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ESSENTIELLES

Les zélateurs de la méthode récente, ep séparant les lignes et les couleurs des objets des êtres, pour les traduire en quelque sorte, à part, devaient nécessairement atteindre à une esthétique architecturale. Ruskin, Walter Crâne, William Morris, ayant voulu la constitution d'un style gracieux pour le décor des demeures, l'ayant demandé aux réminiscences du préraphaélisme, et aux souvenirs que la Renaissance laissa dans ses châteaux, dans ses meubles, l'art anglais offrit l'exemple de transformation, il y a quelque vingt ans. En France le nombre des adolescents voués à la palette et à l'ébau-

choir s'accrut considérablement. Dans les expositions fut attestée cette pléthore. Sur la cimaise, et plus haut, s'étalèrent des milliers de toiles qui, cinquante ans plus tôt, eussent, chacune, ou presque, suffi pour immortaliser son auteur. Tel talent rare sous le Second Empire, devint commun vers la fin du xix' siècle. En sculpture aussi. L'évolution de la littérature no retardait pas non plus. Bénéficiaire des efforts réussis antérieurement, la jeunesse profita des méthodes divulguées. C'est, depuis quinze ans, une foule de gens sûrs de leurs mérites, et qui surproduisent sans trouver un public suffisant d'acquéreurs. Le temps que coûte la perfection d'un tableau, d'une statue, les frais qu'elle suppose pour l'achat des ingrédients et le salaire des modèles, justifient les prétentions élevées de l'auteur, lesquelles, forcément écartent les amateurs économes. Quelques personnes très riches, les municipalités des villes, l'Etat peuvent seuls récompenser par des honoraires équitables, certains artistes que favorisent le mieux les hasards de la renommée quotidienne. C'est peu.

Les intéressés pensèrent que si le tableau, la statue ne sont pas des choses indispensables au décor du logis, le meuble savamment ima-

ginô, bien orné, le vase, l'ustensile agréables à considérer, à manier, pourraient être cboisis plus souvent. Carriès et Galle de Nancy, MM. Delaherche, Alexandre Charpentier, de Fcure, Armand Point, se mirent au travail. M. Roger Marx écrivit les règles et les canons du rite établit des théorèmes. M. Gustave Kahn, avec son génie puissant aida ces idées. La gloire de Benvenuto Cellini fut souhaitée par mille artistes décidés à redevenir artisans. Entre les grès de Carriès et les bijoux de M. Lalique, une série d'objets s'élagea sous les vitrines des salons spéciaux inaugurés, en ses expositions annuelles, par la Société nationale des Beaux- Arts. La critique vanta la table de M. Carabin, le lit de M. Dampt, les appartements composés par M. Dubufo, les meubles de M. Majorelle, les panneaux de M. Chéret, les étains de M. Desbois, la fontaine de M. BafOer, les reliures en cuir de M. Lignereux. Un art nouveau naît, va grandir. En sorte que, d'abord redoutée comme un mal social, cette profusion de talents s'est changée en grand bien. A Saint-Louis, et de Pavis général, la section des objets d'art français fut, entre toutes, la plus intéressante, non seulement par le fini de chaque chose, par l'originalité des inventions, mais aussi par l'en-

semble qui déjà promet la genèse d'un mobilier, et d'un style propre à une époque ; comme le fut le style dit Louis XVI, engendré par le Siècle Encyclopédiste. •

L'événement est d'importance. A mesure que l'on constate l'évolution plus lente de notre commerce et de notre industrie comparés à ceux des Allemands, des Américains capables de fournir, pour peu, les objets de première nécessité, les machines, les étoffes grossières, les cotonnades, les camelotes, il semble que notre ambition économique doive viser plutôt à munir toutes les élites de vêtements, de mobiliers, de bijoux sans défauts. Tandis que les nations concurrentes habilleront et nourriront les foules d'Europe, puis celles d'Afrique, notre mission sera d'encourager à l'excès parmi nous les industries d'art et de luxe, afin d'ennoblir l'existence des aristocraties, des collectivités opulentes. Notre pouvoir de suggestion, par le moyen des belles choses, opérera sur les esprits des meilleurs. Que nos instruments de précision et nos véhicules automobiles aient, là-bas, étonné les jurys compétents, c'est un indice pour notre destinée logique. La France doit s'enrichir en livrant au monde des denrées parfaites ; sans tenir à trop dégorger en pays loin-

tains d îs marchandises communes et de bas prix. Le commerce vulgaire à quoi nous avons tout sacrifié depuis vingt ans, récompense mal les générosités de la nation. Les arts et les sciences, au contraire, lui rendent au centuple ses dons encore minimes.

