‹ Vues sur le systeme genral des operations industrielles ou plan de technonomie;Chapitre 1 sur 17 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Si l’on séparait les opinions des hommes en deux parties, celles qui sont fondées sur un examen approfondi de faits dont on connaît l’origine , ou qui sont les conséquences légitimes d’observations exactes, et celles qui circulent dans le monde sans titres valables , qui se glissent comme à l’improviste dans tous les esprits , et qu’on adopte sans examen , on serait , je pense , bien étonné de rencontrer si peu des premières, et un si grand nombre des secondes. S’il se trouve un petit nombre de penseurs distribués sur la suite des âges, le reste des hommes se laisse entraîner par troupes , non pas où il faut aller, a dit un philosophe , mais où l’on va : Pergentes pecorum ritu, non quo eundum est, sed quo itur.

Toutes les questions complexes, par essence, dont les points de vue semblent varier selon notre situation ou nos passions, et par la dature même des circonstances qui dominent dans le moment où l’on s’attache à les ré»udre, ou àu

moment de prononcer, sont précisément celles sur lesquelles il y a le plus de jugemens d’emprunt, d’opinions banales, et d’une sorte de dogmatisme que chacun revêt de toutes formes et de toutes couleurs , suivant ses vues personnelles, ses sentimens ou sa position dans la société.

L’industrie , dans ses progrès et dans les moyens de production qu’elle emploie, présente plusieurs questions de cette nature.

Ainsi , par exemple, on fait à l’emploi des machines le reproche très- grave de condamner A l’oisiveté les hommes que les machines remplacent, ou que de nouvelles inventions peuvent remplacer dans leurs travaux habituels, et de tendre à abrutir l’ouvrier en réduisant ses fonctions, en livrant toute l’occupation de sa vie à l’action aveugle de mettre une machine en mouvement; on va plus loin, on accuse l’industrie même de trop produire.

Examinons ces deux questions l’une après l’autre. ^

Il est certain que la science de la mécanique, ainsi que toutes les connaissances hiunaines , eét destinée à faire des progrès et à parcourir, dans tous les sens, le domaine qui lui est assigné dans l’ordre éntellectuel des choses; que dès**

lûrs elle âpplique, comme elle appliquera coustamment, toute la puissance de ses combinaisons à répandre , dans la société , des moyens plus ou moins efficaces , plus ou moins expéditifs de remplacer la force physique de l’homme, et Cette adresse qu’il acquiert par une longue répétition des mêmes actes dans ses travaux.

' Si telle en est la tendance nécessaire, inévitable, faudra-t-fl donc tracer, autour de cette science , le cercle de Popilius ? ou plutôt se peut-il que le développement intélleotuel de l’homme, dans les applications des lois de la nature, soit une source de désorganisation et de dégradation sociales ? Ce sont là du moins les questions qu’on peut se faire la première fois que ces reproches se présentent à la pensée; et l’on pourrait craindre, à la première vne, d’avoir à renoncer aux firuits de la civilisation ^ et à repousser les dons d’une providence éternelle qui veille sur elle.

. Mais lorsqu’on en vient à approfondir la matière, à l’envisager sous ses diverses faces et dans toutes ses relations avec le cours des affaires, l’on se rassure et l’on trouve que l’abus des machines, s’il existe dans quelques cas particuliers, n’est que transitoire et une sorte d’aberaatioii économique; et qu’on ne peut eu déduire

ancune raison contre les avantages que la société’ a lieu de se promettre des progrès de la mécanique.

L’examen de cette question peut se faire dan»

■ un sens relatif ou dans un sens absolu : relatif,

lorsquè , prenant les peuples dans leur position manufacturière actuelle, respective, on se de~ mande s’il convient à l’un d’adopter l’usage que d’autres peuples font des machines; absolue, lorsque, sans distinguer les intérêts mercantiles et respectifs des peuples , on se demande si , à force d’étendre l’emploi des machines, on ne s’expose point inévitablement à ôter le travail à la classe ouvrière , et par conséquent à la plonger, en très-grande partie , dans une effrayante misère?

