De Walteau à Wlnstler, Fasquelle
selon les projets primitifs, ces deux architectes avaient adjoint à la balustrade de Fentable- «nent, des groupes d'enfants omis dans la construction do Versailles, et qui dominèrent fort heureusement la façade artificielle. Grâce à un emploi judicieux de matières imitatrices du marbre, tout l'ensemble ouvert par de hautes fenêtres cintrées entre des pilastres blancs et roses, valait qu'on admirât les proportions exemplaires. Plus menu que les gigantesques palais de plâtre environnants, le ïrianon était toutefois à l'extrémité de l'avenue principale, comme le but parfait de toute visite à l'exposition.
Mais si l'extérieur du monument prêtait aux louanges entières, l'aménagement intérieur étonna quelque peu les jeunes Américaines férues d'exactitude et nanties de connaissances. L'administration du Garde-Meuble semble avoir préparé ce décor sans le moindre souci de ressusciter, devant le Louis XIV en apparat dans les tapisseries des Gobelins, l'ambiance du siècle classique. Le bleu ardent des tentures et des portières évoquait plutôt Tépoque du Directoire, ou la nuance dite « électrique » de nos jours. Sans doute il se peut que cette nuance ait été parfois en usage, lors des guerres de Flan*
dres. Néanmoins elle n'offrait pas aux gens avertis l'illusion historique dont eussent été prodigues les amarantes, les pourpres, les héliotropes, les cramoisis, les verts de mer à la mode vers 1688. Les tapissiers en outre, avaient relevé les portières, suivant le goût très vulgaire des magasins de nouveautés. La qualité de ce hleu, trop neuf, trop brillant démentait la date de l'architecture. Les cadres crûment dorés qu'on apposa le long de nos incomparables tapisseries, n'étaient pas en accord avec les tons atténués, délicieusement passés des fonds. Il eût fallu quelque patine,, comme sur les consoles dont l'enduit métallique aveuglait durement, et dont le luxe semblait choisi dans un bazar. L'aimable vétusté des paysages tissés aux Gobe- .lins, et qui leur vaut une apparence de lointains qu'eût brossés Claude Gelée ou Corot, était atrocement contredite par cette cuivrure éblouissante. Quel que put être le sens artiste de M. André Saglio, tout desservait ses plus légitimes prétentions. Il serait superflu d'insister sur les deux banquettes oblongues^ entourant, chacune un support à plantes grasses ; meubles dignes d\ine taverne et qu'on avait recouverts de la même étoffe bleue « électrique » pour évoquer, apparemment, les splendeurs coutumières du
Roi-Soleil. Les gens des Etats-Unis ne sont pas illettrés au point de souffrir de telles fautes.
C'eût été peu si le Trianon avait du moins été dédié totalement au souvenir de l'époque immortalisée par son architecture. A tout prendre on eût pu reconstituer les salles telles qu'elles étaient lorsque La Fayette y parada, revenu d'Amérique, après avoir combattu sous les drapeaux de Washington, au nom de l'Indépendance. Les citoyens de l'Union eussent été fort sensibles à cette attention de notre République. Il eût convenu de demander à nos collectionneurs et au Garde-Meubles les objets, les estampes, les armes, les pièces imprimées ou manuscrites, les m.iniatures, les uniformes ayant appartenu aux compagnons de Rochambeau. Les deux ailes et la galerie centrale de l'édifice eussent été converties de la sorte, en un musée historique dont se fût engouée toute l'élite des Etats-Unis. A vrai dire c'était cela même que les visiteurs espéraient voir en se rendant au Trianon de Saint-Louis. Ils trouvèrent seulement un bon portrait de La Fayette; d'agréables allégories peintes au plafond par M. Roussel, avec infiniment de dextérité, et les bustes en plâtre de nos principaux écrivains du XYi? siècle. Ce déconcerta quelque peu les de-
vots de la France. D'autant que, passé les portes de la galerie, ils tombaient à droite et à gauche dans des salles garnies par la manufacture de Sèvres et par les Sociétés d'Arts Décoratifs, selon les principes de notre nouveau style encore mal défini. Installer dans Trianon de& exemples de mobilier futur, le buste en plâtre de M. Loubet, des plans de métropolitain, et des tableaux où fument les steamers, c'était un anachronisme audacieux; surtout devant utt peuple épris de toutes les choses anciennes et véné-rables que sa jeunesse historique ne pos~ sède pas en propre.
Sans nuire à la réputation de MM. Dubufe et Selmersheim, de leurs collaborateurs, on eût pu dresser ailleurs leurs maquettes de salons modernes; d'ailleurs fort élégantes. On eût pa certes étaler ailleurs les orfèvreries de M. Boutet de Monvel, les appliques électriques de M. Regius, et la pendule peinte à l'aquarelle par madame Madeleine Lemaire. Ceux qui se précipitèrent dans le pavillon de Sèvres avec l'espoir d'admirer les belles pièces de la collection illustre, ou, du moins, leurs succédanées,durent se contenter du spectacle offert par es vitrines renfermant une série d'assiettes, de tasses et de petits groupes dignes, quant à la cuisson,.
d'être comptés parmi les célèbres biscuits de ia manufacture nationale, si les modèles avaient été choisis entre les œuvres d'artistes plus originaux ou plus soucieux de perfection. A peine Héro et Léandre de Gasq, les Chiens danois de Gardet, et la Salammbô de Théodore Rivière purent-ils retenir l'attention des flâneurs. On avait trop sacrifié en général à la technique, sans réserver assez au pouvoir de sugo^estion. Chacune des pièces est régulièrement parée de ses couleurs, de son émail par le feu. Cela suffit aux ingénieurs de la manufacture. Ils ne se sont pas inquiétés de la magnificence qu'imposent toujours les formes élues par une pensée méditante. L'industrie semble avoir triomphé de l'art, dans les ateliers de Sèvres. Nul des vases récemment inventés ne remplace l'ancien type bleu à médaillons et à lignes souveraines. Certains essais sont même assez fâcheux. Tels ces pendentifs eh grès rose cristallisé que l'on avait cousus aux tentures, et qui semblaient pour le moins insignifiants, superflus, laids. Les traditions de Sèvres valent mieux que les innovations. Et il eût été opportun de faire paraître à Saint-Louis quelques exemples des anciens chefs-d'œuvre. Cependant le vase monumental et brun que l'oxyde
de zinc, en cristallisant au cours de la cuisson, moucheta comme de plumes bleues, parce que du cobalt s'était à l'émail mélangé, ce vase énorme, comme à demi vêtu de la dépouille d'un paon pourrait servir de prototype à une série remarquable.
La manufacture Royale de Copenhague rivalise avec celle de Sèvres victorieusement, parce que le métier n'absorbe pas toutes les activités des directeurs danois. Ceux qui décorent les plats, les vases, ceux qui colorent les admirables poissons et quadrupèdes saisis dans leur vérité vivante, ceux-là sont de très grands artistes comparables à Carrière, à Whistler môme. Le paysage circulaire et fluvial qui entoure le vase du professeur Akrog, par exemple, avec ses îles, ses lointains dilués, son ciel délicatement vague et quasi mobile, notre Pointelin n'eût point refusé de le signer. Tel autre que ceint l'image d'une ville embrumée eût été conçu par l'auteur des Nocturnes en bleu et argent. Cette adaptation sagace de la mentalité la plus rare à la dextérité la plus habile justifierait la prachaine suprématie des potiers danois. En vain les Japonais, les Anglais copient-ils exactement telle de nos pièces exposées en 1900 : ils nous emprunteront peut-être la manière de réaliser*
ils négligeront sûrement notre manière de penser en céramique. Il est temps qu'un Carrière, qu'un René Ménard, qu'un Dauchez ou qu'un Rochegrosse soient soUic ités de fournir à la direction de Sèvres les cartons nécessaires afin que sa tradition cesse de se dévoyer.
