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COMPOSITEUR

« Vous avez en vous la matière dont on fait tout : la Jeunesse. Profitez-en. » Ainsi s'exprimait Lamartine dans une lettre intime adressée à un poète de dix-huit ans. Richard Mandl n'a pas encore franchi l'âge heureux qui précède la maturité. A-t-il trente-cinq ans? Et ses œuvres originales, variées, personnelles, remplies de séduction justifient la belle sentence du poète. Richard Mandl a profité de la jeunesse, « cette matière dont on fait tout, » pour se créer des droits à l'admiration de ses contemporains en prenant place dans le cortège des hommes supérieurs qui demain seront des maîtres.

Vouloir est une force, mais la seule volonté ne fait pas l'artiste. Les qualités natives, le don doivent apparaître et se manifester avec quelque éclat chez l'enfant qui plus tard saura répondre consciemment à ses aptitudes en les dévelop-

RICHARD MANDL.

pant. Sous ce rapport, l'enfance de Richard Mandl fut révélatrice. « Il n'avait pas sept ans, a dit un de ses biographes, qu'il improvisait des mélodies et, de ses doigts d'enfant, tentait déjà de les écrire, » Salutaire précocité. Tout homme est un être enseigné ; or, nous n'obtenons la leçon de nos aînés que dans la mesure où nous allons au-devant de leur sollicitude par le témoignage de capacités indiscutables. Mandl, né à Brossnitz, en Moravie, vint à Vienne de très bonne heure et c'est au Conservatoire de cette ville que des éducateurs renommés lui apprirent la grammaire de l'art. Chaque langue a sa syntaxe. La langue musicale ne fait pas exception. Sans doute, il appartient aux maîtres d'accroître le vocabulaire, d'ajouter aux dialectes parlés jusqu'à eux, mais de pareilles conquêtes sont toujours rares et supposent chez l'homme de génie qui les réalise une science approfondie de la technique, des règles en vigueur dans le domaine où s'exerce son activité. La formation de Mandl fut rapide et brillante. Lauréat sans rival des concours d'école, il était l'orgueil de ses professeurs qui se faisaient fête de le garder auprès d'eux. Vienne avait l'œil sur lui. On le nommait, il était connu, alors qu'il n'était encore qu'un disciple et, tout à coup, par une résolution soudaine, Mandl échappe à ses guides, avant même d'avoir conquis les plus belles couronnes que leurs mains lui tendaient, et il vient à Paris.

Ceci se passait en 1885. Depuis lors, la France est restée la patrie d'adoption de Richard Mandl.

Quelle explication donner à cet exode? Je soupçonne le lauréat du Conservatoire de Vienne d'avoir voulu se soustraire à des applaudissements prématurés, dont la sincérité devait être fatalement altérée par la sympathie qu'on lui témoignait. Il eut la pensée toute virile de s'expatrier, pour mieux échapper à toute complaisance. Il s'était rendu compte du péril des succès précoces et avait voulu se placer en face des difficultés de la vie sur une terre étrangère, afin d'être tenu de donner sa mesure. Bien lui en prit. Mais, à l'exemple des anciens qui jamais ne quittaient leurs foyers sans avoir enveloppé dans un pli de leur toge les précieuses effigies de leurs divinités domestiques, Richard Mandl avait emporté ses dieux.

Dirai-je leurs noms? Les dieux de notre artiste s'appellent Sébastien Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Wagner. Tous l'ont inspiré. La logique de leurs œuvres impérissables l'a frappé. C'est à eux que Mandl est redevable de ces développements raisonnés d'une pensée musicale qui constituent la trame élégante et forte des compositions du jeune maître. Où chercher une originalité plus persistante, un style plus noble, toujours nuancé de mélancolie, une mélodie plus imposante, une harmonie plus drama-

RICHARD MANDL.

tique qu'on ne les trouve dans l'œuvre de Bach? Le récitatif n'a pas de secrets pour lui. Ses cantates, son oratorio de la Passion semblent conçus d'un seul jet, en dehors de toute préoccupation qui puisse être une gêne pour le compositeur, et cependant personne ne s'est montré plus docile que Bach à suivre les paroles qui s'imposent à lui. Les exécutants qu'il met en branle sont légion. Les masses chorales et instrumentales obéissent à ses commandements sans que la discipline qu'il leur inflige trahisse l'effort chez le guide invariablement précis, audacieux et sûr de ces foules sonores.