Dans le premier sens , la question est trèsrestreinte et la réponse facile; on l’a faite souvent : les affaires d’un peuple dont l’industrie resterait stationnaire, parce qu’il se refuserait à adopter les moyens de production les plu»

expéditifs et les plus économiques, finiraient , en dépit de toutes les précautions administra- ^ tives imaginables , par être envahies par d’autres

peuples. Ainsi, dans la crainte de manquer de travail , ce peuple arriverait à en manquer réellement , parce que les autres sauraient habi-

lement employer des machines, à son préjudice;

Dans l’état présent des choses , on est dono en général forcé de recourir à cet emploi, et de suivre les progrès de l’industrie d’aussi près qu’il est possible. Mais , dira-t-on , cette nécessité est un mal, et mine sourdement les peuples qui semblent prospérer en y cédant; nous nous replaçons ainsi dans le second sens , et la question devient absolue, et bien autrement compliquée que la première. C’est la seule, au reste, qui mérite un examen sérieux.

S’il s'agissait de juger la question par le fait, on demanderait quels sont les pays, les cantons même, où l’emploi des machines a condamné, je ne dirai pas la population, mais une petite partie de la population , à une oisiveté de quelque durée? Cependant les machines sont connues par-tout en Europe ; il n’y a point de canton manufacturier qui ne s’en serve abondamment; y trouve-t-on des bras que les machines aient rendus oisifs? On citerait l’Angleterre : l’Angleterre , qui a porté cet emploi aussi loin qu’elle a pu, et que semble même le comporter l’état actuel de la science mécanique et de l’art de la construction , présente à la vérité une partie de JSA population à l’existence de laquelle le gouveniementdoit subvenir par des taxesannuelles:

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mais , pour fonder sur ce point un argument valable contre l’emploi des machines, il faudrait d’abord prouver que la classe des pauvres, dans ce pays, n’est et ne peut être que le résultat de cet emploi. Il y a près de trois siècles que la taxe des pauvres est établie en Angleterre , et assurément, dans le temps où l’on crut nécessaire de l’établir, l’industrie agricole et manufacturière y faisaient presque tout, à bras d’hommes , et la possibilité même d’employer des machines pour exécuter les principales opérations de ces deux branches fondamentales de l’industrie y était à peine soupçonnée , aussi bien que dans le reste de l’Europe. C’est donc à d’autres motifs qu’il faut attribuer cette disposition législative, unique dans les annales des peuples modernes ; et c’est un préjugé par trop vulgaire, que de regarder une circonstance prochaine comme cause d’un effet qui peut en • avoir beaucoup d’autres.

La raison semble d’accord avec l’histoire pour rapporter l’origine de la taxe des pauvres à l’état du peuple anglais , au sortir de ses longues guerres intestines , dont les secousses sans cesse renaissantes lui avaient fait perdre l’habitude tles travaux paisibles. Mais cette taxe, di^a-t-on^, s’est accrue prodigieusement dans les temps

même où l’industrie anglaise prenait le plus dë développement, et il est permis de croire que l’emploi des machines a remplacé, cotrtmë câüse nouvelle et permanente , une cause qui devait cesser d’agir dans les temps de paix et de prospérité , qui ont succédé en Angleterre aux agi-* tâtions civiles. i