Ainsi les offrandes faites à l'art nouveau dans le palais de Trianon n'excusaient guère, par l'excellence, l'anachronisme de cette promiscuité. Si les compositions de M. Dubufe, si les broderies de M. Paul Mezzada, agrémentent les salons assez ingénieux des Artistes Décorateurs; si les panneaux que M. de Grinberg brossa en l'honneur de Notre-Dame et du Pavillon de Flore, embellissent un peu les salles consacrées à la Ville de Paris, encombrées de choses médiocres, fruits des besognes écolières; si les médailles de MM. Chaplain et Roty assurent de l'élégance à quelques vitrines privilégiées; si les poteries, les orfèvreries de MM. Hœntschel, Goin, Falize et autres méritent de la vénération, il n'en est pas moins évident qu'on eût dû s'en tenir à décorer partout le Trianon avec des œuvres analogues aux groupes de Coustou et de Falconet, à la collection de numismatique ancienne, aux épreuves sans pareilles obtenues par la chalcographie du Louvre. Assez glorieux
et assez considérable est notre héritage du Passé pour que nous puissions en étaler les richesses devant les nations curieuses de les connaître. Seul le salon réservé à la Chambre de Commerce était exempt de fautes. On avait eu soin d'y aligner les plus beaux exemples de mobilier Régence et Louis XV tel que savent le reconstituer les artisans réunis par les soins de MM. Hamot, Braquenié^ Soleau, Poteau, Linke^ Renion et Fournier. Pas un de ces meubles qui n'excitât des sentiments de gratitude pour leurs constructeurs. Ce sont des pièces de musées ; comme la bibliothèque et les fauteuils de la maison Jansen qui eussent très noblement garni les perspectives de la grande galerie, et souligné de leurs galbes les tapisseries des Gobelins. On regrettera que cette compréhension d'une harmonie indispensable entre l'architecture et le mobilier ait été l'apanage exclusil de la Chambre de Commerce. Car les visiteurs intelligents de l'Exposition ne manquèrent pas de comparer à ïrianon le palais de Charlottembourg reconstitué par les Allemands avec grand soin. Certes la silhouette un peu massive du monument, de sa coupole, de ses annexes, n'égalait pas les lignes pures et riantes, de notre édifice national. Certes, aucune des beautés
intérieures ne pouvait être préférée aux trois tapisseries de Louis XIV, à cette Ile Heureuse de M. Besnard digne d'avoir été peinte par Watteau. Mais, pour factices et parfois grossiers que semblèrent les meubles et les orne méats germaniques, tous avaient été pieusement choisis parmi les trésors du xviii® siècle, ou copiés exactement suf leurs merveilles. L'unité de l'œuvre parut certaine. Preuve de mentalité plus savante, plus scrupuleuse. Preuve de goût qu'il est pénible de n'avoir pas su donner dans la concession de la France.
Au reste les architectes allemands avaient exposé, au Palais des Fine Arts, les meilleures épures, les projets les plus attrayants. Il semble que de tous les arts teutons, celui-ci soit le mieux servi par le génie de la race. Le désir d'interpréter la force et la puissance, la sévérité du peuple se manifeste aisément par l'imagination de palais colossaux, dressés dans les pluies du Nord, comme des Wothans immuables. De même que l'Angleterre possède une école de peinture cohésive et capable d'être tenue pour classique, à l'avenir ; de même l'Allemagne possède une école d'architecture absolument remarquable. Les Wassack, les Gremer et Wolffenstein, les Schleinitz, leurs émules
forment une phalange prèle à définir une esthétique du bâtiment moderne, surtout en ce qui vise l'appropriation aux besoins collectifs et administratifs de la vie citadine. Pour incomplète que soit leur géométrie, encore trop lourde, trop empreinte de réminiscences à l'antique,, un caractère général déjà s'en dégage, et qui porte, avec les signes de la force publique, de sa solidité, les couleurs de nuages où les Walkyries chevauchèrent, en poussant leurs cris ivres de bravoure. Aucun autre peuple ne semble en pareille voie. La résurrection de Charlottembourg l'attestait. Pourtant la section d'architecture française contenait quelques études notables : les aspects du château de ïrévarez que M. André Destailleur a terminé avec le concours de M. de Feure; la Bibliothèque du château de Yertheuil due aux talents érudits de M. Franz Jourdain; les établissements d'une Maternité que M. Paul Legriel disposa selon la logique et l'hygiène. Peu de ces épures, de ces aquarelles, de ces photographies furent faites avec le souci de préparer des demeures à la famille française, à cette vie intérieure dont M. Edouard Saglio sait peindre curieusement l'atmosphère sobre et mystérieuse, celle qui unit les êtres aux choses, qui
les apparente dans le cadre des Visites, où des figures de dames étonnamment graves^, réelles, énigmatiques et contemporaines, se dressent autour du thé; celle qui marie étroitement au décor de sa chambre la jeune femme qui fixe son chapeau devant Le Miroir. Ce goût de la bourgeoisie française pour son logis, pour les choses qu'elle aime y disposer, en attestation de ses vertus, de ses vices, de ses deuils, de ses plaisirs ; ce goût si particulier à notre race, les architectes paraissent s'en être assez mal enquis. Et il faut redemander aux peintres des notes précises sur ce point. Alors madame Alfassa nous offre toute l'âme des personnes qui parèrent le « Petit Salon » en symbole de leur vie délicate et subtile. Ici, dans un fauteuil de jardin, M. Abel Faivre sait vêtir d'admirables roses une enfant à la chevelure noire, et révélatrice de toutes les coquettes attentions que les éducateurs lui servent avec le sens religieux d'un devoir envers la société de l'avenir. Là, en un parc, M. Aman Jean groupe une assemblée de jeunes femmes graves, souples, assises ou debout, elles et ce qu'il y a de semblable entre notre vie présente et celle de la Renaissance italienne que copie un peu notre dévotion aux Botticelli, aux Luini. Les perspec-
tives nobles et bien ordonnées du jardin semblent issues des esprits qu'enclosent ces ligures sérieuses et gaies, à la fois. C'est une œuvre. Ailleurs M. Dubufe signale toutes les élégances légères et bleues, discrètement complexes qui peuvent faire valoir les prestiges d'une adolescente brune^ d'une adolescente blonde, altières de mine. En mousseline vert pâle une jeune personne se pose sur un fond du xviii* siècle ; sa compagne a de grands yeux tendres et courageux. Ces quatre demoiselles sont les symboles délicats de ce que rêva l'âme de la bourgeoisie française pour son idéal de grâce, de franchise et de sagesse; depuis qu'elle a pensé la Vierge blanche et rosée qui, Jésus en ses bras, descend, au gré du peintre, les marches blanches de sademeure afin de sauver les hommes. M. La Touche aussi prodigue ses qualités exceptionnelles de coloriste et de groupeur pour faire vivre tout l'entrain d'un bal masqué aux figures dionysiennes et aux lumières joyeusement ivres, tout un tumulte de mouvements vers quoi l'on est tenté de prêter l'oreille tant il semble que la musique et les rires sonnent véritablement dans le luxe de cet édifice envahi. Plus loin, dans le calme d'un salon qu'éclaire la lampe, M. Jules Cayron avait infléchi les attitudes royales de
Parisiennes énigmatiques, ironiques et lasses, précieusement ornées de tous les luxes. Quels palais nouveaux nos architectes eussent pu certes imaginer pour ces Salammbos, ces Cléopâtres, ces Sémiramis, ces Théodoras et ces Brunehilde, que parfont les soins perspicaces des Worth, des Paquin, des Doucet, des Reboux? De ce motif central qu'est un type de princesse cosmopolite, à la beauté surprenante et à l'intelligence forte, comment ne s'irradient-elles pas d'elles mêmes, les lignes inattendues et précises du sanctuaire exprimant la déesse incluse? C'est une grande pauvreté de notre génie, que cette défaillance.
