre récente. En 1865, Kansas-City comptait 3,300 habitants et, en 1890, elle en comptait 132,000. En 1880, Denver comptait 35,000 citoyens et, en 1890, elle en comptait 150,000. Omaha en compte 140,000. De lustre en lustre, les nombres croissent avec cette . rapidité prodigieuse.
Là, mille et mille fils de déracinés multiplient l'âme aventureuse et poétique de ceux qui laissèrent leurs patries pour venir, de grands espoirs au cœur, chercher la joie dans la j^ouvelle Jouvence. De génération en génération, ils n'ont pas abandonné ces rêves d'émigrants accoudés au bordage du navire, ni Toptimisme fier des révoltés venant quérir de plus larges espaces pour leurs gestes qu'entravaient les traditions et les lois des cités originelles. De là cet esprit de corps et cet héroïsme civil, bientôt militaire qui fera la prospérité dominatrice de l'Union.
L'Américain dédaigne la ruine, comme le
héros dédaignelamort. Il aime le risque, superbe eœcitement ..C'est pourquoi des sommes considérables sont versées dans les caisses des chiméristes les plus lyriques. Grâce à cette profusion d'or, il arrive parfois que les obstacles soient aplanis. Alors le succès de quelque entreprise parfaitement folle persuade aux masses de se ruer vers d'autres offres plus dangeureuses encore, mais d'autant plus honorables à accepter, comme le défi d'un adversaire terrible. C'est la lutte de Jacob contre l'Ange. Quiconque perd à cejeu reste d'ailleurs estimé pour son courage, loué de toutes parts^ secouru, recherché des associations, en dépit de sa malechance. Très souvent le fait de se ruiner avec bravoure vaut une renommée fructueuse.
Ainsi se doit expliquer la confiance de ceux que nous appelons les « gogos » au moindre blufï des financiers. Solidaires et fidèles, ils se précipitent afin de voir triompher, malgré les difficultés presque insurmontables, « une idée bien américaine ». Servis par l'aide populaire, les trusts se forment et régnent, si naïvement fictives que soient, à notre point do vue européen, leurs opérations, comme Ta parfaitement démontré dans une étude irréfutable, l'un de nos jurisconsultes éminents, M. Henri Lœvy-Uil-
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mann . El voilà que le juge Parker, élu jadis contre la faction de Tammany-Hall, pour son indiscutable probité, devenait, en 1904, le candidat de cescapitalistesà chimères, contre leurennemi, le positif M. Roosevelt. Par là, le parti démocrate arborait vaillamment ses sympathies pour ceux qu'acclame son orgueil : ces poètes de l'or, héros particuliers à l'histoire de la nation américaine.
Le propre du poète est de rechercher les émotions, pour les savourer. Ensuite il apprend au monde la science de les ressentir intensément. Le vice du Yankee chimériste recherche aussi nombre d'excitations violentes. Le populaire adore que les managers des baraques foraines le convient à descendre vertigineusement par une spirale glissante au milieu des effrois féminins que le mouvement bouscule sur la pente. 11 lui plaît que de puissants ventilateurs le décoiffent dans des corridors obscurs et tortueux, que des miroirs le déforment, l'aplatissent ou l'allongent démesurément, que des machines l'enlèvent au ciel si rapidement qu'il suffoque. L'illusion du danger, eri l'air, sur lerre^ sur rails, sur eau, c'est le grand plaisir national et frénétiquement apprécié. Les montagnes russes delà-bas sont autrement que
les noires, aménagées avec mille possibilités^ artificielles d'accidents, de cahots, de chutes et d'essors qui procurent l'angoisse à la gorge, la vibration, aux nerfs, la terreur à l'imagina tion, et soudain la joie à l'esprit sûr d'avoir évité le péril feint. Si, chez nous, quelques personnes affrontent les péripéties atténuées de ces jeux, là-bas ce sont des multitudes qui se ruent fiévreusement pour s'adonner à de pareils émois. Au cours de sports rudes, lassants, parfois cruels, l'élite recherche le même genre de plaisirs courageux, le même triomphe après un simulacre de lutte presque réelle. M. Paul Bourget cite le conseil de meurtre donné par un élégant amateur à son champion qui redoutait, avant l'engagement, la victoire de l'adversaire sportif. -
Le goût de l'excitation valeureuse est si profondément national que la principale thèse du meilleur philosophe américain analyse la psychologie de l'émotion. A résumer trivialement la pensée de M.William James, on la signifierait par sa phrase type : « Nous sommes affligés parce que nous pleurons, effrayés parce que nous tremblons, rageurs parce que nous frappons. » Autrement dit les exaltations physiques engendrent les paroxysmes de l'esprit. Ce ne sont
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pas, comme on le pense vulgairement, ceux-ci qui déterminent celles-là. Donc si nous voulons la joie, faisons des gestes gais; si nous voulons la vaillance, faisons des gestes de force et d'adresse; si nous voulons la fortune, faisons des gestes de prospection, de découverte, de spéculation. C'est la théorie du bluff.
Ea effet, soutiennent les partisans de ce philosophe, la pathologie mentale nous offre maints exemples d'émotions que suscite un trouble nerveux : ainsi les anxiétés précordiales, les phobies, etc. Même, aujourd'hui, certains physiologistes établissent, d'après le récit de nos cauchemars, le diagnostic de la maladie qui les nécessite. Or le cauchemar c'est l'hyperslhénie de l'émotion. Telle lésion organique de l'estomac crée sans doute les songes pendant lesquels, avec une terreur bien plus forte que si le fait se passait au réel, nous imaginons qu'un mur s'écroule sur notre poitrine. Cette terreur exagérée, toute mentale, dépend d'une pure anomalie matérielle.
D'autre part, débarrassés de leurs manifestations physiques, (rires et pleurs, sourires, tristesses), le plaisir ou la peine ne sont que des sensations, puis des jugements; non des émotions. Admirer est une fonction rationnelle
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de l'esprit. S'enthousiasmer est le résultat de réflexes physiologiques. Une foule souhaite la venue d'un cortège : elle ne ressent pas d'émotion ; elle suppute que le cortège sera magnifique à considérer. Les musiques sonnent, et les ondes vibratoires heurtent les tympans, ébranlent les épigastres : l'enthousiasme naît aussitôt; le cœur s'agite, les voix acclament.
On peut ainsi démontrer qu'une attitude nonchalante engendre la mélancolie; donc, pour se voir dispos et optimiste, combattre la paresse. La tristesse n'est qu'une sensation de fa ligue: l'innervation a diminué; les vaso-moteurs se contractent, expriment le sang hors des petits vaisseaux ce qui produit la pâleur, le froid, le frisson.
« Les changements corporels..., écrit William James,... suivent immédiatement la perception du fait excitant; et le sentiment que nous avons de ces changements, à mesure qu'ils se produisent, c'est l'émotion... Si nous ressentons une forte émotion, et qu'ensuite nous essayons d'abstraire, de la conscience que nous en avons, toutes les sensations des symptômes corporels, nous trouverons qu'il ne reste plus rien. Nulle étoffe mentale pour constituer l'émotion. »
L'émotion ne dépend ni du jugement, ni du
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sen iment ni de l'intelligence. Elle n'est que le résultat direct d'un réflexe. M. William James oublie le fait spirituel qui double toujours la perception du fait excitant; et qui, lui certes^ a une action sur l'organisme. Omission absolument naturelle cbez un Américain de race qui sépare mal l'acte et la pensée, pour qui toute idée , aussitôt j agit. Mieux encore que les excellences de la thèse, cet oubli la désigne pour une philosophie de Yankee.
Je prie qu'on veuille excuser ici la façon très grossière dont je résume l'avis de M. William James qui est admirable, subtil et fertile en déductions intéressantes. Néanmoins je crois ne m'écarter que peu d'une vérité, certainement beaucoup plus complexe en elle-même, mais présentant, parmi cent faces, celle que je décris. Voici d'ailleurs une citation textuelle :
« 11 y a bien des gens à qui l'on ne peut faire comprendre la question. Invitez-les à retrancher^ de leur conscience du grotesque devant un objet, toute sensation du rire et de la tendance à rire. Priez-les de vous dire ensuite à quoi ressemblerait cette sensation de grotesque, et si elle serait autre chose que la perception que l'objet appartient à la catégorie des objets amusants. Elles soutiennent qu'on leur
demande de réaliser une impossibilité physique, et que, de toute nécessité, il leur faut rire si elles voient un objet risible. Il va de soi que ce qu'on demande ce n'est pas de voir réellement un objet risible et de supprimer la tendance au rire. Il s'agit d'un effort purement spéculatif, qui consisterait à retrancher certains éléments de sensation d'un état émotionnel supposé exister dans sa plénitude, et à dire quels sont les éléments résiduels. Je ne puis m'empêcher de croire que tous ceux qui comprennent bien le problème admettront la proposition énoncée ci-dessus. Quelle espèce d'émotion de peur resterait-il, s'il n'y avait ni sensations de battements de cœur ou de respiration peu profonde, ni sensation de chair de poule ou d'agitations viscérales ? Il m'est absolument impossible de le concevoir. Peut-on se figurer l'état de rage sans le bouillonnement intérieur, la coloration du visage, la dilatation des narines, le grincement des dents, l'impulsion à une action vigoureuse, et, à la place de tout cela, des muscles mous, une respiration calme et un visage tranquille ? L'auteur de ces lignes, quant à lui/ en est certainement incapable. La rage s'est évaporée ici aussi complètement que la sensation de ses prétendues ma-
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ïiifestàtions, et la seule chose que Ton puisse supposer en tenir lieu est une sorte de sentence judiciaire froide et exempte de toute passion, du seul domaine intellectuel, et d'après laquelle une ou plusieurs personnes méritent -d'être châtiées pour leurs crimes.
« De même pour le chagrin : que serait-il^ sans ses larmes, ses sanglots, son oppression du cœur, son angoisse dans le sternum ? Un simple jugement intellectuel, d'où toute sensation serait absente. Il attesterait que les circonstances sont déplorables. Rien de plus. Chaque passion à son tour raconte la même histoire. Une émotion humaine sans aucun lien avec le corps n'existe pas. Je ne dis pas que ce soit une contradiction dans la nature des choses, ou que les purs esprits soient nécessairement condamnés à de froides vies intellectuelles. Mais je dis que, pour nous, l'émotion dissociée de toute sensation corporelle est inconcevable. Plus je scrute minutieusement mes états d'esprit, plus je me persuade que toute humeur, affection ou passion, que je ressens, est bien réellement constituée par ces changements que d'ordinaire nous appelons son expression ou sa conséquence, et qu'elle est faite de ces changements; et plus il me semble que, si je perdais la faculté
corporelle de sentir, je me trouverais exclu de la vie des affections, tendres ou fortes, et traînerais une existence de forme purement cognitive ou intellectuelle. Bien qu'une telle existence paraisse avoir été l'idéal des anciens sages, elle est trop froide pour être avidement recherchée de ceux qui naquirent après le renouveau du culte de la sensibilité, il y a quelques générations.
(( N'appelons point cette vue matérialiste... » Ces quelques paragraphes indiquent assez le point de vue du psychologue américain qui ne manque pas d'attribuer uniquement aux réflexes la cause efficiente de nos troubles pathétiques. Comparez à cette théorie les raisons vulgaires émises afin de propager le goût pour l'athlétisme, la culture physique, les sports dangereux, en affirmant qu'ils développent, chez l'homme, la confiance en soi, l'audace, la noblesse des altitudes, le respect de soi-même, l'adresse et la vaillance. Ces deux coutumes, celle de l'esprit philosophique et celle de l'esprit commun s'apparentent singulièrement.
« Si nous voulons nous rendre maîtres par nous-mêmes, de tendances émotionnelles peu désirables (peur, chagrin, etc.),... conclut M. William James..., nous devons nous livrer
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assidûment, tout d'abord et de sang-froid, aux mouvements extérieurs correspondant aux dispositions que nous voulons cultiver ». C'est là toute la théorie philosophique des Sports.
D'ailleurs il siérait aux psychologues d'étudier si les gestes de la louange, d'abord commandés par le professeur à plusieurs personnes fmitatriccs de son goût, ne préparent pas ces disciples à pénétrer, ensuite, les excellences ainsi révélées. Nous eûmes, naguère, en France, un exemple indéniable et public de la vérité offerte par M. William James. La société parisienne, très rebelle encore, vers 1884, à la magnificence des drames wagnériens, finit, vers 1895, par devenir la dévote de cet art^ sans le comprendre alors, entièrement. A maintes reprises les meilleurs esprits démontrèrent que les auditeurs très nombreux des concerts où se poursuivait l'évocation lyrique de Tristan et do Parsifal, n'entendaient rien aux mérites réels de l'œuvre. On parla de snobisme. En effet, ceux réputés comme professeurs de goût musical, avaient prescrit les gestes d'approbation à leurs clientèles ordinaires d'amateurs mondains. Afin de paraître dilettantes avertis et perspicaces, ceux ci bientôt avaient copié le sentiment des protagonistes. Mais, à la longue.
ces âmes écolières, en répétant la mimique de l'enthousiasme, persuadèrent leurs parentages, leurs milieux, enfin elles-mêmes. A force d'assister aux principales auditions, à force d'y conduire leurs filles et leurs fils, leurs jeunes familles et leurs amis, à force de lire les articles explicatifs, elles apprirent les raisons qu'il y a d'aimer Wagner. Aujourd'hui leur descendance écoute la Tétralogie congrument, perçoit la plupart des beautés même techniques, apprécie en connaissance de cause. Ainsi le geste tout extérieur de l'admiration pour une esthétiqujB d'abord occulte, détermina l'admiration mentale et instruite. Un énorme progrès s'accomplit dans la société française, en ce qui touche la gnose musicale. Bien plus : Beethoven, Berlioz et César Franck furent, à leur tour, lus, relus, déchiffrés, écoutés, enfin chéris avec une intelligence du rythme sans pareille jadis.
Voilà, ce me semble, un argument péremptoire qui justifie la thèse américaine. Le geste de l'émotion même la plus délicate engendre la pensée dé cette émotion. Au reste, en pédagogie, c'est le procédé usuel. Si mauvaise que nous paraisse la poésie de Boileau maintenant, nous l'avons crue très estimable en rhétori-i
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qu3, selon l'avis du maître, et les conseils universitaires. Le professeur inculque aux collégiens la vénération de tout auteur ancien qu'il commente. Tant que les élèves demeurent dans les classes d'humanités, ils admirent disciplinairement Sophocle et Virgile. En rhétorique seulement ils découvrent à demi pourquoi ces écrivains méritent le meilleur de notre piété.
D'instinct la jeunesse du caractère yankee s'accommode de ces méthodes scolaires. Il est intéressant de constater que la philosophie de l'Union les consacre par la voix do son plus illustre penseur.
La témérité des multitudes aventurières, déracinées, avides et vigoureuses devait se créer cette philosophie de l'émotion qui justifie scientifiquement, logiquement, les mœurs particulières de ce peuple. Par le génie de M. William James il s'observe, il se pense, il consacre déductivement la règle choisie par intuition, au bénéfice de sa vie tumultueuse et féconde, si riche en influences directrices. Car tout Germain débarqué à vingt ans, pour éviter le service militaire d'Europe, se trouve, à trente ans, métamorphosé au total, corps, esprit, instincts, en un Américain typique. Phénomène unique dans
l'ethnographie des modernes. Toutefois le rire yankee est allemand. C'est celui même qui retentit dans les brasseries de Hambourg et de Stuttgart. Il n'y a que les vieux Américains de Boston, pour conserver pieusement la retenue anglaise des ancêtres, la froideur nécessaire à la respectabilité, au « cant ». Rien de moins anglais que le Yankee des classes moyennes, épris d'émois et non de froideur, chimériste et non pratique, spontané et non réservé; presque le joyeux centaure de Nietzsche.
Egraligné, et aplati, par endroits, à peine séparé du rail où courent les tramways, un tuyau de plomb s'allonge sur le pont du Mississipi, large et jaune, que voilent les fumées d'un faubourg industriel. Apparemment ce tuyau renferme ^u gaz. Or, les souliers de chaque passant l'effleurent, le heurtent, le mena cent, ces souliers larges et ronds faits pour contenir le fer achevai. Toutefois, il n'a jamais paru nécessaire de recouvrir cette conduite, de la protéger en la cachant sous le trottoir. C'eût été un surcroît de dépense inutile. Indéfiniment les pieds de Saint-Louis frôleroat le boyau de mêlai. D'ailleurs^ nuL sauf inadvertance, n'a-
bîmera cet objet utile à la vie publique. Tous respecteront la propriété commune, comme ils respectent les colis postaux qu'on amoncelle sur l'extérieur de la boîte aux lettres trop étroitement fendue pour recevoir les paquets, les échantillons et les enveloppes administratives bourrées de paperasses.
Bien que la probité, telle que nous l'entendons, ne soit pas la caractéristique des mœurs yankees, les filous mêmes ont, là-bas, le respect des choses confiées à l'intelligence collective. Dans un grand magasin de nouveautés, il arrivera fort bien qu'on ne livre point l'emplette payée d'avance. Si l'acheteur se trouve au loin, il arrivera qu'on ne réponde point à ses réclamations et surtout qu'on ne lui restitue pas l'argent. Autant de gagné pour l'avoir du compte général. Mais j'ai vu, dans la gare d'Indianapolis, un train passer à toute vitesse, le commis des postes, jeter, à coups de pied, sur le sol, cinquante paquets ou messages ainsi parvenu§ à destination, puis soigneusement évités par les personnes qui traversèrent la voie à bicyclette, à cheval, en voiture. Car il n'est pas de barrière pnar défendre l'accès de ce passage à niveau sis dans une artère principale et populeuse. Spontanément un promeneur
écarta des rails les choses tombées dessus, afin qu'elles ne fussent pas écrasées par un autre express. Ensuite ce garçon continua sa route. Dix ou quinze minutes plus tard^ un facteur ramassa le courrier. Aucun des passants hâtifs et innombrables n'avait bousculé ces envois épars le long de plusieurs voies que sept ou huit trains parcoururent^ tandis que de hardis cyclistes doublaient le chasse-pierres des locomotives en marche, et que les essaims de cabriolets à quatre roues se précipitaient entre les convois parallèles. Il y a une honnêteté de la ru j parce que la solidarité civique y semble plus évidemment, plus directement indispensable : la foule lyncherait un peu le « tramp », assez audacieux pour léser, là, ses contemporains.
Aussi nul gamin n'oserait-il même inscrire ses initiales avec un couteau sur le tuyau de plomb exposé au soleil qui chauffe le pont du Mississipi, ses lanternes disloquées, ses arcs de fer, ses poutres mal équarries et goudronnées, les baraques déteintes et noircies du péage, les trottoirs de planches grossièrement raccommodées, les échoppes du coiffeur et du marchand de tabac, tout cet amas hétéroclite où persiste, en une riche et superbe ville, la tolérance de l'ina-;
cUevé. Tolérance jadis obligatoire pour ceux qui fondèrent, en hâte, tant de villes de bois auprès des lacs poissonneux, des mines, des cascades motrices, pour ceux qui posèrent tout simplement, sur les cailloux de la route, tant de traverses inégales destinées à soutenir l'élan des premières locomotives.
De cette habitude ancestrale, le Yankee a conservé, dans les endroits industriels, un absolu dédain pour le définitif et le parfait. En voyage on aperçoit, aux stations, maintes bourgades, parfois des villes entières, dont les maisons de sapins furent installées, clr'^cune, sur cinq ou six billots de hauteur différente, afin d'établir l'équilibre de l'assise. On n'eut jamais le temps de niveler au préalable le terrain montueux. Partout se dressent, de distance en distance^ des mâts raboteux, des arbres à peine décortiqués supportant à la pointe, trois vergues horizontales et courtes, oîj sont fixés les isolateurs des fils électriques. Et ce provisoire s'éternise. Autour de ces villages, la culture s'est développée, les troupeaux se sont accrus, les usines fument dans les tuyaux do tôle liés au sol par des fils de fer, les tramways courent avec la tige de leur trolley ; le soir, mille lampes à arc prodiguent leur lu*
mi'ère éblouissante et violette. Néanmoins le téléphone relie toujours les mêmes maisons en planches, proprement peintes de vert et de blanc, posées sur leurs socles grossiers au milieu des fondrières primitives.
Par sa superstructure, le pont de Saint-Louis appartient à cette catégorie de créations bizarrement inachevées, mais solides et suffisantes, car il trépide au passage des express qui, successivement se précipitent dans Pinfrastructure, corridor,de fer et d'acier reliant, par dessus les eaux, les deux provinces de l'Illinois et du Missouri.
Ce dernier cours d^eau est, paraît-il, le principal. Selon les dires récents des hydrographes, il lui appartient de donner son nom au fleuve jusqu'à l'embouchure. Véritablement le Mississipi usurpe un honneur immérité par son moindre débit. Dès Saint-Louis, il devrait abdiquer toute prétention, et se résoudre à figurer seulement comme un tributaire, absorbé là, de ce fleuve jaunâtre et rapide baignant les donjons quadrangulaires des élévators à grains, les bâtisses illustrées du haut en bas par l'affiche jaune du cigare Cremo, les flottilles de vapeurs et les embarcadères défraîchis. Jusqu'au loin les berges sont encombrées de marchandises par
IjO vues D'AMÉRIQUE
les trains qui halètent, sifflent, sonnent le tocsin de leurs cloches, descendent, de la gare, sur cette rive mal pavée, puis remontent à reculons entre les rangs respectueux de nègres débardeurs.
Les gens de couleur pullulent sur cette rive droite. C'est leur cité, leur enfer. Des « saioons », organisés en d'affreuses boutiques, abritent ces pauvres diables^ au rez-de-chaussée des maisons qui bordent le quai. Certains de ces damnés semblent teints d'encre bleuâtre. Beaucoup paraissent les modèles exacts de nos bronzes d'art. Tristes démons vêtus de camisoles à carreaux, de vieux pardessus verdis, de pantalons effilochés, et de feutres calamiteux. Leurs lamentables cigarettes pendillent aux bourrelets de leurs grosses lèvres gercées. Maigres et plats, pour la plupart, ils semblent rongés de tristesse et de haine. Ceux-ci ont, en somme, perdu tout avec la condition de leurs aïeux esclaves. Moins soignés, moins épargnés, puisque leur maladie ni leur mort ne représentent plus aucun déficit pour l'employeur, leur raison regretterait à bon escient la servitude abolie. Humblement, leurs compagnes et leurs filles, sordides lessivent, balaient, colportenl des fardeaux. Debout, en groupes, à la porte des
« saloons r>, les mâles mesurent l'effort qu'il faudrait pour tordre le cou aux blancs dont ils subissent l'insolence autoritaire. Mais ils s'en tiennent au désir. Un coup de sifflet, et ils se ruent vers le wagon, oii Tembaucheur appelle. Hommes de somme^ ils se penchent, empoignent le sac plein^ le hissent sur leur nuque, se crispent sur les oreilles de la charge. Ils trottent le long de la passerelle branlante jusqu'aux écoutilles. lis s'engouffrent vers les cales obscures. D'autres guettent, de leurs yeux blancs et sentimentaux, le paquet de barils que la grue à vapeur tire des cales pour les porter devant le wagon ouvert. Quand s'arrête le bras de mé tal rigide et le vacarme des roues dentées, une grappe de nègres s'accroche à la chaîne, attire la masse en geignant. Tous les muscles se contractent sous les caracos minables. Tous les membres de bronze s'arcboutent. Tous les ventres se creusent. Toutes les croupes se tendent. Puis l'équipe dégrafe le cordage, empoigne les tonneaux pleins, les roule et les dresse en silence. Un instant, elle souffle, éponge la sueur de ses fronts. Elle recommence jusqu'à l'heure du sommeil, ou du chômage.
Les plus misérables grouillerit dans les caves qui leur servent de logis. Dix, vingt, ils y
couchent sur des paillasses que séparent des cloisons parallèles, élevées à mi hauteur du mur. Un bec de gaz solitaire, clignote sous la voûte commune de ces « chambres ». Lavé à grande eau, plusieurs fois le jour, le sol demeure humide et gras. De moins pauvres gîtent dans quelques rues de briques en pente. Contre les façades sont appendues des échelles en fer pour fuir l'incendie probable. A l'intérieur, de longs escaliers mènent du couloir en boyau, qui passe devant Xq parler, jusqu'aux appartements mal plâtrés du hoarding house . Deux pièces puantes, ornées de chromos politiques contiennent généralement, la première, un poêle minuscule et cassé, une table de sapin, ilne lampe à pétrole dans sa suspension, deux ou trois chaises, et la seconde un lit de fer, un pot de zinc avec ion bassin sur un trépied de fonte. A deux séries depatères pendent les loques du couple. On y trouve aussi une malle ornementée de clinquant. Ce taudis est loué dix dollars par mois, cinquante francs. Le nègre qui peut assumer cette dépense trouve aussitôt une amie prête à « partager sa chance ». Que ce soit une ruaritorne à la poitrine montueuse, à la têle ornée de crins en papillotes, que ce soit une jeunesse osseuse, grêle de cou, lippue à souhait.
dont la laine cervicale fut tordue, étirée, nouée en une natte de trois centimètres au plus, et parée d'un ruban vert^ le fils de Cham^ à nourrir une compagne, prend conscience de sa dignité. Il parle de mistress Bobby, de leur home sur le ton du cant américain^ et d'une façon si comique, pour tous les Yankees, qu'elle sert de prétextes inépuisables aux facéties des petites gazettes illustrées.
Bavarde, indolente, querelleuse, bonne au fond, amorale, naïve et sensible, la négresse répond à notre type ancien de la concierge, cette madame Pipelet, cbère aux humoristes de 1850. On lui prête toutes les répliques inattendues, drôles tantôt par leur stupidité, tt tantôt par la subite sagesse d'un bon sens étroit. Au réel, la négresse est une pauvre ménagère, et une féconde mère gigogne. Derrière ses jupes, traîne la ribambelle des négrillons : filles étiques, cambrées dans leurs courts jupons, dans leurs bas noirs; garçons agiks et délurés, bruyants, aux jambes nues, qui grimpent sur les barrières, sur les culs des charrettes comme les singes sur les cocotiers. Dans les ruelles du quartier spécial, leurs visages marrons et rieurs sortent de tous les trous, se penchent à toutes les lucarnes. Et
l'on comprend la terreur américaine devant celle prolification.
Car une très petite quantité d'entre eux se développera jusqu'au point d'égaler les blancs d'énergie moyenne. Soit qu'elle se multiplie dans les rues misérables des grandes villes, soit qu'elle essaime dans les campagnes agricoles du Sud, leur multitude évolue peu. Lorsque le train quitte Saint-Louis pour la Nouvelle- Orléans, on commence très vite à voir de lamentables cabanes en lattes, sans peinture, et salies par les averses. Quelques poules maigres picorent autour. Multicolore mais trouée, la lessive sèche sur des ficelles. Au bruit de la locomotivCj une grosse moricaude paraît sur le seuil. Les chairs épaisses et gélatineuses oscillent dans les haillons. Entre les pourceaux noirs, la marmaille à demi-nue surgit de toutes les ordures, et gambade. Là-bas un hère agite son bras sombre qui sort d'une manche arrachée. Nonchalamment il binote avec une sorte de bâton ferré que tire la mule squelettique. Tel autre arrache des herbes. Défoncé, le chapeau de paille couvre mal sa tignasse. Lui se redresse, rit niaisement. On se récite la phrase de La Bruyère sur les travailleurs de la campagne. Quoi de commun entre ces nichées d'êtres primitifs et
îe laboureur américain qui marche derrière son brabant double dont les socs en hélice tranchen( profondément l'humus, le retournent au pas vif de chevaux intelligents, nerveux, avertis^ par la moindre résistance du sol, pour ralentir, hâter l'effort, briser la motte, tourner. L'esprit volontaire de leur éducateur a pénétré les bêtes. D'elles-mêmes, elles accomplissent la besogne méthodique, prompte et savante.
L'homme a su leur suggérer, dirait-on, le superflu de sa connaissance. Fringantes elles obéissent à un murmure, à un sifflement, au léger attouchement de la rêne.
La négligence et la paresse du noir, sa lâcheté devant ses instincts, son amour naïf du présent, son oubli du passé, son dédain du futur exaspèrent le Yankee, Les planteurs du Sud assurent que le jour de paie, les ouvriers de couleur qui reçoivent maintenant les forls salaires usités aux Etats-Unis, dépensent immédiatement le total. Ripailles et fornications. Depuis l'aïeul jusqu'au plus infime négrillon, la famille se saoule, sans excepter les femmes ni les filles. Aucun argent ne reste dans les poches pour acheter des vêtements convenables, les ustensiles de ménage, des outils meilleurs. Après trois jours d'orgie, le noir revient sur la
plantation. Doucereux, il obtient une avance de deux dollars qui seront déduits de la paie suivante. Avec cette somme, la famille se sustente, s'habille, répare sa chaumière, soigne ses malades, paye ses dettes. Sur un salaire mensuel de cent soixante francs, vingt ou trente sont prélevés pour les dépenses du ménage. .Le reste est consacré à d'ignobles liesses.
Ivres, les nègres, souvent, deviennent fous de lubricité. Si, par hasard, ils rencontrent alors une femme, une enfant blanches, ils n'hésitent pas toujours à commettre le crime. Et cela, les Yankees, fils de puritains, ne le pardonnent pas. Ils exècrent surtout la race de Cham parce qu'elle engendre trop d'érotomanes. Autre grief du même ordre : le nègre marié n'attache à l'engagement conjugal qu'une importance relative. Au moindre caprice, après une querelle futile, il abandonne la mère de ses enfants, eux-mêmes. Le concubinage est l'écat sentimental préféré de l'oncle Tom. D'ailleurs sa moitié n'est pas moins inconstante. Or, toute la vie américaine, celle de la bourgeoisie et du peuple, évolue autour du mariage. Le citoyen de rUnion travaille pour l'épouse unique, son idole choyée, comblée, admirée. Il ne comprend pas la luxure du nègre. Elle lui répugne véritable-
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ment. N'41e hyporrisie ne se mêle à celte réprobation. Elle est parfaitement sincère dans les classes moyennes, celles qui se soumettent dévotement à la morale, et qui fixent les opinions.
Aussi l'Américain accuse l'oncle Tom d'ingratitude. Il lui reproche de n'avoir pas failles efforts nécessaires pour se transformer en citoyen sérieux, énergique, pudibond, laborieux et sobre, afm de récompenser ceux qui l'ont affranchi au prix d'une guerre civile atroce, et du sang le plus pur prodigué par la Vieille Amérique. En outre, le Nord et le Sud, s'ils signèrent une paix religieusement observée par les deux partis, n'en demeurent pas moins en rivalilé railleuse. Aujourd'hui le Sud malin se moque abondamment du Nord qui crut à la rapide perfectibilité de Cham et de sa descendance. Orgueilleux, le Nord souffre d'être convaincu. Il hait la cause de son humilialion mentale. Humiliation d'autant plus affirmée que, menant la politique, il sait comme les affranchis trafiquent de leurs votes, à la manière de tous les électeurs marmiteux. Le suffrage des Africains coule fort cher aux trésoriers des partis. Quand M. Roosevelt accueillit, à la Maison Blanche, M. Booker Washington, l'apôtre nègie,. leurs
adversaires s'empressèrent de dénoncer une manœuvre d'économie électorale • M. Roosevelt et ses amis espéraient obtenir^, par cette démonstration;, la gratuité des sympathies utiles. Inutile de dire que c'était une calomnie de politiciens.
On a fait, maintes fois, le portrait de M. Booker Washington. On a dit son intelligence, son énergie, la grandeur de son œuvre, et la beauté de son caractère. Dans un superbe ouvrage sur les États-Unis. M. Jules Huret lui consacre des pages de justice. L'exemple de cette vie accréditerait toutes les prétentions des négrophiles enthousiastes, si elle n'était au nombre des exceptions. En Haïti et Libéria, ces républiques^ d'anciens esclaves libérés, depuis un temps déjà, persiste un état de barbarie pitoyable. M. Booker Washington demande qu'on laisse à ses congénères un délai suffisant pour leur permettre de se métamorphoser. Cette requête paraît légitime. Mais les Américains sont gens pressés. Ils estiment qu'en quarante ans, deux générations africaines auraient pu et dû réaliser des progrès considérables. Or, récemment à Saint-Louis même, la police dut fermer tous les lieux où les nègres avaient pris coutume d'organiser leurs
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bals tant la licence y dépassait la normale. Conduit par un détective, j'ai pu voir, dans un local clandestin, s'évertuer les danseurs. Au deuxième étage d'une maison cabaretière, un métis en gilet beige tapait le piano. Un autre frappait dans ses mains pour marquer la mesure ; et il criait des commandements obéis par quatre couples qui, se faisant face deux à deux, croisaient leurs entrechats. C'était une sorte de quadrille des lanciers que compliquèrent des farandoles fort à l'étroit dans cette pièce égale aux salles à manger de nos petits logements. L'odeur de linge malpropre et d'habits poussiéreux ne semblait point affliger les gentlemen marrons. Pressés comme harengs en caque, ils contemplaient les évolutions des quatre damçs. L'une ventrue, timide, habillée d'une vieille jaquette noire et d'un chapeau gainsboroughqui sautillait sur sa laine crépue. L'autre, mince, chétive de la taille au col, ovoïde et prognathe de la tête, mais large de hanches et de pieds. Celle-ci crapuleuse et camarde, quasi-nue sous une camisole d'indienne rougeâtre et un jupon incolore. Colle-là poupine, avec l'air égrillard de nos petites modistes sveltes, et leur costume. Diables et diablesses se tré moussèrent une demi-heure sans autres excen-
HÎO VUES D'AMÉFilUrE
Iricilés que celles habituelles aux artistes de bals publics dans toutes les villes populeuses du monde. L'ordonnateur proférait des commandements, cognait le sol du pied, enveloppait de ses gestes les retardataires, contenait les impatients. Les exclamations de son anglais nasillard, les fureurs de ses gestes, les contorsions de son corps, le brio de la musique infernale mar telée sur le piano par le métis en transport, les rires brusques des spectateurs ouvrant leurs lourdes lèvres, creusant leurs ventres maigres, agitant leurs chaînes de chrysocale, les lazzis très drôles sans doute des loustics en espadrilles, assis sur la table ronde aux panneaux rabattus, tout ce vacarme parut exciter, peu à peu, les nerfs du quadrille. La lourde fumée des cigarettes finit d'emboire la pièce oblongue et pleine de faces rondes, lippues, épatées, grimaçantes. Des êtres une sorte de fluide se dégagea qui les étourdit. Les couples s'enlacèrent, tournèrent vertigineusement, fermèrent les yeux. Puis, détachés, ils titubèrent, se raffermirent. Bientôt la frénésie les posséda. Les larges chapeaux à fleurs sautaient sur la tête de la négresse ventrue et de sa partenaire chétive. La camisole d'indienne et le jupon incolore se collaient aux formes de la fille camarde
qui s'élança pour un avant-deux. Alors, au milieu du cercle formé par les spectateurs haletants, elle commença de mimer avec son cavalier, toutes les coquetteries précises auxquelles nous initièrent, ici, peu à peu les fandangos d'Espagne, puis les déhanchements des Ouleds-Naïls et de leurs imitatrices. Les postures simiesques, démoniaques des danseurs ajoutaient à cela quelque chose de franchement bestial. Hommes et femmes se muaient en animaux malgré leurs costumes d'employés citadins. Moins d'un quart d'heure suffit pour que ces êtres, civilisés à l'extérieur, redevinssent des brutes oublieuses de leurs robes, de leurs jaquettes. Tels les singes de la foire abandonnent soudain leur prestance, et se mettent à quatre pattes dans leur uniforme de colonel. L'un après l'autre, les couples du quadrille remplirent les rôles de l'amour, en imaginant des variantes. Cependant le piano faisait rage. De leurs mains noires en dehors, rosâtres en dedans, les spectateurs applaudissaient furieusement à des témérités excessives et lubriques. Le latin seul pourrait décrire la finale de ces danses où le cavalier, en se déshabillant à demi, témoigne de son plaisir manifeste à serrer la valseuse.
Dans k s campagnes, dans les petites cités du sud, de l'ouest, ces bals, les soirs de paie, ont lieu en plein air. Si la police n'est pas nombreuse, elle ne réussit guère à empêcher les ébats de ces instinctifs que l'ivresse éperonne. Bruyante, naïve, obscène, joviale, sans contrainte, cette passion révolte la classe blanche moyenne qui passe la vie à dompter ses appétits, à tuer ses désirs, à tout sacrifier pour accroître l'énergie du travail lucratif. C'est un démenti perpétuel, donné par les enfants de Cham aux principes rigides des Japhets protestants. Les ascètes estiment cette licence abjecte. Ils n'hésitent pas à mettre le feu aux prisons où la milice enferme l'Africain criminel, afin de flamber eux-mêmes le diable, après l'avoir enduit de pétrole. Cette haine du noir n'est plus une affaire de raison, mais de sentiment. Il devient difficile de la discuter avec les gens têtus, sûrs de leur sagesse, qui forment la caste des provinciaux, et de qui la tenue morale est imitée par les inférieurs, comme le bon ton, puis respectée par les élites comme l'expression d'une imposante majorité.
Toutefois on insulterait au principe de justice en condamnant d'un coiip, selon leur exemple, la race protégée par Booker Washing-
ton, Elle n'engendre pas uniquenrient des citoyens inférieurs. Si la plupart d'entre eux appartient à cette catégorie de travailleurs qu'on regarde^ serrés en une ligne de lascars, rempierrer la route^, et rythmer^, avec une chanson mélancolique, leurs gestes de piocheurs paresseux, s'ils accomplissent à douze le labeur de cinq ou six ouvriers aryens, s'ils revendiquent autant que ceux-ci pour fournir une besogne certainement moins intelligente et encore moins scrupuleuse, ils produisent cependant une classe citadine qui s'efforce de s'amender.
Par les rues de Saint-Louis, se hâte toute une population de couleur à l'aspect bourgeois. Minces et pourvues de l'allure gymnastique propre à la miss américaine, des mulâtresses circulent. L'élégance de leur taille, est tantôt engaînéedans un imperméable de bonne coupe, tantôt strictement étreinte par la jupe de drap beige et le corsage blanc des « girls » les plus correctes. Femr;es de chambre, modistes, courtières en nouveautés, elles animent, de leur prestesse, la voie publique bariolée d'affiches géantes où le purgatif Cascare^s et le linimeni Oméga OU, paradent, sous forme de signatures titaniques, entre un épisode de théâtre colossalement badigeonné sur la palissade, et les portraits
successifs de trente chaussures pour Goliaths^ à trois dollars la paire. Le long des petits hôtels rougeâtres, aux bow-vindows peintes en noir, aux perrons de pierre grise, d'autres Africaines flânent un peu, coquettes, fières d'avoir pu tracer dans leur toison des lignes trop larges qui séparent les groupes de leurs papillotes crépues. Celle-ci grasse, cubique, arbore un petit feutre tyrolien au sommet de son crâne moussu ; et elle s'essouffle dans un paletot en trame de velours. Celles-là, galantes personnes, enveloppent^ de mantilles soyeuses à ramages, les marrons de leurs faces. Plusieurs jeunes gens descendent du tramway : de hauts cols rabattus, de minuscules cravates nouées en papillon, des complets roidement repassés indiquent leur situation sociale de petits clercs, de commis, de domestiques stylés. Sous le feutre^ certains ont môme acquis Pair rêveur et malicieux de nos rapins. Quelques métis se font raser complètement la tête, afin de n'être pas dénoncés par leurs cheveux caractéristiques ; et ils croient ressembler ainsi à des Italiens basanés. Quelques vieillards paraissent sculptés dans le chocolat ; une courte barbe grisâtre sucre leurs men^ tons prognathes, leurs bouches épaisses, pourvues de pipes. Ovoïdes et laineuses, les têtes
des adolescentes se balancent sur des nuques graciles. Dans leurs figures pleines^ sans ligne de profil, le nez même ne se prononce pas en saillie. D'ailleurs, les cercles compliqués des chapeaux obscurcissent, par leur ombre, ces physionomies nigaudes.
Du matin au soir, cette foule sombre défile devant les poteaux tricolores plantés à la porte des coiffeurs, et devant les deux statues en bois de l'Indien, de l'Indienne bariolés qui veillent au seuil du marchand de tabac. Cuisinières à la recherche de places, couturières rapportant l'ouvrage, cochers allant à la graineterie, valets de chambre en courses, ils s'arrêtent au coin des rues, flânent et jacassent, se poussent vers les bars dissimulés dans les arrière-boutiques. Du progrès ils adoptèrent d'abord les costumes. On rencontre des nègres élégants, d'une élégance tout à fait sobre, et telle que la peut souhaiter le gentleman difficile. Dans la maison du Lindell qu'habitait le commissaire des Beaux-Arts, à Saint-Louis, le domestique, jeune Africain de vingt ans, était vêtu, comme nos fils de famille, d'irréprochables vestons bleus, de pantalons étroits, de souliers brillants. La bille brune de son chef reposait sur un faux-col du meilleur choix. Ses gestes étaient suffîsam-
ment compassés, ses moues suffisamment graves, lorsqu'il servait à table, pour lui valoir l'approbation de nos vieux maîtres d'hôtel.