Si Sébastien Bach a pour muse la mélancolie, Beethoven est poète dans la plus ample acception du mot. Il a l'audace et les coups de tonnerre des lyriques. Son génie est fait de grandeur. Lui aussi ne connaît pas d'obstacle lorsqu'il s'agit de montrer les ressources d'une instrumentation puissante. L'abondance de ses conceptions fait songer à la plénitude du génie s'il pouvait être donné à l'homme de marquer la limite où s'arrêtera la pensée des générations à venir.

Que parlé-je de plénitude si tout d'abord je n'ai nommé Mozart? N'est-il pas le plus opulent et en même temps le plus parfait des maîtres? De défauts, de lacunes, Mozart n'en a pas. Je ne sais quoi de riche et d'achevé distingue ses moindres ouvrages. L'inspiration l'accompagne

dans toutes ses conceptions, mais un séns droit, délié, fait de logique et de simplicité revêt d'un manteau de lumière les hardiesses du maître et tempère ce qu'elles auraient d'abrupt sans ce complément.

Tout autre est Wagner. Celui-ci n'a pas en vue l'impeccable pondération de Mozart, mais dans ces heurts, dans ses élans, Wagner émeut par la puissance et le feu. Il a pour lui l'ampleur, la science orchestrale portée à un très haut degré. La passion, chez lui, a des accents d'un mérite inégal, mais il trouble et subjugue l'esprit par des cris soudains, une connaissance du cœur qui est la marque d'un rare talent.

De tous les maîtres, dont Mandl ait voulu se pénétrer, un seul est vivant, c'est Brahms. Vienne est fière de lui. Ses sonates, son Scherzo, ses romances surtout l'ont rendu presque populaire en Autriche. La lucidité, la décision dont il fait preuve, l'inspiration soutenue, le style élevé qui ont assuré le succès de ses compositions empêchent qu'on l'oublie à l'heure actuelle, et son œuvre offre un exemple qu'il serait imprudent de dédaigner lorsqu'on s'est orienté soimême vers la chanson.

C'est le cas de Richard Mandl. Je ne vous ai pas dit, en effet, qu'un nombre infini de dieux inconnus, de maîtres anonymes ont eu leur part d'influence sur le talent de l'artiste qui nous occupe. Les chansons populaires de France et

RICHARD MANDL.

d'Allemagne ne cessent d'être pour lui une source d'inspiration. Combien de ces chefsd'œuvre écrits par des rapsodes innommés sont des modèles de simplicité, de mélodie suave, d'émotion pénétrante! Admirateur enthousiaste de ces refrains gardés par l'âme d'une nation et fidèlement transmis de siècle en siècle, sans le secours de la plume ou de l'instrument, Ri» chard Mandl a voulu étudier dans son évolution son demi-compatriote Jean Brahms , afin de suivre une voie parallèle où il ne cessât d'être original. La Mort des Roses, pour chœur de femmes, solo et orchestre; les recueils, sur paroles allemandes de Storm, Eichendorff, Rosegger, etc. ; les Romances pour violon, pour violoncelle, Caprizzio, les Légendes d'amour, sur des paroles de Charles Vignier ; les Chansons de la Dévote Marquise, des Courlis, d'Yvoune la simple, du Jouvenceau, Oubli vient, peine s'en va, Triste chanson. Pour ceux qui pleurent. Mélodies élégiaques forment un premier groupe de compositions dans lesquelles Richard Mandl se montre tour à tour ému ou satirique, poignant ou léger, avec un art fait de finesse, d'observation et de science élevée. La distinction n'est jamais absente des conceptions de l'artiste et telle de ses œuvres, comme Y Amour endormi, pour deux voix de femmes , chœur et orchestre, est empreinte d'une poésie intime du caractère le plus délicat. La Ber-

ceuse à r enfant mort, avec ses invocations : c( Qui sait ce que le délire » et Toujours insouciante » est une aspiration puissante vers le bonheur dans Fau-delà. Ce n'est plus de Brahms que se rapproche une telle page. Le choral qui termine Berceuse fait songer à Sébastien Bach. N'est-ce pas ce maître qu'il convient de nommer lorsqu'on a pu juger du soin scrupuleux que met Richard Mandl à traduire dans son style éloquent la pensée du poète dont il a fait son collaborateur?