On sent mieux encore cela dans cette ville de Saint-Louis dont tout un quartier, construit depuis vingt ans, inaugure l'usage général des <lemeures conformes aux théories de Ruskin et de William Moris.
Méprisant le pouvoir de suggestion, les apôtres du pur métier qui décidèrent nos artistes à la création des objets, des poteries, des meubles esthétiques, ne se doutent point qu'à déterminer une renaissance de l'architecture, ils préparent une restauration fatale du pouvoir de suggestion indispensable à la beauté du monument. Tant est inéluctable la loi évolutive
d'action et de réaction, tant est permanente la loi mystérieuse de Tidentité des contraires qui, l'un de l'autre, s'engendrent perpétuellement, sans une fêlure même de la cliaîne logique.
C'est pourquoi il semble prudent de respecter toutes les thèses et d'épargner toutes les croyances. Les unes et les autres, pour ennemies qu'elles se proclament, deviennent souvent les collaboratrices précieuses et inconscientes de la môme grandeur sociale,
En ce siècle de science^ il nous appartient de conserver, parmi les fracas des polémiques, un peu de cette sérénité naturelle, indulgente à toutes choses, que le maître Puvis de Chavannes sut traduire dans la paix magnifique des saisons animées par l'effort humain, et, qu'à Saint-Louis, représente le carton de l'Hiver, cette fresque immortelle, décore de notre Sorbonne où vibre toute la pensée du monde.
Car il n'est qu'à prendre le parti de l'induK gence bi l'on ne veut adopter celui du rire devant les vanités trop confiantes en soi. 11 siérait alurs de railler cruellement avec M. Jean Yeber la Fortune qui danse pour des personnes grotesques déformées par leurs avarices et leurs cupidités; et, avec M. Léandre, les bonnes gens assemblées dans les théâtres de province, les bonnes gens
écarquillées devant les drames ridicules de la scène. M. deMonzie avait eu l'excellente idée de former, à Saint-Louis, cette salle de caricaturistes^ où l'esprit de critique un peu féroce qui distingue notre peuple fut indiqué par ses meilleures expressions. M. Sem-Goursat avait envoyé ces superbes dessins, qu'on dirait d'un Goya, et où M. Chauchard paraît, centre d'une humanité comique, affublée de paletots comme de carapaces, coiffée de hauts chapeaux identiques et, pourtant, distinctifs par la manière dont ils s'inclinent sur une oreille, monstrueuse, sur une nuque boursouflée, contre des sourcils broussailleux, vers un nez de proie. 11 y avait, pour la joie du Yankee, le ricanement simiesque de Réjane, le paysage extraordinaire d'une plage que tache une foule élégante, singulière, et drolatique, affreusement vraie. Derrière le rideau de l'Opéra toute une perspective plantée de messieurs épanouis, ou timides, de filles squelettiques qu'accroissent des gazes rayonnantes, et que la maigreur fait macabres. A ces œuvres curieuses, aux belles compositions de M. Willette, il convient d'unir la Chasse à Vhomme de M. Marcel Clément qui peignit un hère lamentable serrant le pain volé sous son bras et s'épouvantant d'être poursuivi par une popu-
lace furieuse dans l'air lugubre de la rue. Ayant jeté les regards de haut et obliquement sur une foule que charge la police, M. Dewambez a bien noté l'éparpillement de cette fourmilière en fureur qui se précipité le long des cafés et sous leurs stores tendus. C'est le Paris tumultueux et ridicule si différent du Paris pacifique et séduisant observé de façon précise, subtile par M. R. Ulmann quand il décrit les Fumées de la Seine; ce Paris où médita le savant Chevreul immortalisé par la médaille de M. Roty.
NosglyptographeS;, malgré les brillants efforts des Autrichiens, n'ont rien perdu de leur gloire consacrée par les épreuves du xviii® siècle. MM. Chaplain, Charpentier, Soldi, Naudé maintiennent le renom de notre frappe. Au milieu de la grande salle vouée aux objets d'art, leurs médailles furent examinées avec religion.
A ce propos, il y a peut-être lieu d'observer que si, dans l'Exposition de Saint-Louis il fut bon de réunir les époques successives des médailles, et les genres divers des objets, des meubles, d'art, afin que l'évolution de l'effort producteur fût facilement comprise, peut-être siérait-il, dans les expositions futures, de grouper les choses de même style, par salles. Composer une salle du dix-huitième siècle, avec les meu.
Mes recouverts par les tapisseries de Beauvais avec les tableaux, gravures et aquarelles représentant des sujets de l'époque, telles statuettes et statues pouvant être rattachées au genre du temps ; composer une autre salle avec le mobilier de Majorelle, les joyaux de M. Lalique, les reiiuresde M. Saint-André de Lignereux, les toiles de MM. René Ménard, Simon, Dauchez, la statue de VApprenti par Roger-Bloche; en composer «ne troisième, de même façon, avec le lit de M. Boucher, la fontaine de M. Baffier, plusieurs grès de M. Hœntschell, deux figurines de Moreau-Vauthier, le plâtre du Beethoven que parfit M. Bourdelle, les gravures de M. Bracquemond, le portrait de M. Rochegrosse, un paysage de M. Auburtin, etc.; en un mot arranger chaque pièce comme un salon ou une chambre prêts à recevoir l'hôte : ne serait-ce pas un procédé d'aménagement préférable, et qui tenterait mieux l'amateur? On aurait tort de ne jamais omettre la classification actuelle qui tapisse de tableaux très disparates une salle vide, puis accumule dans une galerie voisine des meubles de styles hétérogènes, de nuances contradictoires, tandis qu'ailleurs on entrelace très confusément les gestes de statues colossales ou minuscules, nobles ou camardcs, pour laisser l'en-
nui alourdir l'atmosphère d'une pièce où les médailliers et les étagères à poteries s'alignent indéfiniment contre les cloisons. L'artiste expose à l'étranger dans l'intention de séduire les visiteurs à tel point qu'ils désirent se procurer, pour le décor de leurs maisons, certaines des œuvres réunies. Le mieux ne serait-il point alors de les tenter par un simulacre de logis agréablement orné. Puisque nous gardons la bonne coutume d'admettre les ustensiles et les mobiliers au nombre des choses dignes d'être montrées, il semble que la règle du classement par styles se substituerait à l'actuelle, favorablement. Plusieurs Américains en ont tait la réilexion.