Dans les wagons-Pullmann, les nègres servent à merveille. Presque empressés, actifs, exacts, déférents, silencieux, ils démontent les fauteuils doubles, les transforment en lits, abaissent la couchette dissimulée le jour, par dessus les vasistas dans une paroi vernie. Ils posent les rideaux verts derrière quoi, sur deux étages, voyageurs et voyageuses se déshabillent avant d'aller, au lavabo commun, parfaire la toilette de nuit. Pour ennuyeux que soit ce manège de sleeping-car, il devient possible et tolérable grâce à l'adresse des serviteurs. Au dining-car, les barmen apportent promptement les plats, la glace. Ils sont vifs et obligeants, vespectueux. En cours de route, ils se plaisent à renseigner. Ce personnel de Pulmann-car est, de beaucoup, le meilleur de l'Union.
Il semble donc que les nègres pourraient devenir d'excellents domestiques. Cependant notre consul à la Nouvelle-Orléans m'assura que très souvent la volaille arrivait sur sa table amputée des deux ailes. A l'offivîe, en les avait d'abord mangées. Que le maître hasarde une observation même discrète et timide, incontinent le cuisi-
DÎer demande son compte et s'en va, sans attendre le remplaçant. Afin d'être aussi considéré que ses collègues américains, le noir exagère les susceptibilités arrogantes des pires. Son cerveau ne différencie pas les nuances. En outre, d'après l'avis général, le nègre n^aime pas rester dans la même maison. 11 préfère changer, voir de nouveaux visages, explorer une nouvelle résidence. A demeurer fidèle, il s'ennuie trop. Charretier, livreur, il abandonne tout à coup son service, laisse en plan le véhicule et les bêtes, pour s'adonner à quelque plaisir subit et tentant. Si le patron réprimande, il sourit obséquieusement, mais réclame son dû, et part. L'enfant a envie de jouer. Rien ne l'empêchera, fût-il barbon.
Ces manières agacent le Yankee qui ne les comprend pas. Il tient le fils de Cham pour une sorte de gamin fou, et que seul, le fouet peut assagir. Le sentiment esclavagiste divise encore les tramways de la Nouvelle-Orléans en deux parties que séparent des écrans grillés où il est inscrit : « Colored patrons onlij ; pour les gens de couleur seulement. » Derrière cette sorte de 'reillage, somnolent les faces camardes et huileuses. De là ce mépris répugné qui dictait aux soldats le refus de manœuvrer avec la mi-
lice recrutée parmi les serviteurs nègres de l'Université de Yales. Energique, opiniâtre et laborieux, le citoyen de l'Union considérera longtemps la race africaine comme une espèce animale paresseuse, et obscène.
Rien ne prévaudra contre ce préjugé. Il ira toujours croissant. En certains états, la haine réciproque atteint au tragique. Après avoir abandonné leur emploi, les domestiques, les charretiers, les terrassiers, dans les grandes villes, retrouvent aisément du travail. Il n'en est pas de même dans les provinces où stagne un peu la vie agricole et commerciale. A force de chômer le nègre connaît la faim. Fatalement il dérobe son nécessaire. Parfois dix ou vingt gaillards commettent ensemble le larcin dans quelque épicerie, les poings en avant, et le revolver dans la poche. Le marchand et le poli, ceman saisissent des armes. Les voisins viea nent à la rescousse. Il y a bagarre, émeute, fusillade. Cela se passait naguère au Texas. De véritables combats furent livrés dans certains bourgs, préludes de batailles futures.
La question ne peut que s'aggraver. A tou' les les causes de mésentente se joint la survivance des façons aulorita-res et aristocratiques
en usage jadis chez les planteurs; façons adoptées, conservées par toutes les hautes classes^ dans le Nord même. Accepter la fréquentation des Ghamites ^st de mauvais ton. Même les familles à grandes manières ne gagent pas de domestiques noirs. La bourgeoisie, les administrations les emploient à regret, par économie. On sait, d'ailleurs qu'une cuisinière, qu'un valet américain n'acceptent pas de manger à la table d'une négresse. 11 faut que tout le personiidl soit Û9 eoulsai^ quand on ?8nt uliliscr uno Africaine. Pour les travaux manuels, les équipes doivent être nettement séparées, et recevoir chacune, selon leur teint, des lots divers de la tâche. Encore les manœuvres, les ouvriers inhabiles ou tarés acceptent-ils, seuls, une telle compromission.
Quels que soient les défauts propres à la descendance de l'oncle Tom, elle possède un talent certain. Elle est musicienne. Presque tous les nègres ont l'oreille juste. Rien n'étonne plus que d'entendre une matrone adipeuse assise sur la marche d'un humble seuil, chanter en épluchant des légumes. De cette masse informe, couleur de goudron, une voix délicieuse, cristalline s'échappe, enchante. Les chœurs de noirs exécutent des symphonies avec un ensem-
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ble parfait. Et cela leur est naturel, spontané. M. Booker Washington, ses émules prépareraient certainement à leurs congénères des fonctions sortables, s'ils fondaient, pa» toute l'Amérique, des écoles spéciales de musique. Bien plus, en cultivant ce don évident et presque unanime, des pédagogues adroits inculqueraient vite à ce peuple le goût d'un art subtil, multiforme, très éducateur de la mentalité. Le sensualisme de la race aiderait fort au développement de cette tendance. Il ne serait pas impossible d'obtenir, par ces moyens d'esthétique, une bien meilleure célérité d'évolution spirituelle. Il suffit d'entrer, à l'heure des cantiques, dans un temple protestant fréquenté par les Africaines pour se rendre compte de cette faculté singulière. Orphéons et sociétés philharmoniques pourraient à l'avenir exempter du discrédit actuel les fils des Dahomeys et des Soudans. Solution véritablement élégante d'un problème ethnique qui, d'heure en heure, inquiète plus sérieusement les penseurs du Nouveau-Monde.
Car s'il est maintes et maintes choses à son usage que le Yankee peut, sans désastre, laisser inachevées, selon sa coutume ancestrale, il semble difficile qu'il néglige davantage l'as-
similation complète des nègres. Les ayant libérés du joug matériel, il importe qu'il les libère de leurs instincts forcenés, s'il entend éviter la catastrophe.
Il n'en est pas de cette humanité inférieure comme de mille autres choses en quoi persiste le provisoire. Témoins ces tombereaux propres à enlever le déblai, et qui gardent encore la forme primitive de quatre grandes roues charriant une boîte longue, basse, sans profondeur, faite de six planches ; témoins ces pelles de terrassement à manche court, troué d'une fente pour la main droite, et qui ne peuvent servir de levier, afin de soulever la motte; témoins ces Express-Compagnies qui acceptent de charrier les bagages entre la gare et l'hôtel moyennant des prix formidables, et qui ne les délivrent parfois au voyageur que le lendemain, voire le surlendemain s'il arrive un samedi, jour férié et veille du dimanche. Tous ces moyens provisoires ne font qu'augmenter les frais des entrepreneurs de terrassement, les dépenses et les ennuis des touristes. L'inachèvement de l'œuvre émancipatrice assumée par Lincoln, pourrait valoir de plus sérieuses calamités aux Yankees.
Corinthienoei, iooiqfies et doriques^ géantes ou fragiles, les colonnes de notre vieille civilisation helléno-latine soutenaient^ dans le Forest-Park de Saint-Louis^ la plupart des édifices qui, bois et plâtre, élevaient vers le ciel éblouissant, les quadrilatères, les rotondes, les dômes de leurs énormes blancheurs. La cité provisoire qui contint les derniers miracles de la science industrielle, fît à l'Europe ancestrale des Périclès, des Césars et des Encyclopédistes, l'hommage de revêtir les archi^ tectures chères à ces élites. Au milieu d'elles, l'excellente copie de notre grand Trianon, sa délicieuse façade, exposaient un type de lignes
et de nuances harmonieuses que mettaient en valeur les courbes verdoyantes d'un jardin français. Par ses fenêtres hautes et limpides, celte demeure de nos arts, semblait, ainsi qu'un beau visage, regarder la prodigieuse fécondité du monde partout attestée dans les symboles des bâtiments divers,.
Pour la fête d'inauguration, le dernier jour d'avril, les larges voies tracées, entre ces constructions, perdirent leur aspect quotidien de chantier en décombres. Les cloches des locomotives cessèrent de sonner leur tocsin, d'avertir de leur course, et d'entraîner, par tous les chemins ferrés à la diable, les wagons oii s'entassaient mille et mille caisses, des machines, des maisons même. Les sections de nègres, raclant le sol en ligne, avaient disparu avec leurs chants monotones, leurs chapeaux fripés et leurs mines affables. Sous un uniforme bleu tout neuf, les gens enrôlés pour faire la police de l'Exposition, les Jefferson-guards, activaient les derniers efforts. Ils interdisaient les passages; ils veillaient à l'établissement des barrières. Surtout ils s'occupaient à paraître représentatifs de la beauté américaine. Plastiques, un couteau de chasse à la cuisse, ils eurent l'élégance de nos lieutenants les plus coquets. Ces commis d'une
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simple agence méritèrent qu'on prisât leur tenue, les profils hellènes de leurs figures complètement rasées, leurs gestes dédaigneux. Une de leurs troupes précédait la musique du cortège officiel, fanfar3 civile dont les cuivres, les fifres et les tambours criaient au ciel la joie publique. Venaient ensuite plusieurs compagnies de Philippins en costumes sombres que serraient des ceinturons à cartouchières. Corsages blancs, jupes plates, la foule féminine s'intéressait aux évolutions de ces petits hommes sveltes sous la casquette ronde. Pêle-mêle, ils obéissaient aux commandements aryens, tandis que, dans leurs faces olivâtres, les yeux sauvages s'embrasaient sournoisement à la vue de jeunes filles rebondies et cambrées.
Derrière les lignes de ces troupes malaises, ' aussitôt, et à pied dans la poudre, s'avançait M. Francis, président des sociétés organisatrices de la World's Fair. Homme de belle taille, et presque corpulent, il vise à remplacer, dans l'avenir, M. Roosevelt. Sa mine rude, son air dominateur, secret, la plaie sèche et crispée de sa bouche ajoutent suffisamment aux signes extérieurs d'un caractère ambitieux. Ce matin de fête, il portait droite la tiare de son chapeau, parmi les centaines de tubes
brillants, les casques empanachés, le turban, le fez, les schakos, les toques et les bicornes de la suite. Commissaires généraux, commis-^ saires spéciaux, consuls, attachés militaires, vagues diplomates, marchaient derrière lui, par groupes de redingotes nombreuses et d'uniformes id-res. Le soleil se reflétait dans les soies de toutes ce^ coiffures, sur les pointes des casques et les métaux des galons, pour la joie des spectateurs affluant au pied des murailles que gardaient, colossaux, tant de sphinx, de tritons, de néréides, de lions, de muses et de génies en plâtre dressés par dessus la fourmilière des curieux.
Au centre de la Foire, le cortège s'arrêta devant la colline du Festival-Hall que flanquaient, à droite, à gauche, deux colonnades concaves terminées par des édicules dont l'art du dix-huitième siècle inspira les plans. De là descendaient les trois cascades, sautant de palier en palier, entre les groupes de statues jusqu'au vaste bassin qu'encadraient les gigantesques palais des Industries Diverses, et. des Arts Libéraux. Sur une large place, la tribune aux harangues chargeait le piédestal d'un cône tendant au ciel la sphère de la planète, et un annoncialeur ailé.
Auprès de ce monument, un escadron de Philippins, sabre au clair, témoignait de la gloire impérialiste. Elle échauffa, ce jour, davantage les âmes fières d'offrir aux nations cette ville blanche prolongée dans l'espace par les élans des statues vers les lumières du zénith. En vestes et en culottes d'un bleu très sombre, et coiffés de la casquette ronde à visière verticale, ces cavaliers mêmes oubliaient leur origine mal&iso et Is vernis jsuiis apposé par la nature sur les os de leurs faces, pour se croire Tankees.
Parmi les plantes de gala, le président Francis gravit les degrés de la tribune. Il apparut devant l'étendard de l'Union cloué contre le cône. Cependant les dignitaires de tous les peuples s'asseyaient sur des bancs assez durs, en regrettant qu'une tente ne les abritât point des ardeurs solaires. Grave et digne, protégé par deux blanches déesses qui menaçaient l'air du doigt, M. Francis adoptait une attitude historique. Il se découvrit. Debout, il fouilla, du regard, les yeux de l'assistance, inclina sa tête parée d'une chevelure blonde et blanche qu'une raie médiane divise. Les pointes de sa moustache retombante cachaient à peine l'âpre malice de sa bouche, comme si le fils des émi-
graiits eût souri des forces que représentaient les mandataires des peuples: forces inoffensives pour le continent que l'Atlantique et le Pacifique entourent de leurs iîots. Si voûté dans la tunique d'azur, ceint d'une écharpe d'argent, l'Allemand se redresse en vain sous le casque noir à pointe de cuivre. Inutilement se pavanent le chasseur Autrichien en blouse grise liserée de vert et en bottes fauves, le Hongrois, caparaçonné de lampas blanc, enveloppé d'un manteau de velours, paré de fourrures et d'un toquet. Sur l'invite d'un fonctionnaire, la mission japonaise quitte sa place pour s'approcher de l'estrade. On fait les honneurs de la fête à ces gringalets qui flottent dans leurs habits à la française tout dorés. Ils taquinent par contenance les quelques poils de leurs moustaches félines, et grattent leur teint d'ictériques. C'étaient alors les mercenaires de l'étendard étoile, et qui se munissaient là de l'outillage civilisateur, pendant que leur politique militante battait, ce printemps, les plus dangereux rivaux des colporteurs américains sur les marchés de Chine.
Le frère de l'empereur qui règne à Pékin, semble jeune et frais, couleur d'ambre. De son regard voilé par des lunettes à branches d'or.
il contemple le triomphe de l'industrie qu'on le contraindra sans doute de favoriser, dans ses provinces populeuses. Il siège parmi des mandarins en robes célestes brodées de ramages aux ors délicatement brunis. Sur ces tete& comme de vieilles filles, les calottes de feutre se retroussent circulairement, découvrent les tempes et les nuques bleuies par le rasoir. Un bouton de corail ou de cristal orne chaque couvre-chef qu'inonde de ses franges un gland cramoisi et que prolonge un plumeau en crins de cheval peu distincts des gros cheveux mis en natte dessous.
Tous se lèvent pour écouter la prière du révérend.
Ce monsieur gras gonfle une redingote laïque. Rien n'annonce extérieurement sa vie sacrée. Il ne porte même pas le col sans cravate des clergymen britanniques. Sa mèche retombe vers le sourcil gauche. Seule la voix implorante est ecclésiastique. Et elle se développe progressivement pour appeler la bienveillance du Dieu puritain sur tous les déracinés du monde devenus, en cette terre de bénédiction, les maîtres financiers de leurs anciennes patries. Le geste du prédicateur désigne l'assistance, les dolmans noirs des artilleurs mexicains, la tu-
nique rouge et le bonnet à poil du grenadier anglais, le Hongrois au manteau de velours bleu, même l'Allemand naturalisé qui, la balafre universitaire sur la joue et le monocle à l'œil, représente, là, en turban de mousseline et en veste écarlate, les intérêts du Maroc. Le révérend supplie le ciel en faveur de toutes les races qui composèrent le formidable cosmopolitisme de son pays, en faveur de leurs miliciens qui paradent sur la Foire du.monde dans les uniformes empruntés à toutes les nations, les uns prussiens par le casque à pointe, les autres anglais par le costume khaki, ceux-ci italiens par le plumet retombant sur la visière, ceux-là même américains par la coiffure ronde, la tunique noire boutonnée d'or, par les pantalons à bandes métalliques.
Ce peuple croit à sa mission. Il lui est permis de montrer aux frères ennemis d'Europe l'exemple de la synthèse qu'il sut parfaire en unissant quarante Etats sous un seul drapeau, et en consacrant aux besognes de la paix, l'argent dilapidé ailleurs dans les œuvres de la guerre.
Aussi toute l'assistance debout répète-t-elle fervemment la prière d'actions de grâces qui conclut les invocations du pasteur. Découverts,
les Jefferson-guards murmurent les versets, en appuyant contre leur cœur la casquette à ga- Ijns. De la sévérité marque la plupart des figures attentives, complètement rasées, et qui psalmodient les phrases pieuses. Un monsieur qui s'appuie sur deux béquilles regarde en extase l'altitude blanche des monuments étendus à droite et à gauche, de ceux étages devant lui jusqu'aux colonnades du Festival Hall, jusqu'à la lumière du ciel où se déploient les ailes des Génies. Son œil indien, son œil d'aigle enfoncé sous le hérissement du sourcil, défie le soleil qui chauffe sa chevelure longue et son profil de musicien, le profil de Listz. 11 boit les paroles que les orateurs successifs déclament dans la tribune du cône dédié à la Louisiane. Il salue les expressions d'emphase pareillement prodiguées par les politiciens en redingotes identiques : « Union des peuples américains... Splendide succès... Symbole de tout... Jefferson et Napoléon... La plus grande au monde... Millions de dollars L.. » A ce nom de l'argent, l'assistance frémit. Elle manifeste son enthousiasme par les bravos et par les sifflets qui sont ici des bruits approbatifs. M. Francis poursuit son discours, une main dans la poche, l'autre tenant son manuscrite
Il martèle rudement l'air de ses phrases précises ; il s'incline vers la foule comme un professeur vers ses élèves pour vérifier s'il a été compris. Le directeur des Travaux, M. Isaac S. Taylor, s'essouffle et balance, en pérorant, sa panse importante, puis offre la clef de l'Exposition au président qui l'enfouit dans sa poche, avant de répliquer. Des diplômes sont distribués aux architectes, aux décorateurs et aux ingénieurs des monuments. La Louisiana retentit dans les cuivres de l'orchestre. M. Skiff grisonnant, mafflu, enroué, projette ses gestes courts du haut du Rostrum. Descendu, il remet leurs insignes aux chefs de division. Alors les choristes se lèvent, derrière l'assistance. Elles s'alignent en corsages blancs sous les volutes exagérées de leurs chapeaux, pour chanter l'ode officielle. Cela fini, du haut de sa maigreur anglaise, le maire de Saint-Louis, prend la parole en trémolo devant l'étendard étoile. Sa voix tantôt pleurarde, tantôt terrible, évoque, sous la moustache tombante, le souvenir des mélodrames ; il implore les Alpes artificielles et neigeuses construites à l'horizon par un entrepeneur de villages suisses. Les mêmes bravos et les mêmes s-ifflets expriment le contentement de la foule. Bien vêtue, elle fu-
me de gros cigares vissés au coin des bouches. Sans lassitude, un photographe glabre, coiffé d'un chapeau melon, et en manches de chemise bleue, fixe, sur ses plaques sensibles, les physionomies, les postures des éloquents gentlemen. Son objectif les vise dans le moment où M. Francis manœuvre le siphon à soda pour rafraîchir, d'un breuvage opportun, l'enrouement de M. Skiff; et même dans le moment où ce personnage considérable remercie le stewart obèse qui présente le pot à glace.
L'auditoire a soif. Marrons et gantés de blanc, des grooms colportent un seul verre auquel chacun boit fraternellement l'eau trouble et froide sans exiger qu'on rince. Ils sont une dizaine de pages qui voltigent, transmettent des papiers, gardent les pardessus et les chapeaux des orateurs, abreuvent la mission chinoise plus altérée que les autres. On fait courageusement tête au soleil qui bleuit le lustre des chapeaux, et révèle les petites taches des redingotes. Les journalistes crayonnent à leurs bancs munis de pupitres en bois cru. Des banderoles portant le mot Press pendillent à leur boutonnière et au corsage d'une jeune femme plate, basanée, qui s'agite sous l'orbe considérable d'un chapeau en gaze rouge.
Cependant, les discours se déroulent. L'un après l'autre, ces messieurs viennent remercier les organisateurs de l'Exposition, vanter avec lyrismee leurs idées et leurs œuvres. Gros, majestueux, ventru^ un directeur fait hommage à M. Francis du catalogue général enfermé dans une gaine de parchemin. Au bas du Rostrum, un page, couleur de moutarde^ s'ennuie,, et, pour se distraire, mord, l'un après l'autre, ses gants qu'il étire ainsi. L'or de lourdes aiguillettes, d'épaulettes en torsades, de feuillages symboliques illumine les uniformes des officiers quand ils circulent autour du cône haussant au zénith la boule du monde et le Génie de la Louisiane.
Maintenant parle M. Carter, président de la commission nationale. Ce personnage est le type du Jonathan légendaire. Sous la bouche toute rasée qui s'ouvre, se tord et se ferme vigoureusement, une barbiche blanche oscille à chaque mot. Ses lunettes brillent à la place des yeux invisibles derrière le scintillement des verres. En sorte qu'il semble regarder au moyen de deux rayons changeants, parfois très vifs s'il lève sa tête rose et chauve, parfois atténués s'il rabaisse vers le public. Les mains derrière le dos, la redingote boutonnée sur la courbe de l'esto-
maC;, M. Carter est l'oncle Sam môme que nous connaissons par les images. Sa voix, forte et saccadée, détache nettement les mots. Elle les précise dans un désir de vérité toute simple. Lui-même est vénéré par l'attention unanime qui le contemple. Derrière la margelle de la tribune, il cambre sa silhouette. Le drapeau des Etats-Unis couvre, au-dessus de lui, l'épaisse colonne du monument. Le drapeau des Etals- Unis pend sous la tribune parmi les palmes vertes des plantes. Superbe et découpée sur le ciel, la nudité robuste de la déesse au trident le protège à gauche. A droite, une autre néréide, dirait-on l'indique. Entre les pâleurs des bâtiments indéfinis et rectilignes dédiés aux industries, aux manufactures, la foule s'entasse, écoute, applaudit quand l'orateur énumère les millions de dollars mis en mouvement. La dévotion nationale pour le Chiffre positif et net exalte alors la masse. Elle murmure^ rit, gronde, siffle, bat des mains. Sa rumeur immense et marine assaille les façades éblouissantes, les colonnades bleuies par l'ombre; elle monte aux balustres des faîtes. Là, simiesques, minuscules et grêles, des curieux juchés photographient la fourmilière des auditeurs.
C'est un moment très américain.
PHYSIONOMIES D'INAUGURATION 18û>
L'oncle Sam crie sa foi au centre des architeclures combinées vers la pièce d'eau et vers le ciel où brillent le Festival-Hall, ses parterres adjacents, ses portiques. Les candides géométries des édifices étendent au loin, par tout l'espacC;, la preuve de l'effort énorme consenti sur cette terre féconde. A la cime des palais qui paraissent soutenir la coupole du firmament, les Génies se dressent, des étoiles aux mains. On dirait d'une salle unique et colossale qui aurait les façades pour murailles, l'azur pour plafond, le soleil pour fanal et l'humanité pour poussière.
L'oncle Sam se tait.
Il descend, se coiffe d'un haut chapeau passé de mode, s'assied sur une chaise de l'estrade, puis croise des jambes maigres, en souriant de ses lèvres longues et sardoniques.
A la tribune se hisse le délégué du Sénat. Son crâne luit. Il lit. Sa parole officie solennellement. Parfois elle invoque. Les lunettes dévisagent le gris éblouissant du ciel. Mal suivi d'une manchette rebelle, le poing défonce l'étendue. Succède M. Tawney, délégué des représentants, à l'éloquence véhémente. Gentleman, il la prodigue avec des mines intelligentes et fières. Sa
voix tonne pour imposer les théories conçues sous un beau front brun.
Le commissaire général du. Mexique vient déclarer sur le Rostrum que, désigné, par l'ordre protocolaire afin de parler au nom des commissaires étrangers, il cède la place à la France. On applaudit cette politesse entre Latins qui nous vaut de représenter, dans une cérémonie capitale, toutes les nations accourues des mers lointaines pour la grande fête de la Paix laborieuse. C'est à son adresse diplomatique €t persuasive que notre commissaire général M. Lagrave, dut cet honneur, ce succès. Mince, vif, le front découvert, les yeux actifs et fiévreux, il a dit en anglais la tâche des peuples conviés dans ce lieu de travail et de liesse. Aucun des orateurs ne fut écouté plus attentivement parmi ceux que les applaudissements saluèrent avec intention. Le prestige de notre pays, de sa renommée spirituelle, ne manqua point d'être favorisé autant que de raison. Les mouvements d'une barbe légère et noire, des gestes alertes, l'entrain d'un discours bref signifièrent notre vivacité nationale, celle des Latins, prompts à comprendre, à juger et à fraterniser.
La fin de la cérémonie consacra la popularité de M. Harrimann. Discours copieux et solidement argumenté qui démontra les bienfaits de la coopération dont les résultats sont glorifiés tout naturellement par les Expositions universelles. Froid, logique, l'orateur entreprit de conclure que toutes les coopérations,, même celles des trusts, aujourd'hui combattues par les hautes cours de justice, méritent l'assentiment du peuple. Sa tête d'ouvrier triste et malingre, dressée dans un col rabattu, s'animait parfois d'une sorte de colère. Alors son cou rougissait.
Entonnant le chœur America, les voix religieuses des femmes emplirent l'air de leur ferveur unanime et sincère. On sentit qu'elles et la foule croyaient, de tout cœur, à la magnificence de leur mission patriotique et puritaine, à la noblesse de la liberté, aux bonheurs du travail. Dans l'infini quadrilatère des édifices somptueux, colossaux et blancs, un sentiment s'exalta, une foi supérieure à toutes les déductions de la logique, et forte de ses espoirs.
Enorme des épaules, du ventre, des bras, le secrétaire de la guerre, M, William Taft, au nom du président Roosevelt, salua l'œuvre nouvelle des producteurs américains. La réputa-
tion d'intelligence acquise à ce dernier leader, lui valut d'être écouté avec une sorte de dévotion. C'est Richelieu qui pense dans le corps de Falstaff. Sa redingote habille une masse en forme de cloche surmontée par une tête à bajoues roses, à toupet fauve, à moustache épaisse. Il semble qu'il y ait:, en cet homme d'Etat^, un symbole d'immuabilité agréable à ses concitoyens. C'est l'inébranlable Union elle-même.
Après les speechs, M. Francis, d'un geste paternel, fit rasseoir l'assistance ; car elle se levait et s'étirait, moite d'être restée deux heures sous le soleilj et dans la chaleur qu'irradiaient les façades. Docile pourtant, elle obéit. Le président attendait le signal télégraphique de Washington. Dans la Maison-Blanche, à la même heure, M. Roosevelt, entouré du corps diplomatique, des ministres et d'autres personnages officiels, pressait le bouton qui devait, par l'entremise des magies électriques, le mettre en communication avec les gens de Saint-Louis près d'ouvrir aux peuples la Foire du monde. Instant sacré de la cérémonie.
Le signal tinta. Le président Francis leva les mains. Il cria quelque chose comme : «Déployezvous, drapeaux ! Jaillissez, fontaines ! » En même temps mille étendards furent arborés à
la pointe des mâts, par dessus les dômes, les balustres, les pots-à feu, les statues et les palmettes de staff. Les étoiles des Etats brillèrent dans le champ bleu des armoiries. Et une rumeur océanique acclama l'heure...
Bientôt, le prince de Chine et sa suite chatoyante, M. Francis^ un état-major américain d'athlètes dorés^ rasés, courtois, toute la troupe des diplomates et des commissaires étrangers sous les tiares des chapeaux, pénètrent aux sons des fanfares, dans le hall des Industries Diverses. Grenier de poutres entrelacées, ajustées, mais ni peintes, ni recouvertes, il engouffre cette foule qui se partage devant les tables du lunch. Chacun reçoit l'assiette contenant un hachis de volaille et de céleri, une sandwich, une fourchette. Civils et militaires se congratulent. Ils se présentent, en mangeant. Joyeusement les murmures affables chantent. Les altérés se précipitent au fond du hall, devant un tréteau où des nègres distribuent les siphons à soda, les verres et les bouteilles de whisky. Leurs mains de palissandre empoignent la glace dans les barils, et la répartissent entre les invités rapidement. A l'ombre de leurs grands chapeaux clairs, les dames savourent des sorbets etdesgla-
ces. Elles rient aux compliments. Une fraternelle bonhomie règne. Secrétaires d'ambassade;, architectes et colonels pèchent, dans les réfrigérants, maints pavés d'ice-cream, la friandise de saison. Ils apportent ces paquets sur les tables, les débarrassent de leur papier. Cent cuillers attaquent le bloc rose, blanc et brun, font glisser des parcelles appréciables dans les assiettes. A goûter le froid du mets, les gaîtés s'excitent. C'est un lunch démocratique. On s'aide à la bonne franquette. Derrière ses lunettes à branches d'or, les yeux du prince chinois s'ébahissent. Ils voient des sénateurs et des généraux se bousculer un peu, afin de conquérir des breuvages, puis les porter galamment aux femmes orgueilleuses de leurs jupes en dentelles, de leurs perles bleuâtres, de leurs toilettes finement nuancées. A chaque pas on est présenté. On serre des mains inconnues mais vigoureuses pour certifier la vertu du shakehand. Les redingotes voltigent aux hanches des jeunes attachés. Les sabres battent les mollets replets des capitaines. A toutes ces physionomies mâles le rasoir fit des masques hellènes, ou des profils de ci-devant, de prêtres, d'acteurs, voire de castrats. Les dames avancent au milieu de respectueuses ovations, avec leurs toi-
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îettes de féerie. Leurs caquets, leurs rires font vibrer l'air enclos sous l'altitude de cette g-range très haute qui fleure les copeaux. Sur les chaises de cabaret elles s'asseyent, reines au milieu de leurs cénacles. Tout le culte du Yankee pour la femme se manifeste en rites de dévotion gaie.
Dehors, au moment même où cette foule brillante quitte les tréteaux du lunch, voici que défile, pour elle, une extraordinaire procession.
Après un landau rempli d'hommes politiques illustres, ventrus et grisons, c'est un escadron de policemen montés, une troupe de cowboys à sombreros et à lourds étriers de cuir fauve ; toute une cavalerie perpétuée hors les romans de Fenimore Gooper. Gaillards qui montent, bras nus, des alezans allongés. Trappeurs en pantalons de peau tailladée, sous qui se cabrent les mustangs de la prairie. Ressuscites, Jefferson et Bonaparte, qui signèrent l'acte de vente de la Louisiane, confèrent dans un fiacre. Bonaparte a planté son tricorne à l'envers; et la «ocarde tricolore orne sa nuque. Jefferson caresse son catogan poudré pour l'admiration des spectatrices en plats corsages de linon et en jupes de drap beige.
Sage, sévère, digne, la multitude regarde les revenants de son passé. Voici les Apaches et les Sioux, sur qui le sol fut péniblement conquis. Des couronnes de plumes droites, blanches et noires chargent leur crâne, leur épaules. Leurs joues plates sont peintes de vermillon cru. Du front aux vertèbres, une raie divise les grasses chevelures de ceux qu'aucun diadème ne pare, et qui marchent sous la blouse tannée^ en traînant des mocassins ailés. Certains ont l'air de fabuleux oiseaux, tant les couvre leur plumage. Des femmes montrent des profils peints en jaune. Elles chevauchent à califourchon. D'autres remplissent des tapissières pelées sur quoi flottent les drapeaux de Vindian Congress. Un mioche royalement empanaché est assis sur une claie sans roues et que tire un sage petit cheval.
Ailleurs, en un char, des Lapons transpirent, vêtus de la dépouille des phoques. Et l'huile dégoutte de leurs cheveux rabattus sur les sourcils vers leurs yeux bridés, vers leurs pommettes saillantes. La vue de la foule grouillant parmi les palais et les pelouses semble rendre plus stupides ces pêcheurs. Les femmes serrent leurs petits contre leur poitrine^, avec une mine d'effroi. Peureux, leur œil mesure la hauteur prodigieuse des colonnes, la taille géante des sta-
tues, et le nombre infini de ce peuple maître auquelleur famille décerne l'hommage du Pôle.
Accourent des cowboys encore. Leurs chemi ses rouges et leurs feutres> les impatiences de leurs montures aux longues queues, la vigueur des amazones qui domptent des bêtes nerveuses et les étreignent entre leurs jambes viriles^ forment un spectacle de cirque. D'autant que de» Boers caracolent, le chapeau relevé à gauche, et habillés de coutil jaune. On dit que le général Cronje est cet homme voûtée à la mine de pauvre commis qu'enlaidit une barbe rare, courte, raide. Plutôt que de périr affamés, ce» malheureux s'exhibent^ et, pour quelque argent, font le simulacre de la guerre avec des gars anglais en khaki. Quelques regards plus fixes, quelques mots brefs répétés dans le public révèlent mal son émotion.
Ensuite, c'est le carnaval. Des Irlandaises décolletées sont assises dos à dos sur des charrettes fragiles à deux roues. Nombre de Suissesses recrutées à Saint-Louis se prélassent dans quelques voitures découvertes. Des fanfares soufflent dans les cuivres. Sous leurs casquettes bleues à galon d'argent, les musiciens s'époumonent. Un char, en forme de conque, porte une créature qui trône dans une robe de bal écarlate
trop échancrée : « Paris »! Toutes sortes de grosses filles s'exhibent dans des carrioles. Japonais et Chinois déploient vingt bannières historiées de réclames. Une horde circassienne étale le luxe de ses tuniques blanches, doses bonnets en peau de mouton, de ses car^uchières, de ses chevaux fringants et poudreux. Et ce sont encore des Sioux, des Apaches, des Pieds-Noirs ; avec des totems peints sur leurs vestes de cuir. La cavalcade se perpétue, entraînant les races du monde le long des palais de plâtre et sous les gestes des Génies en staff. Conduites là, pour figurer dans la gloire des Yankees, elles défilent sous le balcon d'un train de luxe parvenu en pleine exposition afin de contenter le propriétaire du railway, au naturel curieux.
Du firmament nocturne, de la colonnade concave et flamboyante qui dominait l'Exposition, de ses trois monuments ceints par des lumières ardentes, les cascades de Jouvence s'épanchaient et bondissaient, de palier en palier sous les gestes des statues, vers les bassins de la plaine. Au milieu de leurs cadres rectangulaires, ils reflétaient les géométries incandescentes des palais établis en bas, où mille rampes de lueurs soulignaient les altitudes des temples dédiés aux divers génies de l'Homme. Périptères innombrables, escaliers pour peuples, colosses symboliques étages sur les perrons ou juchés aux faîtes dans la profondeur céleste, cela bril-
lait parmi l'obscur de l'espace. Au long de perspectives vides, les façades hautes et tout emperlées de boules électriques se succédaient à l'infini dans le silence. C'était l'heure où les gens de Saint-Louis et leurs hôtes s'attardaient aux salons, après les festins d'accueil. Ligne» de lumières, décors immenses et blancs, la ville de plâtre rayonnait en avenues désertes depuis le pied de sa colline aux cascades éblouissantes. L'absence presque totale des humains rendait le lieu solennel. Il semblait rempli seulement par la divinité de l'esprit universel qui avait conçu l'ensemble de cette œuvre titanique et provisoire. Seule l'âme invisible de Prométhée hantait ces avenues bordées par les clairs édifices où triomphèrent les talents des nations. A concevoir l'effort humain créateur de ce décor fantastique, le voyageur éprouvait la série « des sensations éveillées,... comme écrit William James, . . . par le flot envahissant d'efî'ets réflexes que l'objet de beauté suscite: un éclair, un coup dans la poitrine, un frémissement, une respiration profonde, une agitation du cœur, un frisson dans le dos, des larmes qui viennent aux yeux, un trouble de l'hypogastre, sans parler de milliers d'autres symptômes impossibles à désigner, et qui se manifestent au moment
OÙ la beauté nous excite...; car cette table d'harmonie qui est notre corps vibre bien plus que nous ne le supposons d'ordinaire... »
Résultant de ces phénomènes physiques provoqués ensemble par la surprise d'admirer, l'émotion de mon esprit prouvait, ces soirs là, le réel du thème américain qui la définit comme la conséquence des réflexes, ces gestes intérieurs.
Pour ressentir les émotions de la joie, faisons des gestes joyeux, pour demeurer sains, faisons les gestes athlétiques, pour devenir courageux, multiplions les gestes de vaillance, pour rester vertueux, obligeons-nous à toutes les attitudes puritaines. C'est la morale d'outremer.
Aussi, les soirs de fête à l'Exposition, rien de plus tumultueux que les gaîtés de la foule, au long du Pike. Par théories de belles filles musculeuses en collantes robes blanches, de solides jouvenceaux aux complets neufs, aux mains libres, mille trains successifs déversaient toute la liesse de Saint-Louis et des villes voisines. C'était l'envahissement de cette lar^e avenue bordée par les copies en ciment de cités orientales, de glaciers polaires, d'Alpes suisses, de régions lunaires, de montagnes sous-
marines^ de ports encombrés, de pays sioux, de théâtres parisiens, de patries hétéroclites traversées par des express circulaires. Les cloches sonnaient, les locomotives sifflaient, les canons tonnaient^ les fusillades crépitaient, les gongs retentissaient, les orchestres sonnaient, les tigres rugissaient dans les Espagnes, les Germanies, les Mandchouries, les Transvaals les Chines, les Frances, et les Indes développées à droite, à gauche de l'énorme boulevard, derrière maints portiques extravagants et démesurés. Ici, dans une rue d'Egypte, les chameaux se relevant avec brusquerie, haussaient dans les lumières une demoiselle nerveuse et rieuse, les seins aux mains d'un galant militaire en selle derrière elle, et qui, très rouge, Paccolait de son mieux. Là, sur des ânons, toute une cavalcade de jolies sténographes maintenant, d'une main, ses chapeaux hyperboliques, éperonnait du talon, les bêtes rétives. Ainsi pourvus, dromadaires et baudets caracolaient entre les éventaires pleins de flacons à essences de roses et à parfums arméniens, de vaisselle en cuivre, de narguilhés, de porte-pipes en bois sculpté, colorié. Au seuil des gourbis retentissants, les Fatmas frappaient sur le tambour de basque, et promettaient leurs danses lascives,
pour le rire éclatant des dactylographes, des manucures, des modistes^ des étudiantes mêmes sérieusement étreintes par leurs fiancés audacieux.
A les bien examiner, beaucoup, parmi ces couples, portaient, aux paupières, les rides fines qui dénoncent une proche quarantaine naturellement fardée par le hâle mat des uns, par le teint sanguin des autres. Mais l'adolescente et la femme mûre montraient des corps identiquement sveltes, formés de jambes fougueuses, de poitrines fermes, de chevelures bouffantes. A travers les aspects factices du monde étalés là, cette humanrté sans vieillesse gambadait éperdument. Bien des hommes ont des bandeaux gris sous leurs feutres, mais si épais, que ce n'est pas un signe de décrépitude. Leurs faces rasées d'acteurs, de prêtres, de magistrats, de domestiques, leurs faces rougies par la vie à l'air, ne s'affaissent guère en bajoues, en fanons. Beaucoup portent de grosses moustaches anglaises cachant la lèvre, comme par pudeur. Et cela leur prête une mine brutale, militaire, encore rajeunissante.
Tandis qu'en Europe les gens de cet âge appartenant à la bourgeoisie contiendraient leurs élans de joie et mépriseraient le popu-
laire de trahir ses passions naïves, là-bas presque tout le monde s'ébat de la même façon. On sait les espiègleries de Miss Roosevelt^ les paris étranges et puérils des riches. Naguère, à New-York, dans le restaurant le plus renommé, celui de Cherry, toute une société de clubmen loua les immenses salons du premier étage pour y faire installer une piste de cirque. Ils y dînèrent à cheval, servis par des écuyers montés. Cette plaisanterie de lycéens éblouis par les exercices des clowns, coûta gros, et rendit célèbres les convives, la plupart très adultes. Au Pike, ces enfants de trentecinq ans s'amusaient avec les emblèmes de tous les pays, comme notre progéniture ouvrant une boîte de bergeries, ou de soldats en plomb. Us taquinaient les Indiens olivâtres au visage aplati et dont la longue chevelure brossait les dos. Ils plaisantaient les Esquimaux du pôle, les Boërs de Cronje, les chanteuses du théâtre « Paris », les Suissesses des Alpes, les âniers du Caire, les chameliers de Jérusalem. Avec emphase et frénésie, ils se moquaient du monde, ce jouet aux mille faces de clinquant que faisaient luire les luaes électriques pendues aux potences de fer. Minarets, tours à créneaux, coupoles, montagnes et
lacs, étaient de plaisantes et géantes babioles pour cette foule rapide qui les visitait, les escaladait et y naviguait précipitamment, le visage en feu, le rire clair. A répéter tous les gestes de l'enfance joyeuse, ces innombrables gens possédaient leur liesse même d'écoliers. Au reste leurs journaux copieux, illustrés d'images simplettes, ornés de titres et de soustitres hurleurs, contenteraient à peine nos fils de quinze ans. Sauf deux ou trois, ils sont rédigés et composés pour des esprits puérils qu'il est bon d'avertir en frappant, de la baguette, le tableau noir où s'incrivent à la craie les choses d'enseignement. Si l'on feuillette ces paquets de paperasses, on demeure stupéfait des moyens grossiers et barbares en usage pour attirer, pour retenir une attention sans doute fugitive, distraite et nigaude. Et l'attirer vers quoi? Vers des faits. Mais quels faits absurdes insignifiants, presque toujours dignes d'omission, du moins, chez nous. Abondance de détails vulgaires sur le mariage de quelque fille o.pulente, sur sa famille de négociants, sur les péripéties d'un match, sur la course entre une locomotive et un cheval, sur les douze marmots d'un musicien nègre. Tout ce qui, dans nos gazettes, occupe dix ou vingt
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lignes de faits divers, obtient dans la presso yankee^ des colonnes, des pages entières, avec compositions graphiques. Nous blâmons fréquemment tels de nos journaux pour la place qu'ils accordent à la femme coupée en morceaux, ou à la cabotine enlevée par un brillant aigrefin. Que dirions-nous des feuilles américaines? Ces sortes d'histoires comblent les dix pages du journal, et repoussent, dans les entrefilets,, la politique^, la science, les arts. Les pires de nos quotidiens joignent aux renseignements scandaleux des articles discutant les questions vitales du pays. Par delà l'Atlantique, les faits divers et les faits sportifs régnent presque seuls sur l'étendue des papiers volants. Les publications meilleures n'octroient pas moins d'importance aux infimes événements mondains que nous reléguons dans les petites nouvelles de troisième page. A les en croire, le public des Etats-Unis veut d'abord apprendre les divorces, mariages, réceptions, chasses et voyages de ses innombrables millionnaires, ensuite l'apparition des monstres vivants, les cas de prolification, les excentricités saugrenues et naïves de ses sporstmen, puis les romans des vols et des assassinats, enfin, s'il reste de la place et du temps, les
phases de l'évolution sociale^ scientifique et artistique de l'humanité tenue, de toutes manières, pour inférieure au type yankee. Cela sans démonstration, ni dissertation, ni discussion. Une horreur manifeste des idées; comme si tous les lecteurs américains étaient des collégien» en récréation et qui refuseraient la fatigue du moindre raisonnement, hors de la classe. Avec ses chroniques ingénieuses, moralisantes, et piquantes, ses articles de politique longuement commentée, ses jugements sur les lettres et les arts, notre journal ordinaire ne peut heureusement, pour nous, se comparer en rien à ces tartines hariolées selon l'appétit d'un peuple à l'âme de marmot.
