ET SUR LES PRINCIPAUX MONUMENTS QUI LE REPRÉSENTENT
Vulcanum volunt igneni muncli.
S. AuguftU de Civ. Dei, lil>. vu , cap. i6.
Les Grecs avaient-ils une religion nationale? S’ils professaient une religion, en quoi consistait-elle? Reconnaissaient-ils un dieu ou des dieux? Admettaient-ils des dogmes? Leur morale était-elle une conséquence de ces dogmes religieux ? Qu’est-ce que la mythologie? Quels sont les rapports de la mythologie avec la rehgion? Est-ce bien enfin cette religion que nous retrouvons dans les monuments?
Ces hautes questions si souvent discutées , et malheureusement encore problématiques, m’ont paru dignes de toute l’attention des hommes éclairés, des moralistes et particulièrement des archéologues.
J’ai déjà essayé de les traiter. J’ai répondu : Oui. les Grecs professaient une religion nationale, fixe, reconnue , sanctionnée par des lois ; ils honoraient un dieu suprême et des dieux subordonnés; ils admettaient des dogmes. La morale qu’ils pratiquaient était une conséquence de ces dogmes religieux. Leur dieu suprême était une substance infiniment déliée, la plus débée de toutes les substances, incréée, inaltérable, souverainement intelligente, irrésistible dans son action , insaisissable dans ses formes; on le nommait l’Æther, le Feu æthéré, l’Esprit. 'Venait ensuite la Matière dans son universalité, substance incréée, indestructible, intelligente, mais moins déliée, moins intelligente que l’Esprit, et qui n’était qu’un être subordonné à la volonté du dieu suprême. Pénétrée des feux de l’Æther qui étaient devenus pour elle une âme, la Matière avait d’abord engendré les éléments, et ensuite , du mélange des éléments , elle avait formé les astres, dieux subordonnés comme la Matière ellemême, dieux immortels quant à leur substance, périssables quant à leur orgarbsation. Chacun de ces êtres divins renfermait une âme extraite de l’âme du monde. Celle-ci se divisait à l’infini pour donner la vie à toute la nature, sans qu’aucune portion perdît son individualité. Ces milliers d’âmes formées d’une portion de substance æthérée, mais aussi de parcelles d’une matière plus ou moins grossière, étaieni
susceptibles de fautes, et par conséquent punissables. L’homme, créature d’un ordre supérieur, doué d’une âme plus pure, était soumis à des lois encore plus sévères. Il arrivait à une éternelle béatitude, mais seulement après de nombreuses épurations.
Un voile mystérieux couvrait ces dogmes ; ils ne devaient êlre révélés pleinement que dans les sanctuaires. La religion grecque ne s’exprimait au dehors que dans un langage convenu et syml)olique, comme la plupart de celles de l’Orient.
La Grèce eut ainsi ses dieux réels et ses dieux fictifs qui en étaient les symboles. Les dieux réels étaient l’/Éther ou le Feu æthéré, la Matière dans son universalité , le Feu atmosphérique et terrestre, l’Air, l’Eau, la Terre, le Soleil, la Lune, et toute la légion des astres. Les dieux fictifs portaient des noms arbitraires, variables, et souvent multipliés. Ces dieux étaient Jupiter, représentation de l’Æther; la Nuit, l’Océan; Vénus la Noire, représentation de la Matière primitive et universelle; Vulcain, image du Feu; Junon, image de l’Air; Neptune, image de l’Eau; Gérés, image de la Terre; Apollon , Mars , Mercure , Hercule , Bacchus , représentations du Soleil; Diane, Hécate, images de la Lune. La nation grecque exerçait publiquement deux cultes simultanés, savoir ; un culte direct rendu aux dieux réels, un culte symbolique rendu aux dieux symboliques. L’enseignement des mystères
formait le complément de l’instruction pour quiconque voulait posséder pleinement la science religieuse. Dans ces augustes cérémonies, les pontifes dévoilaient aux initiés les rapports les plus intimes de la religion avec la mythologie; tous les symboles étaient expliqués, toutes les énigmes dévoilées.
Tel était le fond de cette religion. Elle se divisait, comme on voit, en deux branches, l’une dogmatique et secrète, l’autre représentative et populaire. La première était invariable par la raison que le secret même la protégeait, et que d’ailleurs la garde en était confiée aux prêtres et aux magistrats; la seconde qui ne s’appliquait qu’à l’énoncé des dogmes, put éprouver des altérations suivant les temps et les pays; mais ces deux manières d’honorer les dieux étaient intimement unies , leur ensemble formait la religion de l’État.