Ce n'est pas que l'esthétique nouvelle ait atteint déjà son apogée. Bien que ses protagonistes s'évertuent à construire l'ensemble d'un mobilier, ils n'ont pas encore découvert cette harmonie générale des proportions et des lignes grâce à laquelle une chaise du xviii« siècle contient à elle seule, sous une forme réduite, toutes les vertus développées dans l'ampleur des sofas, des tables, et des armoires. Ainsi les meubles dépendent d'une même origine linéaire; ils sont les projections différentes d'un même schéma. Néanmoins on ne saurait, sans injustice, omettre la salle à manger de M. Alexandre Charpentier, pour laquelle il apparenta les formes des buffets, des sièges, de l'argenterie, et de la vaisselle. Il convient aussi de vanter la loge d'actrice qui figurait à la première exposition de la Société des Artistes Décorateurs. Il y fut réalisé un ensemble très proche de l'harmonie parfaite, malgré le nombre des collaborateurs, douze.

dont MM. Majorelle, Lelièvre, Regius, etc. L'essai fut extrêmement heureux. Depuis les flacons jurjqu'aux menus détails des frises, depuis les reliures de livres jusqu'à la cheminée, tous les profils répétaient, étrécissaient, développaient un même rythme de courbes flexibles. Plus récemment, MM. Cheret, Charpentier, et Bracquemond concoururent à la formation d'une salle de billard pour la maison du baron Vitta qui est sise à Evian. Cette dernière tentative fut commentée par M. Roger Marx dans un essai sur la rénovation ornementale qui renferme la plus solide théorie. Enfin à Montmartre, l'église Saint-Pierre était récemment édifiée selon la technique neuve, et ornée par M. Pierre Roche, de qui les figures, les objets en métal décorent prestigieusement la façade si curieusement alliée à la tradition byzantine, et le maître-autel, centre de cette construction en ciment armé.

A cette église on pourrait justement appliquer les réflexions de M. Roger Marx : « En un temps où le manque d'autorité, de souplesse et d'entente a voué au néant tant d'entreprises, il faut priser, à l'égal d'une exceptionnelle fortune, l'unité qui rayonne ici bienfaisamment, comme une vertu distinctive et une qualité

maîtresse. La plénitude s'en est trouvée assurée par l'ambition commune d'atteindre à la beauté, chacun selon ses moyens individuels, et suivant les chemins les plus simples, sans chercher l'inspiration hors de la nature... »

Aussi, dès maintenant pouvons-nous dire que les réalisations commencent à justifier les efforts longtemps laborieux et un peu gauches des premiers qui s'adonnèrent, avec Carriès, Galle, Carabin, M. de Montesquiou, à l'étude ardente de ce problème social. Un art fleurit qui va s'approprier à nos préoccupations quotidiennes. Jusqu'à présent les souvenirs de la Renaissance et ceux du Siècle Encyclopédiste hantaient seuls nos demeures les mieux soignées par un goût instruit. Avec ce qu'avaient conçu les âmes des ligueurs, des huguenots, celles des «philosophes » et des fermiers généraux, il nous fallait vivre songeant aux chemins de fer, aux télégrammes, au téléphone, aux trusts, au naturalisme et à la colonisation universelle. Avant peu, nous ne serons pas moins favorisés que nos ancêtres. Nous penserons et nous agirons dans des milieux appareillés aux coutumes de notre esprit.

Sur la terre de l'Union, où déjà s'élève une architecture superbe et originale, imaginée^

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accomplie pour les besoins d'un négoce et d'une finance extraordinairement actifs, enthousiastes, et lyriques, il fut important de montrer que nos artistes étaient près de découvrir les ensembles mobiliers nécessaires aux besoins matériels et moraux du temps prochain. L'opinion générale nous accorde que ce fut la véritable victoire de notre exposition.