Chose d'ailleurs singulière; car, par les œuvres, l'énergie laborieuse, la compréhension raffinée de l'emploi des forces sociales, l'Américain manifeste largement son intelligence publique. Mais, enfant, il a besoin d'amusettes. Son journal demeure un jouet, quelque chose de pareil à nos images d'Epinal, avec peu de texte sérieux, et beaucoup de croquis burlesques. La guerre russo-japonaise y fut relatée vraiment comme les batailles coloriées des albums que nous offrons, les jours de fête^, à nos petits neveux et nièces, s'ils n'ont pas encore
fait leur première communion. De même les avatars d'une campagne électorale narrés par les rédacteurs ressemblent absolument aux scènes que composerait ici, pour le théâtre de guignolj un bas-bleu gagé par une association de bonnes-mamans. Et cela, non avec un esprit comique, mais avec un esprit solennel. Tout est simplifié, émondé, mis à la portée du plus sot que puisse imaginer l'éditeur de la gazette. Au lieu de progressivement développer l'âme nationale en l'habituant à penser, la presse d'outre-mer tente de ravaler toutes les intelligences au niveau de la moins instruite. On flatte ainsi la tendance à la paresse mentale.
Or, cette mode gagne la France. Convaincus par le succès commercial des feuilles yankees, tels et tels journalistes parisiens s'efforcent d'abaisser l'esprit public, en cessant de l'instruire pour l'égayer par des bêtises, des scandales, des chroniques imbéciles « marquées au coin du bon sens », des révélations trop sensationnelles, « par fil spécial », des calomnies et des chantages, des campagnes en faveur du bon forçat innocent, et autres niaiseries déplorables, mais bien américaines, hélas I Du « rezde-chaussée », les inventeurs de feuilletons s'élancent au faîte de toutes les colonnes, et s'y
maintiennent. Il y a crime contre l'intelligence nationale. Et nous vieillards hésitants, rabâcheurs, engourdis, n'avons pas l'excuse d'un caractère puéril, chimériste, joyeux. Nous ne complétons pas notre instruction par la lecture des revues documentaires qui, là-bas, rassemblent, autour de leurs logiques, les abonnés par centaines de mille. Nous abêtissons notre vieillesse en nous ruant sur ces gazettes qui nous .épargnent la réflexion. Aujourd'hui, quelquesuns de nos publicistes empruntent à l'Amérique cette manière de démonstration concrète qui signifie, par des personnages de taille et de corpulences différentes, les nombres comparés des veuves, des veufs, des célibataires, des gens mariés, par exemple; ou bien ceux des impôts infligés aux contribuables des différentes patries. Je ne sais plus quel périodique de là-bas obtint un succès gigantesque en imprimant les poids de l'amiral Dewey à tout âge, en consacrant les chifl'res relatifs à la mesure probable de ses os, à la quantité plausible de son sang, de ses globules rouges, blancs et globulins, à la multitude exactement comptée de ses poils, et au nombre de tours que feraient ses intestins enroulés sur la corne d'artimon de son navire. « Voilà des faits I »
s'exclame l'américain ravi. Héroïsme, intelligence stratégique, énergie militaire : ce ne sont que des mots. Comme les écoliers, il ne perçoit d'abord que la forme graphique des idées. Il lui faut un effort considérable avant de saisir la valeur psychique d'une entité. De là le penchant pour tout réduire en nombres, pour tout soumettre à l'étalon arithmétique. Cela saute aux yeux. C'est net. C'est objectif. De même que la maîtresse d'école enseigne l'art de compter en choisissant, pour matières, des pommes, et en assimilant les unités trop abstraites à ces fruits concrets ; ainsi le reporter des Etats-Unis assimile les idées subjectives aux signes précis de la numération. Bien entendu toutes ces remarques sur la presse américaine ne visent que la plus vulgaire, Ja plus répandue. Elles ne sauraient atteindre la pléiade de quotidiens excellents, tels que VEvening-Post, superbes pages d'encyclopédie tenue à jour, aussi bien que celles du TimeSy de notre Temps et de nos Débats,
L'horreur de l'abstrait, le chimérisme, la faculté de se satisfaire avec du provisoire et de l'inachevé, ce sont là les caractéristiques de la jeunesse ; non moins que le penchant pour le merveilleux. Mille Windows portent, inscrits en
émail blanc sur la vitre^, le mot « clairvoyant ». Cest l'enseigne de la sorcière ou du sorcier. Par les cartes, le marc de café, le blanc d'œuf^ et vingt autres moyens, ils prétendent connaître Favenir. Le nombre de ces enseignes indique le rendement du métier. Chiromanciens, géomanciens, astrologues et spirites subsistent aux frais d'une clientèle plus considérable qu'en aucun autre pays. Les revues spirites et théosophistes intéressent les adeptes de mille sectes bizarres, qui tâchent à se désincarner par l'extase et le jeûne, ou bien à maintenir, avec les âmes des morts illustres, certaines relations pratiques et glorieuses. L'ouvrage de M. Jules ïluret, explique l'extraordinaire fortune du prophète Dowie, et comment il entraîna les multitudes persuadées, dans l'Auditorium de Chicago, qu'il était la troisième incarnation d'Elie. Assisté d'administrateurs, d'amis, d'évangélistes, de diacres, de diaconesses et de septantes, propriétaire de plusieurs journaux, d'un magnifique hôtel pour voyageurs tempérants, il paya sept millions le territoire de la cité sainte qu'il construisit grâce aux libéralités des mystiques. Il y fit vivre les pieux citoyens en établissant l'industrie des dentelles, puis des bonbons. Cette ville et tout le matériel de l'a-
.pôtre sont estimés^ par lui, vingt-cinq millions de dollars. Il les a gagnés en priant, sur commandej, devant le récepteur de son téléphone, pour les malades qui Pécoutaient à l'autre bout du fil dans toutes les provinces de l'Union. Des foules de gens se déclarent guéris par son intercession; et cela pour étonner, semble-t-il, leur entourage, pour prendre l'importance de créatures que distingua la Providence, qui se trouvent en rapports directs avec le mystère divin. L'espoir ardent du miracle occasionne aussi comme en notre Lourdes, des réactions nerveuses favorables, des améliorations physiologiques imprévues. Mais il importe, aux Etats- Unis, que le dieu soit tangible sous forme do vague messie, bateleur et banquiste, expert en négoces, à demi polichinelle, bonhomme et vulgaire, quelque peu semblable aux Saint- Nicolas de nos légendes enfantines, néanmoins faiseur, bâtisseur de villes, lanceur de bluffs, et adroit dans la manière d'organiser la réclame : un saint vraiment objectif. Un fait ; des faits. Une série d'actes qui se chiffrent, se mesurent et se réduisent à une apparence concrète, à une leçon de choses pour l'école, à des nombres à la craie sur le tableau noir, à des titres
d'encre grasse sur le blanc des journaux simplistes.
Pour cette jeunesse des âmes^ il y a de drôles de soldats qui paradent, rigides, peints et vernis, comme s'ils étaient fraîchement sortis de la boite à trente sous. Pendant l'Exposition, chaque après-midi ou presque, on pouvait voir ce spectacle d'opérette sur la place étendue derrière la colonne dédiée à la gloire de la Louisiane.
Un petit homme replet portait, sur sa tête moustachue, un gigantesque bonnet en poils d'ours blanc, et, sur son derrière rebondi, les basques minuscules d'une jaquette militaire. A chaque pas, il levait très haut la jambe en guêtre de cuir boutonnée jusqu'à Paîne. Il piaffait, comme un cheval de cirque. Ganté à crispins, un poing sur la hanche, il maniait, de l'autre, une canne enguirlandée, la faisait tournoyer, la lançait vers le ciel, la jetait délibérément sous le bras, la haussait horizontalement jusqu'à la cime de sa gigantesque coiffure, la balançait en menaçant, de la pointe. Pair stupéfait. Derrière ce burlesque, douze musiciens réglaient leur pas; ils agissaient sur la glissière de leurs trombones, sur le clavier de leurs pistons, de leurs cors. Tels les anciens comiques
de nos cafés-concerts ils avaient un pantalon largo et blanc^ fermé au-dessus du ventre, un habit gris coupé sous le sein, pourvu de basques brèves, et décoré de buffleteries en croix. Ces singuliers bonshommes marchaient indéfiniment, de long en large, sur un chemin d'asphalte, au milieu de quatre compagnies immobiles et pareillement affublées. Des shakos à plumets orgueilleux coiffaient cette milice de carnaval assistant aux évolutions rythmiques de ses douze musiciens, de leur petit tambourmajor, stepper et grassouillet. Nul metteur en scène n'imagina, pour nos scènes de vaudeville ou de féerie, un défilé plus hilarant. Graves et patriotes, les badauds regardaient avec dévotion la mascarade.
A New- York, les volontaires unis selon leurs affinités mondaines pour composer l'effectif d'un régiment, se font édifier de mirobolantes casernes, abondamment crénelées, munies de herses, de tourelles, et de mâchicoulis. Ces forteresses médiévales ressemblent à celles que nos lycéens construisent, les dimanches de pluie, après avoir découpé, dans un carton, les murailles, les courtines et les ponts-levis qui s'y trouvent en couleurs. Là viennent jouer au soldat^ certains jours, les commis de banque, les avocats
et les négociants. Néanmoins, ils y jouent assez passionnément pour apprendre abattre l'armée espagnole de Cuba. Les mauvaises langues, il est vrai, prétendent que l'argent de dollars, adroitement distribués dans le camp ennemi, désempara mieux la résistance que le plomb des balles et le fer des obus. Ce n'est que bavardage. On cite pourtant telle redoute défendue non loin de Santiago, par cinq cents troupiers des Castilles, lesquels mirent en déroute aisément, et à plusieurs reprises, deux ou trois mille volontaires envoyés pour s'établir sur la position. Désespérant de réussir par les armes, le colonel américain fit une collecte parmi les officiers; et, moyennant une petite fortune, le bataillon espagnol aurait évacué Pouvrage. Il est des gens pour assurer qu'une grosse somme remise à un gouverneur de place maritime le persuada de faire sortir la flotte en file indienne sous les canons des navires américains embossés. Fables, que tout cela; certes. Le manque de munitions, chez les uns, et l'abondance de projectiles, chez les autres, expliquent parfaitement les causes de victoire, de défaite. En un temps où la guerre coûte des prix fabuleux, une nation pauvre ne saurait se munir comme il sied, ni comme le peut une nation
opulente. Vers quatre heures du soir, lorsque le combat durait depuis le matin, les Espagnols, pour vaillants qu'ils fussent^ ne pouvaient, la cartouchière vide, maintenir à distance des tirailleurs ravitaillés sans cesse et à profusion. Force était de battre en retraite, même à la suite d'avantages partiels et momentanés. Pour la môme raison les Japonais durent renoncer à de superbes triomphes, après Moukden, encore que maîtres de tout. La richesse de l'armée yankee est très visible. Rien de plus coquet qu'une tente de bivouac. Deux lits en fer la meublent, fraîchement repeints, posés sur une clairevoie vernie qui préserve le pied militaire contre Phumidité du sol. L'abri de toile est lui. même soigneusement gommé, gréé, tendu sur des perches de luxe. On dirait d'un accessoire pour sportsmen élégants. Les uniformes paraissent neufs, bien taillés, bien ajustés, même •s'ils habillent des conscrits philippins. Et sur l'échiné des hommes, point de surcharges. Ménagés, choyés, nourris à foison, ces braves pourraient-ils subir les fatigues, les privations d'une campagne sérieuse et longue? Ne manqueraient-ils pas d'endurance? Question insoluble. Durant la guerre de Sécession, les troupes du du Nord et du Sud accomplirent courageusement
de terribles tâches. Mais l'esprit n'a t-il pas changé? Naguère on délégua le général ShefFee pour assister aux manoeuvres françaises. Il fut consterné par les marches de nos réservistes pliant sous le faix réglementaire. Jamais il n'eût cru qu'une troupe pût fournir de semblables efforts continûment. Certes les dandys des bataillons américains durent lui donner rarement le spectacle de cette vigueur unanime^ de cette abnégation efficace. Au total si l'officier de l'Union, très instruit, très amoureux de son art, peut rivaliser avec ses camarades européens, allemands ou anglais, le soldat semble meilleur pour la parade que pour la guerre. C'est un figurant de revues et de défilés. Personne, làbas, ne s'en rend compte. Depuis l'expédition de Cuba, la masse, et même les classes éclairées, sauf quelques sceptiques de l'élite, demeurent convaincues de leur puissance militaire, ne révent que plaies et bosses, conquêtes et triomphes claironnants. A tel point que dans les collèges, une centaine d'officiers ont été répartis afin d'enseigner la tactique, avec la stratégie aux futurs ingénieurs, légistes, reporters et commerçants, près de se croire des Annibal, des Césars, des ïamerlan, des Napoléons, des Moltke. Toutefois en certaines escadres, la
proportion des marins déserteurs s'élève à trente pour cent de l'effectif. Or le matelot de l'Union est le mieux vêtu, le mieux nourri, le mieux payé du monde.
Aussi, les propos belliqueux de M. Roosevelt appartiennent-ils plus réellement à la rhétorique électorale qu'à la certitude d'une puissance réelle. Comme les politiciens d'Amérique, voire même d'Europe, M. Roosevelt n'ignore pas la valeur du bluff. Chasseur et cavalier, colonel de volontaires pendant l'expédition de Cuba, écrivain naïf d'idées simplettes, il incarne le type du yankee hâbleur, athlétique et enfantin. C'est un parmi le troupeau étoile. Vraiment il se trouve en accord avec ces passants qu'on voit marcher sans canne et les poings fermés, l'œil hardi sous un feutre large, la lèvre dédaigneuse sous une petite moustache rude, les muscles en saillie sous l'ampleur d'un court paletot neuf et impollu, les pieds bossus sous le cuir lumineux de lourdes chaussures retentissantes. Argonautes qui défient les Forces humaines et naturelles de leur ravir la toison d'or visée par leur regard opiniâtre. Ils ne tournent jamais la tète à droite, ni à gayche. Ils omettent tout ce qui pourrait contredire leur espoir, leur orgueil, leur dessein. Ils ont bu les eaux
de Jouvence qui se mêlent trop parfois, dans leur cours souterrain, à celles du Léthé. Les gens spirituels de Washington disent de leur premier magistrat : « Il découvre, tous les matins, les Dix Commandements. » C'est la judicieuse critique de ses ouvrages, de ses discours, et admise par ses concitoyens les plus éclairés. En effet, il possède, avec la foi du catéchumène, une mentalité de jeune garçon promu sergent quelques mois après la conquête de sa licence. Il estime qu'il renferme en son être la science et la force maîtresses de l'avenir. Cette belle confiance de « bachelor » incite parfois à sourire. Elle est toute representative.de l'âme moyenne aux Etats-Unis, de ses précieuses audaces, de ses fanfaronnades un peu ridicules. La dernière ne semble pas la moindre. Alors que les articles principaux de la paix russojaponaise avaient été, au su de toutes les chancelleries, arrêtés, par les ministres d'Edouard VII et du mikado, durant les entretiens nécessaires au renouvellement de leur alliance, (ceux de Grande-Bretagne ne désirant pas des amis trop enivrés de triomphe, ni trop affaiblis par les dépenses militaires), M. Théodore Roosevelt fit proclamer, par ses hérauts de la presse universelle, que le traité du
29 août 1905 était son œuvre particulière. On insinue même qu'il pria ses mercenaires, les diplomates japonais, d'obtenir que la conférence eut lieu à Portsmouth, en territoire yankee, et non à La Haye comme le souhaita le tzar. Ainsi la gloire du pacifisme échut à la patrie de Franklin. Bientôt le président fît savoir à Paris qu'il lui plairait de voir son nom remplacer celui dévolu à notre rue de la Paix. Mirifique solidification d'une chimère vaporeuse. Et les peuples d'ajouter foi ! Renseignés cependant pour connaître la valeur exacte d'éloquences généreuses, les Arméniens eux-mêmes, supplient Théodore Roosevelt de provoquer la réunion d'une conférence, et l'examen de leur sort. La jeune hardiesse de leur protecteur, sans doute, assumera la partie verbale de cette tache. Car, selon la théorie de M. William James, le geste de Portsmouth aura provoqué l'émotion réelle consécutive. Très promptement, les Yankees vont acquérir la sincérité enthousiaste des sentiments dont ils ont d'abord esquissé la mimique artificielle. Et ce sera, pour eux, une magnifique attitude, dans l'histoire. « Faisons d'abord les gestes du pacifisme : pour devenir ensuite les arbitres de la paix, donc
des dominateurs. » La méthode sportive a du bon, et même du meilleur.
Lorsque^ séduits par cette pyrrhique préala ble, nous louons avec excès l'intelligence du président Roosevelt, nous dépassons la mesure. Je l'ai souvent entendu comparer à M. Paul Doumer. C'est beaucoup d'honneur pour l'habitant de la Maison Blanche. M. Doumer est au trement instruit, autrement pourvu d'idées générales, autrement subtil que M. Roosevslt Nos Chaumié, nos Pierre Baudin, nos Poincarré, nos Léon Bourgeois, nos Clemenceau, nos Mill îrand, nos Ribot, nos Aynard, nos Viviani, nos Jaurès, nos Deschanels sont tout de même des esprits d'autre envergure. Comme le note très judicieusement M. Ugo Ojetti dans sa parfaite brochure, V America e VAvenire : au lieu de régir les destins d'un pays quasi vierge, étonnamment fécond, et riche, abondamment peuplé de gaillards aventureux, si M. Th. Roosevelt devait pourvoir aux difficultés que présente la direction de nos patries européennes bien moins opulentes, couvertes de races vieillies et tatillonnes, entourées, chacune, d'ennemis formidables près de franchir les frontières, sa belle
assurance serait de moindre effet. Il aurait
beau multiplier les gestes de l'empereur, il deviendrait César difficilement.
Quels que soient d'ailleurs ses talents incontestables, M. Roosevelt ne résume pas en lui la psychique de l'élite américaine. M. Pierpont Morgan et M. William James ; M. Sargent et M. Whitney-Warren, les grandes familles analogues à celle des Goudert et des Fuller de New- York, enfin les émules, de MM. Carnegie et Rockefeller expriment, de façon bien supérieure, les mérites propres au génie de leur nation. M. Roosevelt est un élément de la foule instinctive, non un protagoniste des idées créatrices qui dirigent cette foule inconsciente de leur influence mystérieuse. Je sais, par ouï dire, qu'il suffit d'écouter, à table, M. Roosevelt se réjouir au moment où il promet la défaite de ses adversaires politiques, pour le compter au nombre de ceux que les scrupules de la modestie, de la finesse et du tact n'embarrassent guère. C'est un homme de la foule.
En composant un ouvrage de rare valeur, Le maître de la mer, M. de Vogue permit aux lecteurs français de connaître mieux Thomme supérieur des Etats-Unis. Le personnage du trusteur me semble, dans ces pages, entièrement évoqué, puis expliqué, avec ses rêves gigantes-
ques et précis, ses rudes calculs, ses ambitions très différentes de celles qui menèrent les vanités d*autrefois. Ecrit vers l'heure où le trust de l'Océan se constitua puis se désagrégea sur les injonctions des gouvernements européens effrayés de cette puissance soudaine^ le livre est tout sonore de bruits véridiques. L'âme essentielle de l'Union, de ses héros particuliers, très neufs dans l'histoire, s'y révèle au gré d'une clairvoyance incomparable. Dans ce livre, apparaît une étonnante figure de pasteur protestant soucieux de conquérir les races par les moyens de la religion, comme le veut le manieur d'argent par les moyens de l'industrie. Un chapitre expose la rencontre de ces deux êtres, l'un plein de foi, l'autre plein de sagesse, et tous deux avides également de commander au monde, par l'énergie de leur pensée, de leurs actes, qu'ils croient les meilleurs avec certitude. C'est là qu'il convient de se renseigner sur le véritable génie créateur des Nordaméricains.
M. Paul Bourget, dans Outre Mer, a surtout noté les mœurs de la société brillante, celle que Tété rassemble à Newport, ce Trouville des Yankees. Il a marqué le penchant pour un faste parfois trop évident. Depuis dix ans le
goût s'améliore. Les bévues que signale la perspicacité de l'auteur, sont beaucoup moins fréquentes dans les milieux à la mode que la génération récemment adulte a mieux instruits et transformés. Néanmoins l'ensemble du tableau demeure exact. C'est un précieux témoignage pour l'étude de cette société rajeunie, confiante, plus érudite que le nôtre, brutale encore un peu, mais vivace, gaie, loyale, point hargneuse, ni méchante, très curieuse de vie totale. M. Paul Bourget a certes ajouté deux beaux tomes aux Essais de Psychologie contemporaine en publiant ces souvenirs, ces réflexions profondes sur l'esprit d'une entre les élites du Nouveau Monde.
L'apparence extérieure, populaire de l'existence américaine, les physionomies de la rue, des théâtres, les manifestations de la vigueur générale et de l'avis public, les conditions de la lutte dans les classes bourgeoises et ouvrières, ont été curieusement décrites, commentées par M. Urbain Gohier quand il fixa ses impressions sur le Peuple du xx« siècle. Nous devons à M. Lazare Weiller une ample thèse sur les idées économiques et sociales des financiers en triomphe là-bas, sur celles de leur entourage, sur leurs mœurs et leur intelligence
Spontanées. M. Jules Huret, en deux volumes copieux, groupa les articles d'un admirable répertoire consacré aux forces en action sur la terre d'Emerson et de Rockefeller. Depuis les travaux de Tocqueville, rien d'aussi complet, d'aussi précis, d'aussi général n'avait été rédigé. Descriptions et statistiques, anecdotes et visions, notes et analyses, examen des races en présence, quantification des richesses futures, portraits littéraires des principaux américains, depuis Carnegie jusqu'à Dowie, depuis Booker Washington jusqu'à Roosevelt, esquisses nettes et franches abondent en ce document sociologique le mieux nanti.
M. Gaston Deschamps a tracé d'inoubliables pages relatives à la luxueuse vie universitaire, à l'entrain avec lequel, dans leurs cités spacieuses, ombragées, s'instruisent gaîment les jeunes filles et les jeunes gens épris de lettres, de sciences, d'arts. Les sectes religieuses furent observées par M. Bargy, professeur à l'Université Columbia, qui a curieusement et savamment traité celte partie considérable de l'interpsychologie américaine. Sur l'ouvrière, et sur la peine des humbles travailleurs dans les lieux d'industrie, Madame et mademoiselle Van Vorst publièrent des révélations tragiques.
que M. Jacques Doumic traduisit en notre langue. Ces deux nobles Américaines assumèrent le courage de se déguiser en pauvres, puis de partir à la recherche^de labeurs et de salaires. Elles gâtèrent ainsi leurs doigts en bouchant les flacons de conserve, et en manœuvrant la niachine à piquer les chaussures, dans les usines de Pittsburg'. Elles mangèrent la lourde viande bouillie et la tarte pie dans les pensions de Ferry, après avoir gagné leur courbature en « fruissant » les douzaines de chemises de flanelle, parmi des compagnes qui cabotaient sur l'amour et la parure, qui, rieuses, étourdies, souhaitaient des robes claires et des (( flirts poétiques, » entre deux crises de lumbago. Ces dames ont vu s'étioler, à côté d'elles, dans les filatures de la Caroline de Sud, telles fillettes de huit ans de qui les bobines tournantes arrachent fréquemment les ongles, coupent les doigts. Parfois ces enfants s'endorment sur les balles de coton, la bouche pleine, sans finir leur croûton de pain, aux heures des repas; et parfois elles meurent ainsi. A Chicago, M"""^ Van Vorst ont cousu les boutons dans les ateliers de confection, en compagnie de ces demoiselles aisées qui besognent uniquement afin d'acquérir, grâce à leur salaire du mois, les toilettes
élégantes, les chapeaux frais, afin d'être munies d'argent a for shopping , pourboutiquer. » Le shopping est l'occupation capitale des 'Américaines de toutes classes. Elles ne disent presque jamais : « Venez me prendre demain chez moi; nous irons nous promener. » Elles disent : « Venez me prendre for shopping. » Tout le temps que leur laissent les devoirs de leurs associations philanthropiqu^es, ceux de leurs associations artistiques^ tout le temps que leur laissent les lectures en commun et à haute voix, les visites aux musées, tout le temps qui ne se trouve pas absorbé par la culture physique, les femmes l'emploient dans les grands bazars. Celles dont le revenu modique ne suffirait point aux achats conseillés par la tentation, préfèrent s'enrôler dans le personnel d'une maison de couture pour, du moins, vers six heures du soir, s'apprêter for shopping, la bourse garnie. Chose inconcevable dans nos pays latins oij le travail manuel est estimé trop avilissant par la petite bourgeoisie. Là-bas la fille d'un apothicaire, d'un petit rentier, ne rougit pas de tailler le calicot dans l'intention de recevoir, à la fin du mois une vingtaine de dollars qui permettront de montrer, dans les bals par souscription, une jupe de soie noire et
un corsage de soie blanche, symboles de chic suprême.
Que l'on s'initie en lisant le Maître de la Mer à la meilleure intelligence résultant des forces en œuvre sur le territoire de l'Union, qu'on examine, avec M. Paul Bourget, les individualités diverses formant la société snob et la caste des Vieux-Américains propriétaires do domaines agricoles; que l'on suive M. Urbain Gohier dans ses exploriitions de la rue des théâtres, des usines, des intérieurs ; que l'on parcoure tous les états de l'Ouest et du Suri, avec M. Jules Huret en s'informant de leur richesse féconde, en contemplant leurs décors naturels, en f)énétrant l'intimité des milliardaires, des juges, des mineurs, des nègres; qu'on apprenne, avec M. Bargy, les catéchismes de toutes les sectes, qu'on se mêle avec M. Gaston Deschamps, aux velléités studieuses et joyeuses de coquettes étudiantes; qu'on accompagne madame et mademoiselle Van Vorst dans leur pénible odyssée à travers les pays d'esclavage industriel, qu'on subisse leurs émois tragiques, qu'on respire les odeurs nauséabondes des ateliers, qu'on flaire le graillon des lugubres boarding-house, qu'on apprenne le dégoût devant les lits sans draps
aux couvertures puantes où dorment côte à côte, les filandières phtisiques, enveloppées de crasseux peignoirs, parfumées par l'ordure et la friture, engrossées par les hommes au hasard, amputées par les machines, oublieuses de se laver une fois avant la mort, mais assidues aux leçons de mandoline pour un quart de dollar; qu'on se remémore tous ces chapitres assemblés pour dénoncer les chances, les idées, les plaintes, les douleurs de ce peuple, et l'on s'étonnera de lui découvrir partout les caractères d'une humanité jeune, le chimôrisme des poètes, l'entrain des naïfs, le fanatisme des croyants, la naïveté de barbares aventureux et farouches, la résignation innocente. En buvant les eaux de la Nouvelle Jouvence, les fils des vieilles races européennes, ont recouvré les vertus de leurs ancêtres qui partirent de la torride Erythrée, de la froide Baltique pour la tiède Méditerranée, un rêve dans les yeux, une légende sur les lèvres, à l'ombre de leurs boucliers, derrière le vol des ibis phéniciens et des corbeaux Scandinaves.
Une chose marque bien, et de singulière façon, cette puérilité des sentiments et des appétits généraux. A Saint-Louis dans les maisons dj joie les mieux fréquentées, il n'y a, pa-
raît-il, que des maritornes épaisses analogues, par le type, à nos femmes de ménage. Affreuses et flétries, dissimulant sous des robes de servantes fermées jusqu'au cou, les avaries et les décatissures de leurs corps, elles ne peuvent séduire que des gaillards aux instincts véhéments, peu raffinés, des hommes insoucieux de joindre aux gestes de l'amour, Padmiration de la forme, et l'enthousiasme pour la statue vivante, parée de noble façon, ointe, drapée, colorée avec art. Rien, là-bas, de l'esthétique si nécessaire à nos voluptueux qui exigent de ces prétresses les apparences des Diane, des Cléopâtre, des Astarté, des Fatma, des Carmen imaginaires. Le Yankee se contente de concierges maussades ou de boutiquières atrocement mirobolantes. La différ Jnce des sexes lui suffit, comme elle suffit à nos collégiens et à nos militaires des petites villes. Souvent une sorte de clownesse amuse, dans ces endroits, par les danses macabres que Little Tich nous révéla sur les tréteaux de Paris. On la choisit disgraciée, rachitique et bossue. De longs bas noirs serrent les os de ses jambes squelettiquos et découvertes par une très courte blouse de surah qui colle à la gibbosité de l'échiné tordue, fouettée par les sautillements d'une maigre
tresse. Le spectacle de cette faiblesse, de cette hiJeur, de ces tares réjouit le besoin de cruauté inhérent aux âmes écolières. Cet âge est sans pitié. Si la malheureuse simule, en dansant, les affectations d'une coquetterie prétentieuse, si elle compose une antithèse vulgaire entre l'orgueil aveugle qu'elle feint et les tares de son être chétif, autrement dit si elle semble joindre l'infirmité de l'esprit à l'infirmité du corps, les assistants s'ébaudissent. Notre Hugo rima, sur ce sujet, la fable du crapaud et des gamins. Il faut à ces Yankees, dans leurs lupanars, un crapaud à tortures, pour leurs brocards, afin que la joie issue de ce triomphe brutal les incite au besoin d'étreindre une vaincue, fût-elle la sosie de la portière. Atténué mais évident c'est l'entrain furieux des reîtres pour le viol, dans la ville prise d'assaut et pleine de cadavres aux postures burlesques, aux rictus inattendus; ceux qui jadis faisaient tant rire le Souabe Conrad que les jugulaires du casque Lclataient autour de ses joues.
La jeunesse de Fesprit n'abandonne même pas les vieilles dames qui se réunissent dans les bibliothèques du Women's club. Nettes, sévères et rigides elles s'y reposent sur les coussins moelleux de leur mobilier rectangulaire
qui luit sobrement par ses bcis rares bien ajustés, toujours fraîchement vernis. Auprès de ces dignes persoinaes chante la théière de cuivre rouge que chauffe l'alcool de la lampe fourbie. Alertes, les mulâtressesévoluent avec leurs tabliers fins, avec leurs minuscules bonnets épingles au faîte des chevelures crépues. Mais, dans cette série de salons, rien de la paresse dévote particulière à nos aïeules. On ne sommeille pas en murmurant des patenôtres ; on ne rabâtlio pas de pitoyables médisances; on ne regrelle pas indéfiniment les merveilles des temps révolus. Au contraire, il règne la même activité mentale que dans les collèges d'adolescentes. Chaque jour, l'une des clubwomen, fait, en scène, une lecture sur les arts, les littératures, les philosophies. Ensuite une ardente discussion anime les visages ridés et secoue les mains goutteuses. A propos de Luca délia Robbia, de Taine ou de Nietzche, toutes les intelligences s'émeuvent, tous les corps i*essuscitent pour appuyer, du geste, les proclamations de leur pensée. Les perruques grises bien ouvragées couronnent, comme de mitres princières, les figures bleuies par les ans, et qui parlent de séjours à Florence, à Rome, de visites aux cathédrales de France, d'émotions ressenties dans
les musées à-- Munich ou de Dresde. Caressant les chaînes perlées des faces-à-main, ces doigts de cire semblent toucher encore les contours des bas-reliefs toscans, les surfaces des piliers golhiques, les châsses des margraves. L'art des ancêtres^ auquel chacune voua les belles heures de ses voyages, resplendit en toutes ces âmes plus vigoureuses que les corps raffermis par l'étreinte des jaquettes viriles, et des faux-cols masculins, ou dissimulés sous d'amples voiles de deuil, solennels autour des saints visages. Les charmantes femmes, en vérité ! Et comme la religion de l'art les passionne, plus qu'elle ne passionne en aucun lieu du monde. Et qu'il est humiliant de comparer cette éternelle jeunesse de leur intelligence aux radotages de nos douairières sur la piété, l'ancien régime et les mésalliances, aux rabâchages de nos grand' mères bourgeoises sur la manière d'accommoder les restes,, de repriser les nippes et de camphrer les fourrures.
Un photographe de génie s'avisa de fixer, sur la plaque sensible, ces figures d'esthètes aux voiles de deuil. Dans le studio de M. Strauss on peut voir, à Saint-Louis, une série d'épreuves qui ne le cèdent en rien aux eaux-fortes des grands maîtres. Oh les majestueuses fa-
ces amenuisées par les émotions de l'esprit, et pour qui convergèrent les lignes de tant de paysages splendides en Californie, dans les Montagnes Rocheuses^ près des lacs écossais, sous les forêts de Norvège, aux golfes de Sicile, et pour qui vécurent réellement, intensément les personnages compris de Clouet, de Vinci, de Van Eyck, de Durer, les formes de Donatello, de Michel Ange, de Rodin, et pour qui se convulsèrent les océans, soufflèrent les vents salés, s'exaltèrent les flots des tropiques hissant au ciel les paquebots avec ces passagères avides de saisir, en leurs idées, l'univers polymorphe et tentateur.
Elles ont compris que les arts sont les luxes de l'intelligence, que l'usage de ces luxes affine, enchante, égayé, doue de sagesse^ d'influence, d'autorité, de pouvoirs, et que, grâce à leur secours^ la personne s'ennoblit comme s'ennoblirent les aristocraties d'autrefois dans les châteaux pavoises, dans les cathédrales opulentes, sous l'armure heureusement ciselée, devant les peintures des vitraux glorifiées par le soleil.
Les voyages ont développé singulièrement les femmes de l'élite. Dans leurs clubs exclusifs, elles parlent surtout de leurs pérégrinations
anciennes, récentes ou prochaines. Et quand elles projettent de se rendre dans un pays, elles en apprennent d'abord l'histoire politique, littéraire, esthétique. Elles débarquent munies. Tout lieu leur évoquera les scènes tragiques des annales. Tout tableau, toute statue leur rappelleront la vie des artistes, leurs coutumes, leurs parentés, leurs protecteurs^ telles et telles anecdotes. Très tard dans Pexistence, les Américaines éduquées conservent l'orgueil de l'école, celui de se rappeler les leçons apprises, de n'en rien omettre au moment de l'interrogation posée soit par le zèle du professeur; soit par l'aspect d'un monument, d'une œuvre. Ces femmes ont ainsi traversé les saisons des âges, toujours studieuses. Elles ont enrichi leur mémoire; elles ont savouré les joies de songer aux évolutions des patries et des peuples parmi les sublimes décors qui subsistent au monde, parmi les traces visibles et invisibles des passions rugissantes, des fois sereines, des vertus quiètes, des crimes éclaboussants. Aujourd'hui leur âme juvénile demeure pleine de ces images. A prévoir ce qu'il leur sied d'apprendre encore, elles se croient dans les premiers temps de l'adolescence, lorsqu'elles regardaient les milliers de volumes alignés sur les rayons des biblio-
thèques universitaires. Une inaltérable cariosité leur conserve la fièvre des désirs exaltants. Et si la chair se fripe, si les mains se sèchent, si la taille s'alourdit, leur esprit rit encore devant les mille et mille fleurs nouvelles de la Connaissance.
Certains jours, elles ouvrent les galeries de leur club à de petites amies, fraîches, décolletées, brillantes et hardies. Dans le balcon qui surplombe la longue salle, un orchestre retentit. Les couples valsent ou jasent. Les diamants rayonnent dans les chevelures haut nouées. Les soins odorants bondissent dans les dentelles de corsages selon les rythmes de la danse qui entraîne les traînes des robes autour des jambes chasseresses. Le club est en gala.
Par toute l'Amérique, celui qui prospère à Saint-Louis sert d'exemple.
Dans le quartier aristocratique du Lindell on franchit le trottoir, on monte sur le talus de gazon ; on pénètre dans un vestibule aux tons sombres et poncés. Les chambranles de portes à coulisses sont vernis en vert obscur. Voici le parloir qui contient un piano de palissandre à queue, une lampe à haute tige de cuivre posée sur le plancher luisant, plusieurs guéridons simples, ronds et polis, de profonds divans en
0(1 ir très souple. Un portique à deux colonnes blanches sépare les pièces successives qui ne forment qu'une galerie, depuis la fenêtre chargée de ses rideaux en velours uni jusqu'à la cheminée de bois sculpté et de carreaux céramiques. De l'autre côté du vestibule, deux salles encore. Faits de piliers rigides, selon un modèle massif et sévère, moderne, les fauteuils carrés, les canapés aux coussins de peau accueillent la visiteuse. Encoignures et crédences supportent des objets de cuivre rouge et dix ingénieux petits engins qui facilitent, par leur usage, la lecture, l'écriture, la comptabilité. Plusieurs négresses aux tabliers élégants assurent le service. Là se rassemblent les directrices qui veillent aux aises de leurs commettantes. Ce sont des personnes aimables et distinguées. Leurs turbans de cheveux gris les parent d'une sorte de diadème en vieil argent. Elles entraînent les cloches de leurs robes simples entre ces meubles lisses, sévères et masculins, dans l'ombre de ces pièces affectées au jeu, à la conversation, à la correspondance, au thé.
Le décor ne se féminise que dans l'énorme salle des fêtes. Un balcon Louis XV enferme les instruments de l'orchestre. Une estrade, au
bout, est disposée pour la comédie, les récitations, les discours, les lectures. Couleurs claires des murs, ornements dorés, tout engage à la joie, quand les robes de dentelles ondoient superbement sur les lueurs des parquets. Certain soir, le nouvel évêque de Saint-Louis fut salué, là, par toute l'aristocratie féminine de la ville en toilettes imposantes. Deux trônes avaient été préparés pour les seigneurs ecclésiastiques, celui nouvellement promu, et celui qui l'intronisait. Diamantée, coiffée de fleurs et d*aigrettes, une foule considérable refluait dans tous les salons, puis se formait en colonnes afin de venir baiser les anneaux mystiques des prélats. Maintes personnes d'âge contenaient le cortège, divisaient les groupes, rassemblaient les amies, désignaient aux maîtres de l'heure les mérites des assistantes dans le moment de la présentation. C'était, sous les lustres illuminés, une vie intense, multiple et rapide. Je crois avoir eu l'honneur de faire connaissance, en quelques heures, avec deux ou trois cents dames aux figures longues et pâles couronnées de chevelures fauves, aux faces larges et unies, entourées de bandeaux bruns.
Les jeunes filles cambrées, désinvoltes '3t
gaies, les jeunes femmes dignes et cordiales, les dames mûres affables et minutieuses en leurs louanges, toutes jouaient à cette farandole des présentations indéfinies. Autour de chaque colonne supportant les bouquets de lumières électriques, il s'échangait ainsi des amitiés neuves, innombrables et, pour l'instant, véridiques.
De cette gentille affabilité personne ne se veut départir. Gomme elles vivent peu avec leurs maris obstinés aux affaires depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir, les Américaines prirent coutume de s'accommoder les unes des autres, sagement. Au club se constate le mieux ce qu'il y a de viril dans leur caractère. Elles entendent noter leur indépendance vis-à-vis des parents, du mari, et quelle place elles ont acquise dans les groupements sociaux extérieurs. Si l'on y accepte leur aide, on consacre ainsi leur valeur civique. C'est leur but. Aux tendres affections du foyer, l'Américaine, romme l'Américain, préfère le secours mutuel et calculé des corporations qui mesurent plus exactement les mérites, et de manière indiscutable, sans aveuglement maternel ou conjugal. Chacune désire être chiffrée, cataloguée, mentionnée au grand livre de l'effort commun, et pour sa seule performance.
