RUE JACOB, N
Une ville qui a été ensevelie sous une pluie de cendres, dont l’emplacement est resté long-temps inconnu, dont le désastre même s'était effacé du souvenir des hommes; et qui, après dix-sept cents ans, sort tout entière de ses ruines, voilà sans doute le plus beau monument que l'antiquité ait légué à notre âge, et le plus grand spectacle qui soit offert à l'admiration des’artistes et à Ja curiosité des voyageurs. Il y a dans ces faits quelque chose de si merveilleux, qu'il n’est permis à personne de les ignorer ou de ne pas s’y intéresser : est-il un seul homme, à moins qu'il ne soit resté tout-à-fait étranger à ce qui s’est passé ailleurs que sous ses yeux, qui n’ait entendu parler d'Herculanum et de Pompéi, et qui n’ait eu le désir de visiter un jour ces villes célèbres ?
Mais Herculanum, enseveli sous une couche de lave de plus de soixante pieds d'épaisseur, ne pouvait être mis au jour sans des travaux immenses qu’on a jugés impraticables ; aussi les profondes excavations qui y sont faites n’ont-elles pour objet que d’en tirer des statues, des bronzes, des peintures et d’autres débris précieux qui vont enrichir quelques musées, tandis que les travaux qui se continuent à Pompéi doivent dégager une ville entière. Déja ce prodige est opéré en partie; on a retrouvé les murs d’enceinte, on a découvert des temples, des tombeaux, des théâtres, plusieurs rues bordées d’habitations privées, d’auberges et de fontaines, que tout le monde peut voir comme dans uneïcité nouvellement construite. Tous les monuments sont restés debout étMtous les ornements intacts : un contemporain d’'Auguste, s’il renaissait, pourrait dire, suivant M. de Taylor : « Salut, ô ma patrie! ma demeure est la seule sur la terre « qui ait conservé sa forme et jusqu'aux moindres objets de mes affections; «voici ma couche, voici mes auteurs favoris; mes peintures sont encore
«aussi fraîches qu'au jour où un artiste ingénieux en orna ma deré
«meure. Parcourons la ville, allons au théâtre; je reconnais la place «où pour la première fois j'applaudis aux belles scènes de Térence et « d'Euripide. . ...» (1)
Le voyageur, frappé d’étonnement et de tristesse au milieu de ces rues qui sont restées désertes, cherche des yeux les habitants; il s’afflige de n’en pas voir un seul, et il ne peut comprendre qu'ils aient tous péri depuis tant de siècles : alors l’idée d’un grand désastre se réveille; il se souvient qu'il est au pied du Vésuve, et il craint que la population nouvelle qui est venue couvrir de ses habitations ce sol brülant et fertile, et qui semble se jouer des menaces du volcan, ne soit un jour ensevelie vivante comme celle de Pompéi.
Cette ville ne doit pourtant qu’à la catastrophe dont le seul récit nous
épouvante, d’avoir été sauvée d’une ruine plus complète; la plupart des
autres cités de l’ancienne Italie ont maintenant disparu, ne laissant après elles que le souvenir incertain de leur puissance ou deleur gloire: Pompéi, qui ne fut ni puissante ni célèbre, est encore debout, et chacun de ses monuments, chacune de ses pierres, est devenue un trésor pour la génération présente et pour celles qui vont suivre.
Il n’y a pas fort long-temps que le hasard fit découvrir cette mine d’antiquités, dont on était bien loin d’abord de soupçonner la richesse. . En 1748, un laboureur, creusant un sillon, rencontra une statue de bronze, avec le soc de sa charrue : cette circonstance, rapportée au gouvernement, amena les premières fouilles. Bientôt des ouvriers qui travaillaient à la construction d’un aquéduc pour la manufacture d'armes de Torre del Annunziata, firent avec le même bonheur la découverte du temple d’Isis, et par-là se confirmèrent les espérances qu’on avait con- -cues. Depuis cette époque les travaux ont continué avec une activité toujours croissante.
Les fouilles régulières, dirigées par les soins et par les conseils éclairés du général Championnet, qui, en 1799, occupa le royaume de Naples au nom de la France; celles qui furent exécutées pendant les années
(x) Lettre de M. le baron Taylor à M. Charles Nodier, écrite de Pompéi.
PRÉFACE. 5 1812 et 1813, en présence de la reine Caroline, ou depuis par l’ordre du gouvernement napolitain, ont eu les résultats les plus heureux.
D'habiles antiquaires et des architectes distingués ont mis sous les yeux du public les produits successifs de ces intéressantes recherches. Les notices de M. Millin.et de M. le comte de Clarac, sur les tombeaux, sont pleines de remarques savantes et curieuses; mais par la nature même de ces dissertations, on voit quelle en doit être la spécialité. M. Mazois, dont les amis des arts déplorent la perte récente, laisse un ouvrage qui est le plus complet, bien qu’il soit inachevé, mais qui, en raison de son prix et de son étendue, n’est pas à la portée d’un grand nombre de lecteurs.
Il y a beaucoup d’autres auteurs qui ont écrit sur le même sujet; mais tous n’ont pas observé avec la même exactitude. Lorsque l'avantage de dessiner à Pompéi était conféré par privilége, des hommes qui ne pouvaient pas être contredits étaient fort sujets à se tromper : témoin le savant Martorelli, qui fit un mémoire énorme pour prouver que les anciens n'avaient pas connu le verre de vitre, et qui eut la douleur d'apprendre, quinze jours après la publication de son in-folio, qu’on venait de découvrir une maison où les croisées étaient garnies de vitres.
Nous qui pouvons profiter des fautes et des lumières des autres, nous n'avons cependant pas la prétention de donner un ouvrage qui ne laisse rien à désirer; mais nous avons mis le plus grand soin à faire un bon choix, à n’omettre rien de ce qui est curieux ou intéressant, à recueillir enfin les principaux traits de ce vaste tableau.
Nous avons pris dans l'ouvrage anglais qui fera la base de notre travail tout ce qu'il offre de plus remarquable. Le charme des vues qu'il renferme, et qui sont à-la-fois très-variées et très-pittoresques, nous a particulièrement séduits; elles ont été choisies de manière à satisfaire toujours par l'agrément du coup-d’œil et par l’idée exacte qu’elles donnent des ruines et de architecture de Pompéi. La lecture du texte prouvera que les éditeurs anglais se sont livrés à un travail tout-à-fait
consciencieux : le plus souvent nous n'avons eu besoin que de traduire;
cependant nous avons été amenés, par l'examen réfléchi et par la com-