Dans l'ovale de la plus grande salle concédée à la manifestation de notre vie esthétique, le commissaire français des Beaux-Arts, M. André Saglio avait su parfaitement grouper toutes les pièces. Ainsi le visiteur pouvait-il envisager les phases de cette évolution particulière, depuis les reconstitutions de tapisseries exécutées à la manufacture de Beauvais et encadrées dans leurs bois Louis XVI, jusqu'aux quatre meubles de M. Majorelle, et aux incomparables joyaux de M. Lalique. C'était l'enseignement complet de l'effort qui, depuis vingt ans, asservit chez nous, tant d'esprits audacieux, chercheurs et imbus de la tradition nationale.

Devant la fontaine de M. Jean Baffîer par exemple, on admira l'idée qui lui fit marier, dans l'étain pur, aux méandres d'une eau joueuse, les ligr.es d'une enfant qui s'écoule

avec elle^ puis les courbes corporelles d'une adolescente penchée pour boire, enfin les memb:es lâches de la vieillesse partie à la dérive autour du bassin, tandis que la femme épanouie règne sur le rocher d'où s'épanche la source. Comment omettre le souvenir de Jean Goujon, de ses poèmes de pierre, si l'on analyse cette manière sobre d'enfler l'étain selon les saillies des chairs, de le laisser ensuite s'affaisser pour unir le personnage au décor fondamental, si l'on examine certains passages du précis à l'imprécis, leur délicatesse pour synthétiser les reliefs et les plats, si Ton mesure la beauté traduite dans les sinuosités des corps vivaces, et non dans la rectitude des traits physionomiques, si l'on chérit le dessin général du petit monument qui se contourne tel qu'un calice de grande fleur, béante. Tout indique la nouvelle convoitise d'emprunter au végétal ses harmonies irrégulières, diffuses, et cependant concentriques. Ce souci n'apparaît pas moins autour de tel vase, tel plat, tel bassin finement mode* lés dans le métal terne et mystérieux qui se délie, qui se noue aisément au gré de dessins gracieux. Enfin le service à soupe, exécuté pour le syndicat de la boucherie, vaut les plus belles orfèvreries du xv^ siècle.

Quelque majestueux et beaux que soient les meubles construits à Florence par MM. Cutler et Girard, quelque mémorable que soit l'arrangement des marqueteries, quelque simple que soit l'aspect du cabinet à colonnettes, de la table aux pieds demi-sphériques, quelque ostensible que soit l'excellence des proportions^ ces architectures inspirées de la Renaissance ne valent pas la surprise heureuse subie par l'amateur devant les inventions de M. Majorelle.

Rien de lourd, de massif, ne compromet le style des armoires, des bibliothèques que bombent leurs vitrines convexes serties de bois courbes très légers, surmontées d'entablements à rinceaux étroits, sveltes.

Les lis d'eau grandis selon la mesure de la bibliothèque, pour en soutenir la niche supérieure, allient très bien leur bronze à l'acajou verni des cadres doucement ovalisés qui soutiennent les glaces, à celui des panneaux. Ces lis enferment aussi bien le secrétaire surbaissé, et sa forme la plus élégamment frôle, et les tiroirs qui ont, pour poignée, une feuille àe cuivre lancéolée, recroquevillée. De même en la commode : tout est inédit. Rétractés un peu dans le bas, pansus discrètement à mihauteur, rapprochés encore dans la partie su-

périeure, les contours décèlent d'une eurvlhmie sûre. Le musée qui, dans un siècle, contiendra ces unités d'art, possédera quelque chose de caractéristique pour notre temps, comme le fameux bureau de Louis XV pour le xviii* siècle. On souhaiterait peut-être que les tiges des lis eussent moins de vigueur ostensible. Encore soutiennent-elles ou paraissentelles hausser, de leurs corolles, le poids important des tablettes ; ce rôle exige, pour la vraisemblance, une certaine robustesse évidente. En tous cas, dans l'exposition entière, pas un meuble qui pût être, à leur désavantage comparé. Un bahut allemand de bois noir, très nu, mais garni de gonds en cuivre et de longues ^flèches incrustées dans le plein des portes, méritait qu'on le distinguât parmi tant d'essais saugrenus, tant de masses pesantes, ridiculement chantournées, dorées, flambées, que les artisans germaniques imputent à leurs génies prussien, saxon, bavarois, autrichien. En France, il faut citer le lit de M. Boucher que des Amours en bronze gardent, dans des postures jadis indiquées par les dessins des trumeaux. N'était la filiation trop directe avec les arts de la Régence, cette ample construction attirerait toute la louange.