Pour répondre , j’abandonne tous les argumens que je pourrais tirer de la nécessité dé conserver, dès qu’elle existe, une espèce d’imposition, établie au profit d’une classe nomi breuse du peuple , imposition que la politique a créée , et que la bienfaisance a soutenue et consenti à étendre , lorsque la classe des propriétaires S’est enrichie; j’abandonne de mênié tous ceux que me fourniraient les circonstances qui ont accompagné les diverses périodes d’aoicroissement de l’industrie anglaise , et je passé à un examen approfondi de l’emploi des machines et de leurt effets Sous lé rapport économique; c’est le seul moyen, ce me semble, dé sM’tir là question qüi nous occupe, de ce vàguë dans lequel je désirerais nè pas la laisser, dé montrer que le feit qu’on -voudrait ünvoqüeé ne dépose aujourd’hui , dans aucun endroit de l’Europe, contre l’usage des machines, ét que même, par la hature dés dhoses, cet usage ne

peut jamais être contraire à la prospérité générale, quels que soient les développemens dont on le croie susceptible.

Les machines proprement dites n’ont et n’auront, en aucun temps d’autre, objet que d’exécuter immédiatement , sous la direction de l’homme, ou un travail qui exigerait la réunion des forces physiques d’un certain nombre d’hommes, telles que les machines à eau, à vent, à vapeurs, en un mot, les moteurs composés; ou bien un métier ou une opération de métier, telles que les machines à faire les bas , à filer, etc.

Examinons d’abord l’effet économique des premières : il faut convenir que par-tout où des hommes sont condamnés à gagner leur vie par le travail machinal de pousser, tirer, frapper, tourner une manivelle, etc., ils peuvent étrè remplacés par des animaux, ou par l’action du vent , de l’eau , ou de la vapeur; et à toute force on peut supposer que ce remplacement s’étendra progressivement dans tous les lieux où il y aura économie à l’opérer; certes, je doute que sur ce point on puisse pousser plus avant la supposition.

Mais remarquons que, parmi les travaux auxquels ces sortes de machines sont appliquées, il

en est, non-seulement qu’on ne peut faire que par machines, dans l’état actuel de la société, mais encore qn’on ne ferait point si les machines n’étaient point connues; qu’à la vérité il en est aussi pour lesquels l’emploi des machines n’est qu’utile , sans être absolument indispensable.

Ainsi, dans la vue de laisser plus de travail aux hommes , pourrait-on renoncer aux moidins à vent, à eau , pour moudre le grain , pourfondre et forger le fer, 'pour extraire l’huile des substances végétales qui la recèlent ? Mais , pour moudre le grain seulement, à force de bras, il faudrait employer toute la popidation d’une ville pour la nourrir; et que deviendraient les autres travaux? Comment les prolétaires achc-^ teraient-ils le grain , obligés qu’ils seraient de passer au moins une partie de chaque journée à la mouturePIl est difficile d’imaginer à quel point de dégradation la société descendrait , si elle était privée des secours puissahs que lui donnent les moteurs inanimés pour ces sortes de travaux. L’on voit d’ailleurs que ce serait simplement changer l’objet du travail, sans le multiplier ou l’étendre; que ce serait meme anéantir tout autre travail , par l’impossibilité qu’il y aurait de .s’y livrer.

J’ai dit plus haut que certains travaux n’exis-

tent que parce qu’on a imaginé des machines puissantes pour les exécuter; or, l’on peut affirmer ici que l’emploi de ces machines a créé dans la société une masse énorme de travail pour la main-d’œuvre, travail qu’elle n’aurait jamais connu sans leur concours: par exemple, où en serait-on pour la fabrication du papier, si on devait broyer le chiffon à force d’hommes? Où en serait-on si, à force d’hommes, il fallait laminer le fer et le cuivre , extraire des entrailles de la terre, et à de grandes profondeurs , les minerais qui recèlent les métaux, et le combustible qui sert souvent à les fondre? A quelle variété prodigieuse de travaux ces diverses opérations ne donnent-elles pas lieu? Supprimez les machines, et ces travaux disparaîtront à jamais.