La plupart des jurys ne professent pas Texclusivisme des Allemands qui rejettent les objets hors de l'art. Bien nous en prend. En dépit de leur vigueur, les races teutones ne donnèrent, à Saint-Louis, sauf pour l'architecture, qu'un témoignage assez médiocre do leur vie esthétique. Elle semble inférieure à celle des Italiens, des Américains, des Anglais et des Français. Leur concurrence ne peut nous nuire. Notons que tout l'impressionnisme allemand, riche de qualités, d'audaces, et de résultats très intéressants, avait été évincé par ses juges officiels. 11 convient de le regretter. L'influence de notre art contemporain eût été là très évi-
■dente. Et ce n'est pas un mince hommage à l'effort des Manet, des Degas, des Monet, des Pissarro que d'avoir suscité, par le monde, un tel essor de pensée.
Aucune technique solide n'aide les peintres d'Allemagne. Ils ne savent guère l'easentiel. Ils ne cultivent même pas celte habileté agréable qui rend plaisantes les compositions des Tattegrain, des Chartran, des Paul Ferrier, des Roybet. La connaissance des moyens leur fait entièrement défaut. Presque tout est mal peint. Nul relief. Nul essai de résoudre une difficulté pour communiquer l'émotion. Quand les Allemands massent des foules civiles ou militaires, ils mettent au premier plan deux ou trois personnages, parfois un seul, traités avec emphase; et, pour le reste, se contentent de brosser vaguement des têtes sans corps dans un fond obscur. Point de palette riche, ni d'originalité spirituelle. On peut excepter pourtant un portrait de M. Hans Fechner, la Dame en noir, étude suffisante d'une femme de trente ans, aux yeux gris dans un visage clair et nordique; le modelé du bras déganté est remarquable. De M. Max Gaisser, un bureau d'homme de loi, au début du siècle est une image franchement ^éclairée par la fenêtre qui découvre une ville.
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un port. Quelques bonnes marines; celle de M. Hans Peiersen : flots furieux qui s'écroulent, vapeurs, vagues vertes striées de lumières, eau glauque et noire de l'Océan montueux qui gonfle sous un ciel de cendres. C'est véritable et tragique. Puis une autre oii M. Holzapfel marqua fort bien le balancement lourd des eaux. Un quai de M. Fischer-Gurig avec le navire entouré de maisons en pleine lumière. Un paquebot au port que M. Kallmorgen arrêta près d'un pont de fer à arcs blancs non loin de verdures hollandaises. Il faut citer aussi l'enfant au chat et les portraits de Bismarck signés par M. Franz Len bach;unebataille sur la Worringen arrangée par M. Janssen, où malheureusement chaque héros reste campé dans la pose académique du modèle ; une Bataille dans la Forêt, que M. Franz Roubaud peupla de Cosaques, à chevaux souples galopant sur les feuilles mortes, et penchés dans des postures sauvages. Deux tableaux s'imposentà l'attention parmi beaucoup de prétentieuses images. Voici, de M. Bantzer, La Sainte Communion en Hesse : dans une série de bancs verts, sont assises des femmes; les mains pataudes sont gantées de coton blanc; des voiles de crêpe bleu sont transparents sur des physio- -^omies rustiques soigneusement traitées; des
NOS GONGURRENTS 541
îiommes coiffés comme des pages défilent, se , rendant à l'autel, dans des attitudes rigides. €*est bon. Voilà, de M. Kampf, une toile historique, le Professeur Steffens excite le peuple à la Révolution, dans Breslau, en 181 S : c'est dans une salle publique, une masse de gens pressés ; les visages anxieux, enthousiastes, prudents, sont parfaitement interprétés avec leurs caractères de coutume, et leurs passions de l'instant ; une femme qui écoute, hagarde, penchée sur l'épaule de son mari, est surprenante par sa réalité matérielle et spirituelle.
Hormis ces quelques œuvres, le groupe en Lronze d'Eberlein, les tentatives architecturales de reconstitution, et les projets de monument à Otto de Bismarck, ce ne sont que portraits ridicules de dames polychromes, qu'images militaires confuses et ternes, dessinées par des mains inexpertes. De même pour l'Autriche x\\i\ cependant dévoile une aquarelle Le Marché de Noël, délicate et minutieuse interprétation d'une place publique à Vienne, et due à M. Karl Pippich. Il serait injuste d'oublier l'énorme composition « Furor teutonicus », de M. Paul Joanvitz qui semble avoir étudié dans notre atelier Cormon les musculatures de ces barbares
blonds se ruant sur les légionnaires romains fourvoyés dans la forêt germanique. Mais les médailles autrichiennes sont hors de pair; la plaquette d'argent où M. Henri Kautsch frappa la figure de Henri Heine demeurera longtemps sans pareille. La Hollande ne semble guère mieux servie par ses artistes. M. Christoffel Bischopp, néanmoins, expose une marchande de poissons brillamment exécutée, dans la manière des vieux maîtres, ainsi que son costume bizarre, son chapeau de paille en forme de conque, le cabillaud humide et nacré qu'elle offre. Ce que Ton attendait de la tradition germanique, ce que Pon pouvait espérer des fils de Durer, de Cranach, chose curieuse, les Belges l'ont plutôt réalisé. M. Levêque en dessinant à Bruxelles son « Triomphe de la Mort, » imagina comme un Allemand du seizième siècle. C'est une illustration pour ces ballades macabres, que Uhland et Wieland, plus tard, reprirent, unirent. Il y a parenté certaine entre l'esprit bizarrement puéril de Bœcklin et celui de M. Jeî. Leempoëls lorsqu'il peint, d'ailleurs chaudement, le Destin et V Humanité : la tête d'un dieu effrayé de son œuvre contemple un océan de mains dressées contre lui. C'est une conception d'hérétique fatigué par la guerre de Trent©^
Ans. Deux hommes, le quadragénaire et le quinquagénaire s'écoutent, en confiance, dans un autre cadre; leurs faces sont travaillées minutieusement, la vie de chaque muscle est étudiée, le reflet de l'œil, le pli de la ride ; en outre, les deux âmes simples saillissent hors les visages. C'est un labeur de primitif rhénan. Aux musées d'Allemagne on trouve les analogues. Consacrée à la Palestine, toute l'œuvre de M. Louis G. Cambier rappelle le talent de Henner. Dans un même fluide onctueux, l'artiste belge place les visages des lieux saints, leurs physionomies obscures et douloureuses comme celles de ceux qui souffrirent, avec le Christ, les affres de la Passion. Qu'un luminaire discret ponctue l'air glauque de la grotte de l'Agonie, qu'il révèle la nappe de communion pendue comme un voile sur une face en pleurs, qu'il montre les murailles verdies : c'est une tristesse de la pensée plus qu'une tristesse de la matière, tant le pouvoir de suggestion, servi par une bonne technique, est efficace. L'intérieur du Cénacle ne procure pas une impression moins forte, avec l'être en prière dont les formes se distinguent à peine du pilier, de l'ogive, de la porte noire. Vues de béguinages? de nonnes àla sortie de l'église dans une projec-
lion d'ombres monumentales, tandis que s'éclairent intensément le gazon rectangulaire^ les arbres. Les Intrus de M. Laermans, une pauvre famille chassée du village attestent combien l'art belge mérite d'éloges ; c'est une toile peinte parfaitement, dessinée comme une gravure sur bois. M.André Cluysenaer, a modelé sans faute la jambe nue, le minois étonné de l'enfant qui embrasse une jeune mère au cou délicat, aux cheveux suavement blonds. La Vénus de M. Thomas, fille osseuse et fardée, semble un quasi chef-d'œuvre, malgré l'influence visible de Manet. Les lithographies de M. Bernier sont parmi les meilleures que l'on puisse connaître : portraits du romancier Camille Lemonnier, et du grand poète Emilie Verhaeren. Quant à la sculpture, feu Constantin Meunier suscite depuis assez longtemps l'admiration générale pour qu'il soit besoin de dire comment elle fut encore satisfaite par son Homme du Peuple, assis, nu, sur le roc, et la tête ravinée, gravée par la douleur, par l'effort. Il y avait aussi un fauve remarquable de M. Lambeaux.