Lorsque Homère et Hésiode qui ne pouvaient trahir les secrets de Samothrace et d’Éleusis, célébrèrent les actes miraculeux des dieux mythologiques , leurs guerres , leurs amours , leurs mariages , c’est le choc ou le rapprochement des éléments, ce sont les phénomènes de la Nature qu’ils voulurent faire admirer; c’est la langue énigmatique des symboles qu’ils durent mettre en œuvre. La guerre de 'Troie fut sans doute un fait réel; mais les mâles et brillantes couleurs du tableau furent presque toutes allégoriques. L’habile réunion de la religion avec
l’histoire et des dogmes avec les fables, a fait le triomphe du poète et assuré l’éternité du livre.
Dans une Introdaction à l’étude de la mythologie, publiée précédemment, j’ai entrepris de mettre à découvert le fait de ce double culte, et dans un ouvrage plus étendu, j’ai appliqué cette théorie à l’Æther ou Feu æthéré réel, véritable dieu suprême de la Grèce, et à Zeus ou Jupiter, Feu æthéré fictif, dieu suprême symbolique, sujet habituel des sacrifices, des chants religieux, des chefs-d’œuvre des aits.
Au moment où, fidèle à mon plan, j’entreprends d’expliquer les fables relatives au dieu ’Vulcain ou Hêphaïstos, il convenait peut-être de rappeler ces notions fondamentales : il deviendra parlé plus facile de découvrir le sens de la légende de ce dieu, ainsi que celui des monuments qui le représentent, et de reconnaître la place que le forgeron boiteux de Lemnos dut occuper parmi les divinités de l’Olympe.
Légende de Vulcain.
La légende de Vulcain pourrait offrir le sujet d’un roman qui ne manquerait ni d’originalité ni d’intérêt. Ce dieu infirme, nommé en grec Hêphaïstos, naquit sans père , telle est du moins la fable la plus accréditée quoique Homère le dise fils de Jupiter.
(i) Hesiod. Theoij. vers. 327. — .\pollod. lib. 1, cap. 3 , S 5 - — Plutarcli. Alliai, l. II 0 pp. p. 761.
Honteuse de sa difformité, car il était né boiteux*'*, Junon, sa mère, le poussa dédaigneusement du bout du pied. Précipité du ciel sur la terre, heureusement il tomba sur les plaines des mers où les Nymphes, divinités compatissantes, le recueillirent. Thétis et Eurynome prirent soin de son éducation Elles allumèrent pour lui des fourneaux dans les cavernes de l’Océan, et son intelbgence était si précoce, qu’il apprit de lui-même l’art de fondre et de forger les métaux. Bientôt toutes les Nymphes des mers se parèrent de colliers , de chaînes , de bracelets , ouvrages de ses mains ingénieuses. Neuf années s’étaient passées dans ces travaux®, lorsque l’amour filial le retira de son humide retraite. Bien que dédaigné par sa mère, il n’avait pas cessé de la chérir. Ayant appris que Jupiter, irrité contre elle, l’avait suspendue dans les airs, une enclume à chaque pied , il accourut muni des instruments de son art, dans le dessein de la dégager***. Indigné de l’audace du jeune foi^eron, le maître de
(i) Homer. Hymn. in Apoll. vers. 3i6, 317 .
(s) Homer. Iliad. lib. xviii, vers. 3g5 seqq. — Id. Hymn. in Apnll. loc. cit. — Pausan. lib. viii, cap. ii.
(3) Homer. Iliad. lib. cod. vers, àoo seqq.
(4) Une fable toute contraire à celle-là avait aussi eu cours. Elle portait que Vulcain voulant se venger de sa màrc, l’avait prise dans un siège à ressort, et l’y avait retenue captive ( Pausan. liv. i, chap. îo ; liv. III, cbap. >8). Cette fable parait n’ctre qu'une corruption de celle d’Homère
l’Olympe le saisit par un de ses pieds inégaux, et le lança vers la terre Dans cette seconde chute il tomba sur l’île de Lemnos, où travaillaient les Cyclopes; ils le reconnurent pour leur chef C’est au milieu d’eux qu’il produisit tant d’ouvrages devenus célèbres dans l’antiquité; le sceptre d’Agamemnon, la cuirasse d’Hercule, les cymbales avec lesquelles ce héros épouvanta les oiseaux du lac Stympbale*^*; la coupe dont il fit présent à Bacchus, les trônes où s’asseyaient les divinités dans les palais célestes Au nombre de ses plus admirables ouvrages, furent les deux chars qu’il construisit pour Apollon. Le premier, en forme de lit, avait des ailes : Apollon le trouvait le soii’ chez Amphitrite; il suffisait qu’il y montât; les chevaux ainsi que le dieu pouvaient sommeiller, le char volait de lui-même et ne s’arrêtait qu’au palais de l’Aurore. Là, les chevaux recevaient l’ambroisie de la main des Heures, et Apollon montant sur le second char, recommençait sa carrière diunie
(1) Homer. IliaJ. lib. i, vers. 5go; lib. xv, vers n. — Plat. Je Hep. lib. Il, t. II 0pp. p. 378.