Je passais un jour par l'avenue Niel. Le bruit d'un piano touché par une main d'artiste m'attira. J'entrai. J'étais chez Richard Mandl. L'homme est de taille moyenne. L'allure est jeune. La tête vit et pense. L'œil rayonne de lumière enveloppante Le front est vaste, ombragé par une chevelure bien fournie. Les lèvres toujours souriantes, disent la franchise du cœur, la droiture de l'esprit. L'intérieur de l'artiste est d'un goût absolu. Son luxe, ce sont deux pianos et un orgue, quelques meubles sculptés, des portraits, deux bustes : Mozart et Beethoven, plus uù fragment du haut-relief de Rude qui décore l'Arc de l'Étoile. Ce fragment, un simple moulage, est la tête du soldat placé au centre de la composition du Dépai t et qui se retourne vers la Patrie comme pour affirmer du regard sa pleine adhésion aux appels de la déesse. Je ne sais pourquoi je me plaisais à voir dans ce moulage une

RICHARD MANDL.

sorte de symbole. A mesure que Richard Mandl s'affirme davantage sur la terre de France, ne semble-t-il pas qu'il doive se retourner souvent vers sa première patrie, FAutriche, où il s'est instruit, et qui lui a demandé d'être grand? Mais je m'attarde. Le jeune maître veut me faire fête. Il est à son piano et, pendant que ses mains fiévreuses font vibrer l'ivoire, il me chante sa dernière romance : Ce que m'ont dit les flots :

Le flot m'a dit : Esprit superbe, Qui mets ta gloire à tout oser, Vois l'algue verte, ce brin d'herbe, Que je berce sans le briser!

0 toi que chaque heure dévoile Incapable de compatir, Vois, à l'horizon cette voile Que je porte sans l'engloutir.

Être chétif et périssable, Trop faible pour être clément, Vois, j'ai pitié du grain de sable Que je baigne éternellement.

Esprit inquiet et rebelle.

Cesse de te croire un banni :

C'est pour toi que ma vague épèle Les syllabes de l'Infini.

Je ne sais ce que ces stances auraient inspiré à tout autre que Richard Mandl, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il a souligné chaque image, chaque mot du poète en l'illuminant de

son verbe harmonieux. Telle phrase musicale donne le frisson, telle autre emporte l'esprit hors du créé.

Richard Mandl est un prodigue. Il est vrai qu'il risque peu de s'appauvrir en se multipliant devant ses hôtes. Deux strophes lui ont suffi pour qu'il traçât une page magistrale du plus puissant effet. J'en ai noté les paroles pendant que l'artiste me les chantait en s'accompagnant luimême :

Ainsi que la femme après elle Laisse un parfum qu'on nomme amour; Ainsi que l'aigle ou l'hirondelle Laissent leurs plumes tour à tour;

Ainsi que le temps qui s'envole Nous laisse l'hiver ou l'été :

Poète à la sainte parole Passe en laissant la liberté !

Je prédis à cette page un succès durable. Le musicien s'est montré supérieur dans l'interprétation des vers que nous rappelons ici. Mais peut-être sera-t-il peu satisfait de notre indiscrétion? Nous le dénonçons comme exécutant. Or, voici que, fortuitement, quelques lignes d'Armand Silvestre, écrites en 1891, tombent sous nos yeux :

(( Très moderne, audacieux même, Richard Mandl n'appartient à aucune tradition ;d'école. Il n'est pas de la chapelle de Bayreuth, bien qu'il en

RICHARD MANDL.

adore le dieu avec une ferveur enthousiaste. Et son culte a d'autant plus de prix qu'il est des rares sachant vraiment lire dans Tévangile. Bien qu'il lui déplaise d'être loué comme exécutant, ce m'est un devoir de dire que nul n'interprète, au piano, Wagner avec une maestria comparable à la sienne, avec une profondeur et une sérénité d'impression plus communicatives. Il est certainement de ceux qui propagent le plus la bonne parole, rien qu'à la façon parfaite dont ils la comprennent et dont ils la répètent. Il n'appartient pas à la folie wagnérienne, mais à l'admiration raisonnée d'un des plus admirables génies de l'humanité. »

Cette dernière ligne trouvera des contradicteurs. Wagner est encore discuté dans notre pays. Mais n'oublions pas qu'Armand Silvestre n'est aussi absolu dans l'éloge de l'auteur de Lohengrin qu'après avoir appris à le goûter en compagnie de Richard Mandl. Le talent de l'interprète aura fait plus pour le maître de Bayreuth que les controverses ou les dithyrambes : il lui rallie des intelligences prévenues par la puissance et la séduction de son jeu.