M. Saint-André de Lignereux renouvelle l'art -de travailler le cuir au point de vue décoratif. Pour V Idéal Américain de M. Roosevelt, il avait poli une reliure en cuir vert traversée de lauriers bruns et or. Ses autres reliures aux plantes et aux lettres en relief^ sobrement colorées, habillent les livres de Milton, et de quelques auteurs, les enclosent sous des symboles savants et somptueux. Un coffre en cuir repoussé, -semble aussi précieux qu'une châsse. C'est un labeur d'orfèvre adroit et penseur, capable d'exprimer, par les apparences de la gaine, le poème inclus sous la couverture du volume, les trésors celés dans la cassette.

Sur les panses de ses poteries M. Delaher- €he anime des nuances diaprées, singulières.

Nombreuses furent les œuvres de sculpture appropriée aux objets usuels qui séduisirent le goût américain pour le luxe du home. M. Savine modela deux sirènes étirant la bouche d'un masque en bronze. M. Laporte Blairsy élut comme porteuses- de ses lampes électriques, quelques figurines remarquables. L'art que beaucoup ne dépensent qu'afin d'achever des statues monumentales, M. Laporte Blairsy le prodigue à ses petites créatures de bronze pa-

tiné, ciselé;, émaillô^ pourvu de vie de lignes, de réalité tangible. M. Moreau-Vauthier utilise de même son talent;, pour éterniser l'admirable mouvement de deux néréides debout sur des dauphins et supportant une écaille creuse. Ailleurs c'est une jeune femme en toilette de ville et qui s'érige dans le cuivre de sa matière souple avec une beauté de danseuse tanagréenne. Terre cuite, une Parisienne, manteau, chapeau, manchon, air malin et résigné, incline de côté une tête aux traits gentiment effacés. De M. Octave Lefèvre une crosse épiscopale curieusement émaillée, un calice d'argent, confirmèrent la renommée de notre art religieux. Parmi les vases que le regretté Emile Galle de Nancy avait assemblés sous une vitrine, la coupe bleue ceinte par un vol de papillons roses fit merveille.

C'est avec de la lumière solidifiée dans ses porcelaines, dans ses émaux translucides que M. Camille Naudot façonne ses coupes, ses tasses, ses bols. Il y ménage des trous où des gouttes bleues, roses, vertes et jaunes s'éclairent en grappes. Mieux encore que MM.Hœntschell, et Galle, mieux que les directeurs de Sèvres, il a donné l'exemple d'une supériorité française dans ce genre d'art. S'il était possible d'établir

à New-York le musée permanent de nos manufactures nationales, les petites urnes de M. Camille Naudot ne failliraient point à séduire le goût délicat de l'élite américaine, ni d'assurer en partie le succès de cette entreprise vraiment indispensable.

Tous ces menus objets seront placés, avant peu, si nous le voulons, parmi les fleurs des énormes tables rondes qu'entourent à dîner douze ou quinze convives spirituels dans les Chicago, les Denver, les San-Francisco, vers l'heure où l'on s'apprête à déguster les grosses oranges imbibées de whisky, avant le potage.