Supprimez-les dans les cas même où le bras de l’homme pourrait suffire pour donner le premier mouvement à certaines fabrications, comme par exemple aux filatures de coton, aux fabriques de drap, etc.; la production diminuera, parce que le prix des produits augmentera, et avec elle les travaux divers que ce système de fabrication comporte. Ainsi, au lieu d’avoir rendu de l’emploi à la main-d’œuvre , vous aurez diminué la masse réelle de son travail.

Mais n’insistons pas, pour le moment, sur ce point ; ce que j’ai à dire sur les machines ayant pour objet d’exécuter immédiatement un métier ou une opération de métier, peut s’apliquer à l’emploi de celles-là; et c’est de cellesci sur- tout qu’on parait redouter des suites funestes, toutifu moins pour l’avenir; car, pour le présent, il est de fait (ce qui, au reste , va être établi par des preuves tirées de la nature même des choses), il est de fait, dis-je, qu’elles contribuent puissamment à la prospérité publique. . J. f

A la vQfUé, la science de la mécanique est loin d’avoir épuisé toutes ses combinaisons , et il est un assez gtsnd nombre d’opérations de métjers qu’on pourrait exécuter par machines, et qui ne le sont point encore. Mais cette science, comme toutes les autres, avance chaque jour, et l’on peut raisonnablement, supposer quelle cherchera à soumettre à ses combinaisons tous les travaux industriels qui pourront s’y prêter; on pourrait supposer même que, par une communication d’idées plus rapide, suite nécessaire .d’une civilisation plus avancée, elle jettera partout les mêmes clartés, et que parr-tout le génie saura, aubespin, en multiplier Les applicationsj J’admets ces suppositions dans toute leur

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étendue, et j’ai dès-lors à montrer qu’à présent, comme dans l’avenir, et quels que soient les progrès de la science, l’économie publique ne peut et ne pourra retirer que des avantages de l’emploi des machines, destinées même à l’execution immédiate d’opérations de métiers.

Etablissons d’abord quelques faits, quelques données qui me paraissent incontestables.

lo. Parmi les travaux de l’industrie générale, il en est un très-grand nombre qui ne pourront jamais être exécutés par machines, et pour lesquels la main de l’homme sera , par conséquent, toujours indispensable; on en verra les raisons dans le cours de cet ouvrage; et, puisque je suis forcé de parler pour l’avenir, et jugeant de ce qui arrivera par ce qüi arrive tous les jours sous nos yeux, il m’est permis d’affimer que les niouvemeiis de la civilisatiou et de la prospérité publique, d’une part; de l’autre, les progrès de l’industrie, feront naître de nouvelles masses de travaux, exclusivement réservés à la

main de l’homme. • . ■ j

20 L’établissement d’une machine donne de l’extension, par le fait seul de son établissement , à divers travaux qui coopèrent a sa construction , et doiine lieu même à divers autres

qui n’existaient pas jusqu’alors; et ces travaux

sont d’autant plus imporlans, plus nombreux et plus étendus, que la machine est elle-même plus importante et d’une application plus étendue. Ainsi, le travail qu’a fait naître l’invention du système de filature mécanique pour la laine et le coton, est pour ainsi dire incalculable; il n’est pas jusqu’au tanneur et au propriétaire de mines qui ne s’en soient ressentis. Elle serait longue l’énumération de toutes les industries individuelles qui concourent à cette construction.

3“. Ou une machine fait l’ouvrage avec plus de promptitude et de régularité que la maind’œuvre, ou elle le fait mieux sans le faire plus vite , ou bien elle épargne de la fatigue à l’ouvrier, et abrège l’apprentissage qu’il devrait faire pour exécuter le travail avec la perfection requise.

Ne parlons que du premier cas, puisqu’il est impossible de contester, sous aucun rapport économique , les avantages des deux autres.

L’emploi d’une machine de cette espèce a deux résultats infaillibles : le premier de produire à meilleur marché , et par conséquent de mettre les produits à portée d’un plus grand nombre de consommateurs , et le second de donner aux capitaux une circulation plus active;

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