Si M. Thomas peut devoir quelque chose à Manet, et M. Cambier à Henner, et si Constantin Meunier évoque, quoique indépendant de lui, le souvenir de Rodin, la majeure partie
de l'art belge procède de la vieille esthétique allemande. Au contraire l'Italie accepte beaucoup de nos idées. M. Galiléo Chini, l'un des plus notables^ parmi les nouveaux peintres, emprunte à M. Henri Martin ses grands traits de couleur, ses/ayures, son dessin droit et souvent cassé. Ainsi toute l'ascension d'une humanité souffrante dans un chaos de roches violâtres sous un ciel bleu, et que suit péniblement le bœuf soumis au joug, toute cette ascension vers le Sphinx, fut apparemment guidée par de telles réminiscences. M. Cappiello fixe l'esprit parisien, en des synthèses promptes et malicieuses, capables de signifier un caractère total dans une grimace, un geste, la crispation d'un sourire. Les Rostand, les Sarah Bernhardt, les Lucienne Bréval, les Marthe BranJès sont interprétés avec tout leur art, et toute leur vie, dans l'hiéroglyphe de lignes sûres, définitives, magistrales. Notre premier impressionnisme ne fut pas sans affecter directement ou indirectement M. Antonio Mancini quand il composa le portrait d'un homme aux yeux étincelants, mal barbu, le front peu garni, et qui se dresse en relief devant une tapisserie multicolore, dans un amas d'étoffes ©ù se jouent des nuances rudes et tendres. Autour ae ce*
personnalités, se groupaient des artistes fort estimables. Tel Arturo Ferrari qui érigea toute l'attitude, toute la profondeur, toute la richesse étalée à l'intérieur de l'église Saint-Antoine de Milan. Tel M. Guglielmo Ciardi qui sut faire grouiller mille et mille couleurs sur Venise en fète^ sur les barques au bord du canal, sur les maçonneries d'un porche^ sur toute une rue illuminée par les jalousies de toile jaune, par les tapis rouges aux balcons. Tel M. Cortese qui situa délicieusement un village sur la rive du lac. Tel M. Qmégna qui dans une allégorie très bien dessinée, rénova certaines qualités de Michel-Ange, en précipitant, de haut en bas, des nus musculeux, sincères. Les vertus traditionnelles d'un esprit exubérant, brave et voluptueux, épris d'actions vives, d'apparences diaprées, de vie sonnante, tout cela demeure très immédiatement l'objet de l'esthétique italienne. Il semble que l'art soit très près des sentiments historiques et populaires. Presque rien n'est sacrifié au génie cosmopolite dont les autres nations subissent l'influence. L'art italien est singulièrement patriotique. En sculpture même, le goût d'un beau facile, banal^ trop fini, trop évidemment agréable, dirige le cisea'i des artistes qui vendent à toute la bourgeoisie
de la terre, des statues pour jardins, pour cheminées, et pour angles de salons. Cependant il faut inscrire les œuvres de M. Rossi, celles de M. Auguste Rivalta dont V Hercule en bronze, dans une crispation de tout son être frénétique piétine superbement le centaure qui, sur le flanc, rue, et, de ses mains, gare son visage, tandis que le pied du demi-dieu déchire la poitrine pantelante.
Les Japonais ont ceci de particulier qu'ils utilisent en même temps l'analyse et la synthèse. En Europe les artistes se décident pour l'une ou l'autre de ces préoccupations. Ils interprètent la vie soit en décrivant le paysage, l'objet, la personne avec scrupule, soit en les indiquant par des taches et des lignes qui mettent en saillie certains points caractéristiques, et laissent dans le vague les formes secondaires. Les premiers peignent l'être complet au repos tel qu'ils le voient et pensent le voir. Les seconds peignent l'être tel qu'il leur apparaît, dans le mouvement général des forces. Presque toujours les deux méthodes excitent leurs apôtres à Tantagonisme. Les Japonais au contraire cultivent et marient ces deux sortes de recherche. Ils se déclarent à la fois analystes et impressionnistes. Et seuls.
5i8 VUES D'AMÉRIQUE
dans le monde, ils dénfïontrent l'alliance possible de ces deux mérites opposés partout, hormis au Nippon. Quand M. Takasliima noie l'étendue de montagnes qui entourent le lac Mac-Donald, ii sait à la fois, par des lignes très simples et superposées, élargir à l'infini les profondeurs du paysage, puis très méticuleusement, tracer les eaux torrentueuses, les pins, les détails d'un sentier. Quand M. Nakada Shokio dresse sur le bambou, et parmi des roses extraordinairement vraies, le coq blanc qui chante tendu sur un roc devant sa femelle, il opère de même ; et aussi, M. Mayeda décrivant le défi de coqs aux corps maigres et quasi déplumés, plantés sur des pattes énormes. Le mouvement des bêtes est révélé d'un seul coup par la ligne principale du dessin, comme faisait Ingres. Mais vingt détails des plumes, des pattes, de l'œil, de la corolle, et des feuilles sont traités au total; et cela pour les bêtes, les fleurs. Il en est ainsi du paysage de M. Takashima en noir et blanc, à demi fondu dans le brouillard d'où émergent les cimes indécises des monts ; en bas, les sapins sont précisés, deviennent de plus en plus nets jusqu'au premier plan où la moindre pierre est choyée par le pinceau. Pareillement procède M. Stako s'il évoque une paysanne
assise dans les gerbes et allaitant son nourrisson blotti dans le corps maternel : le pied de l'enfant est dessiné à miracle. C'est la même méthode dont se sert M. Nomura en esquissant la silhouette du temple au milieu des neiges, et madame Komiya pour faire frétiller ses carpes joueuses. L'évidence de celte technique est plus ostensible dans les choses de la sculpture. Lorsque M. Watanabe Osao éternise dans le bronze son fermier serrant une balle de riz, il n'omet aucun des mille détails que comporte le jeu des muscles contractés, des os saillant sous la peau, des tendons arqués, des rides creusées par l'effort, des vêtements froissés, des cheveux brouillés. Autant que Clouet il burine les moindres poils. Malgré cela une seule ligne quasi schématique sertit d'un élan le bonhomme qui, considérée quelque distance, en ses contours, livre la même impression succincte propre aux personnages de M. Forain. A vrai dire, ce bronze du fermier serrant la balle de riz est une œuvre comparable à celles de la meilleure époque. Rien n'a été perdu de ce qui fit la gloire des vieux modeleurs japonais. Le pied qui griffe le ballot à terre, les poings qui tirent forcenément la corde, l'occiput chauve, les tempes chevelues et bandées
d'un chiffon, sont des parties qui devraient servir de modèles permanents dans toutes les Ecoles des Beaux-Arts.