Alors, sûre de soi, elle éprouve un contentement supérieur à disserter, servie par les négresses attentives, par le maître d'hôtel indien en veste blanche sans souillure, plutôt que de passer les heures dans le très petit appartement que la cherté des loyers concède à la prudence des jeunes ménages, et à la parcimonie des veuves, des célibataires. Au club, tout le confort d'une grande maison est assuré sans grosse dépense. Le nombre des membres et de leurs cotisations permet d'offrir un luxe difficile à payer dans les logis de cette classe moyenne exploitée si rudement par les fournisseurs et les ouvriers.
Grâce à ces économies très habiles de personnes solidaires qui ne se privent ainsi ni du confort, ni même du luxe, mais qui le font payera leur collectivité par modiques portions, les dames peuvent satisfaire leurs curiosités juvéniles et leur envie de mouvements. Dans les Pullmann-cars, non moins arrangés que les paquebots pour y subsister jours et nuits, elles s'installent volontiers, ne serait-ce qu'afm d'hiverner quelques semaines aux édens de la Californie ou bien de la Floride. Le soir, quand le nègre en veste blanche déplie, de banquette à banquette, le lit qu'elles contiennent, quand
il ouvre ensuite la paroi cylindrique courbée au-dessus du vasistas, la rabat, en tire les couvertures et les oreillers, tape le matelas y contenu, et consolide ce deuxième étage de cou chettes, la flâneuse grimpe sans aucune gêne, par l'escabeau d'acajou, jusque-là. Derrière les rideaux verts que le serviteur vient d'accrocher, elle se déshabille à demi, se peigne et se natte, puis, descend, traverse la longueur du wagon entre les hommes qui se déchaussent, atteint le lavabo des dames, son nécessaire à la main. Ayant baigné sa figure et ses bras, brossé sa denture en bavardant avec les personnes qui lui cèdent la cuvette de nickel, en s'équilibrant de son mieux contre les cahots du train, elle revient se jucher en son lit suspendu sous l'agréable marqueterie du plafond. A sa tète, et à ses pieds, à l'étage inférieur, trois messieurs, séparés d'elle par de minces planchettes, changent de chemise, bâillent et s'étirent. Gela ne gène point la dame. Sa pudeur ne s'alarme pas; ni sa crainte des pick-pokels. Dépouillée do vêtements, elle se glisse entre les draps, cale son sac de cuir en un coin, plie sa robe et son manteau sur ses pieds, fixe, par une épingle, son chapeau à la tenture flottante, s'assure que, dans le sachet de soie attaché à
«on COU, les banknotes font leur petite bosse ; et elle ne tarde point à s'endornir paisible, sans croire aux rêves indiscrets, peut-être, de ses voisins qui déjà ronflent. A travers les espaces nocturnes^ l'express fonce^ trépide et tressaute^ siffle et sonne de sa cloche lugubre, entraîne des dix dortoirs presque toujours combles. Le contrôleur veille à ce que les sommes ne soient point troublés., Car, dès Paube, quand on arrivera, la moitié de ces gens voudront être dispos pour traiter l'affaire^, ou bien admirer je paysage qu'ils vont chercher au bout de mille kilomètres. La plupart accomplissent leurs trajets, entre le crépuscule et l'aurore, pendant l'arrêt obligatoire des transactions, de manière à ne pas perdre une heure de chance possible.
Au petit jour, derrière sa courtine de serge verte, chacun s'éveille, tousse, crache, grommelé, sifflotte, s'extirpe des couvertures, s'accroupit sur la couche qu'il transforme en chambre. On y étale les nécessaires, on ouvre les sacs, on s'y culotte, on s'y juponne, on s'y chausse, en signalant ces diverses occupations par les bosses successives que les postures impriment aux rideaux. Enfin les hommes s'exliibent les premiers. Assis sur le rebord du
lit, ils lacent leurs bottines. En chemise de flanelle et en pantalon, ils se dirigent, le faux col à la main, vers le lavabo du compartiment. Là on s'ébroue. Le rire américain se déclanche et retentit. Les nègres s'empressent avec des piles de serviettes; ils s'insinuent entre les portières de velours qui ferment les cabinets de toilette, sourient gentiment, puis se précipitent parce qu'on a sonné dans le state-room , la cabine de luxe. Il en est une à chaque bout du wagon, et ménagée dans une sorte de demicylindre que contourne le couloir menant vers les autres voitures, par le détour de vestibules à soufflets. Ces logis comprennent une chambre à quatre lits, un cabinet de toilette complet avec eaux froides et chaudes. A l'ordinaire, une famille occupe, moyennant cinquante ou soixante francs supplémentaires, ce véritable appartement. Le jour, il se métamorphose en salon aux panneaux de marqueterie, aux divans de velours, à la large baie découvrant la fuite des paysages par delà des vitres doubles. La porte fermée, cette famille est chez soi; elle s'y soigne, et instruit ses enfants; elle y joue, et elle y lit; elle y reçoit les visites des voyageurs de sa connaissance qui se trouvent dans ït même express; elle y organise des goù-
2'i0 VUES D'AMÉRIQUE
lers aux fruits et au whisky-soda. Une allègre gaieté anime ces parties. Du reste, et au contraire des Anglais, les Yankees se lient très facilement. Les présentations s'accomplissent sans cérémonies : « Master Fram d'Omaha — Mistress' Gloyd de New-York — Miss Gleen de Denver. » Ces bonnes gens s'asseyent côte à côte, se questionnent un peu sur leurs professions, leurs habitudes, puis fraternisent, à la façon de nos enfants qui, dans les jardins publics, s'abordent avant de composer l'équipe d'un colin-maillard : « Qu'est-ce que fait votre papa? — Ingénieur. Et, le vôtre? — Juge au tribunal. — Alors qui en est? Am, stram, dram, piqué, bourré, ratatram... » Aux Etats-Unis les adultes agissent pareillement. Là mieux qu'en France, s'objective la légende du caricaturiste : « Présente-moi d'abord. Ensuite je te présenterai. » Cela ne \eut pas dire, que de telles relations persistent après le hasard de la rencontre. Non. Ces voyageurs rassemblés pour boire du Champagne suisse, et décortiquer des oranges californiennes, se dissocieront tout naturellement, au terme de la route. En attendant, ils semblent amis comme canards. Ainsi que les Allemands, les Yankees de la classe moyenne préfèrent se réjouir en bande, se
fêter en nombre. Du matin au soir, dans le Pullmann, le lavabo des hommes est rempli de gentlemen en manches de chemises qui fument cperdument, le feutre sur la tête, en se frappant sur l'épaule, en éclatant de rire toutes les dix secondes, en se carrant au fond des fauteuils d'osier. Ils ne se connaissaient pas la veille. Ils ne se reverront jamais de leur vie. Pour l'instant ce sont des cousins qui s'aiment avec toute la franche cordialité en usage, dans les cabarets d'étudiants, parmi la jeunesse confiante et sociable. Ces imprudents ont les cheveux gris et la patte d'oie sur les tempes. Tout de même ils semblent des jouvenceaux en récréation. Car le voyage, même s'il a pour but une affaire, est le grand plaisir des Yankees. Faute de monopole réel, les compagnies de chemins de fer en concurrence rivalisent au bénéfice de leurs clients qu'elles transportent avec confort et luxe, selon des tarifs très raisonnables. Le nombre des lignes s'accroît toujours. Qui s'estime bon théoricien d'économie publique convainc quatre ou cinq millionnaires de vérifier son hypothèse par la preuve du raii, comme on dit là-bas. Exemple. L'un des armateurs qui frètent pour la Chine et le Japon, ayant émis l'espoir de multiplier les bénéfices
futurs en exportant vers l'Asie les farines préparées dans les minoteries du Centre, ses collègues établirent incontinent les lignes transcontinentales nécessaires à ce commerce avant qu'il existât même. Ensuite, il naquit et prospéra. Au cours d'une sérieuse étude imprimée dans le Journal des Débats, M. Henri Baulig, indiquait, un jour, comment l'administration des voies ferrées méridionales tente de coloniser les îerres du Sud en friche afm que le transit des céréales justifie, dans l'avenir, l'existence du rail. On envoie des racoleurs circonvenir les paysans malheureux dans les états où manque la récolte. On invite ces déçus à visiter gratuitement les domaines incultes. On les y ramène, eux, leurs familles, leurs meubles, leurs instruments. Plus tard le pays fertilisé, couvert de céréales, produira le grain en quantité telle que les courtiers de toutes provinces accourront l'acheter à bas prix, et l'expédier par wagons. Ce qui gratifiera les actionnaires du système.
Parfois leurs administrateurs versent illici' tement à un gros industriel des sommes secrètes afin d'obtenir la commande exclusive de ses transports. Le subterfuge consiste à lui louer très cher, pour le service d'autres négoces, les
wagons spéciaux qui lui appartiennent. De cette façon l'industriel récupère une partie de ce qu'il paye à la compagnie d'après le tarif officiel. Donc il y a rabais effectif sur le fret en sa faveur. Il peut dès lors vendre ses produits moins cher^ ruiner les concurrents, malgré les lois égalitaires et hostiles aux monopoles. Souvent la compagnie reçoit une portion des bénéfices obtenus ainsi sur le marché qu'elle dessert. Par conséquent « elle traite, comme l'explique M. Henri Baulig de préférence avec des producteurs capables d'assurer une vente régulière de sa marchandise « vitesse. » Gela au détriment du petit .commerce qui réclame un tarif uniforme, un square deal, sans considération de personnes ni de qualités, afin que même le petit agriculteur ou le petit fjabricant puisse avoir sa chance de devenir grand. » M. Roosevelt gagne de la popularité en soutenant aujourd'hui, des. lois propres à sauvegarder cette chance, contre les financiers qui consolidèrent, par des apports, les situations respectives des compagnies rivales, qui les associèrent en groupes, en réseaux, en systèmes, comme on dit là-bas, et qui sont devenus les maîtres absolus des tarifs. Tels MM. Morgan, Rockf;fellerj Depew et Cassât. Possédant une
grande quantité de titres émis par les sociétés de l'Est, ils disposent, par procuration, de la plupart des votes dévolus au reste des porteurs. Propriétaires en fait des réseaux, ces trusteurs les considèrent comme les simples prétextes de combinaisons grandioses visant à l'exploitation d'états entiers. Ils y monopolisent le transport.
Aussi n'allègént-ils guère la bourse du voyageur, pour en tirer des bénéfices qui seraient minimes. Son assentiment leur vaut une aide et une réclame orale très précieuses en un temps oij les partis attaquent violemment les diverses €spè'ces de trusts. La locomotive entraîne à bon compte les véhicules des touristes et des business-men, vers les quatre points cardinaux, vers les gorges de Colorado-Spring, le parc de Yellow-Stone, ou les cataractes fameuses de Niagara-Falls, cette nappe d'eaux promptes : leurs mouvements clarteux accourus des grands lacs s'étalent à toute vitesse dans le plus beau site de collines boisées, sautent mille roches aiguës, embrassent, d'un vertigineux essor, les futaies de l'île aux Chèvres, pour, soudain, s'abîmer en deux fleuves derrière un vol de brumes épaisses où brillent les sept couleurs du prisme, pour s'engloutir au fond du
cirque alpestre, et rebondir, cinquante mètres plus bas, en coiffant de bouillons les blocs têtus, en courant le long des usines minuscules pleines de noirs pygmées, infimes et hâtifs, sous leurs petites lunes d'électricité violette.
Partout la célérité de ces ondes pénètre les turbines riveraines, les imprègne do sa force transmise aux dynamos, mères du fluide prodigieux qui va, le soir, illuminer, de lueurs captives, les lampadaires de la ville engendrée par son élan, ces lanternes de fabriques dont il meut les rouages, ces lustres des magasins dont il créa les trésors, ces candélabres des rues dont il eni^ichit les habitants, ces machines des tramways dont il accélère le glissement rémunérateur, ces lampes de négociants studieux, de commis exacts, d'ouvriers actifs, de juges astucieux, de fonctionnaires sagaces. d'ingénieurs maîtres de l'élément tout à l'heure formidable puis esclave, épars, et gai.
Le lieu magnifique et grondant offre un symbole assez précis de l'œuvre américaine, puisqu'il expose aux yeux d'Europe le mit'acle d'une nature sauvage, là domptée, utilisée, monnayée par le génie des hommes aventureux. Dans les replis du cataclysme Prométhée saisit le mouvement divin, le pétrit, le tord, le
métamorphose en foudre^ en soleils, en métaux chimiques^, en vigueurs protéennes, en or souverain. Là, plus qu'ailleurs, les eaux de la nouvelle Jouvence s'épanchent à grands flot& rajeunissants. Là;, plus qu'ailleurs, le vieux Titan arrache sa force des Caucases inertes, et se dresse, esprit évadé du chaos, en maniant, pour sa joie, le resplendissement asservi des éclairs.
Dans le salon aux parois de cristal qui court à l'arrière de l'express, il est agréable d'observer les AUegkanys de printemps, leurs éperons de terres dodues, hérissées de bois encore nus, le taillis bruns et roses. Entre ces monts, des rivières se précipitent qui moussent sur leurs lits de cailloux, roulent des eaux chantantes et claires. Elles durent évidemment guérir de toute mollesse et de toute lassitude atavique les cavaliers d'autrefois, accourus avec les vents d'est pour disputer aux tribus indiennes ces gorges pittoresques, ces vallées forestières, ces berges riantes. Là s'accomplirent de grands exploits. Là s'échangèrent des coups terribles.
Dans les creux de ces vaux, les cônes des wigwams en peau de bœuf étaient rangés circulairement ; les guerriers aux chevelures de femmes tiraient par jeu contre les arbres; les sachems accroupis avec sagesse fumaient, dans leurs manteaux de fourrures. Outre les hiéroglyphes bleus, jaunes, écarlates couvrant les joues, les totems des blasons étaient peints sur les camisoles. Empennés de l'occiput aux talons, les vedettes semblaient de grands oiseaux pensifs sur les cimes des rocs. Et là- haut, parfois contre le ciel grisâtre, se gravait tout à coup, en silhouette, une chevauchée d'hommes à larges feutres, contre qui crépitait la broussaille pleine de tirailleurs vautrés. C'étaient les fils de la vieille Europe qui venaient conquérir les eaux d'une nouvelle Jouvence, sur les races à peau rouge.
Maintenant, les usines tintent en ces mêmes lieux. Sur les puits de mines, se dressent, à mi-côte, leurs magasins de briques, et les cages en fer des ascenseurs. Au long de la voie ferrée, principale route, les amoureux du dimanche flânent les mains aux mains. Cossus, parés de drap neuf ils s'effacent et s'immobilisent au passage du train, sur l'étroit espace du talus, en marge des traverses. Derrière c'est le pré-
Les conquérants 249
ci|)ice; devant, la foudroyante rapidité de l'express effleure les cheveux, les robes plates et les rubans des chapeaux féminins que secoue l'air déplacé. Impassibles, quinze ou vingt promeneurs du village proche, clignent seulement des paupières afin de protéger leurs yeux contre le vol du charbon et des étincelles. Le train passé, ils reprendront entre les rails, leur promenade hebdomadaire.
Sur toute cabane goudronnée visible de la voie, une gigantesque signature blanche» rappelle aux voyageurs le purgatif Cascaret^. Sur tout pan de mur aveugle, un badigeonnage jaune encadre la forme brune et allongée du cigare Cremo. Au milieu de maintes prairies une grenouille, plus grosse que le bœuf, et joliment peinte en vert, conseille le choix d'un savon. A l'approche des villes ces trois symboles se multiplient étrangement. Quand apparaissent les faubourgs, les usines, les quartiers rougeâtres, tout cela semble uniquement bâti pour obséder notre regard par l'offre du purgatif et du cigare. Depuis les sapins du Canada jusqu'aux cocotiers de la Nouvelle Orléans, à travers le territoire entier de l'Union, les cabanes, les hameaux, les usines, les villes, les prés, les forêts crient aux fils de ^Vashington.
« Tenez-vous le ventre libre! Fumez doncl » Par la pente d'une route, trotte le bidet presque nu qui tire les quatre roues légères et hautes du cabriolet. Son conducteur, maigre vieillard à. barbiche blanche ressemble, par la moustache rdsée, à l'oncle Jonathan des caricatures. Il fouette son animal pour atteindre à temps la gare qu'enfume la locomotive, déjà. Des messieurs en chapeau melon et en chemise de flanelle noire, charrient leurs caisses, sur le quai de planches devant la maison de planches colorées d'émeraude que les fils électriques lient à l'univers. Des gentlemen nègres admirent les gens laborieux qui sans ôter leurs jaquettes, hissent une locomobile neuve sur leur frêle prolonge, malgré Pimpatience de chevaux espiègles. La ville s'ouvre entre un bazar où l'on boit et un entrepôt où l'on mange. Tout de suite un chemin rouge s'enfonce dans la futaie obscure. Et le train repart, court sur une voie unique à travers un paysage d'arbres gris, de terres sableuses. Des cochons roses et noirs y broutent, éparpillés, pendant des centaines de milles.
En une spacieuse avenue de Chicago que desservent, mugissant, les tramways automobiles, s'ouvre un bar. Au seuil danse ua
bonhomme de bois peinturluré, ventru, vêtu d'un pantalon à raies roses^, de souliers plats, d'une redingote bleue et d'un haut chapeau noir. Mécaniques, ses yeux roulent. Sa posture culmine sur une courte perche. Du malin à minuit, l'établissement est comble. La mine joviale de ce pantin, certainement façonné vers 1800 ou 1805, achalandé la boutique de spiritueux. Les buveurs le plaisantent, lui parlent, le contemplent. En Europe, ces sortes de poupées comiques ont disparu des magasins depuis longtemps, après avoir été en vogue sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, alors que le laid grotesque amusait follement nos pères amateurs des monstres transcrits par Henry Monnier, Daumier, leurs émules. Notre goût devient plus avidfr, généralement, du gracieux, du frivole, de la réalité sobre et tragique. Aux Etats-Unis, les villes de second ordre, possèdent encore pour enseignes nombre de ces statuettes mafflues dont les panses, les courtes jambes, les attitudes burlesques excitent la gaieté puérile du passant, et, ainsi, l'invitent à s'attarder dans la taverne des réjouissances.
Ailleurs, certain banquiste montre aux badeaux une cage de verre doublée par des ri-
deaux mobiles. Après un coup de sa baguette^ l'étofTe se relève, découvre une petite ballerine de quinze ans très décolletée. Une seconde, Penfant se trémousse prometteuse de vices pour ceux qui pénétreront en payant, au fond de la baraque. Autre coup de baguette : le rideau retombe. Alors le manager toucbe son feutre poliment eij superbe en son complet neuf, il pérore avec impertinence pour le rire des assistants. Décoration day ; fête anniversaire de ceux morts durant la guerre de Sécession. Cortèges. Derrière la fanfare défile une foule très uniforme de gens habillés avec des costumes pareils. Bannières médaillées d'orphéons. Insignes et portraits d'émail aux boutonnières. Murmure des milliers de bouches. Vacarme des milliers de pas sous la pluie fine qui noircit les feutres et vernit les parapluies. Cela s'allonge entre les boutiques sales, closes^ balafrées de lettres violemment blanches, et sous la voie du chemin de fer aérien que supportent les piliers de fer,, que toutes les minutes ébranle terriblement un train lancé à la hauteur des troisièmes étages. Opiniâtre et morose, la multitude patauge dans la boue mêlée d'écorces, de journaux en loques, de prospectus, de couvercles aplatis par les roues des voitures Le bronze terni des en-^
seignes désigne tristement les magasins bardés de métal et de crotte sèche.
Le cimetière est délicieux. Prairies, vallons verdoyants que traverse une jolie rivière sinueuse. De ci, de là, quelques tombes. Ce sont de modestes pierres au centre de parterres étroits. Les familles ont piqué dans le sol mortuaire, un petit drapeau de dix sous, l'étendard rayé de rouge horizontal, avec en un coin, les vingt-six étoiles sur champ d'azur. Plusieurs caniches jouent, galopent, luttent et se renversent. Des groupes déambulent sous les saules. Nul n'affecte l'air lugubre. Au trot, demain, un corbillard accourra montrant le cercueil bien ciré dans le coffre de verre que suivront, à vive allure, cinq landaus pleins de messieurs en deuil mais fumeurs de cigares. Le mort va vite. Plus vite encore va celui qu'amène sur rails le /uneralcar, tramway d'obsèques. Le watman a mis des gants blancs, par convenance. Dans l'intérieur les proches sont assis autour de la bière. Une équipe de gaillards en veston attend, la civière aux pieds, pour prendre livraison du corps, et l'enfouir au bord de la rivière gracieuse. En deux temps la bière est tirée hors de la voiture publique, jusqu'en la civière. Les porteurs plient sur les jarrets, se relèvent avec
leur charge. D'un bon pas tout le monde se hâte pour finir, sans larmes, la corvée. L'Amérique n'est pas un lieu d'hypocrisie sentimentale. Franchise et sincérité.
Dans la brume, un autre après-midi, le quartier des résidences se profile, vague, et fantastique, avec ses maisons de briques propres, ses bow-window^s en saillie, ses perrons de marbre et ses porches romans, ses petits squares tristes. Le brouillard du lac Michigan estompe la cité de millionnaires. Sur cette mer grise il se lève; il dégage les eaux plates où fuit minuscule, en des fumées tourbillonnantes, un steamer d'estampe japonaise. Entre le ciel de zinc et l'eau d'étain cette fumée gonfle, démesurée, prodigieuse, comme .celle des contes orientaux qui va tout à l'heure dégorger un effrit terriblement griffu, armé de défenses éléphantines. Elle emboit la plage et navre une théorie de vierges athlétiques qui^ marchant à larges enjambées, retiennent, d'un poing ganté, les ellipses de leurs chapeaux. Elles ont relevé le collet de leurs pardessus, enfoncé une main dans la poche. Leurs courtes jupes de drap claquent sur leurs talons actifs. Du rire creuse leurs joues gei'maniques, et bouscule leurs amples chevelures. En dépit de la bise agressive,
elles se démènent^, heureuses d'un effort difficile parmi ces décors éventés, grisâtres, illimités vers le nord, bordés vers le sud par des arbres humides et des maisonnettes rougeâtres, fraîchement vernies aux fenêtres. Ces Valkyries en paletot-sac poussent des cris do mouettes, pour attraper le car jaune qui glisse et sonne. Elles le joignent quand il repart; elles s'agriffent, sautent, se bousculent et se casent dans une cohue de leurs pareilles encombrées de chapeaux géants que coudoient plusieurs terrassiers balourds, chiquante, puants, suspendus aux lanières du plafond par des mains sales. Elles ne s'effarouchent point de ces contacts démocratiques. Elles-mêmes d'ailleurs mâchent la pepsin-gum.
Le car se précipite entre le Michigan informe et de solennels buildings aux assises pélasgiques, aux blocs de pierre bleuâtre. Dans l'avenue, quelques landaus transportent des familles au trot de singulières rossinantes. Derrière les glaces vastes de sa devanture, V Auditorium exhibe les semelles de gentlemen qui se délassent, les pieds posés, à hauteur de l'œil, sur une barre de cuivre éblouissant. A gauche, les trains se suivent, se rangent, se superposent dans la tranchée d'une gare. Arrêt. Le&
walkyries descendent et s'engagent dans une rue transversale qui conduit à l'entrée principale et monumentale de State Street. La foule y est en hâte. Elles envahissent l'un des restaurants où l'on fait queue en piétinant pour choisir le long d'un interminable comptoir, les mets parmi ceux des assiettes assemblées en pyramides successives, parmi ceux qui mijotent sur les réchauds à gaz. Pourvues, les walkyries s'installent avec leurs plats et leurs pintes autour de petites tables voisines, puis déplient les serviettes de papier, saisissent les fourchettes, les couteaux. En six ou huit minutes, près des clerks qui dévorent, le chapeau sur la tète, toutes expédient un lunch sommaire, comme on avale un remède. On ne mange point là par gourmandise, mais par hygiène; parce qu'il le faut sous peine d'anémie. Et chacun de s'élancer pour la conquête des dollars, en arrachant l'un des cure-dents de buis au buisson hérissé que leur amas constitue près de la porte.
Les demoiselles sortent aussi, for shopping, évidemment. Elles vont admirer les toilettes à la vitrine de Marshall Field, de qui l'établissement vaut cinq cents millions au moins, et contient, dans le même local, nos halles centra-
les avec leur multitude complète de poissons, de légumes, de viandes, un étage pour l'épicerie, d'autres pour le mobilier avec cercueils, le coke, les ornements d'église, la librairie, etc. Toute chose ayant qualité de marchandise se trouve dans ce building. En bas, derrière le cristal des devantures, cent toilettes sont exposées; non celles que montrent ici, nos grands magasins du Printemps, du Bon Marché, du Louvre, mais celles, infiniment plus royales et princières, que nos Worth, nos Doucet, nos Faquins arrangent sur les corps impeccables de leurs mannequins vivants, pour les élégances rares et suprêmes des cours. Marshall Field vend tout faits et, par dizaines, les costumes que composent, rue de la Paix, dans le mystère de leurs ateliers, nos illustres artistes de la plastique féminine. Ayant acquis nos madèles, à Paris, il les a fait reproduire par des mains expertes. Moyennant une centaine de dollars, et même moins, telle barmaid séductrice d'un riche buveur, peut revêtir la robe de dîner propre aux ambassadrices, le chapeau choisi par une Astos chez nos Reboux, et parader, au restaurant chinois qu'on inaugure, ce soir même, non loin de là. Contre la façade étroite de la maison que les Célestes louèrent
pour élaborer les raffinements de leur cuisine, les planches laquées des enseignes se balancent, l'électricité s'irradie dans des ballons autour desquels se crispent quelques monstres de potiches. Sur les balcons écarlates, les Jaunes jettent au cie||des fusées, meuvent des soleils tournoyants et qui se répandent en étincelles éblouissantes, tandis (Ju'au rez-de-chaussée brûlent les feux de Bengale. Un cable de fulmi-coton fixé à la toiture, se balance en se consumant par l'extrémité inférieure qui crépite, crache des flammes multicolores, et couvre d'une pluie de feu les badauds. Plusieurs milliers de personnes admirent la profusion des pétards tonnants. State-Streety pour large qu'elle soit, se remplit de gens attirés par le vacarme des explosions. Une fumée opaque les enveloppe, noie les maisons, aveugle les v^atmen des cars qui sonnent en vain pour se frayer passage dans la cohue stupéfaite et propice aux exploits d'ingénieux pickpokets. Chicago semble en proie aux affres d'une révolution meurtrière. De toutes parts on accourt, affolés, croyant à un conflit sérieux, entre les grévistes des usines Deering et les troupes de police. Et d'abord on n'aperçoit qu'une foule inquiète se démenant parmi les nues de poudre brûlée, vers une mai-
son invisible d'où jaillissent fusillades et canonnades alternatives; et cent tramways bloqués. Chacun met quelque temps à comprendre que ce bruit guerrier est une simple réclame d'aubergistes chinois offrant aux Américains un exemple de leur habileté célèbre en matière de pyrotechnie.
Mais, dans les rues obscures, la lampe à pétrole des blanchisseries éclaire mal les autres fils de Confucius qui repassent, avec grand soin, les chemises des gentlemen et les pantalons des ladies jusqu'aux heures avancées de la nuit. Quand toutes les boutiques sont closes, celles des Jaunes demeurent seules illuminées pour leur infatigable labeur, pour leur sagesse active et cupide. Maigres, graves, doucereux, la natte pendillant sous le feutre, oscillant sur la camisole do serge noire^ ils s'appliquent fervemment. Leur façon très consciencieuse de parachever la besogne, et la modestie des prétentions rendent leur rivalité commerciale redoutable dans un pays où le fournisseur citoyen ne parfait nulle chose, ignore la complaisance, exige des prix excessifs, et traite d'égal à égal avec le client. Si démocrate que l'on se dise, il est pénible pour un médecin, pour un ingénieur, pour un magistrat d'avoir à fraterniser
ayec le boîtier, et de subir son humeur quand elle s'aigrit. La courtoise patience du Chinois l'arme formidablement contre ses émules Yankees du petit commerce. Aussi les électeurs enioignent ils à leurs mandataires de maintenir les lois prohibant à peu près l'immigration asiatique. Il y a quelque vingt ans, les Célestes espérèrent mener à bien la conquête commerciale du Nouveau Monde, comme ils y réussirent, dans les colonies hollandaises de Sumatra, de Java. Riche proie et quasi promise, par la fatalité, à l'astuce du gagne-petit que la famine presse sur les bords du Yang-Tsé, dans ses villes puantes et pouilleuses. Malgré toutes ses abnégations, il vit se fermer les portes et les frontières des Etats-Unis. Cette mesure l'exaspéra d'autant plus que les consuls américains obligeaient, par mille tracasseries, les mandarins à bien accueillir la marchandise fabriquée dans le Middle-West, et à la faire colporter dans l'intérieur de la Chine, le long des fleuves. Depuis que les amis de l'amiral Dewey, surent établir aux Philippines une sorte d'entrepôt colossal, et des stations de relâche pour les navires de leur nation, la sagacité du Tsongli-Yamen devine quels rôles d'acheteurs on attribue à ses sujets, dans les banques de Denver,
et de San-Francisco. L'argent reçu de Russie et d'Angleterre par les cultivateurs de l'arbre à thé, par les fabricants de soie, par les autres producteurs indigènes, serait donc aussitôt transmis aux comptoirs de l'Ouest et du Centre américain en échange de pendules, de charrues, d'outils, de grossières étoffes ! Eclairés enfin sur ces intentions manifestes, les fonctionnaires de Pékin mesurèrent la valeur du service économique attendu d'eux; et ils jugèrent qu'elle pouvait être troquée contre des avantages précieux pour leur quatre cents millions de pauvres. En vain réclament-ils l'abrogation dcs^ lois hostiles à leurs émigranls. Aussi les Célestes s'efforcent-ils de boycotter les produits de la nation protectionniste. On sait comment le conflit s'est aggravé naguère, jusqu'à l'heure où plusieurs paysans chinois crossèrent rudement un amiral yankee coupable d'avoir envoyé, par mégarde, quelques plombs de chasse dans les chairs d'une bonne femme. Très puis^ santés, les sociétés secrètes sont capables dd nuire aux exportateurs de San-Francisco. Et le voulut-il réellement, ce qui n'est point le cas, le gouvernement de Pékin entraverait peu l'action de ses sujets unis par des liens à la foisreligieux, patriotiques et commerciaux.
La question n'est donc pas des moindres. Avant plusieurs années, les économistes de Washington devront résoudre ce problème dangereux : ou permettre aux Jaunes d'envahir la lerre de Franklin, et par suite, encourir le ressentiment électoral des petits commerçants aryens ; ou bien obéir à ceux-ci, et alors les Chinois fermeront leur marché à la surproduction du Middle-West. Ce serait la perte du débouché si nécessaire, pour lequel Dewey s'empara des Philippines, pour l'avenir duquel on stipendia les armées japonaises afin d'évincer la camelote allemande qu'eussent convoyée vers le Petchili, les Cosaques du Trarismandchourien. Or laisser la surproduction du Middle- West sans exutoire, c'est préparer la ruine de ses banques, et de son industrie, les grèves de son prolétariat. Mais les gens du Middle-West ne manquent pas de sagacité. Même au prix d'une guerre, ils entendent que le débouché leur soit garanti. De là l'impérialisme et la forlune politique de M. Roosevelt. De là cet enthousiasme belliqueux, cet espoir de conquête que l'on objective volontiers, là-bas, par le culte de Napoléon.
A Chicago, dans les salons de l'Auditorium, on belle place, et au centre d'un superbe cadre.
notre Empereur peinte salué par un brillant état-major, reçoit aussi les dévotions des spéculateurs qui l'encensent avec la fumée de leurs cigares, et qui concluent des affaires devant cette toile inspiratrice. Dehors, sur mille affiches illustrant les palissades, l'Empereur encore se dresse avec son habit de chasseur de la garde, ses épaulettes, et son lampion à cocarde, avec le minois de la gracieuse Anna Held qui, travestie de la sorte, enthousiasmait les spectateurs d'un théâtre. C'est le mot Napoléon que l'cin trouve inscrit en lettres d'or sur un wagon Pullmann, au moment du départ, chacune de ces luxueuses voitures portant, à l'exemple des navires, son nom de baptême. Enfin, chez Strauss, le photographe de Saint-Louis, notre Corse légendaire apparaît, dans toutes les postures historiques et anecdotiques, sur nombre d'épreuves admirables. L'artiste a découvert deux ou trois Italiens qui ressemblent fort aux effigies centenaire du héros. Il les fit habiller selon les documents; puis, avec la collaboration du soleil, les éternisa sur la plaque sensible. On achète ces images. Partout il y en a, près du livre que lord Roseberry vient de consacrer à la gloire de l'ennemi relégué par ses ancêtres sur le roc sépulcral de Sainte-Hélène.
Cette adoration naïve et juvénile pour le condottiere heureux peut ne pas demeurer platonique, indéfiniment. Rien n'étonnerait moins la diplomatie que de voir quelque jour, les impérialistes exiger la mobilisation de la flotte et d'un corps de débarquement chargé de contraindre le Chinois à favoriser leurs marchandises sans obtenir cependant, pour lui-même, l'accès de la libre Amérique républicaine et démocrate. Ce genre de contradiction n'embarrasse jamais les apôtres qui enseignent au monde les « Droits de l'Homme ». Seuls les théoriciens de l'anarchie professèrent un respect, d'ailleurs totalement incompris, pour les Forces Parallèles . mais Diverses de l'âme humaine.
A vrai dire, si particulièrement aidée par les salaires et l'organisation spéciale que soit la vie ouvrière aux Etats-Unis, il semble encore souKaitable d'accroître l'aise du peuple. Que l'on s'engage, au gré d'un petit tramway sale, dans les quartiers plébéiens, que l'on côtoie les vilaines boutiques éclaboussées, les bâtisses trapues et lugubres, les terrains vagues pleins de tessons, de poêles crevés et rouilles, les bars aux couleurs défraîchies dont la double porte à volets claque et reclaque sur l'échiné de hères
LES CONQUÉRANTS 2(So
farouches, les ruches de briques noirâtres devant quoi grouille une enfance sordide, pâlolo, et insolente, les usines fumeuses remplies do vacarmes étourdissants, hérissées de tuyaux, en tôle^ engorgées de gaillards blêmes et coléreux; que l'on flâne devant les échoppes offrant à la misère d'affreux colifichets ternis, des bardes de coton mal teint, des charcuteries blafardes, des chaussures lourdement ferrées; qu'on aspire l'odeur empoisonnée des gargotes; qu'on glisse dans une boue éternelle le long des appentis et des murailles lépreuses, plus hideuses quand elles sont bariolées d'affiches géantes où saignent les crimes des feuilletons; que l'on pénètre en d'immenses assommoirs où l'inscription sur calicot flottant prie les gentlemen de payer avant de recevoir le verre de liqueur; que Ton considère les mines de ces hauts Scandinaves aux paletots troués sur dcs^ poitrines crasseuses, et aux feutres inclinés sur des faces verdies; qu'on frôle ces brutes germaniques serrant leur pinte dans leurs poings blonds, et dévisageant le détective qui, dans sa poche ouverte sur la fesse, tripote secrètement son revolver; qu'on descende dans les soussols où l'on vous montre la planche sur laquelle, avec le tranchoir destiné au saucisson qu'une
fille détaille^, sa coll-ègue, naguère^ fut décapitée par un client irascible; qu'on écoute les murmures des fillettes nues sous des chaies à carreaux, et qui, dans l'ombre d'un porcbe, pour mendier, dévoilent à demi leurs corps de petits squelettes malins surmontés d'une vile tignasse ; qu'on grimpe, par l'escalier pourri, dans la boîte de briques où sommeillent, sur un étal de bois, quelques longs fumeurs d'opiua en chemise de flanelle noire et en pantalon frangé, tandis que l'obséquieux tenancier chinois grille dans la flamme de l'alcool la goutte consolatrice pendue au bout d'une aiguille empâtée, puis sourit en montrant l'épais tuyau de la pipe, son fourneau calciné, les pauvres ustensiles épars sur le sapin de la table, les images de journaux épingles au plâtre du mur; qu'on entr'ouvre la porte des taudis, qu'on respire les relents de la misère grouillante, puceuse, maculée; et l'on pensera certainement qu'il y a beaucoup à tenter encore pour mieux rajeunir toute cette vieillesse des races morbides dégorgée par les vaisseaux de l'Océan sur les plages du nouveau monde. 11 y a beaucoup à tenter, fût-ce même la continuation de l'élan mystérieux qui poussa, de l'Est Asiatique à l'Ouest européen, les migrations, qui les lança
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N er^ ^ occident américain par dessus les eaux Atlantiques, et les jettera tout à l'heure vers l'occident chinois par dessus les eaux Pacifiques; afin que les petits-fils anglais et germains des races nordiques retournent à la toundra des origines, après avoir ceinte de leur course tournante, en trente siècles, la rotondité di: globe.
Dans un quartier caiamiteux de Chicago^ une femme de bien^ madame Adams a fondé une sorte d'école professionnelle. Les enfants des familles nécessiteuses et criminelles y sont admis, instruits^ régénérés. Ce qu'expliquent volontiers aux curieux les dames à cheveux gris qui dirigent l'œuvre^ en silence, avec des mains fines. Elles sont fières de mériter qu'on leur fasse visite en venant de France. £t les voilà qui s'empressent^ très dignes, très polies, avec des manières naïves et réservées de religieuses au costume laïque. Elles guident à travers les nombreux ateliers où les contre-maîtres dispensent l'enseignement des métiers. Outre la morale, les enfants apprennent la broderie, la reliure, le tissage, la typographie, etc.; et cela dans des salles que décorent les gravures reproduisant les idées de peintres glorieux comme Puvis de Chavannes^ Burne Jones, Mil-
lel, \\'illiam Morris. On essaye défaire comprendre aux apprentis les rapports étroits qui lient la tâche de l'artiste à celle de l'artisan. On s'efforce d'ennoblir le travail manuel en éveillant le sens esthétique. A plusieurs ateliers sont adjoints de petits musées rétrospectifs qui contiennent les simulacres de Toutillago antique, médiéval, et plus proche de celui particulier aux temps contemporains. Ainsi l'enfant est averti de l'évolution produite dans les cerveaux de ses prédécesseurs qui créèrent peu à peu les commodités de son labeur actuel. Sons les vitrines, des fragments de broderies anciennes et magnifiques, certains types de vieilK < reliures, quelques exemples de pages imprimées jadis par les éditeurs célèbres, plusieurs morceaux d'étoffes rares indiquent aux élèves les excellences dupasse, et les obligent à s'inquiéter de l'histoire industrielle. Madame Adams. ses collaborateurs visent à former une gène ration d'ouvriers au goût spirituel, et munis d'une dextérité justifiant les gros salaires. Elle compte relever ainsi le moral de la pire populace, en lui donnant l'espoir d'échapper à la misère par des moyens logiques.
Comme nous écoutions la dame affable qui nous énumérait les cas d'enfants repris au vice
et devenus, là même, d^honoêtes travailleurs» nous arrivâmes dans le vestibule où nous avions déposé nos imperméables et nos parapluies, l'averse noyant la ville depuis des heures. Ces objets précieux pour notre trio de voyageurs avaient disparu. On les chercha par toute la maison. Confuse et peinée la dame s*excusa. Probablement un pensionnaire à demi régénéré par la morale de l'institution, s'était approprié nos accessoires. Du moins nous le soupçonnâmes devant le trouble qui gêna notre interlocutrice, très honteuse de voir démentir aussi brulalenient sa confiance en la bonté de la nature humaine. Il nous fallut bien gagner sous le déluré, et dépourvus de toute protection, le point où s'arrêtent les tramways. Le surlendemain imperméables et parapluies furent rapportés à l'Auditorium. Quelles courses la pauvre dame avait dû entreprendre chez les moins probes de ses ouailles pour les convaincre d'avouer le larcin, de restituer et de sauver ainsi la renommée du « settlement » ?' Quelles prières n'avait-elle pas dû prodiguer? Et nous imaginâmes ce conte ironique. Peut-être, après tout, une servante trop soigneuse, puis sortie, avait-elle rangé les choses dans une armoire, à l'insu de ses maîtresses.
Ne cddons pas à notre goût sénile de la raillerie devant toute entreprise de foi chimérique aujourd'hui, omnipotente demain. Rien de plus vénérable au monde que cette passion d'instruire qui dévore la vie de l'élite américaine, qui détermine un Carnegie à distribuer le tiers de ses millions aux collèges, un Rockefeller à doter les institutions scolaires de New- York, à développer, avec le concours de M. Harper et de M. Ingres, l'université de Chicago. Et l'université de Chicago c'est une cité presque semblable à celle d'Oxford^ construite, du moins selon cet exemple illustre. Chaque faculté possède son ou ses édifices particuliers, l'un destiné aux laboratoires de science, l'autre aux ateliers de modelage, de peinture et d'architecture; celuici à la bibliothèque de lettres, celui-là aux salles de réunion. Après avoir gravi de magnifiques escaliers de pierre, on est introduit soudain dans une loge à balcon d'oij l'on domine une nef profonde, colorée par la lumière des vitraux. Sur le sol de cette cathédrale, des tables sont dressées, des nappes mises, des couverts alignés, des chaises rangées dans le sens de la longueur jusqu'aux marches du chœur, espace vide. A la place du maître-autel, k portrait du donateur occupe le mur final et préside aux festins des
étudiants qu'il héberge, qu'il nourrit de rosbif et de gnose, pour lesquels il a dépensé trente millions déjà. Là sont appliquées les théories do coéducation naguère en usage chez nous à Cempuis, et qui causèrent tant de scandales, puis tant de vaudevilles.