L'éloge de M. Lalique n'est plus à répéter. Sa réputation semble universelle. A Saint-Louis ses vitrines furent assiégées par des groupes émus et pieux. Le collier barbare en corne, où des panthères marchent souples, d'où pendent des dents de fauves ; les agrafes en forme de papillon bleuâtre^ pers, en forme de libellule que la topaze incarne ; les pendeloques de style byzantin en perles baroques ; la broche, faite d'une petite fée nue prise dans un demi-cercle sous lequel scintille une autre perle; entre deux dragons opposés qui se rengorgent, une perle encore qui s'irise ; le joyau affectant le dessin d'eucalyptus; le collier de saphir avec

des grappes de petites nymphes brillantes;, l'agrafe en papillon où les bleus se graduent depuis ceux profonds du saphir jusqu'à ceux chatoyants et changeants des nacres ; la bague de corne qu'illustre une suite de bacchantes ; voilà toute une apothéose de la nature, faune et flore, métal, que les talents de M. Lalique surent dévotement inscrire, dans les formes de ses ornements raffinés ou simples. Il semble^ que toute l'histoire des peuples y paraisse en symboles concrets, depuis le collier barbare qui paraît une trouvaille faite dans une grotte gardant les vestiges de l'âge de bronze, jusqu'aux égides dignes d'une Athénée debout au milieu d'un temple, jusqu'aux joyaux qu'eût convoités ce Léon fils de Copronyme, empereur de Byzance, lequel mourut pour avoir voulu porter une couronne trop lourde sous le poids des gemmes consacrées à la Vierge.

Ici la mentalité latine préside encore à toutes les inventions du chercheur. Rien de moins spontané que cet art. Soit qu'elle répète les formes des plantes, soit qu'elle fixe celle des insectes, soit qu'elle réduise à une effigie très vivante et minuscule, diaprée, l'eurythmie entière du corps humain, la géométrie de ces bijoux atteste un effort d'abstraction indéniable.

Le fermait du collier devient une sorte de pantacle, comme disent les occultistes, où se figure, dans un espace étroit, la richesse entière du monde, celle des pierres rares, celle des nuances terrestres, marines et célestes, celle des mouvements harmonieux développés par les animaux et les humains. Chaque pièce de la collection présente une sorte de synthèse hiéroglyphique signifiant des forces, des lois naturelles, des beautés véritables et générales. Et cette synthèse même engendre l'attrait, plus que la matière assez brutalement choisie.

Le chef-d'œuvre c'est la série de cols orfèvres. Ils doivent parer les épaules *èt lag-orge, la nuque; ils doivent s'appliquer sur les robes de gala. L'un est fait de branches en soie qui s'entrelacent. Peau brodée d'argent, l'autre ee compose de paons blancs épanouis. Le plus admirable est un entrelac de coqs affrontés, deux à deux et dont les corps se cambrent sur des pattes en or émaillé. Gela constitue un camail extraordinairement somptueux et sobre à la fois. Somptueux par la magnificence du dessin, par l'exactitude héroïque des postures. Sobre par la candeur uniforme du ton. L'adaptation de ces courbes à la poitrine féminine, au dos, maarnifîera singulièrement la majesté

d'une allure. L'art rectifiera la laideur, et amplifiera la beauté, en scellant l'une et l'autre de son cachet souverain.

A considérer de telles choses, on ne peut que se féliciter de l'évolution récente qui mène nos sculpteurs, nos peintres et nos céramistes à combiner leur science avec des projets d'utilisation quotidienne. Loin d'avilir l'esprit créateur, comme beaucoup le redoutaient, cette préoccupation engendre de nouvelles vigueurs intellectuelles. MM. Galle, Majorelle, Baffier, Camille Naudot, Lignereux, Braquemont, Alexandre Charpentier, Dampt et Lalique le démontrent surabondamrnent par la présentation d'objets égaux ou supérieurs aux statues, aux gravures, aux tableaux les plus vantés.

Aux vases très sveltes en grès flammés que M. Hoentschel exposa dans l'aile du Palais National dédiée aux Arts décoratifs on peut légitimement comparer les paysages de Sisley, de Monet, de Pissarro. La même recherche du ton pour iui-meme, pour la richesse de son éclat, ou pour la subtilité de sa dilution, guida le céramiste et les paysagistes. Obtenir avec la collaboration du feu, telle couverte brune à couijres blanches, tel émail de vert et brun mélangés et assimilés à la panse du vase, de