L'écrivain que nous citions tout à l'heure nous conseille de demandera notre artiste « quelquesunes de ces danses viennoises imprégnées d'un sentiment tzigane si poignant, d'une mélancolie et d'une gaieté si vibrantes tour à tour. » Armand Silvestre nous avertit que les auditeurs de

ces compositions « sentiront frémir un peu de cette terre de Bohême dont les fantaisies nous jettent en de si étranges enchantements et qui remplissent le chemin d'ironiques et amoureuses chansons y>. On ne saurait mieux dire. Le Moment musical, le Carnaval, la Valse sérieuse, pour ne citer que des pages achevées de la série des danses viennoises, se distinguent par une orchestration pittoresque, alerte, riche en épisodes imprévus et d'un charme particulier.

Je n'en finirais pas si j'entreprenais de tout rappeler. Un Ave MaiHa, des Litanies avec chœurs, un Offertoire pour orchestre à cordes, harpe et orgue, une Marche solennelle, une Orientale et mainte autre composition mériteraient d'être analysées, car Richard Mandl n'a cessé de produire depuis plus de dix ans. Mais je n'ai rien dit encore, et je me le reproche, d'un opéra-comique en un acte, \di Rencontre imprévue dont l'artiste a écrit la partition sur un poème de M. Larsonneur. Les théâtres de Prague, de 'La Haye et de Rouen ont joué cette œuvre avec un succès soutenu. L'ouverture, un duo d'amour, un madrigal, le fmal donnent à cet acte unique un caractère exceptionnel. Ici, c'est une symphonie finement conçue; là, c'est la passion qui parle; ailleurs, c'est l'enjouement qui déride l'auditoire; et partout la jeunesse, la couleur, le mouvement, la vie se trahissent avec une abondance, une nouveauté d'heureux augure.

RICHARD MANDL.

Quand il le voudra, Richard Mandl sera maître de la scène. Il a le souffle dramatique.

L'artiste prépare en ce moment un drame lyrique, tiré de Parthénia, de Silvestre, et dont le scénario est de M. Estaunié. Ce drame comportera trois actes et quatre tableaux. Le théâtre de Prague est impatient de prêter sa publicité à cette œuvre importante qui, au dire des initiés sera supérieure atout ce qu'a produit jusqu'ici Richard Mandl. Le poète de Parthénia n'a pas craint d'écrire à ce sujet que « jamais il n'a rencontré une traduction aussi fidèle, aussi fraternelle de sa pensée chez aucun autre compositeur )). Il faut l'en croire, et, nous l'avons vu, ce respect des paroles fut aussi la caractéristique du talent de Sébastien Bach. Mandl suit les hautes traditions.

Mais si je n'ai rien entendu de Parthénia, il m'a été donné d'applaudir Griselidis, Rappellerai-jele prologue avec la « Marche des Croisés », le <(Chantprovençal)),<cTristesse)), «Alléluia», autant d'épisodes saisissants où les voix alternant avec l'orchestre émeuvent et passionnent les délicats? A diverses reprises, Lamoureux a voulu servir ce régala son public. En juin 1896, au Trocadéro, Louis Pister inscrivait Griselidis dans le programme d'un concert où il faisait entendre des morceaux de choix de Saint-Saëns, Massenet, Widor. Quel ne fut pas l'effet du chant provençal interprété par M""' Boidin-Puisais?

En Provence^ au matin vermeil, Un berger, sous le clair soleil,

Dit à sa belle :

Regarde ! tout aime ici-bas, Comment ne te lasses-tu pas

D'être rebelle?

Des nids cachés sous les buissons, Monte au ciel un vol de chansons

Folles et douces ; Regarde les agneaux légers Bondir sur le seuil des vergers,

Parmi les mousses...

Ici la voix humaine fait place aux voix sans nombre de Forchestre qui exécute une pastorale, et, pendant un instant, Griselidis, simple bergère, apparaît à Fœil de Fesprit dans Fhumilité de sa vie champêtre; puis, la poétique incantation de M"^^ Boidin-Puisais précise, sans appuyer, le caractère de Famoureux appel :

Seul, mon cœur ignore ici-bas

La douceur des charmants combats

Où l'on se donne; Sous la fraîcheur des bois, viens donc, Et, demain, demande pardon

A la Madone !