En France, les riches ne se dépouillent guère qu'après leur mort, et presque toujours en faveur des hôpitaux. Témoin cette personne des Champs-Elysées qui léguait récemment tout son bien pour entretenir les orphelins de son arrondissement. Quand on chercha des pensionnaires, on en trouva quatre seulement. La sensiblerie de la testatrice n'avait point songé à ce défaut d'enfants abandonnés. Aussi les hospices sont comblés de richesses par tous nos millionnaires. Le rachitisme, la tuberculose, la scrofule allèchent toutes leurs sympathies. Rien pour les forces réelles de la nation, pour le pauvre écrivain qui meurt de génie dans la mansarde; rien pour l'inventeur méconnu qui vieillit sur son œuvre dont la réalisation multiplierait l'aise humaine; rien pour l'explorateur qui veut créer une ville dans le désert fécond. Tout pour les boiteux, les aveugles, les borgnes, les sourdsmuets, les idiots. Là-bas, c'est le jeune culte de la Vigueur génératrice. Ici notre vieillesse
adore le Déchet. Contraste curieux entre la raison et îe sentiment.
En échange de leur générosité logique, les milliardaires obtiennent une popularité du meilleur aloi, parmi les classes moyennes et même ouvrières. Elles comprennent que ces hommes excusent le hasard de leur chance en donnant beaucoup afin d'accroître la puissance spirituelle, la puissance créatrice de la nation. Chez nous, les meilleurs parvenus dilapident leurs trésors dans les auges des chevaux de course.» ou dans les boudoirs de ballerines aoutées.
Là-bas, les trusters, malgré d'apparentes difficultés, gagnent toute la domination. Durant la grève générale de Pennsylvanie, lorsque ne voulurent céder ni les Syndicats des patrons, ni les Syndicats d'ouvriers, lorsque M. Rooseveit, éperdu se voyait éconduit par les princes de l'argent, qui menaçaient de soudoyer les électeurs adversaires du président, et par les apôtres des corporations, qui préparaient une pareille tactique, il fallut recourir au Roi Morgan. Un signe de cette main souveraine apaisa les colères des capitalistes, et fit rentrer docilement aux chantiers les foules laborieuses. Le Pouvoir officiel avait dû s'humilier devant le Pouvoir réel, celui qui dispense la guerre et la paix.
LES MÉraUlONAUX
C'est à la Nouvelle-Orléans; un matin de mai. En très courtes jupes blanches, en bas noirs haut tendus sur le galbe mince de leurs jambes, mille et mille fillettes débouchent de toutes les rues, sortent des maisons, se saluent, se rassemblent. De longues boucles brunes sautèlent aux joues de ces figures mates que ne cachent pas les voiles de gaze rejetés sur les épaules, ni les touffes de fleurs fraîches couronnant les fronts graves. Par deux, par trois, par essaims, par troupes et par théories, ces enfants se dirigent à travers les avenues ombreuses. Un pensionnat déjeunes négresses est paré de même; et, si leurs faces nous sont moins séduisantes
leurs tailles creuses, leurs démarches altières^ leurs longs bras élégants méritent qu'on les estime. On dirait de tout un ballet brusquement éclos dans ce décor de vieilles demeures coloniales, basses, vermoulues, souvent ennoblies par le fronton triangulaire à l'antique, et pourvues de balcons en fer oii furent forgées les pampres et les grappes de Tabbé Delille parmi les lignes simples des barreaux.
Alertes et candides, les petites ballerines se hâtent sur leurs fines jambes noires. Le soleil transperce les grandes feuilles de bananiers jaillies du sol, et qui semblent les plumes géantes de panaches solennels plantés aux angles des perrons. Là-bas, les cloches sonnent dans la cathédrale dont les boiseries intérieures, peintes en trompe- l'œil, imitent naïvement les cannelures approfondies dans la pierre, les reliefs des chapiteaux, des voussures, des entablements, par le moyen des lignes et des taches d'ocre adjointes aux grisailles. Sur les chaussées de terre mal entretenues, les fillettes se multiplient, pareillement habillées par ces costumes de danse, pareillement coquettes et cambrées. Quelques-unes esquissent des entrechats, après s'être fait des révérences. Les paroissiens d'ivoire qu'elles tiennent en leurs mains gan-
tées, avec des chapelets d'argent à boules de verre, désignent-ils assez que ce sont là des premières communiantes pour qui les cloches clament « alléluia » dans le ciel pur?
Toute la ville est remplie de ces quadrilles. Sur les sièges de leurs camions, et à l'ombre de grands parasols jaunes, étal ambulant de réclames imprimées, les nègres charretiers rient vers cette enfance de théâtre en fouettant les maigres bétes de leurs attelages. Hors des tramways automobiles qui glissent, grondent et beuglent, les voyageurs entassés se penchent. Du haut de sa pyramide, la statue du général sudiste vctu d'une redingote et armé d'un sabre contemple cette agréable descendance. DansCanal-street, le défilé sous les arcades est comme une procession. Tous les trésors des magasins s'exhibent dans leur apparat le plus magnifique. Les étiquettes annoncent des rabais tentants. Mères, sœurs aînées, frères accompagnent, en toilettes, les élues du Seigneur, au milieu de la foule respectueuse.
Car en Amérique le catholicisme est démocrate, populaire. Très différents des nôtres, beaucoup plus prévoyants, beaucoup plus instruits, les évêques, les prêtres comprirent qu'à sagement rénover l'esprit un peu socialiste de
Jésus, ils attireraient la multitude souffrante, et garderaient pourtant, sous leur bannière, l'aristocratie d'origine latine, éprise de ses ascendances religieuses. Chaque année, les conversions des protestants au catholicisme augmentent, et en proportions surprenantes. L'intronisation d'un nouvel archevêque met la ville en fête pendant un mois. Toute la société s'élouffe dans les salles de gala pour baiser l'anneau. Partout les églises du culte romain s'enrichissent, et leurs clergés. Néanmoins, dans la plupart des provinces, le Missouri par exemple, un dignitaire ecclésiastique, quittant le lieu d'une cérémonie, doit recouvrir ses habits d'un manteau civil et coiffer un chapeau haut de forme, pour aller du perron à sa voiture, sous peine de contravention ; tant la police gêne les manifestations extérieures de la piété. Cela n'empêche point la ferveur publique d'obvier à tous les inconvénients pécuniaires de la séparation entre ses pasteurs et l'Etat. En mille endroits s'érigent des chapelles et des cathédrales neuves. Beaucoup de sanctuaires anciens consacrés au centre des vieux quartiers qui deviennent ceux des banques, ont, en dix ans, décuplé de valeur, et quelques-uns centuplé. Le prix des terrains limitrophes s'était accru, à me-
LES MÉRIDIONAliX 277
sure que s'élevaient les buildings de vingt-trois étages, à mesure que les offices et les magasins s'ouvraient côte à côte, à mesure que les avenues se transformaient selon les besoins d'un négoce féeriquement prospère. Aujourd'hui la vente de vénérables édifices enrichit les administrations paroissiales. Aussitôt désaffectés, les monuments sont démolis. A leur place, s'élèvent avec promptitude les donjons des affaires. Cette métamorphose s'accomplit dans nombre do provinces, au bénéfice des catholiques, qui s'empressent de construire, avec l'argent de la transaction, des bâtiments superbes, munis de revenus certains, et souvent situés au milieu de la ville neuve, celle des résidences opulentes, celle de la vie familiale.
A la Nouvelle-Orléans, une partie de la société française, demeurée très particulière, très férue de traditions, apprécie fort ces victoires propagandistes du catholicisme. C'est presque un culte de protestation contre l'hégémonie du Nord huguenot, à qui l'on pardonne mal encore ic triomphe consécutif à la guerre de Sécession. Un planteur d'origine latine, âgé de quarante ans, mais très américain par le physique, les idées, les manières, me disait que, s'il parlait son idiome quotidien, l'anglais, en s'adrcssant
à sa mère, elle feignait de ne pas l'entendre et ne répondait qu'aux questions françaises. Cependant, quatorze mille seulement de nos compatriotes habitent la French-Town. A Saint- Louis, dans les magasins, quelques commis savent notre langue parce qu'ils viennent de la Nouvelle-Orléans. Ce groupe de familles fidèles, après un siècle, à la mère-patrie, ne se laisse guère entamer ni modifier par l'influence, des cent mille Yankees qui ajoutèrent leur cité de trafics audacieux aux rues étroites de notre province méridionale, à ses boutiques offrant quelques articles peu coûteux, à ses friperies où s'entassent les services anciens de Sèvres, les cafetières d'argent bosselées sous Louis XVI, les gravures héroïques et sentimentales de l'époque révolutionnaire, les chandeliers d'Empire, les quinquets de la Restauration, les dentelles d'Arras suspendues en guirlandes aux becs électriques. La poussière de plusieurs semaines farde ces reliques.
C'est le Sud, le sud latin plus évident au Vieux Marché plein de fruits monstrueux et de légumes épanouis, de commères indolentes, de filles bavardes, malicieuses par leurs regards chauds, et qui pataugent sur les feuilles de salades, qui coudoient les régimes de bananes
€t les rangées d'ananas. Autour de la bâtisse, il y a, comme chez nous les embarras de voitures, avec querelles homériques des automédons nègres et méditerranéens qui se menacent du fouet. Au-dessus des têtes, branle la réclame pour le thé purgatif inscrite en anglais sur le coton jaune des parasols que l'astuce des publicistes plante gratuitement derrière les hauts sièges des camions, des charrettes et des diables. A ce vacarme, les débardeurs mulâtres du port mêlent leurs colères brusques vile terminées par des sourires oublieux et flatteurs.
Cette foule est celle qui se passionne pour le carnaval très célèbre de la ville. Survivance des coutumes chères à la franc-maçonnerie qui guidait les intelligences lorsqu'au dix-huitième siècle les colons arrivèrent de France. Une association occulte régissait, jusqu'en ces derniers temps, les préparatifs mystérieux de la fête. Au théâtre, un bal était organisé pour lequel les dames et les jeunes filles du monde recevaient des invitations anonymes qui, dit-on, portaient un signe correspondant à tel autre arboré sur le domino d'un danseur. Complèlement masque, ce partenaire avait le droit d'accaparer tous les instants de sa compagne qui l'ignorait d'à-
bord. Des rilos sévères, étranges, présidaient aux différentes phases du gala. Bien que les personnes mises en tête de cette association fussent choisies parmi les plus honorables, ces sortes de divertissements donnaient lieu à trop d'intrigues pour ne pas susciter les médisances. Un mois ou deux avant la fête, les dames tremblaient de ne point être conviées. Ce qui les eût déconsidérées soudain. Cette sorte de jugement les frappait-il, elles se voyaient omises dans les réunions de la meilleure compagnie, et presque exclues du monde. Une manière de tribunal affirmait ainsi l'opinion courante des bonnes familles à l'égard des gens mal vus/ et que l'on tarait à cette occasion. Au contraire l'invitation arrivait-elle, la destinataire ne savait à quel danseur elle devait obéir, durant la soirée; et ses prévisions, ses espoirs, ses craintes la mettaient en émoi. Fatalement de toutes ces manigances résultaient des querelles, des haines, des duels. Ne voilà-t-il pas quelques traits de mœurs dignes de figurer dans les nouvelles italiennes de Stendhal ou dans les mémoires de Casanova ?
C'est le Sud. Peint en rouge, un canon couché sur le perron du Memorial-Hall indique assez la destination de l'édifice. On y voit mille
rd quos recueillies depuis la guerre de Sécession : armes, correspondances jaunies^ ordres, uniformes glorieusement troués, photographies de capitaines à tuniques juponnées et à képis minuscules. Il y a un tronc d'arbre au centre . duquel se rencontrèrent le boulet du Nord et l'obus du Sud. Tel piano porte la trace des balles tirées par les assaillants de la villa où s'étaient retranchés les artilleurs séparatistes. Cet instrument de musique orne une estrade qui domine la centaine de chaises rangées pour un auditoire. Car ce lieu n'est pas moins une salle de conférences qu'un musée. Sous les fanions décolorés pendus au plafond, entre les vitrinés riches en trophées, devant les panoplies de carabines, de bancals, de fusils, de pistolets, de lances, toute une élite s'assemble, le soir, et vient écouter les récits, les allocutions des anciens chefs qui combattirent contre l'esprit de Lincoln, et la tyrannie du Nord. Pareil aux portraits qui popularisent ici le type de M. Clemenceau, un homme d'énergie préside à celte œuvre du souvenir sudiste. Eloquemment il conte les péripéties héroïques de la lutte. Luimême, colonel, dirigeait la mise en position des batteries, tandis que, sur le piano, ses lieutenants, tour à tour, accompagnaient le chant
guerrier de leurs soldats préparant les gargousses. En ces âmes tout n'a point sombré des vieux espoirs. Nu-tôte, ses cheveux blancs coupés raSj le colonel s'exalte'. Il a déposé sa serviette de maroquin, son chapeau melon. Les pans de son pardessus noir suivent les gestes de ses manches : « Lorsque l'expédition de Cuba fut décidée, mes deux fils ont obtenu mon consentement de se joindre aux volontaires; mais je les ai envoyés là-bas pour soutenir la réputation militaire de la Louisiane, et non pour servir les affaires des Yankees ! » Et il remet à ses visiteurs des brochures de propagande, après leur avoir montré pieusement la photographie de la maison habitée par Jeiïerson Davis, ce général et cet administrateur qui, durant quatre années, soutint, avec des ressources trop médiocres et des troupes trop peu nombreuses, tout l'effort enthousiaste des Fédéralisies capables, après chaque défaite, de racoler, d'équiper, de payer, et de mettre en ligne une armée fraîche. La Nouvelle-Orléans subit alors des pertes immenses. L'abolition de l'esclavage consomma le désastre. Aujourd'hui la question nègre s'aggravant, les familles des planteurs ruinés, pardonnent d'autant moins au Nord leur déchéance financière et agricole. Elles avaient
raison en 1865 contre la force qui triomplia d'elles à Richmond. Dans le building du Cotton- Exchange, on reproche sans cesse aux agioteurs inspirés par le Nord, d'écarter la clientèle européenne en faisant monter exagérément et arlificiellement la côte du blé. A tort ou à raison, à tort sans doute, le krach Sully est imputé de même aux manœuvres de spéculateurs qui, secrètement, télégraphient de New- York. Par suite de ces fautes étrangères, la République Argentine attire progressivement les acheteurs de céréales; et, selon les prophéties des pessimistes, elle finira par débaucher tous ceux accoutumés naguère à se fournir dans les élévators de la Nouvelle-Orléans.
Contre cette menace luttent les boursiers en chapeau de paille, qui se démènent et crient autour de la corbeille séparée du hall par une rampe de cuivre, par deux couples de hautes coionnes géminées. Au milieu de cette corbeille, une statuette d'enfant sourit aux vociférations et aux gestes démoniaques des baissiers dont les grandes manchettes luisantes éclairent la cohue grise. Parfois l'un sort, va rédiger une dépêche sur tel des pupitres circulaires plantes au milieu de l'énorme hall, puis la porte aux adolescents bien peignés, bien rasés, qui, dans
leurs bùx, tapotent, en manches de chemises bleues, sur les touches des machines à écrire. Au milieu de cette place couverte se joua, l'hiver l903j le drame financier le plus poignant où des fortunes considérables furent gagnées, perdues en quelques heures, regagnées, reperdues, selon les sautes d'un agio sans pareil. On a su les péripéties. La \yeather-Map, la planisphère d'ardoise à noms rouges sur laquelle l'agent du département de l'agriculture trace à la craie des graphiques, a vu les fureurs du jeu le plus extravagant. Aujourd'hui, l'adversaire de M. Sully, assiste paisiblement aux oscillations de la cote. Ce monsieur ventru qui ga^ gna 5 millions, d'un coup, semble, en sa jaquette noire ouverte sur un gilet blanc, un honnête boutiquier de nos provinces encore fidèle à la petite cravate noire et au col bas des bonnes gens sans prétention. Immobile, il mène le marché par des clins d'œil : pas un mot, pas
un geste.
Au dehors, des statues gigantesques ornent la façade monumentale et la rue striée par les fils électriques, parcourue par la foule uniforme, par les voitures de la poste, qui sur deux roues cahotent entre un cheval gris et le facteur placé à l'arrière. Ici, ce sont les bouti-
ques des coifieurs, où l'on voit^ par les glaces, les patients horizontaux sur leurs fauteuils mécaniques. Là ce sont les offices peints en noir, avec leurs vitres à lettres d'or calligraphiées, et les cartes des compagnies de navigation. Ce sont les bai", que ferment à hauteur d'épaule deux persiennes légères et mobiles, poussées par les fumeurs, les buveurs. Mais, dans Canal Street, l'enseigne d'un opticien est une statue de bois, officier de la marine française coiïïé du bicorne, agrémenté des favoris habituels au duc de Nemours et qui met l'œil a la lunette d'un sextant. Les cochers de fiacre conduisent d'une main; de l'autre ils tiennent un parapluie déployé sous l'ardeur du soleil. Dans le square Bougainville, des dormeurs chargent les bancs. Les corsages clairs des promeneuses s'enflent plantureusement. Cependant, le longdes murs, la géante peinte sur les affiches colossales s'alanguit dans son hamac faute d'avoir bu le vin tonique recommandé par son amie bariolée: et elle illustre toutes les palissades jusqu'au quai du Mississipi. Les eaux demeurent cachées par les montagnes de caisses, les collines de sa- s, les chaînes de ballots. A l'aide dé grandes pinces, les équipes de mulâtres traînent des rectangles de glace sur les glissières menant aux
sabords des navires blancs qui se dressent, amarrés à la file, comme les bâtiments d'un interminable boulevard. Beaucoup sont à trois étages avec des balcons. Ils remonteront le fleuve vers Saint-Louis^ avec l'apparence d'aubsrges flottantes et fumantes, habitées par des cohues de voyageurs.
Des chalands-écuries amènent les chevaux et les mulets du Texas qu'on transborde sur le steamer en partance pour Cuba. Ce navire descend le cours du Mississipi qui va s'élargissant au milieu d'une savane, boisée parfois. Bientôt, ce ne sont plus à droite, à gauche que deux lignes de broussailles basses entre le firmament de nacre et les eaux colorées par le couchant, de manière fantastique. Nos impressionnistes les plus téméraires n'oseraient peindre ces grandes vagues jaunes et rouges qui déferlent dans le sillage squameux, irisé. Une lisière de feu borde l'horizon des terres, si plates qu'elles continuent à ne former qu'un trait limitant les confins du ciel et du fleuve. Et c'est le désert. Ni bateaux, ni maisons. Cette savane, paraît-il, nourrit quantité de cerfs et vingt espèces de gros gibier. Sur notre paquebot une manche à air, en toile, est hissée au mât de misaine pgur ventiler la cale, étable d'une cava-
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lerie docile. Pressés debout, les uns contre les autres, les animaux ne peuvent faire un mouvement. Leurs naseaux de velours gris se tendent vers la brise qui descend mal dans la grande ouverture carrée, à demi pleine de fourrage. Du pont, les passagers considèrent Icd bêtes, supputent leur valeur, avec des plaisanteries méridionales.
Le rire américain, un rire franc, guttural et tumultueux agite sans cesse les observateurs. Gens du Sud, ils jasent sans arrêt, se font des politesses au bar, deviennent amis. L'élégance de leurs bretelles, la bonne coupe de leurs chemises, le prix de leurs bagues excusent qu'ils vivent sans veston, et la casquette sur l'oreille. Autour de la table à jeu dépliée dans une cabine du pont, ils ne tardent point à s'installer. Les stewarts mulâtres leur apporteront des plateaux garnis de boissons étranges et diverses, offertes avec des sourires obséquieux. Les buveurs s'interpellent, se frappent déjà l'épaule et le ventre. Partout, ceux du Midi chérissent le tapage. Au dîner, tandis que tournent les ailettes des ventilateurs électriques, ils feront déboucher du Champagne. Leur joie s'exprimera en toasts ironiques et grotesques qui feront éclater de rire les jeunes
filles. Chauve et doué du plus bel appétit, le capitaine tiendra tète. Cependant, au fond de la salle à manger, le graphophone, par son pavillon de cuivre, récitera des monologues criards, puis hurlera des airs de gigue, des chansonnettes de miisic-hall. Embauchés, afin de surveiller des travaux cubains, des contre-maîlres terrassiers s'asseyent parmi les passagers cossus : car il n'y a qu'une classe, du moins pour les repas. Ahuris, ces braves gens ne savent où pendre leurs feutres, qu'ils gardent sur le ventre, tout en mangeant. Du poil roux fleurit dans leurs oreilles. Ravi de leur embarras, un gentleman les comble de prévenances qui amusent la compagnie.
Pourtant, le dîner fini, les dames se rangent autour du piano que l'une d'elles manœuvre. Interminablement leur chœur improvisé, maladroit, mais pourvu d'une foi véritable, exécute des cantiques. Le navire glisse dans des vapeurs de l'estuaire. Les ombres ont enveloppé le paysage. Vers minuit, il ralentit sa course. Rouges, verts, des feux signalent les îlots où dorment des villes de planches. Puis le rayon d'un phare balaie l'espace. La fraîcheur de la mer caresse les yeux. Mais, comme une barque vient chercher les dernières correspondances,
chacun des joueurs rédige un télégramme comique à l'adresse do ses parents. C'est la cause d'une hilarité formidable, tant que la proue glisse vers les étoiles scintillantes et sphériques, dégagées des brumes.
Malgré la gaieté puérile de ces hommes, on les sait intelligents et curieux de tout. Planteurs, ils parlent d'agronomie, d'économie publique, de finances, de paix et de guerre, d'ethnographie. L'ardeur américaine les a conquis. Leurs cerveaux travaillent et s'instruisent. Avidement ils interrogent le voyageur, puis le renseignent sur Cuba, sur la question nègre, sur les canséquences industrielles de la victoire japonaise. Personne ne craint d'ennuyer en abordant les sujets graves . Au contraire de ce qui se passe chez nous, nul ne redoute d'être a le raseuT ». On estime ces conversations plus intéressantes que tout, que le poker soudain négligé, que les farces tout à coup oubliées. Les dames elles-mêmes se rapprochent. Celle-ci parle de l'art en Espagne dont elle a visité toutes les villes; elle espère retrouver l'influence des grandes œuvres à La Havane, à Puerta- Principe , à Santiago-de-Cuba. Celle-là conte qu'elle va rejoindre son mari, directeur de travaux sur la grande voie de fer : il achève la
construction de leur cottage près d'une gare forestière où Ton commence à scier mécaniquement le bois, ce qui rapporte vingt-cinq pour cent, ce qui rapportera bientôt trente et cinquante. Elle explique pourquoi, lucidement. Attentifs, les hommes l'écoutent. Aucun ne sourit parce qu'elle parle savamment d'affaires. Tous jugent cela naturel et l'interrogent en détail, sans allusions galantes. Grande, hâlée et le cou sanguin recouvert à demi par le chignon flave qui termine sa coiffure simple en bandeaux, elle se campe dans sa robe de tussor aux mille plis incapables de cacher les formes robustes et sveltes de cette cavalière. De ses longs bras, elle maintient son bébé blotti dans sa jupe maternelle; un léger cercle d'or que ferme une superbe turquoise glisse de son poignet gracile jusque sur la pâleur de la main. Pareils à nos dauphins, des poissons géants suivent le navire, sautent hors de l'eau, puis, de leur élan, creusent l'épaisseur glauque. Us se hâtent, cinq, dix, vingt, cent, peut-être, dont les échines noires émergent de la mer unie et opaline. Ces squales épars autour du navire rivalisent de vitesse avec lui, par jeu. Entre les eaux laiteuses et jaspées, se rue cet escadron de souples courbes animales, aux nageoi-
res tranchantes. La queue s'appuie sur les mouvements des eaux, projette le corps oblon^, armé de lames dorsales qui, tout à coup, émergent, brillent et s'immergent en coupant l'écume irisée. Tous rivalisent, tels les coureurs d'un stade. Ainsi que des champions humains, ils combinent leurs essors. On en voit qui choisissent la tangente; d'autres qui s'aident avec la direction de la- vague oii ils s'emboîtent. Ceux-ci vont chercher dans les épaisseurs mouvantes, où ils ne sont plus qu'ombres, des courants secourables. Ceux-là bondissent à la surface comme pour être admirés des passagères surprises ;' et leurs gros yeux luisent de façon presque galante. Du mufle, ils trouent de nouveau la mer, s'enfoncent avec des coquetteries de hanches plissées, de ventres en nacre redressés. Les uns s'ébrouent après leur passage dans l'air, comme les chiens au sortir d'une mare. Les autres se penchent sur le flanc et frétillent de toute leur longueur en paraphe ; deux et trois mètres, plus même. Ballet magnifique et dont la calligraphie ne sera jamais qu'imparfaitement reproduite par les évolutions de nos danseuses sur les scènes de féerie.
Le golfe du Mexique s'arrondit autour des
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regards, sans une ride, sous le ciel éblouissant. Parfois de petits poissons volants prennent leur essor, et, comme une bande d'hirondelles, effleurent la mer, y plongent, reparaissent, luisent, puis s'effacent. Le bruit rythmé de la machine scande les heures de conversation.
Evidemment sincères, les Américains prétendent qu'ils entreprirent la guerre de Cuba pour dérober le peuple rebelle aux cruelles sévérités des fonctionnaires et des soldats espagnols. Leur parole s'échauffe encore à s'indigner contre le général Weyler et les tortures des camps de concentration. D'ailleurs, ils professent la même haine des Turcs qui déciment les Arméniens. Ils ne comprennent pas ce qu'attend le Congrès pour envoyer la flotte devant Constantinople, puisque l'Europe laisse s'accomplir de pareilles atrocités, o Nous héritons de la tâche que s'était autrefois réservée la France! » s'écrie une dame qu'on approuve. Tous ces Méridionaux se veulent chevaleresques. Ils détestent encore les Espagnols. Ils m'avouèrent avoir hésité d'abord à m'adresser la parole parce qu'ils me croyaient originaire des Castilles. Ils ne m'avaient abordé qu'une fois détrompés par l'inscription sur le livre du commissaire.
« D'ailleurs, les Espagnols sont infestés de sang maure qui leur inspire le fanatisme, l'indolence et la cruauté arabes. Ils subissent les effets de la décadence particulière aux races de l'Islam 1 » affirma la voyageuse qui allait comparer la Havane à Tolède.
Quand les cimes des montagnes cubaines parurent dans le ciel, par dessus les vapeurs de la mer, quand la côte rose se révéla et ses maisons bleues, puis les rocs du cap où s'élève le Castillo del Morro, son phare, ses bastions, ses mâts pavoises ; quand on distingua les tramways jaunes importés d'Amérique et courant le long du rivage, tous les joueurs désertèrent les tapis pour venir admirer leur œuvre, l'île affranchie par les armes de l'Union. Emus, ils relataient les aventures de la campagne; et ils vantèrent le désintéressement de leur pays qui avait amené son drapeau sur les places conquises, afin de laisser Cuba vivre libre, selon ses lois propres, et sans rien devoir aux vainqueurs. Ils nous montrèrent les débris du Maine. Dans le milieu de la rade, émerge cet amas de ferrailles tordues autour d'un mât qui porte encore le balcon blindé de la vigie. L'eau recouvre les passerelles, le pont et la coque écartelés par l'explosion mystérieuse, meurtrière qui néces-
sita la rupture diplomatique, puis l'intervention des armes. Les uns imputent la catastrophe à la rancune de l'orgueil espagnol exaspéré par les blâmes publics des Yankees. Les autres prétendent que les rebelles cubains forcèrent, par un crime^ la main à leurs protecteurs alors hésitants. Les hidalgos accusent leurs adversaires d'avoir fait eux-mêmes sauter le navire pour invoquer un prétexte de conflit. La version moyenne qui rend les conspirateurs cubains responsables semble le plus généralement acceptée. En présence de cette épave et avant de débarquer, tandis que l'orage foudroyait les monts et inondait la rade, les Américains burent du Champagne à la gloire de leur pavillon vengeur^ et à la mémoire des humbles existences englouties.
Ensuite, ils sautèrent de la gare maritime dans leurs tramways automobiles que mène un personnel métis en uniforme kaki de coupe new-yorkaise. C'est leur char de triomphe pour pénétrer dans cette vieille cité espagnole aux maisons basses, aux hautes fenêtres grillées qu'ornent les groupes de très jolies créoles vêtues de blanc. Des mulâtresses innombrables, en robe de mousseline candide, flânent par les étroites rues encombrées d'elles. Et cette pro-
cession galante semble aussi un ballet se déployant vers les petites places oii les panaches vc-rts des bananiers s'épanouissent, où s'élancent obliquement les troncs écailleux des cocotiers, leurs longues palmes aiguës.
Les Américains aiment le symbole. Dans les bâtisses de l'ancienne poudrière qui domine le panorama de la Havane, ils estimèrent élégant d'établir, au lendemain de leur victoire, l'Université nouvelle. Aménagés avec un luxe net et verni, les laboratoires, les salles de cours, les amphithéâtres, les collections d'histoire naturelle et d'anthropologie, les bibliothèques ont pris la place des casernements, des arsenaux, des ateliers d'artillerie, des canons. Au lieu de la force, l'esprit règne sur le sommet de la colline d'oij la garnison espagnole menaçait naguère les Cubains rebelles. D'ailleurs, il semble que les citoyens de l'Union se soient piqués
d'apprendre au monde qu'ils étaient gens capables de conformer leur conduite aux idées de ce signe. Ils voulurent enseigner à l'univers ce que peut être une œuvre d'affranchissement et de civilisation menée, parleur art, jusqu'à ses fins. L'aventure de Cuba, c'est la coquetterie des Yankees. Ils n'ont rien épargné pour que les peuples les admirent, comme eux-mêmes s'ai'mirent. Depuis cette heure, le destin de l'étendard constellé leur semble évoluer vers toutes les gloires. Depuis cette heure, ils se fient davantage, et témérairement, au courage de leurs guerriers, à la science de leurs généraux, à l'intelligence de leurs gouverneurs, aux ressources de leurs financiers, aux talents de leurs ingénieurs, aux intuitions de leurs médecins. Avant leur venue, six cents écoles étaient ouvertes dans l'île. Aujourd'hui, trois mille six cents reçoivent les enfants. Ce sont là Igs premiers temples dont les fils de Franklin ont assuré la multiplication avec une sorte de piété fanatique. Chez eux, le goût de l'instruction publique adopteévidemment la forme religieuse. Ils en imposent le culte dans les pays de conquête, comme Charlemagne imposait le baptême aux Saxons. Leurs milliardaires prodiguent l'argent pour enrichir les universités de la mé-
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tropole, pour les agrandir, les parer de marbres précieux et de bois travaillés, de livres rares, comme nos aïeux catholiques paraient leurs cathédrales. A Cuba s'affirme le même élan de foi. L'esprit scientifique règne, du haut de l'ancienne poudrière, sur ce décor de paradis terrestre, sur ces panoramas admirables, cette rade splendide dans son cirque de rochers, sur cette ville aux maisons roses, aux colonnades bleues, aux vieilles demeures héraldiques, aux rues ombreuses, aux squares de cocotiers et de bananiers épanouis, au peuple délicat, svelte, brun, danseur, aux soldats costumés en mousquetaires de théâtre, aux créoles gracieuses et dédaigneuses, massées par groupes de sœurs, derrière les hautes grilles des rez-de-chaussée. De toute cette apparence andalouse, rien no fut gâché. Mieux qu'en Espagne même, où les avenues modernes déparent trop les vieux quartiers, une agréable survivance des choses familières aux Don Juan, aux Don Bartolo, aux Dolorès et aux Dona Sol, persiste dans la Havane, Matanzas, Puerto-Principe. Les porches s'ouvrent toujours sur des patios carrés, ceints d'arcades, surplombés de balcons. Le jet d'eau chuchote dans sa vasque au milieu des grands panaches verts que sont les bananiers épanouis
et leurs longues feuilles cassées. Les escaliers de pierre grinceraient avec le même son qu'autrefois si Don Quichotte les gravissait en les éraflant de ses éperons. Sur la rampe de fer forgé;, Carmen peut se pencher, son éventail à la main, une rose jaune dans ses cheveux noirs. Les hasquines de ses amies frôleraient sans contraste, les murailles en marbre et en faïence, timbrées d'écussons, que le temps lézarda, et ornées, sur les plinthes, d'arabesques musulmanes- La chaux de Burgos bleuit les murs, les piliers, les cintres.
Cependant, au premier étage, on a fermé la porte de la chapelle, où la noble famille de la demeure, jadis, entendait la messe. Devant les deux battants noirs, un jeune homme assis, en manches de chemise, tapote sa machine à écrire. Une raie droite divise les cheveux blonds du scribe qui se hâte. Le bruit agaçant des claviers remplit l'espace; car dans les salles voisines, entre les pilastres du noble hôtel, l'ébéniste a fixé de ces comptoirs en acajou sur quoi tes gens d'affaires s'accoudent pour discuter, crayonner un ordre, donner une signature, compulser les volumes de tarifs, compter les banknotes. Basile et Figaro sont partis. Sage, actif, respectueux de ses manchettes énormes et
rigides. Chérubin calcule dans la langue d'Edgard Poë. Parfois, il se lève, en gilet, et, du doigt, va relever le numéro d'un itinéraire sur les cartes de navigation commerciale clouées aux murs, dans l'apparat de leurs violentes couleurs. Ou bien, au téléphone, il parle avec patience. Le clerk s'est substitué aux pages dans ces antiques maisons des dix-septième et dix-huitième siècles espagnols. Il convertit à ses façons les adolescents cubains frêles et beaux, matis par le climat, et dont les yeux féminins s'alanguissent sous la frange des cils. Ensemble ils collaborent au négoce yankee qui s'empara de ces maisons héraldiques pour transformer en bureaux les pièces hautes, vides et dallées, et môme les galeries ouvertes sur le patio qu'elles dominent. Jadis on ne travaillait pas durant les heures chaudes. Maintenant les habitudes des « libérateurs » sont adoptées. Du matin au soir, solicitors, banquiers, importateurs, exportateurs, courtiers et commissionnaires s'empressent méthodiquement. Le pantalon de toile et le veston d'alpaga permettent ces évolutions dans une atmosphère à trente ou trente- quatre degrés^, jamais plus, jamais moins, sauf pendant quekues semaines d'hiver. On s'éponge avec des mouchoirs parfumés. On
perfeclionne l'art des courants d'air qui régnent sans interruption dans ces édifices aux murailles élevées, percées d'arcades^ de fenêtres intérieures, de baies et de larges portes. A certaines heures, la brise de mer rafraîchit encore les maisons en secouant les palmes des plantes, et en chassant les feuilles de papier loin des pupitres.
Finies l'indolence latine et la sieste quotidienne. En quatre ans, les Américains ont changé les mœurs de la classe moyenne et de l'élite. Ils sont entrés dans les maisons où les domestiques nègres accumulaient aux recoins, depuis des temps, les ordures, les déchets, les loques putrides, sans que la négligence des maîtres s'inquiétât. Des équipes purificatrices expulsèrent par tombereaux ces détritus, lavèrent les murs, les caves, inondèrent, balayèrent, désinfectèrent, de gré ou de force, et aux frais du propriétaire quoi qu'il voulut dire sur l'inviolabilité légale du domicile. Le respect de l'individu n'embarrasse pas les solidaires. Ils le courbent impitoyablement sous le joug raisonnable de l'intérêt collectif.
Captée dans la campagne selon les règles de l'hygiène parfaite, l'eau salubre et abondante arriva partout, fut projetée, sous pression, dans
les logis pour en expulser continûment les immondices. La fièvrejaune, autrefois endémique, a presque disparu de Cuba. Le moustique pro-^ pagateur ne trouve plus de lieux malsains où se multiplier. Quelques savants objectent que le fléau procède par alternatives de recrudescence effroyables et d'accalmies complètes, que les Américains profitent de la bonne période pour se targuer d'un succès factice. Peut-être. Quelques cas furent constatés naguère; mais leur nombre est infime auprès de celui qui chiffrait jadis les pestiférés. Là-bas, Français, Cubains, Espagnols mêmes, attribuent la nouvelle santé aux mesures radicales prises par les édiles de l'Union. Le concert des louanges est à peu près unanime. €ar, dans l'avenir comme dans le présent, cette aise générale semble assurée par les prévisions d'un budget nanti de ressources régulières que surent ordonner les administrateurs de l'armée triomphante. Pour la première fois depuis des siècles, les Cubains possèdent un trésor fixe et normal, en rapport avec les forces économiques de leur pays.
Choisis toujours dans la péninsule, jamais parmi les familles cubaines, les fonctionnaires espagnols devaient, sitôt élus, remettre leur démission à qui les nommait et qui toucherait.
dans Madrid, les honoraires de la promotion^ se réservant d'envoyer ces démissions au ministère, si les mallieureux se ravisaient un jour. Du moins, c'est là ce qu'on raconte. Une fois parvenus à la Havane, ou dans les autres villes de la colonie, ces messieurs ne pouvaient vivre qu'en pillant la caisse des douanes, des perceptions, par mille subterfuges ingénieux que le commerçants aime à divulguer ; il en souffrit fréquemment et en profita parfois. Depuis le jour où le drapeau de l'Union a flotté sur les bâtiments officiels de l'île, ces errements ont cessé. Les deniers publics furent épargnés par des administrateurs intègres, ou presque. Grâce à cette réforme essentielle, les> travaux publics purent être accomplis, du moins, à la Havane; et, quand les Américains se retirèrent, ils purent laisser des sommes destinées à l'achèvement des entreprises édilitaires.
Ainsi furent comblées les fondrières, asséchés les marécages trop nombreux dans la capitale môme. Les ingénieurs asphaltèrent les^ avenues, métamorphosèrent les terrains du Prado en un magnifique boulevard ombreux que bordent des trottoirs-modèles, que termine un rond- point orné d'une fine rotonde à l'anli-
que, abri des musiciens, et due au meilleur goût Louis XVI. Le large infini, le paysage romantique de la rade, des rochers qui l'entourent et que surmontent les fortifications du Morro, servent de spectacle unique aux flâneurs d'un quai spacieux, commode, desservi par la course ronflante des tramways automobiles et garni de quelques édifices monumentaux, face au golfe.
Là se rassemble, le soir une population brillante de jeunes fées vêtues en tulle rose, blanc, bleu, des jolis officiers aux uniformes justes, de planteurs et de raffineurs, aux propos vifs, littéraires, intelligents. Les lunes électriques pâlissent les feuillages, éclairent les cafés superbes et les façades des hôtels particuliers. Une vie riche, aisée, partout se déploie. Les automobiles et les équipages se croisent.
Cette prospérité n'est pas superficielle, bien que la Havane semble favorisée entre les autres villes cubaines. L'orgueil des Américains a voulu marquer son sceau dans cette cité rare, opulente, vivifiée par les passions de races chaudes, embellie à souhait par le climat tropical qui fleurit les places et les jardins de manguiers monstrueux, de palmiers sveltes, aux troncs gris et lisses, de bananiers plantu-
reux, de figuiers exorbitants^ de cocotiers obliques, de « flamboyants » écarlates, qui encombre ses marchés de bananes, d'ananas^ de fruits singuliers, aux écorces rudes, aux pulpes rouges, aux saveurs sucrées et pharmaceutiques, qui retarde la marche souple des fines mulâtresses en blanc, parées de fichus polychromes, et qui met une morbidesse exquise sur les visages de ses créoles graves, nonchalantes.
Néanmoins les autres villes ont été reliées par des voies de fer. Le réseau fut complété sur trois mille kilomètres. L'île porte, dans toute sa longueur, de la Havane à Santiago, les rails de cet express que plusieurs banquiers de Chicago lancèrent sans nul espoir de remboursement prochain, et simplement parce qu'il seyait à la grandeur américaine de ne pas laisser le pays adoptif sans force capable de transporter les bois coupés, un jour, dans la foret vierge, les cannes à sucre récoltées, un jour, dans les plaines en friche, le tabac et le café futurs. Aux Etats-Unis, le rail rivé dans les régions incultes et désertes attire bientôt les immigrants, les pionniers, les laboureurs, les marchands, les lotisseurs de biens, les prospecteurs, puis toute une jeunesse ardente qui cher-
che à se créer un home, ou à fairo fructifier mieux l'argent de ses associations privées. A Cuba, les hommes manquent trop pour que le rail ait la même vertu qu'au Minnesota. Aussi l'acte de Chicago est-il véritablement le témoignage d'une générosité hardie.
Une fois Pile assainie moralement et physiquement, une fois ses finances assurées et sa capitale ennobiie, une fois son parlement exercé au pouvoir, et son budget mis en excédent pour quatre millions de dollars, les Yankees terminèrent leur beau geste en amenant l'étendard étoile et en hissant le drapeau cubain, un jour de mai 1902.