façon à s'illuminer différemment, et par portions successives, selon le cours des heures; obtenir tel émail à vèture brune striée, hachée d'or, n'est-ce pas la même besogne mentale que d'élire, pour le peindre, un paysage très spécial où l'air flamboie, où les arbres se fardent en rose, où les ombres s'imposent en violet, en bleu cru, où la mer s'abat, en indigo et en vert? Les contrées du midi que M. Monlenard déploie dans ses cadres, plaisent par les vertus mêmes que M. Delaherche concède à ses grès flammés, que MM. Dampt et Muller accordent à leur chat assis, gris bleuté. Les rouges mêmes employés par M. Ghartran dans sa grande image théâtrale du cardinal Richelieu, ne sont pas moins agréables que ceux adjoints, par la cuisson, à la bouteille en porcelaine dont M. Chaplet coordonne les apparences. Le culte de la technique en peinture et en sculpture, c'est-à-dire la dévotion aux belles taches et aux belles courbes, trouve son expression abstraite, partant plus savante, dans l'art du céramiste. Qui aime s'extasier devant un tronc de déesse hellène amputé par les barbares, parce que les lignes du dos, de l'épaule, du ventre semblent des schémas eurythmiques plus importants que l'aspect anthropomorphe

de la Vénus totale, celui-là ne peut dénier le même genre d'attraits aux poteries des Galle, des Hœntschel, des Delaherche. Si l'on refuse à la critique le droit d'interpréter le pouvoir de suggestion inclus dans les bonnes toiles de M. Morisset, par exemple, si Ton permet seulement d'apprécier les noirs des bas, les nuances de la mousseline habillant la petite fille que sa grande sœur en noir agace sur les couleurs vibrantes d'un tapis, pourquoi serait-il permis d'évaluer moins que cette gracieuse scène de tendresse franche, les sensations, très rares d'ailleurs, procurées par les lignes de la cafetière en argent que cisela M. André Falize ? De la facilité pour traduire ou non la vie, il n'est pas tenu compte par les intransigeants. Quand M. Morisset place à la fenêtre sa jeune fille^ ils conseillent de qualifier les jaunes délicats du costume, les lumières fondues dansl'étoffe du brise-bise, le noir du ruban de velours, les clartés de la collerette ; ils nous interdisent de prévoir quel sentiment de curiosité interrogative émeut cette adolescente cherchant un recours dans la magnificence des choses extérieures afin de consoler sa peine, calmer son chagrin, ou diriger ses hésitations sentimentales.

Exigence injustifiée.

Pourtant cet état d'esprit est très favorable au triomphe de l'objet d'art. Loin d'être considéré comme un ustensile dont la fabrication dépen dait plus du goût négociable que de l'intelligence esthétique, cet objet devient le prototype des meilleurs résultats désirés par les techniciens sévères. Chassant de la plastique toute littérature et toute philosophie humaines, ils fondent une science abstraite, une manière de physico-chimie, propre aux gestes du pinceau, de l'ébauchoir, du tour, et de la pelle à feu. Il ne s'agit plus de traduire des idées en symboles, ni d'éterniser le spectacle d'une émotion, ni de fixer un moment insigne et bref du jour ou de la nuit, ni de faire paraître un caractère dans la physionomie d'un portrait. Tout cela ne doit être que prétexte pour composer des harmonies en bleu et gris, en jaune et noir, en plans obliques et en plans horizontaux, en masses d'ombres et de pénombre. Voilà l'essentiel et qui prouve le sublime de l'art.

Excluant la psychologie, ces novateurs n'ont pas d'ailleurs renoncé à la mentalité. Mais ils passent de l'esprit littéraire à l'esprit scientitique. Les primitifs illustraient les Evangiles et les légendes pieuses. Les contemporains travail-

lent à justifier les problèmes posés par Gœthe, Chevreul, Charles Henry.

C'est une métamorphose très importante dans l'histoire de l'art, et que l'exposition de Saint- Louisarendueparticulièrement manifeste. L'art scientifique succède à l'art littéraire, ou, du moins, un art scientifique, issu des découvertes innombrables accomplies aux xviii® et xix® siècles, s'implante à côté de l'art littéraire, fils des religions. Et la France, par l'impressionnisme, initia le monde à ce changement.