(2) Homer. ibid. — Virgil. Æneid. lib. viii , vers. 422 , 4i3. — S. Cleni. Alex. Protrrpl. ed. Pottcr, t I 0pp. p. 26.
(3) A{)ollod. lib. Il , cap. iv, S 1 1 ; cap. v, S 6.
(4) Homer. Iliad. lib. 11, vers. i3o seqq. — Nonnus, Dionjs. lib. XIX, vers. 1 1 8 cl 122.
(5) Mininerm. apuJ Athen. lib. xi, cap. 39; ed. Bipont. t. IV, p. 238, 23g. — Æscbyl. Fragm. Ile. ap. cumd. ibid.
Deux ouvrages encore plus merveilleux excitèrent l’admiration des dieux eux-mêmes; ce furent deux automates d’or, représentant deux belles filles sur lesquelles Vulcain s’appuyait en parcourant son palais. Ces statues marchaient, elles parlaient, ou du moins elles contrefaisaient la voix humaine, et semblaient douées de raison : toutefois elles ne respiraient point et ne pensaient point, .\rtiste purement mécanique, Vulcain donnait à ses ouvrages l’apparence de la vie, mais il ne leur communiquait point la vie; les âmes étaient hors de son domaine.
Une aventure célèbre lui donna sujet de manifester toute son habileté et de reconnaître en même temps l’impuissance de l’art où il excellait. Jupiter eut besoin 'de lui. Indigné contre les mortels qui recherchaient dans le choix d’une épouse la riche.sse et la beauté, plutôt que la droiture et les autres qualités morales, Jupiter avait résolu d’envoyer parmi eux une jeune fille dotée de tous les charmes du corps, riche de tous les biens de la fortune, chef-d’œuvre de grâces, d’esprit, de talents; mais cachant sous ces dehors séducteurs un amour désordonné du luxe, et toute la fourberie, toutes les passions cpii font la honte et le malheur des familles. Le souverain des cieux voulait montrer aux hommes par l’excès du mal les dangers auxquels les exposait
(i) Homor. Uiad. lib. xviii, vers. 417 scqq.
leur imprudence Ne croyant point devoir former lui-même un être si imparfait, il appela le dieu boiteux. Vulcain reconnaissait apparemment sa propre insuffisance, et honteux peut-être d’avoir de nouveau à s’en convaincre, il refusa de monter au ciel. Mercure envoyé auprès de lui, ne put le déterminer. Ce fut enfin Bacchus qui l’y entraîna Son entrée au séjour des dieux fut un triomphe conforme à sa nature. Il y parut, monté sur un âne, couronné de lierre , tenant en mains un tyrse et un flambeau; Bacchus le précédait; des bacchantes formaient son cortège
Bientôt il eut façonné le corps de la viei^e qui devait séduire les mortels. Minei*ve l’assista dans cette entreprise. Vénus, les Grâces, les Heures ornèrent la jeune nymphe de leurs dons les plus précieux; on l’appela Pandore. Mais quand il s’agit d’animer ce corps charmant, l’art de Vulcain se trouva sans puissance. Il fallut que sur l’ordre de Jupiter, Mercure Psychopompe y introduisit une âme. Avec ce principe de vie, il y jeta le germe de tous les vices. Épiméthée tomba dans le piège. On
(i) Hesiod. Theog. vers. 588 scqq. Id. Op. et Dits, vers. 6 o seqq.
(î) Hygin. Fab. i 66 . — Pausan. lib. i, cap. ao.
(3) Celte marche triomphale était peinte dans un temple d’Athènes. Pausan. liv. i, chap. ao. — Voyez Miliin, Galerie myikol. t. 1, pl. XIII, fig. 337 . — Id. Peint, de vases, pi. lxxxv, fig. 338. — Id. Peint, de vases da chev. Hamilton, tome III, pl. ix; l. IV, pl. xxxviii. — Æl. Aristid. Urat. 3, l. 1 0pp. p. 29 ; cd. Oxon. 1722 ,
connaît la suite de cette fable; elle n’appartient
point à mon sujet.