Après avoir prodigué sur ce sol l'argent de leurs trésors et les vigueurs sportives de leurs âmes volontaires pour aider une révolution libérale, pour seconder les fondateurs d'une république, les descendants de Washington ont rendu ' la liberté à leurs pupilles. Sauf en quelques points stratégiques destinés à la protection militaire de cette jeune indépendance, les soldats de l'Union quittèrent le sol conquis sur les armées d'Espagne. Il faut avouer que peu de vainqueurs avaient donné un tel exemple de désintéressement historique. Et si les Yankees agirent théâtralement, avec le souhait d'être ap-
pUîudis par l'univers, il est juste de satisfaire celte fantaisie.
C'est à Cuba que l'on peut juger définitivement leur énergie. L'œuvre se manifeste. Dans cette contrée fort différente de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie et du Kentucky^ où se forma le génie de l'élite américaine, sa traça s'imprime comme le noir sur le blanc. Il n'est pas difficile de discerner les causes psychologiques qui poussèrent à l'aventure. D'abord le négoce des sucres souffrit à la Nouvelle-Orléans de l'arrêt de fabrication imposé par la guerre civile. Comme les procédés répressifs du général Weyler dispersaient évidemment le& ouvriers des plantations, la colère des spéculateurs s'en prit directement à lui et au gouvernement qui le complimentait. Leur opinion, trèssincèrement républicaine, et qui professe l'indiscutable suprématie des intérêts, s'indigna contre cette monarchie si peu respectueuse des affaires. Une campagne de presse commença qui malmenait l'impéritie économique des ministres espagnols, et vantait le régime libéraL Les ennemis du pouvoir madrilène furent exaltés. On nota leurs héroïsmes. On garantit d'abord la justice de leurs revendications, et
qu'ils se révoltaient contre des oppresseurs iniques, cruels, ignorants.
Dès cette phase de la campagne, le premier mobile fut oublié par les spéculateurs mêmes. Le ferment atavique de l'indépendance émut, étourdit les petits-fils de Franklin et de Washington. La question des sucres et des tabacs fut omise entièrement, pour le seul goût d'affranchir un peuple qui se débattait sous un joug d'ailleurs assez lourd et durement maintenu. En sorte qu'à l'heure du combat, les Américains se précipitèrent avec un élan tout idéaliste. Les foules ne savaient rien de la Nouvelle Orléans, ni des cours en Bourse. Elles voulaient secourir très réellement des libertaires malheureux. Et ceux qu'elles persuadèrent de les conduire n'étaient plus les gens qu'avait ennuyés l'affaiblissement des transactions, mais des républicains enthousiastes croyant^ les yeux fermés, à la mission de leur croisade. Aussi lorsqu'en France nos sympathies latines pour le gouvernement d'Espagne se manifestèrent, on nous jugea vivement, dans les clubs comme dans les bars de l'Union. Notre République tra^ hissait la cause des peuples au bénéfice des n,o narchies. Depuis, les écrivains de là-bas aiment à élaborer des considérations sur le déclin de la
splendeur latine, et à représenter la France, l'Espagne et ritalle, comme des nalioiis déchues prêtes à subir l'ascendant de la lobusie Allemagne et de la formidable Amérique. Les livres de M, Carnegie, par exemple, expiiment assez naïvement cette rancune, sur un ton de raisonnement positif et péremptoire. La p: omptitude de la victoire sous les murs et devant le port de Santiago, a confirmé le sentiment de ses compatriotes. Certains médisants propagent que les dollars autant que les balles agirent sur des troupes démunies de tout, et lasses de se battre pour une cause dont ils doutaient. Telles personnes dignes de foi prétendent que les fantassins espagnols, loin de leurs chefs, épuisaient leur cartouches en tirant sur les arbres, pour ne pas avoir à porter le poids réglementaire. Il est bien délicat d'adopter une opinion en dételles matières. Atout prendre, Cuba fut conquise ou délivrée, selon qu'il plaira d'employer l'un ou l'autre terme ; elle le fut au prix de grands sacrifices qui semblent, aujourd'hui surtout, désintéressés.
On s'accorde à le reconnaître dans toute l'île; même les Français qui, par un sentiment très latin, critiquent la violente activité du Yankee, sa passion du succès, son orgueil assez brutal,
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son mépris de l'individu en oppositio^i avec la collectivité, sa haine de la paresse et du scepticisme. A la Havane, une société française exquise se développe;, bien que l'importance de notre commerce nous alloue seulement la sixième place dans les colonnes de statistique. Des familles de planteurs comme celle illustre des Labarrère, des hommes de grand savoir, comme le docteur Montané et M. Johannet, des familles d'importateurs comme les Lemât et les Dussacq, se groupent pour constituer un centre d'esprit français là-bas, pour enseigner les vertus de notre race, son goût des arts^ des lettres, de la noblesse spirituelle.
Au faubourg du Palatino^, il est une remarquable demeure que les peintures de M. Menocal transforment en un musée de l'Indépendance. Elle appartient à madame Abreu, bellesœur du professeur Grancher, dont la science glorieuse organise^ à Paris, en Europe, la lutte contre la tuberculose.
Autour de cette dame singulièrement intelligente, active. et sensible, l'élite des Cubains s'assemble volontiers dans ce domaine où furent réunis les végétaux des tropiques, toutes les essences rares, tous les arbres magnifiques, toutes les plantes étranges, tous les palmiers
que chargent de leur repos les petits vautours noirs particuliers au pays. Les galeries du palais, par des larges arcades, ouvrent sur ce parc des Mille et Une Nuits, et le surplombent de leur terrasse. Là causent volontiers les personnes qui jouent, à la Havane, un rôle politique ou diplomatique. On peut y comprendre l'esprit cubain, son latinisme fin et perspicace, son vif sentiment de l'honneur, sa science inquiète de mettre en valeur le plus rapidement les richesses incluses dans le sol fécond de la grande Antille. Cette aristocratie étonne par son érudition, par une facilité parfaite à concevoir des idées générales et positives. Les meilleurs cercles de Boston, de Londres, de Paris, de Rome ne cultivent pas plus de philosophies ingénieuses, plus de sciences alertes, plus de littératures très comprises. Hommes 6t femmes rivalisent d'esprit et de connaissance. Eduqués par un jeune philosophe polonais, les deux fils de madame Abreu, qui n'ont pas encore atteint l'adolescence, parlent de toutes choses sérieuses avec la sagesse instruite d'hommes mûrs ayant beaucoup lu, beaucoup vu. Cette précocité mentale surprend et enchante, comme celle de leur sœur qui, dans la nuit splendide des tropiques, rappelle les
vers de nos poètes, avec un sens extraordinaire du rythme. Leurs amis comme eux-mêmes sont élevés dans la vénération des héroïsmes qui viennent d'affranchir leur patrie. Cette jeunesse vibrante et passionnée, extrêmement belle, brûle d'apprendre au monde les preuves de son excellence. Elle s'adonne à tous les sports et à toutes les études, avec l'entrain de la jeunesse yankee, mais avec infiniment plus de grâce, d'élégance et de sagacité naturelle, avec plus d'orgueil chevaleresque et traditionnel. Leurs parents témoignent, par leurs propos et leurs manières, de la noblesse d'âme qui forma ces caractères nouveaux. Monsieur de Montoro, le docteur Virgilio Bazan, maintes autres personnes de ce monde sont des causeurs très brillants, munis de tous les savoirs subtils et raffinés.
Tous louent infiniment l'œuvre due aux quatre années d'occupation. Très doués, les hommes politiques cubains, à une telle école, purent s'initier vite. Le gouverneur américain, quand il quitta la Havane en mai 1902, refusa un poste que ses amis de Washington lui offrirent : il pensait être bientôt réintégré dans les mêmes fonctions^ faute d'entente parmi ses successeurs. Maintenant il regrette d'avoir
dédaigné les propositions de la Maison-Blanche. Le président Palma, son Parlement, suffisent à multiplier les biens de leur patrie. Ils continuent l'entreprise exemplaire de leurs alliés.
Qu'une réunion politique, à l'occasion d'un anniversaire, assemble, dans un théâtre, les principaux orateurs des partis, rien ne se passe que de correct et de digne. Les adversaires du président Palma ne prononcent son nom qu'entre des épithètes laudatives, même si la phrase blâme les actes officiels. M. Gomez, un mulâtre éloquent et radical, peut, toute une longue heure, discourir contre l'opportunisme intelligent du pouvoir, sans qu'une parole malsonnante lui échappe, si nombreux que soient les applaudissements de l'assistance. Peu de nos opposants européens garderaient cette tenue de langage. Et ce jeune Parlement pourrait au nôtre donner quelques leçons. Energique et futé, derrière sa moustache, le président Estrada Palma est obligé de saluer les éloges que la politesse des orateurs lui décerne. Il incline sa petite taille d'homme sec, au regard intense et aux sourcils volontaires. A côté de lui, un Apollon pâle, vêtu d'un uniforme militaire, affiche le type de la race, cette beauté plutôt féminine
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qu'ont les jeunes gens de là-bas. Les palettes des ventilateurs électriques tournent devant les balcons des loges où se pencbeune foule claire, avide d'entendre parler les apôtres et les héros de sa Révolution.
La vénération du peuple à l'égard de ces personnes éminentes, est le principal motif qui empêche les gens pratiques de réclamer Pannexion de l'île aux Etats-Unis. Désir assez répandu parmi la bourgeoisie et les planteurs.
Après la réalisation de ce désir, les barrières du protectionnisme américain s'abaisseraient devant ies sucres et les tabacs exportés en Louisiane. Aussitôt, dit-on, des compagnies continentales achèteraient les terres. Car la livre de sucre vaut un sou dans la fabrique de l'île. L'usinier la compte deux sous au courtier qui la cède pour quatre aux entrepositaires de la Nouvelle-Orléans, de la Floride. Le bénéfice est évident que feraient ces derniers acquéreurs, en s'appropriant les terres de production, si Cuba pouvait, sans tarifs prohibitifs, vendre sur les marchés yankees. Les Espagnols de la péninsule ibérique détiennent encore les trois cinquièmes des plantations. Eux-mêmes attendent cette éventualité qui leur permettra d'aliéner avantageusement les domaines qu'ils
délaissent depuis la guerre. Bref, sauf les soldats de l'Indépendance et leurs chefs politiques, tout le monde suppute que la prospérité du pays, par le fait de l'annexion, décuplerait.
On commence à mener une sérieuse campagne en faveur de cette idée. Les immigrants accroîtraient la population trop restreinte de seize cent mille âmes sur un sol capable de nourrir et d'enrichir quelque dix millions d'êtres ; tandis que, Tannée dernière, il fallut perdre cinquante millions en laissant pourrir, sur pied, nombre de cannes, faute de bras pour les couper. Or, il n'y a que cinq cent mille hectares cultivés sur onze millions et demi. L'exploitation des cannes assure un revenu de quinze à vingt pour cent, celle des bois précieux vingtcinq pour cent. De six millions d'hectares forestiers, deux cent vingt mille seulement sont défrichés. Ceux-ci rapportèrent, en 1901-1902, un million et demi de francs, selon M. Duquaire, qui donna les chiffres dans la Nouvelle Revue, Une ferme de quatorze hectares coûte cinq cents francs environ. Ce bas prix ne décide pourtant guère au séjour permanent les Asturiens ni les Galiciens qui viennent d'Espagne faire la récolte : ils s'en retournent la besogne accomplie. C'est que les moyens de transport ne pa-
raissent pas encore suffisants. Seuls les capitaux américains vivifieraient, avec le rail, ces richesses latentes. Voilà pourquoi chacun raisonne sur les avantages de l'annexion complète, et même l'espère, sinon pour le présent, du moins pour l'avenir. Et les Espagnols qui détestent les rebelles vainqueurs, préféreraient voir leur ancienne colonie aux mains, des Superintendents . Ce serait une humiliation moindre.
Nul éloge de l'œuvre américaine ne l'emportera sur cette constatation. D'ailleurs, les Cubains s'américanisent de leur mieux. Leurs soldats affectent cet aspect propre, élégant, cossu, un peu théâtral des volontaires que commandent les officiers promus à West-Point. L'édifice construit à la Havane afin d'abriter lé jeu de la pelote basque « Jay Alay », est américain par ses proportions énormes, par la décoration sobre et bien vernie, par l'organisation administrative'des paris. Les fils des trolleys, des téléphones et des télégraphes s'interposent maintenant, tel le tissu délicat d'araignées géantes, entre le ciel intense et les panaches verts des bananiers, les chevelures droites des palmiers qui ombragent les colonnades roses jaunes ou indigo cru du Cerro, faubourg ancien. Dans
la magnifique demeure acquise par la Société mutualiste des Asturiens résidant à la Havane, dans leur ce Quinta », les services mMicaux sont installés selon les règles en usage à New-York. Mêmes salles blanches, laquées, mêmes couleurs claires sur les murs nets, mêmes lits fraîchement peints en blanc, même arsenal de chirurgie où les instruments d'opération dorment derrière les vitrines pures. Cette simplicité brutale, franche^ excluant tout ce qui n*est pas indispensable, tout ce qui est personnel, individuel et différent, cette simplicité triomphe, contrairement à l'esprit latin, dans des villas qu'entourent les cactus, que parcourent des nègres indolents, vêtus de coutil. De même, en la maison de fous dirigée par un docteur cubain, dont les six frères périrent durant l'insurrection. Tout y est américain, jusqu'aux blouses et aux petits bonnets des jeunes infirmières placides qui lavent, nourrissent, consolent, entravent les centaines de négresses délirantes et dansantes, assemblées en peuple bavard au milieu des cours, frottant les laines noires de leurs crânes et les saillies de leurs mufles lippus aux barreaux des grilles, s'élançant parfois du cabanon pour danser tout à coup la bamboula des ancêtres africains, ré-
veil étrange du mystérieux Inconscient légué par la race.
Néanmoins la campagne cubaine est restée telle qu'au temps des flibustiers. On y retrouve tous les paysages décrits par les romans d'aventure, éducateurs de notre enfance. La « machete » nue et pendue au côtô^ le parapluie ouvert contre l'ardeur du soleil, un homme suit le chemin mal tracé, au trot de son petit cheval maigre qui porte, en outre, sur chaque flanc, deux couffes pleines. A travers les bois de palmiers, ils vont, puis le long des champs d'ananas, vers l'auvent de la posada très basse sous lequel bêtes et gens s'abritent, se désaltèrent. Ailleurs un cavalier loqueteux tend la main vers la belle mulâtresse en mousseline virginale, et en châle de soie mauve, qui sort de la maison couverte de palmes sèches. Voici toute une chevauchée de gaillards. Elle suit quatre hommes suant sous le cercueil clouté, guilloché que subissent leurs épaules. Bientôt quatre cavaliers sautent de selle, ôtent leurs vestons, retirent l'unique éperon de leurs savates ; ils remplacent les camarades fatigués par le poids du mort, et qui se hissent à leur tour sur [-^s échines libres des bêtes. Ensuite le convoi descend la vallée parmi les rires et les
lazzis (le la bande aux grands chapeaux. Les petits vautours bruns, au milieu des routes becquètent les boyaux des chats, des rais, des chiens riiOrts. Un cavalier nègre botté et passemento, conduit à la main Pautre cheval qui trotte entre les deux longs brancards de la « volante )). Les deux roues, placées fort en arrière de ce fin cabriolet, produisent le cahot lorsque la créole, étendue sur les coussins d'avant, a passé déjà l'obstacle, sans secousse. Chose nécessaire dans les terrains vagues et caillouteux que sont les routes.
Complètement nus, chaussés pourtant, des écoliers de six ans, apprennent leur leçon au seuil des fermes blanches. Leurs corps gras, pâles, titubent s'ils se lèvent pour courir vers la locomotive américaine qu'ils admirent ébaubis.
Quelques piécettes leur tombent du compartiment où jasent les voyageuses. Assises sur les fauteuils d'osier qui font face, datis le sens de la longueur, aux glaces des vasistas, ces dames voient, quand repart le train, défiler le plus magnifique rêve d'un Eden miraculeusement apparu^ ses collines verdoyantes, ses touffes de palmiers sveltes et chevelus à profusion. Par trios, par dizaines, ces élégants végétaux jaillissent
très haut dans l'azur, qu'ils illustrent à souhait. Leurs postures d'art, leurs troncs gris, fins aux extrémités., un peu renflés au milieu, composent partout des ensembles adorables avec les plantes aiguës du sol, les courbes du terrain vallonné, les sentes de terre rouge, les chaumières en palmes sèches, les mulâtresses enveloppées de pâles mousselines, cravatées de soies écartâtes et jaunes. Quand ces arbres s'unissent, ils forment des colonnades d'argent lumineux à voûtes d'émeraude; et cela pendant des kilomètres, indéfiniment, jusqu'aux champs d'ananas que sarclent les fils très jolis des conquistadors et des Caribes-Arovaks. Frêles, hâlés, ils ressemblent, en leurs loques étroites, à de souples jouvencelles travesties, pour une fête rustique et galante. S'ils se découvrent, leurs visages délicats paraissent implorer les vigueurs trop évidentes aux statures des Barbares nordiques et musclés qui visitent la tiédeur de cet éden. Ces villageois d'éventail se demandent à quoi servent les beautés insignes de leurs corps flexueux, de leurs figures régulières et gracieuses, de leurs sourires carminés, de leurs grands cheveux bleuâtres, de leurs cils lourds, puisqu'ils ne sont pas les dominateurs du monde que promène le train de luxe à
travers la nature majestueuse des tropiques.
Cette plastique des êtres et des choses prête à l'Européen un goût subit pour la perfection. 11 comprend que, né là, José-Maria de Heredia, put, en se souvenant, évoquer les poèmes qui constituent avec deux ou trois sonnets de Baudelaire, le Satyre de Victor Hugo, et quelques vers de Ronsard, le trésor entier de notre perfection littéraire, celle où la puissance d'idées hautement synthétiques s'enchâsse dans le symbole d'un verbe impeccable, aux sons d'un rythme sûr. Oui, là devait naître le plus grand des poètes français, si le mot poète ne désigne pas trop humblement le titre du rimailleur sentimental, mais la souveraineté d'un démiurge recréant l'univers en quelques aspects somptueux du total.
Cuba c'est le berceau de la beauté; surtout en ces villes espagnoles, maintenant à peu près désertes dans le sable qui gonfle entre les colonnades bleues ou roses des maisons trapues. Villes livrées au soleil, aux vautours, aux orages diluviens et foudroyants, puis aux sécheresses jaunissantes, aux paresses résignées des hommes, aux mystères des femmes graves, langoureuses, et félines. Villes qui sont telles que des joyaux oubliés parmi les poussières
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étinceJantes et les herbes gladifères, avec les tragédies secrètes, orgueilleuses des vies encloses soQfe leurs facettes. Villes que dressèrent les conquistadors et leurs moines^, dans un acte de foi terrible;, et qui demeurent là, passé la giciire, comme l'es poudreux ostensoirs en quoi ils adorèrent leur idée du Dieu puissant, jaloux et victorieux. Les cloches sonnent encore dans les anciennes cathédrales de pierre ouvragée que dallent les tombeaux des navigateurs.
A la Havane, l'édifice catholique élève une noble face de cette pensée courageu^-e et sévère qui, durant quatre siècles, implanta ses forces helléno-latines sur les terres méridionales de la Double Amérique. Entre ses deux tours' à clocherS;, derrière son triple portail aux colonnes de Grèce harmonieusement groupées^, l'église s'érige en stature trapue comme celle des robustes dominicains dont elle abrita les ambitions larges, simplistes et cruelles, propres à consolider l'œuvre d'un Charles Quint. Dans le temps où les quakers de Pennsylvanie et les puritains de la Nouvelle-Angleterre occupaient seulement les rivages septentrionaux de l'Atlantique occidental, les moines espagnols et leurs soldats avaient dressé leurs chapelles sur
un énorme continent, depuis l'ouest brésilien jusqu^à l'ouest péruvien, jusqu'au nord du Mexique, jusqu'à la baie de Rio. De cette expansion catholique rapide et heureuse, les Vikings d'Angleterre et de Hollande prirent exemple pour exporter leurs vigueurs protestantes sur les bords de l'Hudson, et de la Delaware. On peut dire que cette cathédrale de la Havane, tombeau de Christophe Colomb, atteste de façon sublime, le rôle initiateur de l'Esprit Latin qui montra toutes les routes aux génies des races européennes et qui fut, pour toutes, le maître de leurs pensées actives.
Si les Yankees se flattent aujourd'hui de leurs cités populeuses, de leurs sciences hardies, de leurs fortunes omnipotentes, ils le peuvent parce qu'un pauvre Génois, ayant obtenu des princes espagnols trois caravelles de Méditerranée, se confia, l'hostie dans la bouche et la croix sur le cœur, aux flots de l'Océan mystérieux. Voilà le témoignage que renferme en son reliquaire de moellons gris, la vieille cathédrale de la Havane, sur une petite place à profondes arcades, à balcons surplombants, à por- ! ches béants vers des patios bleus où pleure \ l'indolence de faibles jets d'eau, parmi les l vertes palmes.
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Cité gracieuse des Latins, construite pour les flâneurs qui^ tantôt^ se prélassent sur les chaises des cafés spacieux ouverts à tous les vents, tantôt, marchent à l'omhre des toiles rayées de jaune et de noir, tendues de façade à façade sur l'étroite rue Obispo, riche en trésors visibles dans ses boutiques successives. Là s'entassent les bibelots fragiles et médiocres dont s'amusèrent toujours les femmes de nos midis. Miroirs de Venise illustrés d'oiseaux en émail; cornets de verre attachés par des chaînettes aux gaines de cuivre qui les soutiennent ; cache-pots historiés de fleurs polychromes et de profils casqués sur trépieds de bois noir aux ornements sauvages; meubles de peluche bleue à pompons rouges ; pendules de zinc doré ; arlequins et baigneuses "de plâtre rose; chevalet de bambou vei'ni présentant des chromolithographies sentimentales en somptueux cadres; romans de pornographie nigaude, dits romans français, qu'on ignore en France, mais qu'on trouve exposés à profusion sous leurs couvertures triviales dans toutes les vitrines ; coussins à glands d'argent ; grandes photographies de jeunes personnes rêveuses; images naïves et amoureuses sur le recto des romances faciles; sucreries et bonbons de couleur dans la dentelle
de papier; tous ces luxes de pacotille à bon compte permettent aux demi-riches de satisfaire leurs appétits d'opulence extravagante et ostensible, de se croire, avec de l'imagination, possesseur des arts nécessaires aux gens dos mers latines.
Le long de ces humbles clinquants, défilent, en blanches théories, les sveltes et coquettes mulâtresses, les militaires bottés de cuir jaune, coiffés de feutres à retroussis, vêtus d'habits fauves, les promeneurs travestis en pierrots de flanelle blanche ou d'alpaga noir. Bavard, noble et langoureux, le monde se rencontre sur la place centrale, qu'ombragent les flamboyants, ces arbres qui ont, pour feuilles, d'innombrables fleurs écartâtes de rhododendrons. Autour de la Fontaine Indienne, sous les palmiers royaux, et, non loin de là, sous les cocotiers aux troncs écailleux, les négresses marchandent, jasent. C'est une humanité de nuances tendres, une humanité pour aquarellistes attentifs qui sauraient rétablir, par le pinceau, la comparaison des valeurs propres aux feuilles de bananiers^ aux fichus des quarteronnes, aux tons des arcades jaunes-roses, aux candeurs des mousselines infléchies sur les tailles des ouvrières en courses. L'unique pays pour peintres; et qu'ii
est surprenant de ne pas voir fréquenté par ces milliers de rapins inutiles qui se copient^ les uns les autres, à Montmartre. Quels bouquets de couleurs dans ie Gerro, large voie bordée de colonnades antiques violemment indigo,, ou saumon, et partout empanachée de palmes lumineuses, et partout enclose dans la courbe du ciel solaire. Les jardins tropicaux s'aboutent, enveloppent de leurs verdures les périptères des demeures.
Au soir, les intérieurs s'éclairent. Derrière les grilles fermant, du plafond au sol, les hautes fenêtres des rez-de-chaussée ; les familles fécondes exposent les groupes de leurs vierges en robes de communiantes. Toute la ville s'enguirlande ainsi de brunes adolescentes massées^ derrière les barreaux jaloux. Dans leurs chevelures lisses brillent des insectes photophores qui resplendissent jusque sur les visages desgalants debout à l'extérieur.
Parfois les girandoles s'allument au perron de quelque simple palais. Un bal réunit là toute une jeunesse fragile, éblouissante et digne. Ce sont des commis, leurs sœurs, leurs cousines, leurs fiancées, leurs jeunes épouses, leurs mères,, qui fêtent l'anniversaire d'une société mutualiste et syndicale. Nulle grossièreté, nulle joie
excessive ne compromettent l'extrême distinction des allures et des attitudes. Ces dactylographeS;, ces couturières, ces comptables, ces vendeurs, ces modistes paradent avec la morgue espagnole sous des costumes sobres et corrects, au gré d'une musique sans vacarme. Les accessoires du cotillon furent choisis selon un goût louable. Ce monde s*amuse aussi délicatement que dans un salon d'ambassade.
Le mutualisme et le syndicalisme persuadent vite les nouvelles générations^ depuis le contact avec les Yankees. Au centre de la ville, les associations d'employés occupent des locaux superbes de maisons construites sur arcades. Tableaux noirs pour les cours et conférences, bibliothèques bourrées, longues tables de lecture, meublent ces salles de club. Moyennant cinq francs par semaine, tout commis peut par ticiper aux avantages spirituels et pratiques. Ce sont là de véritables cercles et très assidûment fréquentés. On y prodigue les soins médicaux, l'instruction du soir, l'enseignement des sports. On organise aussi des excursions, des voyages dans l'intérieur. La bienfaisante influence de l'exemple nord-américain accomplit le miracle d'accoupler l'individualisme la-^ tin et la solidarité nordique.
Sous la même influence apparemment, se développe l'Institut d'enseignement secondaire à la Havane est. Des gamins sérieux, bien qu'en culotte courte, travaillent la physique et la chimie dans les laboratoires, s'assimilent les belles lettres dans les bibliothèques, apprennent l'histoire naturelle dans la galerie de zoologie. Au lieu de nos classes tristes et puantes, ce sont des salles clarteuses au mobilier confortable qui reçoivent ces étudiants de treize ou quatorze ans mêlés aux étudiantes d'âge pareil. Ce jeune monde se prépare à connaître la sociologie de Roberty, la philosophie de Renouvier, de Spencer, de Ribot, dont les ouvrages se trouvent au complet sur les rayons. L'intelligence qui préside à l'élection des livres et des idées honore infiniment les professeurs réunis autour du docteur Plâ, du docteur Muxô, de M. Enrique Hornandez Miyares.
Je ne sais rien de plus héroïque, au sens latin du mot, que la ferveur laborieuse de cette adolescence cubaine qui veut grandir le renom de sa patrie en inspirant au monde le respect d'une âme bientôt savante et glorieuse.
Il est à la Havane un ancien cimetière. Dans la profondeur de ses murailles épaisses s'alignent les loges oii furent déposés les cercueils
d'autrefois. Des plaques de marbre aux inscrip- . lions effacées ferment encore la plupart de ces lombes. Le silence et le soleil aggravent le sentiment de la fatalité lorsqu'on foule les herbes de ces cours rectangulaires et vides sauf de papillons. Dans la principale, un arbre fin lève au ciel une lyre verte, son feuillage ainsi composé par la nature. Peut-être les morts font-ils l'offrande posthume et symbolique de leur douleur harmonieuse parce qu'elle concourut à l'ensemble de la vie magnifique en apparat dans cette île d'Eden. On dit que le voyageur altéré s'il rencontre ce beau végétal au cours de sa marche^ n'a qu'à percer la lyre pour qu'elle répande un liquide frais vers les lèvres tendues. Comme cotte eau propice, le souvenir des ancêtres, de leur énergie combative qui forgea les villes et L.'S intelligences actives de la descendance, doit réconforter le doute du découragement. Il enseigne que l'individu n'est rien qu'un moment dans l'effort d'une nation, d'une religion;, d'une liberté, et qu'il sied vraiment de se confier au rythme de ces grands êtres en évolution, maîtres de nos existences provisoires.
Il faut se confier aux lois supérieures, jadis on disait à Dieu. Sous les tropiques cette résignation grave et hautaine semble coutu-
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mière aux esprits que trahissent la mine des visages, la nonchalance élégante des allures, et l'ironie des yeux langoureux. En une rue d'amour, accroupies au rez-de-chaussée, dans leurs loges découvertes par les portes rabattues, des mulâtresses présentent au jeune homme enfiévré, leur quiétude singulière d'idoles crépues et brunes de qui la poudre rend les joues grises, et de qui le fard ensanglante la bouche. Somnolentes sous les roides plis de leurs gazes bleues, sous le poids de colliers multicolores, elles expirent lentement la fumée des cigarettes ; et leur sourire d'invite ne crispe que le coin des lèvres, comme si elles promettaient, pour suprême plaisir, la cruauté d'un supplice mystérieux et caraïbe.
Quatre-vingts millions d'Européens énergiques, révoltés contre toutes les routines, déracinés de toutes les patries, s'agglomèrent, depuis quatre siècleS;, pour fonder^ par la pratique des sciences, une force cosmopolite supérieure à toutes les forces effectives de l'univers. Depuis les protestants de William Penn et les quakers, jusqu'aux Irlandais fugitifs, aux Canadiens aventureux, aux Allemands, aux Italiens modernes dégorgés par leurs familles trop pauvres d'Europe, toutes les élites farouches qui n'acceptèrent point le joug des préjugés religieux féodaux, économiques, se sont unies sur cette contrée prodigieusement fertile en végétaux.
prodigieusement riche en minéraux afin d'appliquer les règles des utopies. Ils instaurent l'égalité presque complète de l'homme et de la femme dans les œuvres civiles. Ils majorent la dignité individuelle par les sports, par la propreté rigoureuse, par l'exigence de salaires élevés, par l'organisation coopérative qui vaut au bon ouvrier le confort presque toujours ref.isé à notre bourgeois. Ils professent la religion de l'esprit. Ils parfont une intelligence pratique et favorable au risque toujours honoré. Ce sont là des suprématies indéniables, récompense de ces élites valeureuses que l'Europe, aveuglément, évince de ses territoires plantureux et de sa société engourdie.
Elle se repent déjà. L'Anglais remarque avec amertume que beaucoup de ses wagons et de ses tramways furent achetés à New-York, que, dans son bureau, il repose sur un fauteuil tourné dans une ébénisterie du Massachusetts, que son buvard fut fabriqué sur les bords du Michigan, tandis qu'à Londres les innombrables « Sans-Travail » imposent le spectacle de leur déchéance atroce, et grondent. L'Allemand qui forge des machines rencontre, chez tous ses clients, le courtier du rival américain. L'actionnaire français s'exaspère d'entendre le
socialiste lui prouver que les Compagnies de Chicago payent leurs ouvriers trois ou quatre fuis plus clier, en vendant leurs produits meilleur marche. Voici que les exilés d'autrefois ruinent leurs patries marâtres, au bénéfice de leur génie méconnu.
Inquiets de cela, les Anglais voulurent s'enquérir. Une commission ouvrière, récemment, fit le voyage.
Elle impute cette excellence des producteurs américains à leur solide instruction. Très nombreuses sont les Sociétés qui s'occupent de répandre la science dans le peuple, et non pas une science rébarbative, inaccessible, encombrée de formules abstraites, mais, au contraire, une science objective, la science des applications immédiates et empiriques, la science que chaque adolescent curieux s'amuse à comprendre. De là, chez l'ouvrier, une clairvoyance exacte. Par suite, il est rarement, comme ici, l'ennemi de machines qui substituent au travail irrégulier de la main-d'œuvre, un labeur plus rapide. Il n'imite guère nos ferblantiers de Bretagne qui firent une émeute lorsqu'on installa, dans les sardineries, des mécanismes multipliant la fabrication des boîtes. C'est que le patron américain, à l'ordinaire, ne con-
gédie pas les ouvriers devenus inutiles lors de l'innovation; il les renseigne pour qu'ils adaptent leur génie au mode de travail différent. L'ouvrier yankee accepte l'effort de s'éduquer que refusent ici nos paresseux. Voilà donc la science cause de toutes richesses et quasi divine.
Un Anglais, M. J. F. Fraser, a consigné dans un livre précieux, l'Amérique au travaiL ses observations d'ingénieur sur les causes de cette prospérité industrielle. De page en page il constate l'efficacité de la connaissance. Soit qu'il visite à Philadelphie, les usines Baldw^in dont les quatorze mille ouvriers peuvent construire et livrer en dix jours une locomotive selon les plans de l'acheteur; soit qu'il parcoure les écoles et les stations agronomiques de l'Ouest en dénombrant leurs quarante-deux mille étudiants, kurs cent quarante-six chimistes, leurs quatre cents professeurs d'horticulture, d'élevage, de laiterie, de botanique, d'entomologie, de physique, de géologie, de bactériologie, d'irrigation, le voyageur ne peut imputer qu'à leur érudition les succès du fabricant et du cultivateur yankees. A Washington M. Fraser note la facilité pour quiconque d'accéder jusqu'au bureau d'un directeur dans toute admi-
nistration, d'entrer sans frapper, de présenter sa requête à un monsieur attentif, prompt, jamais convaincu d'ignorance en son art parti culier. Sénateur ou juif immigré de la veille, tout citoyen a le droit d'écrire à l'office national du Travail, et de questionner sur la chose qui l'intéresse au point de vue des salaires, do l'éducation, des emplois, etc. 11 reçoit toujours une réponse documentaire. « Si un brave fermier du Kansas veut apprendre combien un épi de blé américain contient de grains comparativement à l'épi d'Angleterre, on le renseignera, dût-on entreprendre les recherches nécessaires, dût-on lui désigner l'adresse de qui possède la compétence requise. » Cet office du Travail est un véritable centre d'éducation par correspondance à l'usage du peuple laborieux. Il indique le coût des denrées, des vêtements, des loyers dans tous les lieux habitables. Il compose des budgets de famille ouvrière calculés selon les différents salaires et les différentes provinces. Il éclaire le choix d'un laboureur en peine d'acheter une batteuse ou une charrue, un bœuf ou une paire de chevaux. Il conseille les plaideurs en instance de procès. 11 entretient des relations avec les cercles ouvriers, avec les administrateurs d'usines et
d'exploitations agricoles. C'est l'Etat instructeur en permanence d'ouvriers, de paysans, de propriélaires, et de commerçants.
« On reçoit dans les universités à demi-tarif, dit M. Fraser, de simples ouvriers mécaniciens qui, sachant tout ce qu'on peut apprendre à l'atelier, doivent compléter leur technique. Fréquemment il advient qu'un grand constructeur transmette au conseil de l'Université son intention d'embaucher cinquante élèves mécaniciens, dès la fin de leurs études. La première année de cours est réservée à la t'iéorie, la seconde aux solutions de problèmes; la troisième aux travaux de laboratoire, la quatrième aux stages dans des établissements industriels pendant lesquels l'étudiant prépare une thèse sur la fabrication... Ce qui m'a surtout frappé, au cours de mon enquête, ce n'est pas la valeur particulière du matériel ni celle de l'installation mais bien l'enthousiasme que les élèves apportaient à s'instruire... Mais le fait menaçant pour nous c'est la supériorité que les chefs d'industrie, aux Etats-Unis, montrent dans leur aptitude à diriger de grandes entreprises, avec l'efFort scientifique exigé par les méthodes modernes. Un exemple. La tendance actuelle est d'adopter universellement les mé-
tiers automatiques. Si un fabricant anglais du Lancashire se décide à cette adoption^ il vend son outillage démodé à quelque fabrique de second ordre. Il perpétue ainsi -la concurrence. Jadis les choses se passaient do même aux Etats-Unis. Aujourd'hui le constructeur de métiers automatiques, lorsqu'il reçoit une commande importante d'un tisseur, accepte de prendre en payement, pour une partie, les vieux métiers encore bons; et il les brise. Perte sèche décent mille francs; ou environ. Mais les constructeurs obligeront ainsi les petits filateurs à se procurer les nouveaux métiers, au lieu do remplacer leur matériel usé en rachetant à bas prix les mécanismes d'occasion. »
Grâce à ce perfectionnement continu de l'ou tillage, le travail est singulièrement créateur. Dans un même temps, l'ouvrier américain produit pour 9,440 francs de marchandises, tandis que l'anglais n'en produit que pour 3,930, le français et l'allemand pour 2,050. L'Américain semble donc le premier ouvrier du monde. Bien que le mieux payé, son salaire ne prélève que 18 0/0 sur le total du rendement, à cause de ce maximum de l'effort. Le salaire français prélève au contraire 32 0/0 sur le rendement, le salaire germanique 28 0/0, le salaire anglais
26 0/0 ; tant le labeur européen reste inférieur, comparé au labeur du Yankee. Cette seule qualité, si elle ne décline pas, lui assure la suprématie économique; par suite, la suprématie entière et incontestable dans l'avenir. Il est vrai qu'il dispose d'une force industrielle sans rivale: 18 millions de chevaux vapeur contre 12 millions en Angleterre, 9 en Allemagne et 5 en France. Servi par l'excellence des instruments, l'ouvrier de Chicago peut donner le maximum de travail utile; et le capital s'en augmenté. De là, tant de richesses fabuleuses.
A quoi tient cette énergie du prolétaire et de l'industriel : énergie physique de l'effort, énergie morale du risque? C'est le legs d'aïeux rebelles et fiers, fuyant les tyrannies d'Europe. D'une famille irlandaise, ayant importé sur ce sol d'émigration un esprit outré par les injustices, Fulton naquit, puis fît manœuvrer, sur l'Hudson, le premier bateau à vapeur. Les exaspérations accumulées dans les cœurs d'une race malheureuse avaient excité l'esprit de ses fils. Toutes ces vigueurs de la haine incitèrent un descendant à vouloir triompher de façon éclatante. Si violent fut ce désir de gloire qu'il engendra la force essentielle de la civilisation au dix-neuvième siècle. Le cas des Etats-Unis est
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analogue à celui de Rome. Autour des deux frères qu'une louve allaita, les révoltés et les criminels du Latium s'étant assemblés, le monde occidental et Tidée latine se développèrent. Les protestants français chassés par Louis XIV, à la révocation de l'Edit de Nantes, ont fait la grandeur de Frédéric et de la Prusse, le triomphe germanique. Les convicts de Botany-Bay, fondèrent la fortune de l'Australie. Comme ces nations, l'Amérique doit aux caractères rebelles l'audace qui l'anime. Sauf en un cas, celui des Israélites, l'histoire dément Terreur de croire que la consanguinité exclusive des citoyens détermine leur hégémonie. L'admission de l'exilé qui apporte la ténacité de ses rancunes à l'effort commun, tonifie considérablement l'ardeur d'un peuple.
Bret-Harte évoqua, sous une forme joyeuse, les luttes de ces robustes individus. Fenimore Cooper avait décrit leurs efforts tragiques, I3 combat contre la nature vierge, la conquête de la forêt et de la prairie, la substitution de l'être fondateur et industrieux à l'Indien chasseur et instinctif. Mais, la prairie occupée, le Peau-Rouge évincé, la lutte ne s'arrête point. Il ne fut pas de halte. Avec la même témérité de trappeurs et de cow-boys, les Yan-
kees agirent pour arracher, des entrailles terrestres, l'or, le fer et le charbon, pour multiplier le bétail des pâturages, couvrir de machines agricoles la fertilité des espaces, tracer, dans une brousse, les rues de la ville future, construire les quatre huttes de l'imprimerie, de la banque, de l'école et du temple, où la pensée, le crédit, l'instruction positive, et l'idéal théiste furent répartis entre des gaillards haut bottés, plastronnes de chemises rouges, armés de revolvers évidents. Enchères, bagarres, lynchage du contradicteur, prospectus de bazars, prêches du méthodiste, ventes maçonniques, élections à coups de poing, découverte du lingot, duels à la carabine, lancement, à travers le lac, du pont de bois où courent la locomotive et les truks du railway qui tout à coup s'abîme dans les eaux, est repêché, remis en marche sur le tablier qu'on rafistole ; et la ville s'élève, ses maisons à vingt étages, ses chemins de fer aériens, ses usines avalant les cohues laborieuses, vomissant d'innombrables produits. Le cow-boy et le trappeur rivalisent à la Bourse. Celui-ci accapare les extraits de viande, et celui-là les pétroles. La hausse et la baisse s'organisent. On syndique les buveurs du bar et les puritains des ligues. Ils se ruinent, puis
s'enrichissent. La fièvre de la gageure ne se lasse point. On lutte pour le dixième million avec l'ardeur même de l'aïeul^ émigré, cherchant, faute de déjeuner, son dîner, le mousquet au poing dans la prairie. La locomotive a remplacé le mustang, et l'habit noir les vêtements de cuir; mais la vigueur n'a point changé. Tsul ne se repose. L'individu s'exalte. 11 adore les couleurs vibrantes des affiches monstrueuses et le bluff de la réclame.