On en dirait presque autant de la petite fille aidant le grand-père à la charrue que M. Kaneda Kanejiro solidifia dans le bronze. La force jeune de la paysanne, la longue maigreur de l'aïeul à l'abri du chapeau de paille, la c< volonté )) des pieds enfoncés dans la poussière, composent une merveille. On citerait aussi, du même artiste, un bûcheron au visage de pierrot ridé, triste et narquois, assis sur un billot, en guêtres, et les pieds nus. Moins heureusement que le bronze, l'ivoire se prête à de semblables v^irtuosités. Il semble d'ailleurs que la façon de travailler cette matière animale, soit en déclin. M. Toyama Chozo sait toutefois faire vivre ainsi des jeunes femmes élégantes et futées, un vieux pêcheur, un semeur. La ligne synthétique et les analyses du corps s'y combinent. Mais, si M. Mukaï colore et oxyde le cuivre pour former un paon et sa femelle, si M. Kurokawa martèle les raisins repoussés à la panse d'un grand vase terne, la forme extérieure est seule choyée, et le détail s'efface. On sent alors la différence entre les deux techniques. Pour séduisante aussi que soit la seconde,
il faut bien préférer, de beaucoup, la première. Et l'on salue le cuivre extraordinairement gravé par M. Hayashi, cette plage au matin que bat une vague d'acier écumante, floconneuse, venue de la mer lisse et infinie, jusqu'aux roches enduites de vi^arech gluant. Les deux qualités y coïncident autant que sur le petit bronze de M. Udagav^a créateur d'une jeune mère accroupie, et plongeant ses bâtonnets dans un plat, tandis que son nourrisson crie pour avoir perdu le sein échappé à sa bouche. Pareille évidence dans le lion brodé en relief sur satin par M. Ida, et d'une vérité singulière, ne fût-ce que par le regard félin voilé dans les poils roux.
Seule, l'élite japonaise réussit donc à l'alliance de ce que nous appelons l'impressionnisme et le classicisme. Forain et Glouet collaborent à Tokio, mais ils joignent à leurs mérites d'Europe celui tout asiatique de saisir le mouvement, de le marquer, sans l'arrêter, suggérant l'essor qui précède, l'élan qui suit. Ils ont réalisé l'instable; ou, du moins, ils allèrent dans cette voie plus loin qu'aucune autre élite. Amis politiques des Nord-Américains, ils font aisément apprécier leur art dans les salons des millionnaires tout parsemés de choses menues, frêles et singulières, imaginées, mode-
lées, laquées, ciselées ou peintes dans les ateliers du Nippon.
Les Anglais^ révèrent plutôt l'immuable. Si parfaite que soit leur peinture, elle garde quelque chose de figé, de roide. Emblème du caractère national. C'est le défaut de leur art. Aujouid'hui les ethnographes supposent que les Grecs classiques furent les fils d'une émigration Viking descendue vers les Balkans oii elle soumit les Pélasges, puis s'installa, mariant les rêves et les instincts du Nord aux idées égyptiennes, pour fonder la culture dont le légionnaire romain colporta, plus tard, l'esprit à travers le vieux-monde. Les apparences qui distinguent les personnes et l'âme britanniques, son penchant pour l'athlétisme, son habileté commerciale et ses vertus de navigation semblent assez analogues aux postures des statues sur l'Acropole, aux coutumes des Ajax, et des Ulysse. De ce parentage plausible, on pourrait déduire que l'esthétique anglaise ne doit s'attacher guère à l'interprétation du mouvement, si Hoggarth, Turner et Brangwyn, entre plusieurs autres, n'avaient prouvé le prestige de l'exception. Pourtant il est permis de dire que le sens de la stabilité guide inconsciemment la plupart des artistes nordiques.
Même en ce qu'ils conçoivent de plus vivant, telle portrait de Sir Walter Gilbey par M. Q. Orchardson, la dignité du persQunage émane de son allure méditative, de sa rigidité assise et savante. Cette toile offerte par treize cents souscripteurs en reconnaissance des services que rendit le sujet à l'élevage des chevaux, paraît un hommage de vénération à la gloire d'un philosophe ou d'un poète. Sir Walter Gilbey n'est qu'un gentleman occupé de haras. Orchardson l'a paré de la mine qui convient à un économiste et à un agronome. Chauve, rasé, la figure vieillie, et comme ravagée par des passions intelligentes, il garde l'air d'un ministre prévoyant les destins des peuples. C'est le citoyen anglais, sérieux et calculateur. Son monocle le doue d'impertinence supérieure La flétrissure de son menton, de ses joues blettes, parfaitement exprimée par le pinceau d'un maître^ inspirent le respect. Le cachet que tient la main osseuse et admirable, est l'attribut de son autorité. Les tons jaunes et bruns qui se mélangent en son costume valent cette apparence de sagesse pratique chère à l'Anglais : il choisit toujours des étoffes où les taches se fondent, où les souillures s'évanouissent parce que le drap est lui môme couleur
de taches et de boue. La vieille Angleterre digne, rébarbative et têtue se perpétuera tout entière dans le symbole de ce portrait qui comptera parmi les plus rares chefs-d'œuvre des nations.
Le commissaire delà Grande-Bretagne avait, à Saint-Louis, composé une salle magnifique en y assemblant les toiles les plus précieuses au lieu de les disperser en des salles secondaires de façon à les rendre, chacune, intéressantes. Ce système a ses avantages et ses inconvénients. On concentre les attractions en un seul point, ce qui produit sur la foule un effet lorsqu'elle pénètre d'abord par la salle privilégiée; mais, ensuite elle est déçue par la rencontre de choses inférieures étalées dans les autres locaux. Il faut que la première impression soit assez violente pour persister durant toute la visite, en dépit des imperfections offertes successivement. L'exposition anglaise obtint un succès très vif, parce qu'il en fut ainsi : la première impression persistait.