■ Dans une autre circonstance, comme les dieux rentraient dans l’Olympe, revenant de la plaine de Troie, Vulcain, qui jamais ne prenait part à leurs festins voulut leur verser lui-même le nectar dans la vue d’apaiser leurs dissensions. Tout le monde sait quel- fut le prix de ce service. Quand les dieux le virent s’agiter sur ses jambes inégales pour s’approcher de leurs trônes , un rire inextinguible fit résonner les voûtes du sacré palais
Enfin le malheureux artiste voulut se marier; terrible épreuve ! Il demanda Minerve à Jupiter : « Je te l’accorde , lui dit ce dieu , à condition que tu « obtiendras son consentement d’elle-même. » Un regard dédaigneux de Pailas fut sa réponse aux sollicitations de l’orgueilleux forgeron. Dans un transport d’amour, Vulcain se précipita vainement sur elle. L’égide interposée entre la déesse et lui, reçut l’impression de son ardeur*®*, et un enfant se forma au même instant sur la poussière. Inaccessible aux vœux du père , Palias ne fut point insensible aux cris du fils, elle le recueillit, le déposa dans une ciste, et le donna en garde aux filles de
(1) Servius,aJ. Viryil. Eclog. iv, vers. 62.
(2) Homer. i/W. lib. l, vers. 697.
( 3 ) Apollod. lib. ni, cap. 4, S 6. — Pausan. tib. 111, rap, 18. — Hygin. l’afi. 166. — Fulgeiit. Mythol. lib. 11, cap. i 4 -
Cécrops *’*. Cet enfant fut Ériclithonius, boiteux comme Vulcain, prince fameux dans les fastes de la religion, et qui institua la fête des Panathénées en l’honneur de sa bienfaitrice.
Repoussé par Minerve, Vulcain adressa son hommage à Vénus : la déesse de la beauté ne le refusa point. Il fut plus ou moins heureux avec elle quelques moments. On sait ce qui amva de cette union. Les dieux eurent encore une fois à rire aux dépens du mari trompé.
Modérant enfin ses prétentions, le dieu des arts fut assez sage pour offrir ses vœux à l’aînée des Grâces. Alors il connut le bonheur. Cette aimable divinité s’attachant à lui d’un amour sincère , lui prodigua les plus tendres soins. Nulle infidélité ne troubla jamais une union si bien assortie
Après ce mariage , Vulcain épousa aussi la nymphe Cabira, originaire de Thrace et fille de Prolée; celle-ci lui assura la couronne de Lemnos; il en eut plusieurs enfants.
Les infortunes de ce célèbre artiste n’altérèrent point sa bouté naturelle. Quoique terrilile dans sa colère, il était serviable et bienfaisant. Nul parmi les immortels ne se montra plus disposé à pardonner
(i) ApoHod. lib. III, cap. 4, S 6. — Pausan. Hb. ni, cap. i8. — llygin. Tab. i66. — Fulgenl. Mythol. lib. ii.cap. i4.
(a) Uomcr. lliad. lib. xviii, vers. 383. — Hesiod. Theoij. v. 9^5,
une injure. Jupiter l’avait rejeté du ciel, et il forgeait la foudre pour Jupiter; Vénus l’avait trahi, et il fabriqua des armes pour un fds de Vénus. Tout l’Olympe avait ri de lui, et dans le combat des Géants il défendit l’Olympe, et tua de sa main le noir Clytius
Là se termine la véritable légende du dieu Vulcain ; mais à ces premières inventions il est indispensable de joindre des fables beaucoup moins anciennes et en contradiction avec toutes celles-là, si l’on veut éclaircir une grave confusion qui s’opéra parmi les Grecs eux-mêmes au sujet de ce dieu.
Vulcain que nous disons fils de Junon , et par conséquent né dans la Grèce , était au conlrab’e , dit-on, fils du Nil c’est-à-dire né en Égypte. 11 avait un temple à Memphis longtemps avant que les Grecs eussent songé à le diviniser**). Nous le croyons faible et boiteux; nullement, il était au contraire père des Cabires : or les Cabires sont les grands dieux; il faut donc que leur père fût au moins aussi puissant qu’eux, et que son existence eût précédé celle de ses fds. Des fables homériques nous offrent en lui un artiste incapable d’animer ses productions ;
(i) Apollod. üb. i,ca|). 6, S 2. •
{2) Cicer. de Nai. deor. lib. ni, cap. 22.
( 3 ) Herodot. lib. ii, cap. 121, 122, i 36 , i.'i 3 .
( 4 ) Id. lib. III, cap. 37. — Plicrccyd. ap. .Strab. bb. x, cap. 1. — llcsycb. voc. Kïêeifoi,
d’autres fables en font au contraire l’architecte du monde, la source de la vie universelle le père de tous les dieux®. Nous avons dit que passionné pour Minerve, il en fut dédaigné; suivant d'autres traditions , il était son père ; d’autres en faisaient son mari®; il avait engendré avec elle le Soleil Nous l’avons cru trahi par Vénus, erreur; Vénus au contraire lui demeura constamment fidèle; c’est elle qui, par son exemple, enseigna aux mères de famille les vertus qui honorent leur sexe. Homère l’a regardé comme un sujet de risée pour les dieux, autre erreur ; il était au contraire le dieu de la philosophie et celui de la médecine