« Le climat américain,., ajoute M. Fraser,.. est vivifiant, excitant, il exalte vos facultés et votre activité sans que vous vous en rendiez compte vous-même. L'ouvrier se hâte, parce que chacun se hâte autour de lui. Dans un atelier j'ai vu un homme courir pour aller prendre un marteau et courir pour le rapporter ; j'ai beau rassembler tous mes souvenirs, je ne me souviens pas avoir jamais vu, en Europe, un ouvrier courir pour aller chercher un outil. Une des choses les plus intéressantes à observer aux Etats-Unis, c'est la métamorphose d'un ouvrier anglais en ouvrier américain. Cela prend environ un an, pas plus. Au début, il est lent et semble se traîner; il s'arrête fréquemment en cours de travail pour regarder ce qui se passe autour de lui. S'il y a quelque
chose à apporter, il l'apporte lentement ; mais bientôt la transformation s'opère, l'activité en* vironnante accomplit son œuvre, il se met à l'unisson de ses camarades d'atelier, et au bout d'un an il « s'active » comme les autres,
c( — Nous avons plusieurs centaines d'ouvriers anglais dans nos établissements,., me dit-on chez Baldw^in,.. et, au bout d'une année ils sont aussi vifs que les ouvriers américains pur sang.
a Les méthodes de travail sont telles que si un homme veut réaliser ce que les Américains considèrent comme un beau salaire, il faut qu'il travaille dur, très dur. Le minimum des salaires pour tous les ouvriers de Baldwin est de 65 centimes l'heure. Si un homme ne réalise pas ce gain, il est remercié. Chaque atelier a un surveillant payé uniquement pour contrôler la façon dont travaillent les ouvriers. Chaque spécialité, depuis la chaudronnerie jusqu'à la fonderie de cuivre, est dirigée par un entrepreneur, et le travail est entièrement exécuté aux pièces.
«La maison reçoit une importante commande de locomotives. Du prix convenu elle prend 'd'abord ce qu'elle considère comme son bénéfice légitime. Le reste est partagé en p^ts
proportionnelles : tant pour le cadre d'acier, tant pour les plaques de chaudières, tant pour river, tant pour ceci, tant pour cela^, et ainsi pour Pexécution des plus minutieux détails. Les chefs fopt venir l'entrepreneur de l'atelier de rivetage et lui disent : « Yoici le prix que nous payerons pour le rivetage de vingt locomotives. » Ce prix est toujours suffisant non seulement pour assurer un salaire de 63 centimes l'heure à tous les ouvriers habiles, mais laisse encore un bénéfice appréciable à l'entrepreneur. C'est alors l'affaire de celui-ci de faire exécuter le travail aussi économiquement et aussi promptement que possible pour réaliser un bénéfice, et commencer une nouvelle opération. L'entrepreneur choisit ses équipes, prend, les ouvriers les plus habiles, et laisse les autres exécuter des travaux payés 65 centimes l'heure, à moins qu'il ne les congédie en cas d'insuffisance. Il s'adresse aux ouvriers choisis et leur dit, comme on peut le dire chez Baldwîn, où il existe toujours pour deux ans de commandes d'avance : «Je vous paye 90 centimes ou 1 franc l'heure. » Les hommes acceptent et le prix est enregistré par le surveillant. Si l'entrepreneur croit obtenir plus de travail de tel ou tel ouvrier en le payant 1 fr. 10 ou 1 fr. 20
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l'heure, il en demande l'autorisation au sur*veillant.
(( Ainsi, non seulement les ouvriers les plus habiles reçoivent une paye supérieure, mais quelques-uns, parmi eux, sont encore payés à un tarif plus élevé que les autres; c'est en effet un usage constamment appliqué aux Etats- Unis, où l'on a remarqué que les ouvriers, stimulés par l'appât de ces gains extraordinaires, fournissaient en travail une somme bien supérieure au supplément de paye qui leur était alloué. C'est là un des secrets des méthodes américaines. »
Très populaire, l'assurance a remplacé la sordide économie d'Europe. Assurance à forme mutoaliste, sans actionnaires prélevant leur dividende sur les bénéfices qui sont intégralement répartis entre les assurés. En retour d'une prime annuelle, l'ouvrier et le commis peuvent attendre, avec confiance, une retraite, des soins médicaux lors de la maladie, une pension pour la veuve et ses enfants. La Mutual Life a encaissé comme primes 5243 millions de francs ; elle a payé à ses assurés 3499 millions et mis en réserve, à leur profit, 2284 millions. En Allemagne on compte lo milliards d'assurances en cours; en Angleterre 20 milliards; en France
S milliards, et aux Etats Unis 60 milliards. C'est une modalité de la coopération.
Au reste, les Sociétés coopératives se multiplient. Il s'en trouve de riches jusqu'à posséder des réserves millionnaires. Le sentiment de la solidarité inspire^ en tous lieux, l'organisation de syndicats et de ligues. Avant peu, ces innombrables sociétés traiteront de pair avec les trusts du capital. Syndicats, coopératives et trusts totaliseront les biens individuels avant peu. Chose facile dans un pays où l'on respecte mal la propriété qui n'a point, ^'ailleurs, une assise ancienne. Ainsi que chez nous, les concussions ne déshonorent aucun des hommes politiques : au mois de novembre 1905, la police repêcha dans l'Hudson les urnes électorales pleines de bulletins frelatés par les scrutateurs de ïammany Hall, et jetés à l'eau dès la menace d'une enquête. Le clergé catholique américain, le premier, par la voix d'un cardinal illustre, ose admettre l'analogie entre le socialisme et la théorie des Evangiles. Les trusteurs renoncent à la concurrence entre eux. Ayant mis en commun leurs fortunes, ils obligent les Compagnies de transport à des rabais, les associent ensuite à leurs chances. Ils livrent à meilleur marché parce qu'ils simplifieiit les moyens.
parce qu'ils échappent aux inconvénients coûteux du particularisme. Et c'est^, tout appliqué^ roussissant à merveille, l'espoir même du monopole d'Etat que notre socialisme recommande. Seulement, à l'Etat se substitue lentement un syndicat général de producteurs, ce qui revient au même, ou, ce qui vaut mieux, selon les théories.
La méconnaissance de la propriété est telle que, sans honte, le libraire américain vit de contrefaçons. Il vole les éditeurs d'Europe, lance nos ou,vrages pour lesquels il ne paie pas un sou des droits légitimes. Les volumes achetés ici deux francs soixante-quinze l'un, et qui se vendent à quinze cents exemplaires, sont livrés là-bas pour quelques cents, et par dix mille. Car le Yankee lit considérablement.
Et c'est une autre vertu de ce peuple.
En France, la plus achalandée de nos revues attire à peine seize ou dix-huit mille abonnés. Les principaux magazines de là-bas en comptent cent et deux cent mille. Avec ignorance, nous aimons déclarer que cette race est barbare. Nous raillons ses marchands de porcs. Mais le marchand de porcs, sa femme, ses parents, ses fils et ses filles lisent bien plus que nos familles de fonctionnaires. Leur convoitise de
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s'instruire ne tarit pas. Notre bourgeoisie, en dehors d'une minime élite, suit niaisement To pinion générale, évite la sienne propre, s'intéresse aux tableaux, non pour l'art, mais pour le sujet qu'ils vulgarisent. L'intelligence de la classe moyenne est bien supérieure entre New- York et San-Francisco.
A l'Université de Chicago un jeune poète, M. Moody invente une littérature lyrique à quelques pas du lieu où les porcs, les moutons et les bœufs, sont égorgés, saignés, échaudés, dépouillés réduits en viandes encore palpitantes avec cette extraordinaire célérité obtenue par le talent des psychologues qui règlent làbas la division du travail et la coordination des efforts. Tout près, vit la cité sainte où l'apôtre Dowie opère ses miracles de thaumaturge parmi les multitudes de simples en extase. Tandis que ce poète rythme merveilleusement une strophe, vingt hommes, non loin de là, se ruent ensemble sur un cochon éventré, lui retirent chacun une partie des organes,, le décapitent, le dépècent, l'amputent de ses jambons, le métamorphosent en vingt comestibles divers dans le moindre espace de temps: trente minutes environ depuis la mort jusqu'à l'accrochage des portions aux crocs des salles frigori-^
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fiques. Quelques bouchers de génie conçurent la possibilité de cette promptitude, la réalisèf ent, suscitèrent, par leur œuvre, l'installation de voies ferrées colportant le bétail depuis les prés de l'Ouest jusqu'au Michigan, et d'autres rayonnant à travers tous les Etats pour distribuer la masse alimentaire aux millions de restaurateurs et de ménagères. Autour de ces sacrificateurs, sous leur geste, les fermiers partout s'enrichissent par leurs troupeaux multipliés, par les terres basses irriguées, devenues prairies. Sous le même geste aussi, les ingénieurs tracent les nouvelles courbes que parcourront les locomotives des convois à bestiaux ; les spéculateurs achètent à terme puis revendent au comptant les terraias du transit futur; les immigrants accourent, faméliques, et, la pioche en main, gagnent, sur ces terrains, le salaire suffisant pour assouvir un appétit que ne contentèrent jamais auparavant les maigres gages d'Europe. Alors le hameau s'érige autour de chaque station provisoire. Le cabareticr grec dispose les verres sur le comptoir branlant. Le savetier silésien rapetasse les bottes des terrassiers moraves. La commère bavaroise prépare dans des poêlons la renommée 4e sa gargote en planches. Le juif polonais ac-
croche aux poutres de sa boutique branlante les pantalons de velours et les vestons de ratine qu'achèteront aux jours de paye, les maçons italiens, les manœuvres valaques, les forgerons anglais réunis là, tous, par le trafic des entrepreneurs qui construiront la ligne des bouchers. Et l'on se demande qui dépense plus de gépie dans la même heure : le poète qui pare une strophe immortelle dans un coin de rUniversité, ou les négociants qui dans les bureaux de l'abattoir, font surgir, par leurs télégrammes, sur tant de sols lointains, le poème de mille et mille vies, de tant d'efforts propres à transformer le cabaretier grec en propriétaire de brasseries, le savetier silésien en directeur de cordonneries aux machines complexes, la commère bavaroise en maîtresse de splendides hôtels, les terrassiers moraves en cultivateurs de cent mille acres, le juif polonais en administrateur de grand magasin, les maçons italiens en propriétaires de quartiers, les manœuvres valaques en éleveurs de troupeaux, les forgerons anglais en fondateurs d'aciéries. A laquelle des deux œuvres le plus de génie est-il imputable? Au sonnet fastueux en ses métaphores d'idées, ou bien aux calculs magnifiques en leurs créations de vies fécondes. Qui
donc préférer? Le boucher Armoiir ou le poète- Moody?,
En effet les Américains ne se contentent pas de notre hypocrisie sentimentale et verbale. Si chez eux autant que chez nous, l'argent impose à l'humanité sa domination, si le riche triomphe, si le pauvre est bafoué, si les ministres demeurent à la merci des banques, et les politi-^ ciens à la solde des négoces, du moins les Yankees ne se permettent pas d'employer leurs diverses éloquences à mépriser l'or avec une ostentation de désintéressement littéraire, ou d'intégrité politique. Ils n'imitent pas l'autruche^ à notre façon. Ils reconnaissent bien franchement les vertus mentales du financier. Ils ne décrient pas les forces évidentes de ce maître. Pour édifier une digue ils ne commencent point par nier la splendeur de l'Océan. Tout au contraire, ils mesurent les efficacités de ses mouvements afin de les réduire. Nous avons coutume de vitupérer le riche, de prétendre que seuls le hasard, l'improbité le nantirent. Nous lui refusons l'intelligence, le savoir et l'imagination, même s'il étale des plans grandioses. Alors que nous applaudissons avec toutes nos sympathies hérétiques le moindre fabricant de vaudevilles, le pire rimailleur de fadaises, le
plus naïf orateur de meeting, alors que nous feignons de croire à la généreuse noblesse de ces âmes, cabotines, nous déclarons, par principe, vils et stupides en tous cas, inférieurs par l'esprit, ceux d'entre nous qui déterminent la hausse et la baisse dans les Bourses d'Europe, fondent une industrie rémunératrice, ou combinent des synthèses de capitaux afin d'approfondir les ports, d'allonger les voies ferrées, de forcer les cascades alpestres à mouvoir les turbines dans les usines d'électrolyse. Pour la plupart des Parisiens, voire des Français, MM. de Rots- ■child ne sont que de « sales Juifs » tandis que M. Gandillot ou M. Guitry sont de rares artistes! En quel salon du second Empire, eût-on pu déclarer que la veuve Potin, épicière, manifestait un génie supérieur à ceux d'Emile Augier dramaturge, de Bazaine général, de Cabanel peintre, d'Albert Delpit journaliste ? Aujourd'hui même, pourrions-nous soutenir, sans exciter le mépris de la plupart, que l'œuvre des constructeurs d'automobiles l'emporte sur celle de nos diplomates, de nos généraux et de nos amiraux incapables, eux, de nous épargner soit par leur prévoyance, soit par les manifestations de leurs talents, lis hontes de Fashoda et de Tanger ? Depuis trente ans, et plus, les citoyens
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de notre pauvre vieille patrie jettent les milliards dans le trésor de la guerre et de la marine, sans compter. Chaque fois que le danger poind à l'horizon, nous voyons les plus empanachés, les plus chamarrés, les plus décorés de nos militaires et de nos matelots se précipiter au Palais-Bourbon, pour s'écrier, blêmes d'émoi : c( Soumettez-vous : la France n'est pas prête. » Ou ils crèvent de couardise; ou bien, depuis trente ans, ils gaspillent les fonds de la République avec la connivence de leurs ministres successifs, par canaillerie, par ignorance. Au contraire les capitalistes qui commanditent les fabriques d'automobiles utilisèrent parfaitement leurs quelques millions : ils ont développé Tunique industrie savante dont notre pays puisse arborer le prestige sur les marchés du monde. Le génie de ces constructeurs paraît autrement précieux que celui de nos généraux et de nos amiraux épouvantés à la seule appréhension de faire réellement tonner leur artillerie contre un ennemi capable de riposte.
Les Américains jugent équitablement. Ils admirent Pierpont Morgan, Rockefeller et Armour. Ils vénèrent la psychique de ces inventeurs autant que celle du peintre Sargent et de leur amiral Dewey. Ils estiment que les colla*
boratcurs de Carnegie, pour concevoir le Steel' trust, déployèrent autant d'intelligence que Walt Whitman pour écrire une • ode. Voilà pourquoi tout en rêvant au milliard, Padolescent du Kentucky cultive ses dons spirituels. Il croit que pour faire de l'argent, comme pour faire des poèmes, l'intelligence et le savoir sont également nécessaires.
A New-York, dans l'Université Columbia qui domine les beaux paysages de l'Hudson, telles hautes colonnes en marbre vert soutiennent la rotonde de la bibliothèque où les étudiants s'assimilent la pensée des textes. On dirait d'une salle conçue pour le triomphe de quelque Traian, de quelque Marc-Aurèle soucieux de recevoir, dans l'apparat de toute la majesté, les ambassadeurs des peuples soumis à la paix romaine. On dirait aussi d'un temple sévère et fastueux édifié autour de la pierre blanche sur quoi s'est révélé le dieu suprême d'une religion victorieuse. Aux temples de la Minerve, l'Américain dédie les matériaux somptueux dont il n'emploie la valeur ni pour édifier les sanctuaires de sa foi, ni pour orner les demeures du premier magistrat, ni pour décorer les palais de ses légistes, ni même pour dresser, dans ?e ciel, les donjons titaniques de ses banques.
Voilàj ce semble, la véritable force des nouveaux Américains : elle est toute dans la dévotion pour l'Esprit, mais pour l'esprit agissant aussi bien que méditant. A leurs yeux l'acte n'avilit pas l'idée. A leurs yeux l'idée n'embarrasse pas l'action. Ils n'admettent entre Tune et l'autre aucune des incompatibilités que nous désignons. En toute seconde ils opèrent la synthèse de l'esprit et du geste. Nous les divisons. Ils les accollent. Nous les opposons. Ils les emboîtent. Nous les écartons. Ils les adaptent.
De là certainement cette difficulté qu'ont les Yankees et les Français à se comprendre bien. De là cette répugnance de nos intellectuels pour l'apparence brutale de la vie supérieure outre océan. Nos amis ne peuvent pas concevoir que là-bas un homme voue son talent lyrique à de superbes rêves commerciaux au lieu de l'exprimer uniquement par des vers, de la musique, des discours parlementaires, des cours en Sorbonne. Un psychologue pénétrant objective, là-bas, son génie dans l'art de persuader vingt mille actionnaires plutôt que dans celui do composer un volume in-quarto sur la Théorie das groupements ou sur la Morale de rintérêt. Cela dépasse l'intuition de notre jeune agrégé qui achève le tour du monde avant de
revenir ici préparer sa thèse de doctorat en philosophie. Un esthéticien de Harvard qu'enthousiasme la sculpture grecque, songe évidemment à modeler la glaise, mais non moins à se faire les muscles des guerriers en relief sur les frises antiques, par l'usage de la boxe, du foot-ball, du massage, des haltères, de la course et du saut. Que ces exercices préoccupants l'obligent à négliger Tébauchoir, son cerveau n'en demeurera pas moins un cerveau d'esthète. Jamais nos rapins n'accorderont à cet athlète de gymnase une compétence éminente et didactique pour émettre quelques théories sur la beauté. Ils auront tort.
Ecoutant le célèbre et sagace professeur de littérature française à l'Université Columbia, M. Cohn, nous enseigner l'âme de ses élèves, nous ne tardâmes point à saisir cette raison de tant de divergences. Pendant qu'il nous communiquait les résultats de mille observations ingénieuses et profondes sur la jeunesse de l'Union, il m'arriva de conclure ainsi : « La majorité de vos disciples témoigne d'un entrain et d'une curiosité pour l'étude que seuls prouvent, en France, nos plus brillants sujets. Mais cette ardeur s'assigne toujours un but d'application utilitaire. Aucun» ici, ne se plaît à résou-
(ire les difficultôs pour la satisfaction de les avoir résolues, et d'en tirer quelque orgueil intime. La plupart aiment les sciences afin de paraître un jour ingénieurs, et de gagner beaucoup dans les usines. D'autres chérissent les arts afin de prévaloir comme architectes, comme décorateurs, et d'acquérir la fortune dans les villes en construction. Très peu se destinent à parfaire les théories et à les professer. Notre désir de parler ex cathedra leur reste bien souvent étranger. Celui-ci s'acharne sur l'histoire romaine pour comprendre le dogme de la Loi, ses effets sociaux, pour devenir avocat, juriste, présider l'agencement de contrats financiers, et, à titre de conseiller, recevoir une portion des bénéfices prévus dans ces pièces légales. Celui-là s'obstine à découvrir les mys-, tères des belles lettres ; il ne vise point à écrire mais à ionder une librairie d'éditions classiques et de traductions simplifiées. Au demeurant, nos bacheliers se promettent de môme les honoraires d'avocats, de juges, de notaires, de rédacteurs aux ministères, de contrôleurs, d'inspecteurs, de médecins et d'ingénieurs. Néanmoins ils ne convoitent pas les millions qu'ils estiment intangibles. Ils souhaitent bien les plaisirs que leur procureraient des sommes fée-
riques; mais ils ne les attendent que d'un miracle, d'un héritage subit, d'un beau mariage, ou d'une chance au jeu. Le jeune Américain du nord les attend de son énergie particulière ; et il considère cette fin de ses labeurs comme normale. La gloire de César, celle du Dante, les orgies des Borgia, voilà ce que préférerait à tout l'ambition de notre licencié. L'éphèbe yankee n'y songe point. Acquérir obscurément cinq cent mille dollars en lançant au rabais des ponts sur les rivières de l'ouest, tel est le type des espoirs que nourrissent ses camarades assis sur les pelouses de Columbia, en contemplant le cours de l'Hudson. Espoir net, réalisable et qui ne les empêche nullement d'apprécier les courbes du fleuve, ses lumières, ni de discuter quelques solutions élégantes des problèmes, en artistes véritables. »
Ces propos éclairent assez la question. Notre jeunesse s'en tient à l'amour platonique de ses illusions qu'elle sait être vaines. Leur jeunesse a confiance en sa volonté de joindre à l'idéal le geste qui l'objectivera. Il faut avouer que, mis tout entier en valeur depuis des siècles, notre pays ne réserve point à des aventures prochaines la somme de chances imprévues que recèlent encore le sol de l'Union, celui du Ca-
nada et celui de l'Amériqife Latine. Notre licenciées sciences ne peut guère obtenir une rémunération de son effort que dans la chaire d'un collège. Il n'a su, comme le chimiste allemand, s'imposer dans les fabriques, en auxi liaire indispensable. Parcimonieux, nos usiniers réconduisent d'abord, et préfèrent languir médiocrement au milieu d'outillages vieillis, en usant de méthodes surannées, plutôt que de ragaillardir la vie de leur affaire en appointant le détenteur de la nouvelle technique. Il est difficile à notre étudiant de marier l'action et l'idée. Aussi se contente-t-il d'une petite place aux maigres émoluments pour y végéter triste, aigri, mais infatué de ses connaissances théoriques et qui le resteront toujours.
Entre les conférenciers parisiens qui débarquèrent à New^-York, sur l'heureuse initiative de M. James Hyde, le fervent propagateur de l'alliance française en Amérique, M. Mabilleau séduisit le mieux, et de beaucoup, le public des divers états. C'est qu'en effet, M. Mabilleau, en parlant avec maîtrise de sociologie, put citer les exemples statistiques des mutualités au destin desquelles il préside. On comprit cet exceptionnel Latin qui ne dissociait pas le fait de la pensée, qui chiffrait les résultats nets
de ses conceptions transcendantes. Il provoqua les sympathies de l'élite. On l'aime sincèrement, tandis qu'un succès d'estime respectueuse fut la récompense toute sèche de nos ptus célèbres émissaires.
(( Agissons notre pensée... d C'est l'aphorisme des grands Américains. Notre erreur consiste à ne voir que le geste et à douter do l'esprit.
M. William James transpose en psychologie leur manière spontanée de réfléchir. Ayant prétendu : « On ne pleure pas parce qu'on est triste, mais on est triste parce qu'on pleure » ; il eut pu tout aussi bien soutenir : a On n'agit point parce que l'on pense, mais on pense parce que l'on agit... » Et cela est véritable autour de lui. Car la volonté du résultat concret, qui est le début de l'acte, semble toujours antérieure, dans le processus des phénomènes mentaux américains, à la conception méditée de la science nécessaire pour ce résultat. D'ailleurs il apparaît clairement qu'aux époques primitives, la pensée continue, c'est-à-dire la série des inductions et des déductions consécutives, naquit de la comparaison entre les actes accomplis. Sans vouloir aborder une ample discussion philosophique, il convient de rappeler que M. William James a des contradicteurs, tel le docteur Georges
Dumas, qui^ tout en rendant hommage à l'ensemble de la thèse, démontre les fautes. Cependant nous citons volontiers le mot de notre Provençal : « Moi, je ne trouve mes idées que si je parle. » Bien que cet aveu nous semble comique, il donne raison à la théorie de William James. Loin de nuire à la production de la cérébralité, les gestes de l'éloquence hâtent cette production chez les natures exubérantes. A plus forte raison les gestes d'une vie enthousiaste, volontaire, aventureuse, et confiante hâtent-ils le développement du génie créateur.
Cette religion des Américains pour le geste père de la pensée, puis de la chose espérée, se symbolise trivialement dans ce qu'ils nomment le bluJS": c( Pauvres et méconnus faisons les gestes de la richesse, du succès, et nous triompherons parce que les gens nous estimant capables de victoire, nous traiteront en conséquence. »
Pour engendrer de superbes thèses, les Yan* kees n'éprouvent nul besoin de se retirer, silencieux et immobiles, dans notre fameuse Tour d'Ivoire. Selon notre façon de déduire, l'idée d'agir précède et détermine le désir d'action extérieure. A les en croire, par contre, le désir de l'action précède, détermine et accompagne l'idée d'agir chez la plupart d'entre eux. Au total,
l'acte et l'idée ne divorcent jamais. Chez nous ces deux termes sont presque antagonistes.
C'est pourquoi la mise en pratique des sciences s'opère plus rapidement là-bas. Aujourd'hui, grâce à la vogue de l'instruction, toute foule de marchands renferme quantité d'intellectuels qui se hâtent d'appliquer à leur négoce les phénomènes du laboratoire, en vue de gagner davantage. L'érudition leur vaut de la clairvoyance, les débarrasse des préjugés traditionnels, des sentiments périmés. Le calcul net illumine la conscience des générations neuves très différentes de leurs aïeules. Depuis cinq années seulement la jeunesse a persuadé ses aînés d'asservir complètement les cataractes du Niagara, et de transformer leur force en électricité. Jusqu'alors les capitalistes hésitaient, doutaient. Maintenant à toutes les machines, naguère animées par la vapeur, maintes turbines sont substituées. La ville entière de Buffalo s'éclaire, meut ses tramways, ses élévators parole prodige de l'eau domptée. Les industriels, les compagnies de tramw^ays et de chemins de fer électriques, les municipalités, réclament une aide totale de 300,000 chevaux-vapeur aux mouvements du Niagara. Avant peu, assure M. Fraser, les usines des chutes emmagasine-
ront oOO.OOO chevaux vapeur et les distribueront jusqu'à cent milles de la rive. Distance où le prix du cuivre, usé dans les câbles transmetteurs augmente trop le coût de l'énergie. Mais déjà l'on cherche à les colporter par le moyen des ondes hertziennes.
Et les millions sont d'avance promis aux inventeurs par des groupes industriels qui jouent^ dans les espoirs des étudiants laborieux, le rôle même que nos fils attribuent, selon leur âge, au croupier de Monte-Carlo, à l'opulente fiancée, au testateur inconnu, au vieux mage bienveillant, voire à l'ange gardien.
Aussi quelle indépendance de la raison posi tive et franche aidera cette jeunesse dans ses entreprises, plus tard. Elle imitera ce propriétaire de bateaux charbonniers qui, logique, admet l'avantage de les démolir et de vendre leur bois, dès l'heure où, sur le quai de la Nouvelle-Orléans, les nègres les vident de la houille chargée ppès de Pittsburg, puis véhiculée au fil de l'eau sur la Monongahela, l'Ohio et le Mississipi. Atteler ces chalands à un remorqueur capable de remonter le courant serait plus onéreux en effet que de reconstruire, près de Pittsburg, très grossièrement, des péniches justes assez solides pour l'unique voyage de descente. Que ces façons semblent loin de notre économie latine, pru-
dente, méticuleuse ^ dévouée sentimentalement à ses éternelles vieilleries dont se moquent les nouveaux Américains qui gagnent leurs soudaines et prodigieuses fortunes en vendant à bas prix des outillages imparfaits juste assez solides pour fonctionner jusqu'à l'invention prochaine de machines plus adroites, plus vites, et meilleures productrices. Ils rient aux éclats en écoutant leur clientèle d'Europe récriminer contre la rapide usure des principaux organes métalliques. Ils ne comprennent pas notre horreur du changement^ notre défiance de l'inédit, notre amour du piétinement, notre désir de prolonger la vie d'un appareil démodé, d'une chose dépréciée par Téclosion de sa rivale plus féconde et plus enrichissante. Là-bas, c'est le goût de l'enfant pour l'objet neuf, et qui déprise le culte des parents pour leurs meubles éraillés^, bancals, mais chers au coeur.
1. Récemment, j'appris en parcourant la Russie, que les commerçants et les banquiers de cet immense pays, effrayés par les incidents de la Révolution, demandaient, depuis deux ans, des coffres-forts au plus célèbre fabricant qui est Français. Or cet industriel refuse les deux tiers des commandes, plutôt que de tripler ses usines, son labeur et le nombre de ses ouvriers. Content de sa fortune, il ne soucie pas de l'accroître, en risquant un peu 1
Pourtant il subsiste, sur la terre des Etats- Unis, certains milieux fidèles aux traditions de l'Europe mère, et hostiles à cet esprit d'innovation hardie. Tout en constatant l'importance prise par la nouvelle élite, on oublierait à tort que Benjamin Franklin préside toujours, en simple habit bleu, dans les cadres anciens accrochés sur le panneau principal des salons où se rassemble, à Baltimore, à Boston, à Philadelphie, à New-York même, la société dont le jugement fait loi parmi les classes dirigeantes. Il ne faut rien oublier des grands précurseurs, ni l'austère fureur de Savonarole, ni ses invectives contre la dissolution du clergé florentin et
contre le pape, ni son ordre de brûleries œuvres de Pétrarque, ni ses disciples qui, dans- Rome, plus tard, convertirent le moine Augustin Luther, et suscitèrent l'énergie propre à. commencer la réforme de l'Eglise, en dépit des^ pontifes. Il ne faut pas oublier que ce mouvement rigoriste et libertaire inspira la révolte d'Henri VIII contre le pape qui lui refusait la licence de répudier Catherine d'Aragon, d'épouser Anne de Boleyn, de la faire décapiter, d'épouser Jeanne Seymour, de la faire sans doute mourir, d'épouser Anne de Clèves, puis de divorcer encore, d'épouser Catherine Howard, de la faire décapiter, d'épouser enfin Catherine Parr. Il ne faut pas oublier qu'en s'affîrmant ainsi chef unique de l'Eglise anglicane, ce souverain assura l'établissement consécutif du protestantisme en Angleterre, l'acquisition des vertus puritaines prêchées sous Elisabeth et ses favoris, réalisées par les Têtes- Rondes de Cromwell, exaltées par les quakers dont la sévérité turbulente et publique se dut exiler en Pennsylvanie, et fonder la ville maçonnique de Philadelphie pour y garantir l'égalité des Frères. Il ne faut pas oublier l'accueil reçu par Benjamin Franklin dans une loge de cette cité, à sa venue de Boston, ni la révolution de l'In-
dépendance, préparée là selon les vœux de Savonarole que la bouche du Philadelphe inconsciemment éternisait, qu'elle propagea dans les loges françaises durant un voyage célèbre, dix années avant la décollation de Louis XVI. Le courroux sacré du dominicain qui terrorisa le luxe, les arts, la volupté de Florence, qui se transmit presque directement aux âmes de Luther, de Calvin, de Gromwell, à celle des quakers menés par William Penn sur les bords de la Delaware, ce courroux défenseur de la liberté religieuse et politique, aussi bien que de la contrainte morale la plus rude, ce courroux se cache à peine sous l'affabilité discrète des vieilles familles clapies dans leurs maisons de la Nouvelle-Angleterre.
A New-York, il est un endroit qu'on nomme Gramercy-Park, et qui semble un coin de Londres, au temps des rois Georges, avec son rectangle de petits hôtels en briques rouges et en pierres bleues rangés devant les grilles d'un square central. Tel salon garni de meubles légués par le xvni® siècle encadre un octogénaire qui loue chaleureusement l'œuvre de M. Combes, par anti-papisme. Il s'en faut de peu qu'il ne se lève de son fauteuil pour s'écrier : « No Papery ! » les bras au ciel, comme ses aïeux
lorsqu'ils découvrirent la Conspiration des Poudres. Vieillard admirable d'ailleurs et témoignage de la vigueur yankee. Sa mémoire intégrale garde tout ce que lui communiquèrent les bibliothèques dont il feuilleta fervemment les livres, tout ce que lui décèlent les revues contemporaines, scientifiques, philosophiques et littéraires. Malgré son grand âge il préside, chaque jour quelque société d'hommes éminents. Avec l'ardeur d'un bachelor convaincu par la doctrine de Monroë, il s'indigne contre nos bonapartistes qui voulurent la guerre du Mexique, en dépit de ses protestations. Il invo^ que, à rencontre, la tradition maçonnique chère à Washington, Lafayette et Franklin. De celui-ci, le portrait peint durant le séjour en France (1776-1783) occupe la place importante sur la muraille de pourpre. Après s'être proclamée par la bouche de Benjamin Franklin, la même idée continue de vivre assurément par les yeux francs, juvéniles et téméraires du haut vieillard qui la répandit dans les cours d'Europe. Pourtant lorsque les portières de velours s'écartent aux mains des caméristes, lorsque brillent les flambeaux d'argent sur la nappe claire dans la salle ronde et laquée de gris, lorsque la chaleur généreuse des mets précipite un
peu l'afflux des paroles, elles se consacrent à l'éloge de MM. Buneau-Varilla soudain considérés comme nos meilleurs citoyens, sans doute parce qu'ils s'occupèrent de rétrocéder à l'Union le canal de Panama, grâce à des moyens surprenants, parce qu'ils lancent, à Paris, une sorte de presse trop brutalement yankee. Si les parentes fines et spirituelles de l'ancien ambassadeur dissertent sur les arts, sur les lettres, elles s'affirment vite comme appartenant à la société qni ne veut rien connaître d'Edgar Poë parce qu'il fut ivrogne et bohème, de Walt Whitman parce qu'il manqua de pudeur. C'est la révolte un peu coléreuse contre qui se permet de citer avec indulgence les qualités de ces poètes. Une vertu sincère, militante et stupéfaite se dresse, s'agite, évente avec des mains nerveuses l'air peut-être corrompu par la sonorité de noms infâmes. Au piano soudain ouvert il vaut mieux évoquer des rythmes alertes qui termineront cette causerie choquante, et permettront l'apaisement de consciences violentées.
Les impressions que fixèrent nos écrivains clairvoyants au sujet de Boston et de sa société ne contredisent guère, me semble-t-il, cette vue d'une aristocratie puritaine, autoritaire, extrê-
mement influente, directrice des mœurs. Elle so relie par toutes les traditions aux espoirs de Franklin, de William Penn, de Cromwell:, de Luther, des Sociniens, encore nombreux aux Etats Unis, de Savonarole. Aristocratie pour qui l'antagonisme entre l'acte et l'idée existe encore. Aristocratie concentrée dans la Nouvelle-Angleterre et qui, vraisemblablement, essaimera peu. Toutefois elle suffit à procurer certaines de ces « émotions historiques » dont M. Yidal de Lablache, au cours de notes révélatrices, nie la possibilité. Il y a des sites américains où l'on flaire, sans aucun doute, les parfums surannés du xvii® siècle. Il y a des tables sur lesquelles la Bible entr'ouverte garde l'empreinte du pouce laissée par quelque cavalier Tête-Ronde, qui avait quitté l'échafaud sanglant de Charles P"", pour, cette besogne faite, venir à travers l'Océan, pourchasser les payent tatoués et empennées des Alleghanys.
Une égale lecture de la Bible, pendant d^s générations, explique, d'autre part, les similitudes qu'on aime à constater entre le caractère yankee et le caractère juif. Le sens d'être le peuple élu, le peuple à qui la Terre fut promise par Lui — les — Forces, ce sens pourvut de certitude et d'audace les esprits de foi. Qualités
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que renforcèrent d'âge en âge les optimismes nécessaires à la bravoure des aventures, à la patience des longs défrichements. Même quand se fut affaiblie la crédulité, les effets demeurèrent dans les âmes. Cet orgueil qu'aucune injure ne déconcerte ; cette opiniâtreté pour assaillir d'arguments successifs la personne qu'on sollicite sans craindre de l'importuner ; cet art de jouer des coudes au détriment des paresseux, des tardifs, des courtois; cet usage de l'intrigue, de la recommandation, des amitiés puissantes; cette hardiesse pour méconnaître toute règle démunie de sanctions applicables; cette faculté de percevoir vivement la psychologie des émules afln de déjouer leurs ambitions, d'asservir leurs faiblesses, de les leurrer, puis de les écarter; ce manque d'amour-propre et de timidité si nuisibles à l'effort; cette arrogance dans le triomphe ; cette souplesse et ce ressort dans le désastre ; ce besoin d'ostentation dans le succès réel ou factice; ce goût du bluff; cet étrange pouvoir d'assimilation rapide ; toutes ces vertus communes aux hommes d'affaires israélites et yankees dérivent d'une même éducation biblique. Ils se tiennent pour des hommes d'élection à qui la Fatalité décernera les biens et les gloires, parce qu'elle les a chargés
d'une mission, celle de régir l'humanité. Ils portent l'arche d'alliance avec eux. L'humilité catholique leur demeure inconnue. Ils n'ont point à se repentir. Leurs aïeux ne se sont pas jetés à genoux sur le passage de l'évêque, en se frappant la poitrine. Les uns depuis toujours, les autres depuis trois siècles, n'ont point amolli leurs volontés dans la pénitence des confessionnaux. Ils n'ignorent pas que David ahat tous les géants s'il a l'audace de les affronter, s'il sait la ruse de les frapper avec l'arme inattendue.
A New-York, les juifs habitent ensemble un quartier grand comme une ville. Tailleurs à façon, brocanteurs, fripiers, ils grouillent dans un enchevêtrement de petites rues infectes, depuis les mansardes voilées de loques séchantes, jusqu'aux logis des caves où l'on des- •cend, par des degrés visqueux, entre des rampes de fer. Crépues et nonchalantes, les filles ravaudent, et daignent même effleurer, de leurs regards orientaux, la vie qui passe. De larges pancartes couvertes de caractères hébraïques désignent les métiers accomplis à l'intérieur des boutiques. On y stoppe ; on y brode; on y répare les rouages des montres ; on y polit, comme Spinoza, des verres de lunettes; on y
bourre et on y galonné des coussins, en attendant que le dieu Sabaoth mène ses enfants vers le Chanaan voisin de la Third-Avenue, pour y établir les bazars de l'antique Capharnaum, y vendre au rabais, la vaisselle, la ferblanterie, les meubles de sapin, les pendules de zinc doré, les chromos encadrés, pour y organiser le crédit selon les principes de nos Crépin-Dufayel, voire pour y prêter à taux rémunérateur, en aidant l'installation des familles piémontaiscs maîtresses d'un pécule acquis dans la poêlerie, la fumisterie et la tôlerie.
Près du ghetto, s'étale une cité spécialement italienne, non moins sordide, non moins bariolée d'affiches calabraises, non moins pleine d'artisans minables et de filles aux yeux méditerranéens, qui sustentent leurs mères, en louant leurs vices fiévreux aux Jaunes de la Chinesetown. Ces lestes et silencieux asiatiques habitent, aux environs du même Bowery, quelques pâtés de maisonnettes agglutinées le long de voies déclives et tortes. Il y a des affiches rouges à caractères noirs. Les planches laquées des enseignes pendillent des balcons jusqu'aux linteaux des magasins, remplis les uns, de poissons secs, de singuliers saucissons, et de répugnantes gélatines culinaires, les autres
de potiches communes, de cuivres, de scènes taillées dans l'ivoire faux, de mille bibelots infîmes, bizarres, délicats, vulgaires aujourd'hui. En camisole et en pantalon noirs, en chaussons, la natte battant le dos, les yeux malins sous le feutre flasque, ces petits homme» jaunes grimpent lestement les pentes bossues de leurs ruelles, s'engagent, furtifs, dans l'ombre d'affreux corridors, se glissent dans l'entrebâillement des volets qui ferment les bars. Si paraît une Italienne, ils la visent de leurs œillades très douces; ils l'atteignent, la frôlent en passant avec une souplesse de chats câlins, la flairent, l'aspirent, émus félinement. A regret ils rentrent dans les boutiques où ils empèsent les caleçons, dans les gargotes où ils élaborent des soupes compliquées. Pierrots funèbres et malicieux, aux pas mous, ils difîèrent peu de ceux qu'inventa le crayon de Willette. On les croit prêts à faire derrière votre dos, une nasarde, quelque autre gaminerie. Toutefois deux heures durant on Dcut les voir dans leur théâtre, spectateurs immobiles et avides, écouler les miaulements de leurs acteurs peinturlurés, contempler d'interminables duels aux sabres de bois, pénétrer le sens moral de la légende dramatique pour laquelle d'atroces mu-
siqueSj continûment, grincent et tintinnabulent en un coin de la scène au décor immuable. La pièce se joue devant une sorte de tribunal installé contre la toile du fond. Des juges y siègent qui paraissent remplir un rôle analogue à celui du chœur grec. C'est pour leur suffrage que le vengeur égorge le traître, que l'impératrice fardée arrive en chaise à porteurs, que les tirades exténuantes s'échangent à l'infini. Les images des potiches, là, ressuscitent, s'incarnent, évoluent dans les robes vertes à broderies éclatantes, sous le portique aux linteaux retroussés, vers les musiciens impersonnels et accroupis. Cela s'apparente à notre tragédie classique. Imperturbables, trois cents Jaunes sont tout oreilles. Alignés sur les banquettes du modeste amphithéâtre, ils ne bronchent point. Leurs faces huileuses et aplaties ne changent guère d'expression. Ceux troués par la petite vérole, ceux munis de besicles, ceux très gras, se distinguent dans la masse attentive. Pas un geste ne meut les camisoles noires agglomérées sous les mentons imberbes. Elles tombent droites contre les poitrines osseuses: nul pli. Inutilement un vendeur de friandises parcourt les gradins. Sans provoquer le moindre émoi, les curieux européens s'intro-
duisent dans la salle nue, et vont s'asseoir sur les chaises du balcon réservé. A la sortie ces gamins sages se murmurent un peu^, rient à la muette, et^ se poussent dehors avec des caresses. Foule de personnages onctueux, papelards, discrets, courtois. Ces blanchisseurs, ces cuisiniers, ces réparateurs de porcelaines, ont des manières de jeunes diplomates sournois toujours disposés à la révérence qui dissimulera leur grimace ironique et brève.