D'ailleurs elle était née d'un spectacle inoubliable. Le portrait de Sir James Paget par Sir J. E. Millais demeure pour longtemps à la mémoire lorsqu'on a contemplé un instant cet homme debout, au front découvert par la raie
qui rejette vers la tempe gauche le bandeau de cheveux gris et noirs, ce nez droit, ces yeux qui épient sévèrement, ce corps inébranlable dans la redingote austère. Il y avait aussi le joli profil très fin de la femme distinguée si voluptueusement peinte par M. R. Brough, et qui joue avec la chaîne d'or où pend un petit magot; puis l'effigie de Walter Wood Robertson, maître de la Compagnie des Marchands d'Edimbourg, un grison, brutal par la quadrature de la face qui guette au-dessus des lunettes glissées vers le bout du nez, par la barbe mal taillée, par la bouche hostile, par toute la prestance robuste que ne peut ennoblir l'insigne d'or sortant du gilet fatigué. Sir Georges Reid établit de la sorte une apparence de réalité captivante. On pouvait en outre vénérer, dans la même même salle, le beau portrait du Cardinal Nev^man dû à Sir Millais. Et l'on emportait dans les autres galeries les souvenirs précis de ces gens volontaires, immuables en leurs croyances, peints avec toutes les souplesses du métier le plus sûr, le plus sainement traditionnel, le plus proche de la manière des grands maîtres. L'usage de couvrir les toiles d'une vitre ajoute encore à leur patine un vernis favorable et qui semble attester leur valeur.
Cette sensation de vie puissante et cohérente, donnée par les portraits d'Angleterre se dégage également de ceux faits en Suède, par M. Osterman, soit qu'il étudie l'intensité de passion subsistant aux yeux d'un vieil homme flétri, au teint étonnamment blême ; soit qu'il construise la stature d'un officier en tunique blanche, casqué de noir et d'or, et qui est l'apparition en uniforme moderne, de l'homme nordique, du Viking légendaire ; soit qu'il traduise l'orgueil d'un vieillard royal et corpulent. C'est la force des anciens héros Scandinaves née danc les montagnes forestières qu'embrase le couchant écarlate, que baignent les ombres crépusculaires et les nuages marins, selon les paysages de M. Bergstrom; la force épanouie dans les danses rustiques de M. Zorn au seuil de la maison rouge, dont la fenêtre réfracte le rayon solaire ; la force perpétuée sous la couronne des rois, le casque du guerrier, dans la redingote du négociant et du puritain. C'est la même force un peu brutale qu'attribue encore M. William Orpen au visage du monsieur blessé sans doute pendant un exercice violent : le médecin palpe la jambe nue, cherche la fracture, dans une atmosphère de maison triste et nette. Sorti de la salle d'élection le visiteur trouvait
au reste des motifs d'émotion. Le calme de la race y était bien interprété par M. Charles Furse qui a peint un cavalier et une amazone, celle-ci fille des femmes immortalisées par Lawrence, celui-là découvert et noble, le chapeau à la main, content de ses certitudes, et de l'amble qui le balance. La petite bourgeoisie encore rustaude, avait fourni le type d'une jeune fille épaisse, commune et roussâtre qui s'alanguissait dans un intérieur neutre, d'après l'art réaliste de M. Nickroy. Ailleurs^ toute la rêverie du Rolla anglais et de son amante était décrite dans une toile de M. Wil^ liam Rothenstein qui les avait placés, sombres et douloureux, sur les marches d'un escalier pauvre. Et la femme du home, Angela, celle qui le travestit par sa séduction, avait été penchée, délicate, en robe jaune, contre la cheminée, par M. Ethel Walker.
Toutes ces œuvres méritaient qu'on examinât scrupuleusement les procédés. Rien de laissé à la fantaisie, à l'inspiration. Rien d'inachevé qui contraigne l'amateur à finir lui-même, en esprit, le dessin, à collaborer. L'artiste anglais ne livre au public que la somme de son effort. Il se défie de la perspicacité étrangère pour terminer la lâche, pour y adjoindre ce qu'elle
imaginerait. A peine peut-on nommer le Pressoir à Cidre de M. Brangwyn près duquel il groupa des enfants au milieu des pommes innombrables et savamment colorées. C'est la seule toile exigeant du spectateur une compréhension esthétique, comme en exigent les Sézanne et les Monet. Néanmoins M. P. Wilson Sterr ressuscite quelque peu la manière brillante de Constable en jetant un arc-en-ciel sur l'étendue d'une prairie sommairement, largement bros* sée, bien éclairée. Même s'ils présentent les paysages de la mer, s'ils notent, comme M. Thomas Somerscales, l'essor d'une corvette inclinée sur une eau lourde, très bleue, élargie dans l'espace ceint de nues rosées, leur technique est imperturbable. Le pinceau dessine, limite, borde, termine les détails, précise et fige les mouvements. Et nul de ces paysages anglais qui vaille les étendues évoquées par M. Henry LeroUe dans ses plaines françaises. Que M. J. R. A. Macwhirter éparpille les nuances diverses et nombreuses de hautes fleurs poussées sur une prairie des Alpes, qu'il embrouille leurs tiges, qu'il ensoleille leurs corolles, qu'il illumine le roc, qu'il assombrisse la montagne et son glacier, qu'il signale au loin, dans le vallon, un village frais ; que Miss
NOS GONGURRENTS 559
Hewelt dresse, en nature morte, les apprêts du punch, avec des citrons très véritables et les transparences limpides d'un verre fin; que M. A. Hacker abandonne, endormies dans les feuilles rousses de l'automne, trois filles nues, osseuses un peu, pâles de corps, anglaises extrêmement par le ton de la peau, la longueur des jambes, la gracilité des bras; que M. Herbert Draper expose l'effroi de Pondine attirée hors de l'eau par le filet de pêcheurs en joie; que Sir Aima Tadema couche des prêtresses languissantes dans le temple de Vénus, ou qu'il érige, dans des lumières superbes, l'architecture entière du Cotisée ; que M. James Sant offre le masque d'un Napoléon vieilli, haineux, amer, opiniâtre et blême; que M. Solomon fixe la mine vivement narquoise derrière le binocle d'un gentleman chauve, à barbe pointue; que plusieurs s'évertuent à peindre les perspectives approfondies des cathédrales, leur atmosphère un peu glauque, les longueurs des rues : tout est soumis au soin de parfaire l'objet selon que le voit notre œil éduqué avec le secours du tact, de l'ouie et de toutes les facultés ataviques. Aussi les Anglais se flattent-ils d'être bons aquarellistes. Ce genre favorise le mieux l'adresse, et l'application; il permet au pinceau
de sertir, de lécher, de finir, d'orfévrer. A ce jeu la faculté de synthèse se perd complètement. L'anecdote et ses détails sont traduits pour une image d'illustration. Sans contester les habiletés extrêmes de M. Charles Green^ par exemple, lorsqu'il dresse le guignol au milieu d'un champ de courses, cela semble plus l'œuvre d'un ouvrier que d'un artiste. De même pour Sir John Gilbert groupant des barbares autour d'une bannière rouge, pour M. Walter Crâne courbant une longue vierge chagrine sur un tombeau parmi les fleurs du printemps ; pour Burne Jones réunissant Saint Théophile et l'Ange dans une sorte d'émail froidement teinté, ou pressant la marche alanguie d'une sainte femme alourdie par sa chape bleue. Il n'est guère que M. David qui, faisant tournoyer des gentlemen enveloppés par les robes de leurs danseuses ait eu le goût de la ligne extérieure, la curiosité du mouvement, le souci d'en communiquer Fémotion. Cependant si M. Rooke éclaire à souhait les vieilles statues nichées dans le porche de Saint- Ouen, si M. Franck Wallon trace une route tournante dans la falaise qui domine la mer bleue, ce métier souverain peut susciter de très agréables perceptions, même une illusion du
plein air et de l'espace. Mais que ce même métier intervienne dans la gravure, et tout disparaît. Excepté les estampes de M. Brangwyn, il ne convient pas de louer exagérément celles exposées par Burne Jones, Walter Crâne. Le trait manque d'essor et de finesse. Tout se fige. Point de vie.