Un chœur d'anges suit immédiatement le Chant provençal, c'est un alléluia triomphant et sonore, avant-goût des fanfares célestes, car Fimpression que fait naître Griselidis sous des formes variées, avec des accents joyeux ou

RICHARD MANDL.

tristes, est celle d'une échappée dans des sphères lumineuses où le terrestre n'atteint pas.

Certes, je n'ai point oublié le puissant effet de l'audition de juin au Trocadéro. Le concert était donné au profit d'un hôpital de Paris. Je ne l'ai pas dit, Mandl se prodigue sans compter en toute circonstance. Aussi, pour reconnaître le concours dévoué que cet étranger apporte à la France, le Gouvernement s'est-il empressé de lui décerner récemment les palmes d'officier d'Académie. Tout le succès du concert dont je viens de parler futpour Richard Mandl. Griselidis avait permis d'apprécier le talent, la logique avec lesquels il sait poursuivre Texposition d'une pensée. Un bon juge, M. Levin, écrivait un jour : « Les pensées de Mandl s'enchaînent comme les membres d'une architecture fine et solide. » C'est le bien connaître que de le juger ainsi. La finesse, l'intimité caractérisent ses compositions dans lesquelles l'artiste évite soigneusement tout éclat qui ne serait pas motivé par la vivacité d'un sentiment bien défini. Supérieur à la plupart de ses contemporains par le respect de son art poussé à un extrême degré, la sincérité jalouse de l'expression musicale en constant accord avec l'idée qu'il s'agit de traduire, notre artiste s'il se surveille, atteindra promptement au laconisme, à la concision qui saisissent l'auditoire, désarment la critique et marquent l'heure d'une maestria hors de pair.

A diverses reprises il est question de Bach dans ces pages. On raconte que Mozart, à Fapogée de sa gloire, vint un jour à Leipsick. Doles était directeur de musique à FÉcole Saint- Thomas. Il résolut de fêter Mozart et, le dimanche qui suivit, il fit entendre au maître une cantate d'église composée par Bach. L'effet surpassa Tespérance de Doles. Il reçut de Mozart cet aveu : (( Grâce aux ciel, voici du nouveau et j'apprends ici quelque chose ! » Mais ce n'était pas tout. Mozart voulut emporter la partition de la cantate qui l'avait si vivement ému. La partition n'existait pas. Bach avait négligé de l'écrire; par contre, on possédait les parties séparées. Mozart s'en saisit et, les disposant autour de lui sur des chaises, on le vit porter rapidement les yeux d'une partie à l'autre, et c'est ainsi qu'il reconstitua la partition d'un chef-d'œuvre de Bach.

A l'exemple de Mozart, je me suis muni de quelques compositions, parties séparées de l'œuvre de Richard Mandl. Je les ai disposées devant moi, .sur ma table de travail; mes yeux n'ont pas cessé de lire ces feuillets tracés par un artiste très personnel. Toutefois, je ne me flatte pas d'avoir su rapprocher ces morceaux épars au point d'en faire une partition. Mon lecteur, sans doute, connaîtmaintenant quelque chose de l'artiste dont je viens de parler, mais ce que j'en ai dit n'équivaudra jamais à l'audition d'un de ses ouvrages.

p. V. GâLLAND

PEINTRE

M. de Loménie a dit de Fauteur d'Afala : « Paraître sous un beau jour devant la postérité, voilà la pensée dominante de toute la vie de Chateaubriand. » Il ne semble pas que le peintre Pierre-Victor Galland ait eu cette préoccupation; mais, telle est la force de la conscience dans le génie, que depuis sa mort, survenue le 30 novembre 1892, Galland n'a fait que grandir. La postérité lui épargne le commun naufrage par lequel passent toutes les renommées. Nulle vengeance des vivants contre ce disparu de la veille; que dis-je? C'est d'une main secourable que la critique, Thistoire et Fart se penchent à la fois vers son œuvre, sa personne, sa gloire. On le veut illustre, et ce n'est que justice. Dans sa droiture, sa modestie, Fhomme a négligé de soigner son nom. Le succès ne Fa pas tenté. Robuste, mais docile et réservé, Galland s'est appli-

qué à cacher sa force. Ses études, ses belles et innombrables études, qui donc en a eu le soupçon? De son vivant, personne. Ses meilleures pages , qui les a vues? Quelques privilégiés. Son tempérament, son génie, le mot n'a rien d'osé, qui en a eu la juste notion? A peine quelques hommes de pensée en mesure de bien marquer les lois du décor.