La foule noire se disperse sans bruit; telle une troupe de grands chats prestes. Elle se fond, s'évanouit dans les ombres des façades, disparaît par magie. Nulle porte ne crie. Nulle sonnette ne retentit. Nul appel ne trouble l'air. Soudain la rue est vide, malgré les rampes électriques qui cernent de feux les deux ou trois restaurants chinois laqués d'écarlate, bariolés d'inscriptions fantastiques, ornés de mascaronsterribles, pourvus de planches auxgrands caractères d'or qui oscillent depuis le balcon jusqu'au seuil.
Que Ton traverse l'Avenue enfilée par la succession des cars jaunes et barrissants, qu'on passe sous le plancher de l'Elevated-Railway ébranlé par l'essor de ses trains en file; qu'on s'engage à la suite d'un Chinois madré, que-
mandeur, dans une rue déserte, dans une maison un peu sinistre, dans un escalier obscur, qu'on atteigne un étroit palier, qu'on écarte une porte à vitrage, et l'on découvre un logis propre, net, meublé de ses chaises à bascule, de sa table ronde, de sa commode à miroir moÉile. C'est le parloir d'une fumeuse d'opium, courtisane pour Jaunes. Au mur, un chromo de Christmas, gracieux d'ailleurs, offre le sourire épanoui d'une Desdemona préraphaélite. Entre deux cloisons qui divisent la longueur de l'appartement, gît sur un lit de cuivre, à côté d'un plateau chargé d'ustensiles, une femme brune et pâle. Elle fait grésiller la perle du narcotique à la flamme de l'alcool. Absorbée, éclairée par cette occupation elle ne s'inquiète qu'une seconde de notre présence. Le guide lui dit notre qualité de voyageurs curieux. Elle hausse les épaules et, couchée sur le flanc, continue la besogne. Son corsage de linon dégrafé, sa jupe beige, son foulard emmaillotent une figure et un corps d'Italie aptes à servir de modèle pour les saintes femmes des Raphaël et des Titien. Le Chinois la contemple avec passion, tandis qu'évitant de nous apercevoir, elle verse la perle d'opium dans le fourneau de sa lourde pipe, puis exhale de la fu-
mée. Une chevelure sombre encadre cette face altière et fatiguée de madone au Calvaire, mais qui suce le gros tuyau laqué, cerclé de cuivre. Près du sien^ un second oreiller garde le creux d'une tête. Soudain, on entend soupirer au fond du logement ; et l'on devine, à travers la nuit d'un cabinet minuscule, deux maigres Célestes, l'un recroquevillé, l'autre étendu, qui sommeillent, inertes dans le paradis artificiel. Nous avions interrompu les ébats d'un voluptueux trio."
Sauf de très rares exceptions, l'entrée des femmes chinoises aux Etats-Unis est interdite. Ainsi le gouvernement obtient que ces familles prolifiques des Jaunes ne s'implantent point* Célibataires eux songent au retour en Asie. Le prolétariat d'Amérique se protège ainsi contre la concurrence extrêmement redoutable^ * d'ascètes que rassasient une poignée de riz et une queue de poisson sec, qu'habillent une camisole de serge et un feutre, qu'abritent suffisamment les plus affreux taudis. Manquant de besoins ils peuvent accepter des salaires très modiques. Sages ils gagnent toujours assez pour leur opium quotidien et une débauche hebdomadaire. Ils ne sauraient que faire des bieiiS entassés aux vingt-cinq étages des fabu-
leux magasins où flânent, for shopping y le porte-monnaie dans les doigts, les épouses et les filles des travailleurs yankees.
Dans une même rue de New-York, les flâneuses trouvent cinq ou six établissements, chacun plus complet que notre Louvre, que notre Bon-Marché. Elles descendent vers les «ous-sols, restaurants analogues à nos Bouilions-Duval, et elles s'attablent entre les massifs de plantes grasses, sous les lumières électriques, devant les dix plats du lunch servis ensemble, picotés aussitôt d'une fourchette active. L'ascenseur hisse d'autres visiteuses au dixième étage plus haut que les paliers de la confection, de la mercerie, de la soierie, de la lingerie, afin qu'elles débarquent dans la halle immense aux comptoirs de marbre que chargent de monstrueux poissons frais, les langoustes vivantes, des moutons dépecés, des quartiers de bœuf saignant, tous les gibiers de plume et de poil, tous les monceaux de légumes et de fruits imaginables^ tous les poulets tués six mois auparavant et conservés dans la glace par les soins d'un trust qui les accapara pour les revendre à son prix. Au-dessus, dans la nef d'une épicerie telle que celle de notre Potin, les clientes parcourent les rues ménagée?
onire les boîtes de conserves^, les sacs de haricots, les barils d'olives, les chapelets de jambons et les bocaux de pickles, avant de s'asseoir avec le vendeur près d'un guéridon et lui faire noter ce qu'elles souhaitent, en discutant ses conseils. Les coquettes achèvent l'ascension de l'édifice, et posent devant les appareils du photographe. Enlevées sur la toiture, quelquesunes choisissent une plante d'appartement parmi celles que l'on cultive dans ce jardin d'hiver. Les gourmandes s'abîment vertigineusement avec la vitesse de l'elevator jusqu'au rez-de chaussée, pour se rafraîchir en savourant la mousse de Vice-cream-soda sur l'un des bars courbés autour du bassin central et de ses eaux vives. Les dilettantes vaguent d'étage en étage, au gré des ascenseurs lestés de cohues hâtives, pour toucher les velours, palper les fourrures, mesurer les soies, émouvoir les touches des orgues. Les Américaines se délectent trop de leurs insatiables convoitises. Jamais le mari ne gagne assez à l'atelier, au bureau, à l'étude, à la clinique, à la Bourse, pour l'avidité enfantine de ces caprices. Gages, appointements, honoraires, bénéfiices de spéculation, tout glisse aux caisses de ces buildings infernaux. Une fois entrées dans ces
tours marchandes^ les femmes de New-York et de Chicago perdent le bon sens. Excité par l'appât des choses en étalage, Pêtre élégant, robuste, si volontaire en tout autre njoment, se trouve dépourvu de résistance au milieu des tentations accumulées à ces vingt-cinq étages spacieux chacun comme un de nos musées, une de nos halles, un de nos entrepôts les plus considérables.
Aussi la plupart des Juifs et des Yankees bibliques, s'évertuent dans l'échoppe, la boutique, le bazar, le magasin et le dock, pour fonder, quelque jour, un de ces « emporions » pareils à ceux des Tyrs, des Sidons et des Garlhages, cités originelles des espérances ancestrales. Quand le génie de Flaubert évoqua le père de Salammbô visitant, au retour, les réserves de son domaine et inspectant des richesses de toutes sortes, ce fut l'admirable compréhension du caractère intelligent, mercantile et totalisateur propre à l'homme de la Méditerranée, à l'adorateur de Moloch, de Tanit et des Cabires, à l'hierodoule d'Ammon, à l'initié d'Ephèse, au sacerdote d'Astarté, au prêtre athénien d'Hermès, au lévite de Jehovah. Entre la philosophie panthéiste de Spinoza et le talent synthétiste des financiers grecs, arméniens, syriens, véni-
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tiens, sémites, puis des internationalistes juits, il y a fraternité certaine. Lecteur de la Bible, le Yankee devait nécessairement devenir l'inventeur du trust. Une idée qui se perpétue d'âge en âge, de race en race adapte à sa mesure les âmes successives qu'elle atteint.
Les esprits des Israélites misérables lui obéissent inconsciemment lorsque, dans New- York, l'enthousiasme les secoue, durant une représentation de leurs mélodrames récités en langue judish, ce patois hébraïque mêlé d'allemand. Les acteurs y jouent, avec un succès constant, les rôles de faibles créatures longtemps persécutées, puis victorieuses grâce aux ruses de leurs vertus. C'est là, personnifiée, toute l'obscure épopée de ces races astucieuses, et subjuguées de siècle en siècle, depuis que les Romains anéantirent à Garlhage, puis à Jérusalem, la suprématie de ïanit et de Jehovah. Ripn de suggestif comme ce public barbu^ Même, en deuil, ces grasses Orientales aux gros yeux bistrés, quand leurs mains humides applaudissent, la mendiante orpheline épousée par un jeune millionnaire, tandis que les détectives de théâtre passent les menottes aux poignets du méchant seigneur.
Il faut, le lendemain, causer, dans un oiiice
de Wall- Street avec le banquier Israélite qui, pour ses employés, loue, cinq pièces étroites, au dixième étage d'un building, moyennant vingt mille dollars. Il possède un hôtel près de la Cinquième Avenue. Sage et beau comme le Salomon des Ecritures, il darde l'éclair de ses larges pupilles au fond des esprits. Il les juge en deux secondes. II leur décerne ou non sa sympathie d'accapareur décidé à les enrôler parmi ses auxiliaires incon scient s^, ou à les omettre comme peu capables de servir ses desseins. Il sied de le suivre dans la galerie supérieure qui surplombe le vaisseau carré de la Bourse^ et l'ouïr conter son influence, nommer ces hommes criards qui fourmillent, minuscules, dans le fond de la clarté, sur les mosaïques marmoréennes, autour des édicules à pupitres. De temps en temps, un nombre éclatant apparaît dans Pimmense quadrilatère noir inscrit sur une paroi entre les colonnes assyrie/ines et dorées du temple. Rien d'abord n'explique le miracle de ces chiffres soudains qui brillent un instant sur l'altitude infinie de la muraille; comme durent briller à Babylone, a Mané, Thécel, Phares » dont s'épouvanta le Baalthazar des prophètes. A la vue du signe fatidique subitement manifesté vers les frises^
de l'édifice, à cet appel mystérieux d'en haut, quelqu'un de la foule agitée se précipite, sort. Les fluides vont l'avertir de sa fortune ou de sa ruine en vibrant derrière la plaque du téléphone. Car ce numéro désigne l'un des boursiers et l'invite à connaître les résultats de ses opérations lointaines entreprises télégraphiquement par delà les mers.
Au bas des murs, en de simples chaires, le& agents des banques attendent le moment de prêter les sommes que les spéculateurs souhaitent pour la liquidation des différences. Là sont cotés les crédits. Devant ces meubles de bois simple^, le perdant sait de combien s'affaisse la valeur de sa notoriété. Là, bien des gens essuyèrent le refus qui était aussi leur arrêt de faillite. Résolument, ils quittèrent ce palais à l'altitude colossale, éclairée par les frises. Les gagnants leur prêtèrent un léger pécule, et ils s'en furent, dans l'Ouest, refaire un capital. Plusieurs revinrent, payèrent, furent réhabilités deux ou trois ans après leurs catastrophes. Et l'on vous montre ces barbons en vestes de jouvenceaux, s'empresser, allègres vers les télégraphistes, sans avoir gardé, dans les allures, cette fatigue permise chez nous à qui sut pâtir. Les plus désolantes secousses n'ont pas courbe ces échi*
nés, ni ravagé ces figures, ni plié ces genoux maigres. Proprets, dignes, rapides, ils inscrivent leurs ordres sur des fiches de carton en chiffrant les milliers de dollars, avec sérénité. €ar ils savent que le pays recèle encore tant de chances pour reconstituer une fortune évanouie. En Europe, celui qui se ruine devra, vingt ans ou trente ans, économiser, inventer, traînailler, avant de reconquérir une situation. En Amérique trois ou quatre ans suffisent aux forts pour rentrer, la tète haute, et le chèque facile, dans Wall-Street. Les fruits de Californie, les blés de Louisiane, les bois du Canada, les minerais du Colorado, les tissus de la Caroline, les cotons de la Nouvelle-Orléans, les produits divers du Middle-West, ont déterminé, par l'accroissement de leurs amas, les nouvelles combinaisons d'échange et les nouvelles méthodes de transport que sait, à point, imposer un esprit industrieux.
Satan, pour tenter Jésus dans le désert, le transporta sur la cime d'un roc dominant des campagnes et des cités opulentes. L'Américain aime vous enlever, par la force de l'ascenseur, au faîte d'un building surplombant Wall-Streot, toute la ville qui couvre la presqu'île de Manhattan entre la baie de l'Hudson et l'East-River. De
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la terrasse du plus haut donjon, l'œil discerne le mouvement épais de la vie comme un liquide coulant au fond de l'abîme que forment les façades opposées. L'illusion de croire les édifices obliques au sol est singulière. Il semble que la ville s'incline autant sur les eaux qu'un navire penché par le vent. On aperçoit courir en file les cars pareils à des hannetons jaunes. Les méandres pâteux de la foule débordent les offices, inondent les trottoirs de midi, s'infiltrent dans les boutiques, affluent et refluent aux coins des rues profondes, battent, de leurs flots, les bases pélasgiques des hautes tours ajourées par mille fenêtres où luisent des chiff'res et des lettres d'or. Les terrasses voisines, un peu plus basses, sont larges comme des places publiques. Le zinc des toits, le verre poussiéreux des vitrages, les tôles des cheminées, se succèdent indéfiniment, sur ce damier aux cases saillantes ou enfoncées, noirâtres ou grisâtres, arides ou enfumées. A droite et à gauche, plus loin que les cubes de pierres étages, les flots de l'Hudson et de l'East River enveloppent cet ensemble de crevasses, de failles au fond de quoi s'étale, lourde et lente, la nappe des multitudes laborieuses. C'est un élément fluide et sirupeux, une matière analogue, en somme
à celle du Niagara que le génie des Prométhées transforme en énergie électrique dans les usines créatrices suspendues à ses rocs. Le cours de l'humanité aussi bien que le cours des fleuves se métamorphose en mouvements de force positive et fructueuse sous les mains des Titans. Ces Italiens, ces Juifs, ces Allemands, ces Chinois, ces Slaves déversés par les paquebots sur les quais de New- York, mettent bientôt en action les poids des outils, les rouages des machines, les élans des véhicules, les arithmétiques^ des barèmes, les calculs des affaires, les échanges des valeurs diverses et incommensurables. Avec tout cela, le financier tisse le réseau de ses rêves synthétiques, et seconde sa volonté de puissance.
Puissance telle que les banquiers sémites purent obtenir de leurs collègues une intervention de M. Roosevelt auprès du Tsar, en faveur des Juifs massacrés naguère dans Odessa, et par toute la Russie. A la même heure, les Tatars ayant saccagé les usines pétrolifères de Bakou, la Standard OU Company gagnait cinquante points, puisque la principale concurrence s'effondrait à la satisfaction de M. Rockefeller qui, de ce chef, encaissait quatre-vingt-un millions de fraocs. Bien entendu les calomniateurs na
manquent pas d'insinuer que les apôtres de la rébellion caucasique, tout en ignorant l'origine ûe certains subsides transmis par les soins adroits et mystérieux de banques américaines^ reçoivent cet or de leurs religieux, et nourrissent ainsi leurs bandes destructrices.
Personne ne croit à ces accusations parmi la foule qui se hâte sur la Cinquième Avenue, l'après-midi devant les palais des trusteurs. Avenue et palais d'ailleurs moins superbes que notre boulevard Maleslierbes^ que notre Avenue du Bois, que nos hôtels de ces lieux parisiens. Le faste élégant des quartiers réunis autour du Parc Monceau, de l'Etoile, de la Porte Dauphine, l'emporte sans comparaison sur le style plutôt lourd, uniforme et sévère des demeures qui s'accotent devant les pelouses nues du Gentral-Park, ses allées montueuses, ses insuffisantes perspectives, ses prés sans ombrages. L'art de l'horticulteur semble médiocre, là -bas. Les équipages sont tels que ceux de nos bourgeois cossus mais économes. Blancs par le complet e.t le casque colonial, les nègres, qui ramassent le crottin sur la chaussée, ne se peuvent consoler en songeant à la magnificence des bêtes incongrues. Vers Madison-Square, l'aspect de cette fameuse voie ressemble à celui
de nos boulevards. Plus d'espace en largeur; mais peu ou point d'arbres. Les gens portent, là, cette mine et cette tenue de cosmopolites qu'on a saluées à Londres dans Piccadilly, à Rome dans le Corso^ à Berlin sous les Tilleuls, à Pôtersbourg dans la Perspective Newsky. Toutefois la jeunesse de Jouvence anime la dignité des promeneuses. L'enjouement excite les ribambelles de dames athlétiques qui allongent de grands pas militaires sous leurs robes courtes. Dans Madison-Square, un svelte et clair building élève, à cent mètres de sa base triangulaire, un faîte identique par la forme à celui • du fer à repasser que manient les blanchisseuses. L'ossature du Flat-Iron est d'acier. Le bâtiment ne contient que des bureaux où plusieurs centaines de clerks tapotent les claviers des machines à écrire les lettres nécessaires au commerce de la rue voisine : c'est la populeuse Broadway , pleine de cars successifs barrissant et sonnant, de cohues promptes, de nègres obèses, coiffés de chapeaux bolivars, et gonflant d'énormes redingotes que décorent, sur la panse et sur le râble, les chiffres jaunes de quelque réclame. Ailleurs, cent têtes de cire tournent lentement derrière une vitrine, avec les chefs-d'œuvre de la modiste. L'apparence
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d^ S étalages semble telle que dans notre faubourg Montmartre. Souvent, se tassent, en considérables monceaux, des choses négligemment mêlées, comme si, dans la hâte d'offrir l'aubaine aux passants, le vendeur n'avait pas eu le loisir de ranger ses marchandises. Ce désordre agrc'e au caractère de la classe moyenne qui blâme 1rs travaux inutiles. Gela lui démontre l'esprit logique et pratique du boutiquier, puis inspire la confiance. Chez le pharmacien oij l'on peut boire debout tous les alcools, savourer toutes les glaces, choisir tous les objels de tabletterie, son papier à lettres, ses brosses, ses timbres, ses onguents et ses remèdes aussi, le fouillis semble parfois, inextricable dans les casiers des comptoirs. La plupart des magasins, même ceux des belles rues, présentent la physionomie de nos bazars qu'on aurait vitrés. C'est du « déballage », ainsi que nous disons. A plus forte raison dans l'interminable Third-Avenue où s'épanche, dès quatre heures du soir, la multitude babillarde des ouvrières, des commis lâches qui vont rentrer dans leurs Batignolles, Brooklyn. Par hygiène beaucoup arpentent a pied la longueur des voies bordées par les bars, les restaurants,.les magasins de vaisselles et de meubles, les bonneteries, les librairies bario-
lées d'images à crimes. Depuis le centre de la ville, jusqu'au pont de Brooklyn, la jeunesse se prescrit cette promenade, malgré la profusion des tramways d'ailleurs combles, et les retentissements formidables de Velevated : il court le long d'un sinueux viaduc soutenu par des colonnes de fer, et qui obstrue toutes les perspectives à la hauteur des seconds étages. Négligeant les escaliers qui conduisent vers quelques stations aériennes, les trios de dactylographes, de modistes et de couturières marchent par milliers à bonne allure, en balançant leurs bras comme font nos fantassins. Solides et résolues elles règlent le rythme de leurs enjambées par ce mouvement de pendule, sans craindre qu'il soit disgracieux. Du reste, elles peuvent, au théâtre, voir de jolies choristes accompagner, en balançant leurs bras nus, la musique des couplets qui se mêlent aux comédies nigaudes et aux drames puérils, mais somptueusement montés, dont s'éprend le public citadin. Cette gymnastique de scène exécutée par de belles filles aux maillots collants n'est pas la moins agréable chose des spectacles qui s'arrogent à la fois les luxes imposants de notre opérette, les grotesques hilarants de notre vaudeville, les sentimentalismes pieu-
rards, de notre comédie, les exhibitions militaires et tonnantes de nos mélodrames patriotiques. Tout émues de ces merveilles confuses qu'elles admirent^ les jeunes filles de New- York n'imaginent point s'enlaidir en imitant les choristgirls et leurs gestes. Aussi leur foule babillarde se démène-t-elle avec feu, sous les spirales de ses chapeaux extravagants, enrubannés, empanachés, tordus et bosselés le plus étonnamment du monde. Non moins alertes, les hommes accélèrent leurs pas sonores. Sans cannes, le feutre sur l'oreille, les poings fer mes et ballants, la pipe sous la moustache, ils arpentent les trottoirs. Leur regard vise en avant le but de leur opiniâtre volonté. Ils savent certainement le nombre de yards qu'ils couvrent par minute. Ils tâchent de couvrir un peu plus de terrain dans le même temps, par un emploi meilleur de leurs forces naturelles. C'est un jeu. Il s'agit de garder presque la môme allure, d'éviter la vitesse essoufflante, et pourtant d'atteindre, plus tôt que la veille, cette extrémité de la presqu'île de Manhattan oii convergent les cars bourrés de voyageurs. Televated aux wagons gorgés d'âmes, les élans de ces piétons et de ces nymphes gymnasiar , ques, tout l'afflux de la marée humaine qui se
précipite là, qui dégringole les escaliers du viaduCj qui se rue dans les interstices des tramways secouant leurs grappes de passagers extérieurs, et qui se bouscule^ au risque d'écrasement, sur les rails de cette place en vacarme. Mille omnibus automobiles y éraflent les palissades des immeubles en constructions. Au fond de béantes tranchées, piochent des Italiens. Au ciel se projettent les cages en fer des maisons inachevées, ceintes d'échafaudages, quelques ossatures de Sky-Scrapers, encore à jour dans les étages supérieurs, mais dont les étages inférieurs sont déjà vernis, fourbis, vitrés, meublés, pourvus de téléphones, de lumière électrique, d'ascenseurs provisoires, de concierges, de boys et de mécaniens. Ces domestiques traversent la multitude encastrant, de ses remous, les carapaces jaunes des cars, comme la mer encastre de ses flots les récifs. La cohue gymnasiarque se presse et se pousse sans merci, afin de s'engouffrer dans les voûtes où les tramways de Brooklyn exécutent, sur plusieurs voies parallèles, la courbe nécessaire pour se rendre de la piste descendante à la piste montante du retour. A l'assaut de chaque voiture un instant arrêtée, le peuple de New-York accomplit un vigoureux
effort sportif. On dirait d'une bagarre de footbalL Les gens qui veulent quitter les platesformes sont refoulés par l'élan de ceux qui prétendent y grimper d'abord. Spontanément, instinctivement des équipes se forment, s'agglomèrent, se hissent avec les fureurs tactiques de Romains forçant une ville barbare^ par la manœuvre de la « tortue ». Emportées, charriées par les épaules de gaillards qui les étouffent, les compriment, les expulsent en l'air, de frêles filles jaillissent par dessus les feutres masculins, en tenant toujours, d'une menotte, leurs chapeaux exorbitants. Nulle galanterie, nul érotisme latins ne distraient les hommes de cettetâcheguerrière. Leur opiniâtre volonté vise, à l'exclusion de tout autre, un succès précis^ celui de conquérir uae place dans le véhicule. Dactylographes élégantCvS, modistes fraîches, vendeuses accortes, sont impitoyablement coudoyées, meurtries, rejetées. Les maxillaires des mâles se serrent. Leurs yeux durs dardent les éclairs de leur hyperbolique énergie. Ils luttent, sans provoquer d'ailleurs;, ni plaintes, ni cris, ni protestations des faibles. Les victimes supportent en souriant les horions. Les femmes ne requièrent point la pitié. Au contraire, orgueilleuses de leurs muscles, elles
tentent frénétiquement aussi de vaincre. Les affres de l'étouffement pâlissent celles qui ne cèdent point la place mais boxent de leur mieux, en élevant, hors de l'algarade, leurs ombrelles fragiles, comme César naufragé sauva, des eaux^ ses Commentaires.
Ce sport quotidien dure de cinq à sept heures^ chaque soir. Il semble que les équipes successives y prennent du plaisir. Leur jeunesse mentale et corporelle aime mesurer ainsi, sa puissance, avec témérité. Le jeu plaît certainement. Sinon il serait simple d'adopter notre système de numéros. Les voitures arrivent l'une derrière l'autre^ à quelques secondes d'intervalle. Personne n'a de raisons majeures pour rentrer cinq minutes plus tôt dans le logis de Brooklyn. Evidemment l'Américain souhaite éprouver sa vaillance. Et cela n'est point particulier aux habitants de New -York. Durant l'Exposition de Saint-Louis, une identique rage animait les visiteurs [attendant les cars qui devaient les emmener d Olive au Forest-Park, ou les ramener du Forest-Park dans Olive. Il y avait là les éleveurs du Texas, les professeurs de Boston, les cultivateurs de Californie, les industriels de la Caroline, les commis de Denver, les pionniers de Colorado-Springs, les élé-
gantes de Washington, les aristocrates de Baltimore, les grainetiers de la Louisiane, leurs femmes, leurs filles^, leurs sœurs et leurs mères. Tout ce monde se ruait avec une égale frénésie dans les voitures, s'y entassait à la force du poing, y rompait plutôt ses parapluies, s'installait pêle-mêle avec des terrassiers moraves très puants, nul ne patientant jusqu'à la venue d'une autre machine; sauf en cas de défaite.
Ce délire puéril affole aussi les employés qui choisissent le chemin de fer pour traverser l'East-River, dans le flanc du pont de Brooklyn, tandis que les bons géants de policemen irlandais ramassent la dame trop piétinée, laissée sur le carreau par les athlètes enfin maîtres du tramway en partance. Le long des trains c'est la mémo charge éperdue, une cohue obstinée qui s'élance, s'agriffe, se hisse se bourre et s'engloutit dans les compartiments. On s'empare là du wagon comme les collégiens du ballon sur la prairie de Columbia. Quoi de plus étrange, surprenant, insensé, pour la scepticique indolence du Latin, que cette fougueuse irruption de mille et mille individus dans les édifices de cette station en fer à cheval.
Etourdi par les tumultes de la bataille sacs
cesse active, on débouche à grand'peine, hors de ces constructions trapues, métalliques et retentissantes, sur le pont de deux kilomètres. Des cables d'acier le suspendent à un double portique médian. Le fluide des trolleys, meut à droite, toute la série des cars en route vers Brooklyn, et, à gauche, la série de ceux glissant vers Nev^-York. L'une et l'autre de ces pistes, longent des chaussées plus extérieures que sillonnent les camions et les équipages. Le marcheur suit une ligne au centre de ces courants inverses, rapides et bruyants. Sous les pieds, l'armature tressaille au passage des express sonnant leur tocsin : ils se projettent, de toute leur vitesse, dans le large tube de l'infrastructure, et ils franchissent, d'un jet, le bras de mer. Ses eaux vertes se fendent à la proue des ferry-boats pansus qui colportent les trains de marchandises chargées au seuil des fabriques, dans la banlieue de Brooklyn. Ces trains naviguent ainsi sur l'East-River, doublent la presqu'île de Manhattan, traversent l'Hudson, abordent aux gares du Nev^-Jersey : alors des locomotives les emmènent avec leurs cargaisons d'ustentiles et d'outils vers la Louisiane. Leurs wagons bientôt reviendront pleins de céréales, de fruits et de cotonnades.
A mesure que l'on approche de l'arche double où s'accrochent les câbles d'acier soutiens de ce peuple précipité, par dessus le détroit, dans ses wagons, dans ses cars, et dans ses cabs, l'intelligence totalise, de mieux en mieux, la stupéfiante somme de forces en circuit autour de soi, grâce au génie des aventuriers qui dressèrent ce portique après en avoir cimenté les piles dans les eaux profondes, et qui surent inventer l'essor de ces moteurs compliqués, pour la gloire d'impérieux désirs. De l'Ecosse et de l'Italie, de la France et de l'Allemagne, tous les libertaires sont accourus sur ces rives de l'Hudson, de l'East-River, après la défaite de leurs rébellions sociales et religieuses. En cette terre d'exil ils constituèrent une race impétueuse, légataire de leurs aspirations vers la meilleure indépendance. Des mains Scandinaves, germaniques, latines, phéniciennes, grecques, slaves façonnèrent l'empire dont la capitale est cette ville pourpre allongée au bout, d'un cap et sur les quatre rivages que baignent les eaux du fleuve avec celles plus salées de la mer.
Voici donc une œuvre due tout entière aux initiatives de la Liberté, aussi bien celle prêchée
pir les Sociniens de Vicence, que celle rêvée par les Quakers de William Penn, les flibustiers des Espagnes, les ÎTancs-maçons de Philadelphie, les encyclopédistes de la Louisiane, les soldats du Champ d'Asile, les utopistes de ricarie, les fenians d'Irlande, les Hellènes des Balkans, les Juifs de Pologne et les nihilistes de Russie. Voici donc une œuvre positive de la déesse imprécise et féconde qui^ là, s'incorpore en une géante effigie de pierre, sur un îlot de la baie, afin d'éclairer, avec son flambeau, l'arrivée de tous ceux qui secouèrent, dans la vieille Europe, le joug du malheur Vnposé par les lois économiques.
Depuis trois siècles, leurs pareils accourent à travers les plaines de l'Océan, le cœur plein d'aspirations vers la liberté, vers ce que représente, pour chacun, ce verbe aux sens divers et contradictoires selon les temps, selon les lieux, ce vocable adoré par les passions des peuples, des sectes, des héros, des poètes et des savants, en dépi^ de son mystérieux protéisme.
Aucune logique en effet n'attribua jamais à ce mot une signification définie. Le sens de la liberté demeure occulte. Son assiduité dans la vie de l'histoire n'explique rien. Les amis
d'Harmodios, des Gracques de Spartacus, de Vercingétorix, de Luther, de LaBoétie, de Danton, de Blanqui, de Kropotkine, attribuèrent ce même nom à des idées inégales, ou bien antagonistes. Tant de nations se levèrent et s'en- Ifetuèrentau chant de ce vocable énigmatique ! Ont-elles obéi simplement à la tendance de l'évolution que nous appelons le progrès, et qui s'achemine, par le moyen de nos gestes, peutêtre vers le mieux, peut-être vers une fin très obscure?
Notre sens de la liberté peut-il correspondre à cette continuité d'une norme planétaire dirigeant, de manière divine et secrète, les métamorphoses des sociétés?
Se vouloir libre n'est-ce point appeler la fin des inhibitions qui retardent notre connaissance de l'harmonie universelle dont la justice est la face humaine ? Se vouloir libre n'est-ce pas exalter, en son individu, les appétences confuses des ancêtres, toutes les énergies aïeules jadis refoulées par la tyrannie des prescriptions sociales? N'est-ce pas ressusciter en nous les désirs que nos morts abdiquèrent forcément, et qu'ils semblent nous conseiller parce qu'ils n'en ignorent plus maintenant la valeur, parce que mêlés aux fermentations de la terre, ils
savent quelle félicité résultera des assouvissements?
Se vouloir libre n'est-ce pas suivre l'impulsion acquise par l'humanité en course pour découvrir un concept exact de l'univers qui serve de mesure à ses actes?
Se vouloir libre n'est-ce pas tenter d'enfreindre le vœu de la nature qui paraît nous avoir objectivés, non pour la connaître toute, mais seulement pour subsister parmi les espèces et les éléments, à notre place trop humble devant notre ambition, cause de notre perfectibilité spirituelle ?
Notre goût de la liberté n'est-ce pas, enfin, la simple conscience de l'évolution générale, et qui excite momentanément le cœur de nos existences avides.
La liberté n'est-ce pas simplement une expression humaine et variable de Vappétit sublime qui pousse les forces vers le terme de leur évolution'?
Une telle manière de définir justifierait peutêtre les passions des races, et tous les combats livrés, et toutes les hécatombes sacrifiées en l'honneur de ce mot fatal, sans que son illusion vivifiante, ait pu conquérir une réalité logique. Point de philosophie acceptable qui lui
concède le titre de vraie. Et cependant le révolté meurt, depuis le début de l'histoire, pour ce Verbe-Dieu. Il meurt avec l'ivresse panique de se croire la manifestation évidente des Forces au travail. En cette minute d'agonie, l'homme offre son corps eucharistique à ses désirs de l'Univers Inconnu. Selon les dates^ cet holocauste s'accomplit en l'honneur de la religion, de la patrie, de la fraternité. Le rebelle succombe pour la délivrance de ces fois collectives, pour la continuité de leurs espoirs. Son râle n'est que le cri de joie de ces forces s'excitant à la tâche.
Réfléchissait-il ainsi l'ouvrier américain assis à côté de moi sous le portique du Pont de Brooklyn, devant la magnificence de la baie où la déesse de pierre, brandit son flambeau symbolique? Songeait-il aux guerres, aux massacres, aux triomphes, aux révolutions, qui marquèrent la route des races parties du nord asiatique à la conquête du soleil méditerrcnoene vers les colonnes d'Heraklès vers les flots pluc^ tard amis de la nef oii le Celtibère Christophe Colomb espéra, de la frégate oij le Yiking William Penn médita, du paquebot où le Germain Van der Bilt calcula? Ce jeune Yankeepensif, s'estimait-il le geste le plus récenl
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des Energies qui poussèrent ses ancêtres probables aux lacs de Finlande, puis leurs fils Northmans aux estuaires de France, enfin leurs descendants dieppois à cette baie de l'Hudson? Il souhaitait peut-être de gagner lui-même San-Francisco, pour s'embarquer, aller surveiller les machines du Japon, et conduire, ensuite, passé la mer, quelques locomotives de trains mandchoux vers Petersbourg, vers Helsingfors et la révolution finnoise. Soupçonnait-il que son rêve libertaire d'émancipationétait seulement la forme concrète et momentanée de cette puissance occulte chassant de l'est à l'ouest, depuis les origines, ses pères, luimême ? Il y eut un ange qui, de même, chassa, de l'Eden, le vieil Adam.
Quand il eut allumé sa cigarette, puis soufflé de l'haleine bleue, l'homme se leva. Je le contemplai svelte et grave. Il appartenait à cette aristocratie du prolétariat que seul engendre le peuple de l'Union. Notre Europe possède une bourgeoisie ouvrière, un type de travailleur gras, à lourde moustache, à chaîne de montre, à bagues ostensiLies, à pardessus, à chapeau, et qui diffère peu des caricatures dessinées autrefois par Heiiri Monnier d'après Joseph Prudhomme. Mais il importe de franchir l'Atl an-
tique si l'on veut connaître le type noble du travailleur manuel, celui dont les gestes se rythment et se contiennent, celui qui sourit sans rire, celui qui s'observe, se maintient droit, se refuse aux allures dégingandées, aux habits lâches, aux colères et aux liesses trop certaines, celui qui semble apprécier les vertus du silence et de la solitude. Celui-là s'attardait sur le pont : il se plaisait au spectacle de ces mouvements tumultueux, fluidiques et populaires dont nous étions le centre étourdi. Son être se distrayait en arpentant le plancher suspendu au portique de deux arches hautes, grises et sévères. Il palpait sa cigarette avec ,des doigts longs auxquels les souillures de la limaille n'imprimaient pas, chose étrange, un signe de vulgarité, mais une marque d'intelligence productrice. Depuis la casquette ronde à visière verticale serrant le chanvre épais et lisse d'une chevelure quasi longue, jusqu'aux bottines encore luisantes, tout le corps en chemise de flanelle noire, en pantalon de serge à bavette et à larges bretelles, gardait une élégance de lieutenant prussien. Les sourcils soyeux brillaient sous la suie qui fardait la hnesse aquiline du profil, et qui rendait plus vif l'éclat des yeux. Il regardait souvent la statue de la
Liberté. Là bas, sur l'îlot, au milieu des navires épars, elle n'était qu'à la juste mesure de l'ample panorama terrestre et maritime serti par les collines violâtres au loin.
La lumière du jour commençait à rougir dans l'horizon occidental. Les vagues de l'Hudson et de l'East-River brillaient, s'assombrissaient en confluant, à la pointe de New-York, sous une futaie de mâtures grêles, de cheminées trapues, sous une flottille à l'ancre autour de la Batterie basse, de la Down-Town groupée en sombres blocs. Derrière les quais ouverts à la course des express-marchands, là, s'érigent, s'étagent les altitudes des buildings oij bourdonne la fièvre de Wall-Street. Degrés cubiques et colossaux, apposés pour l'escalade prochaine du firmament, cette sorte d'escalier prodigieux, logis de cent mille esprits, s'élance avec eux au zénith. Il culmine sur trois provinces de bâtisses rougeâtres, de larges eaux, de tours himantes, de murailles exposant les colosses badigeonnés qui recommandent, en manches de chemises, l'emploi de panacées miraculeuses. Il culmine sar tout ce pays aux cent villes jointes pour embrasser, cans leurs quartiers de briques, de fer et de moellons, l'embouchure d'un énorme fleuve, et les flots salés d'un détroit.
A Pinstant du crépuscule, l'espace et les ondes se transfigurent en clartés, en mouvements d'émeraude. Aussi loin que perçoit le regard, mille cités de pourpre s'entassent en un chaos illimité de maisons, de fabriques et de palais tant à l'Est sur Long Island, l'île de Brooklyn, qu'au Nord sur Manhattan, le promontoire de New-York assailli par les deux courants, qu'à l'Ouest sur New-Jersey, le continent des gares mordues par la bave de l'Hudson. Et ces mille cités de pourpre assistent, comme un peuple sensible, au spectacle du golfe pers où blanchoient les panaches de vapeur que soufflent les steamers épars, où luit la Liberté monumentale, centre des eaux enserrées, vers leSud^ par les collines violettes de New-Brighton.
Le démiurge de ce monde pourpre et vert, de ce monde circulaire et sonore qui enfle dans l'air, qui plonge dans la fougue des ondes, l'ordonnateur de ces forces tourbillonnantes et volontaires, le seigneur de cette mer et de ce ciel encombrés par son œuvre, c'est pourtant le jeune Lucifer masqué de suie, et dont l'haleine bleue s'effilait, par spirales fugitives, sur le pont jeté au travers de celte incomparable magnificence. Son génie, celui de ses pareils instaura cet amphithéâtres de cités
rougeâtres assises au spectacle des eaux, et cet escalier de donjons cubiques construit, de la mer au zénith, pour l'ascension des Titans rajeunis.
Génie si vigoureux et svelte dans Totui du haut pantalon de serge, de la chemise noire à boutons de porcelaine. Génie conçu par le désir de la Liberté. Génie des mécanismes et qui pourra, demain, se travestir en un glabre Rockefeller, en un Carnegie chenu, enunniassif Pierpont Morgan, en un Frick ovale, en quelque roi du pétrole, de l'acier, de Por, plus puissant que les souverains des empires historiques. Un véritable génie à métamorphoses. Un maître des foudres et des vapeurs. Un génie déposé là par l'un des chars magiques en essor autour de nous. Un génie éphèbe, qui rêvait aux promesses de sa mère, cette statue monumentale prête à éclairer, de son phare, l'étendue.
Sut-il tout ce que je comprenais de lui, en cette heure où, dans mes yeux béants, s'épanouissait le paysage de la Nouvelle- Jouvence.
Accoudés ensemble contre le garde-fou, nous goûtions différemment la beauté de ces eaux en lesquelles se lavèrent de toute vieillesse les fils les plus téméraires de la molle et lasse Eu-
rope. Une émotion violente possédait mon esprit, l'émotion même que j'avais ressentie^ un soir (le Venisej sur la place Saint-Marc, toute lunaire, toute souriante de musique, toute riante de femmes claires, toute somptueuse ^at ses trésors ruisselant aux vitrines, et '.oute pompense par la face de la cathédrale byzantine qui dédiait ses coupoles d'azur aux rayons des astres et à la brise de l'Adriatique. Le même émoi, vingt ans plus tard exaltait mon être arrêté sur le pont de Brooklyn, et comparant la splendeur du Futur à la splendeur du Passé, l'élan colossal de la jeune humanité yankee à la majesté précieuse de l'ancienne vie grecque. Mon âme se criait qu'il importe, après tout, de vivre puisqu'un tel transport peut enivrer l'esprit lucide, deux ou trois foig
Or, depuis la mer jusqu'au zénith, les grands buildings s'illuminèrent, tout d'un coup. En leurs milliers de fenêtres, le fluide essentiel resplendit. Et ils furent comme les cages immenses de la Pure Lumière surprise par l'artifice de Prométhée. De leurs bases obscures aux faîtes couronnés par les volutes des vapeurs tournoyantes et blanches, ces donjons des Titans dardèrent les vigueurs radieuses de l'intelligence humaine. En bas, les cités de pourpre
s'assombrissaient lentement au bord des eaux verles, et dar?^ le globe du ciel balafré. Le peuple de géants peints aux murs commença de vivre dans les brumes qui montaient des rives. Tous les navires semés sur le golfe se piquèrent de feux nets. Au delà du détroit, les Iramvrays de Brooklyn coururent/ clartés intenses, le long des avenues superposées. Ce bétail de flammes se rua dans les villes conjointes, dans les quartiers maritimes, gravit les collines industrielles que décoraient déjà leurs colliers parallèles de lanternes. Une buée d'écarlate émana sur l'horizon du Nord et voila doucement le peuple de géants inscrit aux murs. Brusquement le phare de la Liberté darda son soleil bleu sur l'ampleur du golfe^ sur les mille bateaux mugissant, sur leurs panaches de fumée. Dans les flancs du pont les express du soir se précipitèrent. Autour de nous l'ellipse des mouvements s'éclaira par tous les fanaux des cais rapides. Ce monde circulaire de cités rougeâtres, l'essors flamboyants, de vagues clapotantes et de lueurs innombrables parut adorer la foudre inclu^.! dans les buildings qui ^riff'aient, de leurs angles, la nuit stellaire
Alors le jeune mécanicien se redressa, s'étira; se cambra dans sa chemise noire. 11 sourit à sa
mère monumentale et à Tunivers qu'elle éclairait d'un soleil bleu ; puis il murmura ? — Go ahead I