La sculpture est mieux servie par cette sagesse. On ne saurait trop vanter la figure en marbre d'une longue fille couchée dont le squelette frêle, gracieux, apparaît sous la chair tentante que forma M. Onslow Ford. La petite princesse de bronze étendue au fond d'une chaise antique par M. M. Toft, afin de personnifier l'Esprit de Contemplation, mérite aussi de la gloire, puisqu'elle est menue, fine et robuste, et que tout son jeune corps possède une physionomie aussi expressive que sa tête de mélancolie, que sa tête couronnée. Quant à l'œuvre de M. Colton, elle semble, avec le Penseur de Rodin, le Serreur de Ru de Watanabe, et la création d'Adam par Eberlein, l'une des quatre figures sculpturales dignes de toutes les dévotions esthétiques. Seul M. Bartholomé sut tirer de la matière des adolescentes comparables à cette délicieuse enfant, assise, une jambe sous la croupe. Ses bras minces, son ventre plat
et charnu, son épaule de petit squelette vivace, tout suggère la jeunesse encore inachevée, mais qui va se remplir de beauté vigoureuse, légère, innocente et résolue. C'est l'émotion de pensée que provoque le spectacle de cette heure indécise dans la vie d'une enfani près d'être bientôt la cause de passions véhémentes.
De tous nos concurrents, les Anglais et les Japonais semblent les plus capables de nous évincer, ceux-ci par leurs bibelots merveilleux, délicats et finis que la nouvelle génération de Jouvence adore, ceux-là par leurs peintures que les protestants traditionnels de la Vieille Amérique préfèrent. S'ils le veulent, MM. JeanBaffîer, Majorelle, Naudot, Lignereux, les successeurs de Galle, leurs émules peuvent rivaliser avec les producteurs du Nippon. Nos meubles et objets d'art rempliront la demeure du Yankee riche parce qu'ils sont tout de même plus adaptés aux caprices de l'œil aryen. D'autre part, si nous savons faire prévaloir la mentalité en lui subordonnant l'expression technique, au rebours de nos théories dangereuses, nos tableaux et nos statues contenteront Vexcitement de la race athlétique mieux que ne le sauraient faire les œuvres anglaises. Cela paraît logique. Le jeune Yankee qui commence sa vie à quatorze
ans, la parfait à trente après avoir épousé un& lauréate érudite des universités féministes, cet homme aime et recherche l'émotion de pensée. Il sied de la lui offrir si nous désirons maintenir l'influence de nos races parmi les disciples et les compatriotes de William James. « Nous avons de réelles formes cérébrales de plaisir et de déplaisir, écrit-il, dont le mode de production ne s'accorde pas avec celui des émotions grossières que nous avons analysées... Lorsqu'une longue affinité avec des effets esthétiques a émoussé l'excitabilité purement émotionnelle autant qu'elle a aiguisé le goût et le jugement, nous obtenons réellement l'émotion intellectuelle, si Pon peut ainsi l'appeler, pure et sans mélange... La distinction entre la sensation primaire de la beauté, en tant que pure qualité sensible immédiatement produite, et les émotions secondaires qui se greffent dessus est une distinction nécessaire. Ces émotions secondaires elles-mêmes se composent assurément, pour la plupart, d'autres sensations éveillées par le flot envahissant d'effets réflexes que l'objet de beauté suscite : une respiration profonde, un frémissement, une agitation du cœur, un frisson, un trouble de l'hypogastre, sans parler de milliers d'autres symptômes im-
possibles à désigner; voilà ce que nous pouvons ressentir au moment où la beauté nous excite... Les cognitions intellectuelles ou morales existent bien rarement sans aucun accompagnement d'émoi physique... Cette table d'harmonie qu'est notre corps vibre bien plus que nous ne le suppossons d'ordinaire... Mais plus ■on a le goût classique mieux on sent le peu d'importance des plaisirs secondaires comparés à ceux que donne la sensation première lors- -qu'elle se produit avec la puissance de suggestion, l'éveil de la mémoire, et des associations <l'idées. Un mystérieux et sombre pittoresque €apable de remuer notre chair, voilà ce qui rend une œuvre d'art romantique. L'esprit classique qualifie ces effets de grossiers et préfère la beauté nue des sensations optiques et auditives, sans ornements d'aucune sorte... Dans tout art, dans toute science, il y a la vive perception que certaines relations sont vraies ou non, et il y a la secousse et le frisson émotionnels qui «'ensuivent... Il y a l'effort nécessaire pour obtenir la finesse de l'attention, puis ce sentiment d'aise et de soulagement qui se produit surtout •dans l'appareil respiratoire quand les contradictions sont résolues et que, pour un temps, la pensée court sans obstacle... »
Telle est la théorie américaine. Le plaisir esthétique domine, lorsque la pensée court sans obstacle, ivre de certitude^ après des efforts pour obtenir la compréhension parfaite de l'idée qui préside au rayonnement des formes, lignes et couleurs.
Afin de séduire les amateurs de l'Union^ il s'agit de leur montrer le plus fréquemment nos arts de mentalité. Pour cela, il est indispensable qu'une exposition française permanente de peinture, de sculpture et d'architecture mobilière soit installée dans New- York d'abord, dans Chicago, dans San-Francisco, ensuite.
Il convient que notre gouvernement réclame la diminution des droits énormes prélevés sur l'importation aux Etats-Unis de nos productions artistiques, en acceptant, par réciprocité, des diminutions ou des abolitions de droits douaniers sur certaines marchandises américaines débarquées dans nos ports. Peut-être quelquesuns de nos industriels et commerçants pâtirontils du changement. C'est à eux de pâtir. Quelles que soient les aides extraordinaires accordées à leurs négoces par la masse électorale et ses mandataires, ils avilissent constamment les prestiges de la nation. Témoin cette statistique récemment publiée. De 1890 à 1899, le trafic
de Londres augmenta de 17 0/0, celui de Hambourg de 49 0/0, celui d'Anvers de 5i 0/0, celui de Rotterdam, de 110 0/0 et celui du Havre de 2 0/0. Et toutes statistiques desservent aussi bien la vanité de nos trafiquants. L'on se demande quels privilèges peuvent bien réclamer des gens qui en font un pareil usage, et laissent, sur tous les marchés, les concurrents bafouer le pavillon commercial de la République. A l'étranger, la France n'a conservé qu'un prestige : celui de l'Art. Alors que M. Carnegie nous considère, dans ses livres, comme un peuple égal, dans l'avenir, pour l'importance économique, aux Suisses, aux Belges et aux Espagnols, il nous convie à fournir de choses délicates et admirables l'univers. C'est une tâche encore sublime, puisque depuis trente ans nos hommes politiques renoncent à l'honneur des armes, puisque nos marchands gâtent, par une paresse et une ignorance opiniâtre, la richesse publique. La France vaincue naguère, appauvrie tout à l'heure, ne peut se faire respecter des hommes que par la force de son altruisme, de ses sciences et de ses arts. Entre tous les peuples, il n'en est pas de plus décidé que les Américains à chérir cette sorte de génie, et à lui faire accueil.