Et voilà qu'une sorte d'explosion de louanges accompagne le nom de Victor Galland, pour peu qu'on le prononce. Chacun se sent coupable d'indifférence, sinon d'ingratitude envers le prestigieux artiste qui, n'étant plus là pour faire bonne garde autour de ses portefeuilles, se révèle à nous dans l'opulence, la variété, la finesse, l'élévation, le charme exquis de ses conceptions heureuses..

Le premier hommage lui est venu d'un ami. C'était au cimetière Montmartre, le jour des obsèques, en la matinée pluvieuse et froide du 2 décembre 1892. Charles Gounod était là. Mais un témoin de la jeunesse de Galland, Jules Baget, un poète octogénaire, s'y trouvait aussi. Baget n'avait plus que quelques semaines à vivre. On le vit s'avancer tremblant vers la tombe de Galland, et d'une voix pénétrée prononcer des strophes toutes vibrantes d'enthousiasme et d'affection juvénile.

Qui de nous ne se souvient encore de cette évocation touchante des années de détresse et d'espérances du maître :

p. V. GALLAND.

Tu vivais sous les toits, dans un vieux pigeonnier, Et là, tu me disais : « Ah ! ces décors ! Regarde ! « J'ai fait un paradis de mon humble mansarde, « Et je trouve un palais quand je monte au grenier. » Et tes jours s'égrenaient gaiement, comme un rosaire D'où s'échappe un parfum enivrant et divin. Et tu chantais un hymne à ton riant matin^ Illuminé par l'art qui dorait ta misère.

Qui de nous n'a gardé dans . un pli de sa pen sée cet adieu du poète étouffé par ses larmes :

Je te parle, Galland, et ton corps endormi Reste sourd et muet au cri de mes entrailles ; Mais pour l'âme, il n'est pas de mort, de funérailles; Et tu souris, là-haut, aux adieux d'un ami.

D'autres voix s'élevèrent sur la tombe béante, aucune ne frappa plus les nombreux amis accourus aux obsèques de Galland que ne l'avaient fait les vers de Baget.

Une année s'écoule. La presse parle de lui. Le public léger qui vaguement avait appris son nom le répète avec gravité, avec respect. Un critique éminent, M. de Galonné, écrit à son sujet :

« Pierre Galland avait épuisé à peu près toutes les hautes récompenses promises aux arts en France et à l'étranger. Il était officier de la Légion d'honneur depuis 1883, et ce dont on peut s'étonner, c'est qu'il ne fît point partie depuis longtemps de l'Académie des Beaux-Arts. Évidemment, il a manqué à Tlnstitut. »

On pressent à cet hommage la revanche d'une haute personnahté. Puis, voilà que les portes du palais des Champs-Élysées s'ouvrent toutes grandes, et plus de deux mille œuvres, dessins, maquettes, peintures, aquarelles, lavis développent leurs frises souriantes ou sévères sur les parois de galeries sans fin. Cet entassement de créations originales porte un seul nom. C'est Galland qui en est Fauteur. L'étonnement gagne de proche en proche. On s'accuse, on se repent, on admire. Un historien d'art appelé à marquer le caractère de cette exposition a très bien dit : « Ce qu'on nous montre de lui aujourd'hui, et ce qui nous le fait paraître si grand, n'est que la partie dédaignée de ses travaux. L'autre moitié, celle à laquelle il a tout sacrifié, demeure attachée à jamais aux murs des églises, des hôtels, des palais. Elle reste disséminée dans les capitales de l'ancien et du nouveau monde, à Madrid, à Londres, à Stuttgard, à Pétersbourg , à Vienne, à New-York; à Paris même, c'est à l'église Saint-Eustaçhe, au Panthéon, à l'Hôtel de Ville, à l'Élysée, à la Sorbonne, qu'il faut aller l'étudier, ou dans les nombreux hôtels qu'il a décorés pour MM. Aguado, Parent, Sédille, M"'" de Cassin, etc. »