Mais, répétons-le avec M. Camille Mauclair : « S'obstiner à tenir cette initiation, ce prélude, pour une conclusion, serait aussi fou que de nier les avantages de l'impressionnisme. De lui, pour reprendre une expression fameuse, on peut dire qu'il mène à tout, sous la condition d'en sortir. Ce mouvement de protestation contre les poncifs ne doit pas en devenir un. Il serait le plus rapidement pitoyable de tous, car il n'est soutenu, dans sa spontanéité, par aucune armature esthétique. Destruction des poncivités, trouvailles techniques, mais aucane conception du style : voilà son bilan. S'en servir sans l'idolâtrer, lui rendre justice et passer outre : il sied de le comprendre ainsi. L'art de mythologie scientifique, qui s'énoncera sur les

murailles de l'avenir, consacrera le dogme intellectuel né dans le coloris de Monet. Le réalisme impressionniste nous a délivrés de la vieille allégorie; mais il ne doit pas tuer l'allégorie elle-même. Il faut, si nous voulons constituer le stylo de notre âge, que nous rêvions une nouvelle beauté. »

Dans un chapitre sur la Composition en peinturée, l'esthéticien que nous citons a dit : « La représentation symbolique est le plus haut objet de la peinture, et aussi celui où les plus mauvais peintres se montrent détestables, parce que là s'affirme la puissance de synthèse, et qu'il y faut de la science assez magistrale pour se faire oublier là où rien^ sans elle, ne serait. Gela explique pourquoi l'Ecole, qui a réussi beaucoup de morceaux agréables, n'a jamais été plus médiocre que dans l'allégorie. Cet attirail de flambeaux, de miroirs, d'ailes, de balances, de flèches, harnachant des Amours^ des Thémis, des Psychés d'ateliers, est ce qu'en peut voir de plus laid, parce que les expressions, les colorations, n'ont rien qui invile à se croire dans un monde rêvé. L'allégorie ancienne ne s'exprimait que par le nu et les accessoires : encore fallait-il que le style du nu fût propre à faire comprendre qu'on était devant

des personnages divins. Rodin, en empruntant à l'Ecole ses pires sujets rebattus, en faisant des IcareS;, des Biblis^ a bien montré qu'il y avait moyen de signifier ces choses d'une façon neuve, rien que par la combinaison des harmonies corporelles. Toute image éternelle est par cela même poncive, mais le génie sait en écarter la poncivité que le médiocre retient seul. Quant à l'allégorie moderne, au symbolisme tiré de la .science^ personne presque n'a encore osé les traduire picturalement. Ghavannes, dans la décoration de Boston^ Besnard^ c'est tout ceux qu'on peut nommer^ avec sans doute mademoiselle Dufau qui termine d'admirables panneaux des Sciences pour la Sorbonne. Cependant le domaine de l'allégorie future est immensément riche en expressions. Il faudra bien cesser de recourir à la poésie et à la fiction du passé pour signifier des émotions et des symboles nés d'un nouvel ordre de choses. L'idéal scientifique et le matériel de la science recèlent des éléments décoratifs et allégoriques qui ne doivent rien au passé et demandent à être convertis en beauté visible. On a pu ne les point transcrire encore (le roman l'essaie à peine) mais ils existent et cette révélation sera le rôle de la peinture à venir. Nous n'exprimerons pas toujours l'Amour

par des flèches et un bandeau, ïhémis par des balances; et les Muses changeront d'attributs 1 Du moins auprès d'elles des muses inconnues prendront place. Les fées Chimie et Electricité trouveront leur portraitiste do génie, dans l'irradiation de leurs royaumes K »

En vertu cette transformation, une architecture nouvelle doit être engendrée. Car le culte des taches et des lignes pures ne peut trouver son expression totale et grandiose que dans la matière et les formes du monument. Il faut ào larges surfaces, des altitudes, et le cadre d'un pays pour que puisse librement se jouer la virtuosité de ces plasticiens abstracteurs. Logiquement une esthétique abstraite, comme celle de la Grèce antique, une esthétique de simplification, de projections, et de synthèses, doit surgir dans les temps prochains. L'objet d'art est un essai à petites dimensions de l'édifice.

L^architecture française fut noblement représentée. On ne saurait guère adresser de critiques à MM. Umbdenstock et Roger Bouvard qui avaient assumé la tâche de reproduire le grand Trianon de Versailles sur la terre de la Louisiane. Complétant l'œuvre de Lepautre,

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