Ces lignes sont de M. Henry Havard. A peine avions-nous lu l'annonce de l'exposition Galland que le palais des Champ-Élysées se dépeuplait des études du maître. Des enchères fructueuses

p. V. GALLAND.

témoignèrent aux heureux possesseurs de ce patrimoine exceptionnel de l'intérêt croissant qui s'attache à l'œuvre sans lacunes de l'inépuisable créateur. Pendant ce temps, M. Gérôme, peintre et sculpteur, s'inspirant du profil résolu de Galland, demande à la matière durable une image de haut style qui va surmonter le tombeau de l'artiste, et, suprême honneur, M. Havard, dont je citais le nom tout à l'heure, consacre un livre à Pierre-Victor Galland. Ce livre aura pour titre : La Peinture décorative au XIX'' siècle. Il sera luxueux, développé, sincère, éloquent. Cette fois, nous aurons racheté notre indolence passée. Galland aura conquis le rang d'homme supérieur. Il entre dans l'élite des plus grands et des plus aimés parmi les maîtres de ce siècle.

ETIENNE PÂRROCEL

ÉCRIVAIN

On demandait à Diderot quel souhait il formait au point de vue de sa renommée dans les temps à venir.

Et Diderot de répondre : <( Je me souhaite un fils mieux doué que moi; je désire que ma race se perpétue jusqu'à la septième génération par des gens d'esprit et d'honneur, et je forme le vœu que l'histoire de cette lignée glorieuse dont je serais la souche soit écrite à loisir et avec amour par un Diderot en l'an 2000 ! »

Je ne crois pas que l'auteur des Salons obtienne de l'avenir l'hommage particulier qu'il ambitionna. Son nom, demeuré célèbre en raison du talent qui le distingua, ne s'est pas perpétué, que je sache, dans une descendance illustre. Il y a éclipse. Le fleuve est interrompu. Peut-être les eaux ne cessent-elles de couler sous le sable pour reparaître tantôt à la surface du sol, mais

ETIENNE PARROCEL.

en ce moment l'œil le plus subtil, Toreille la plus fine ne discernent pas le mouvement continu que rêva Diderot. Il en faut prendre son parti : Diderot est mort.

Plus heureux ont été les Parrocel. L'ancêtre de cette famille de peintres s'appelle Barthélémy. Montbrison l'a vu naître, en 1595. Il a travaillé en Espagne et il est venu mourir à Brignoles, en 1660. Il fut peintre d'histoire. Les trois fils de Barthélémy ont tenu le pinceau. Ce sont : Jehan, Louis et Joseph. Celui-ci fut le plus célèbre. Né à Brignoles en 1646, il est mort à Paris en 1704. Peintre de batailles, il ne lui manqua pour éclipser Van der Meulen que la faveur de Le Brun. Mais Van der Meulen, avec ses combats de parade, ordonnés, pimpants et froids, n'est plus là pour défendre ses toiles et l'âme de Joseph Parrocel vibre dans les rudes et chaudes rencontres dont il a fixé l'image tumultueuse.

Louis, peintre et graveur, transmit son talent à deux de ses fils, Ignace-Jacques et Pierre. Il eut aussi pour fils Jean-Baptiste, qui ne fut pas artiste. De son côté, Joseph, le Parrocel des Batailles, est le père de Charles, dit le Parrocel des Gobehns. Celui-là naît en 1688 et meurt en 1752. Quel labeur fut le sien ! Il égale son père sans le répéter.

Ignace-Jacques eut deux fils : Jean-Louis et Etienne. Jean-Louis ne fut pas artiste, mais il

donna le jour à Joseph Parrocel, comte de Tavel, brigadier des gardes du corps de la compagnie de Villeroy, mort le 20 pluviôse de Fan VI. Il n'est pas sans intérêt de rencontrer un capitaine dans cette lignée de peintres qui plaçaient volontiers leur chevalet au milieu des camps. Par contre, Étienne est peintre. L'histoire Tattire; il traite éloquemment le portrait. On l'a surnommé « le Romain y>.

Pierre verra naître Pierre-Ignace et Joseph- François. Le premier meurt à Rome, pensionnaire du roi, en 1775. Le second entre à FAcadémie et décède à Paris en I78I. Tous deux sont peintres de talent et acquièrent du renom par leurs eaux-fortes.

Jean-Baptiste aura pour fils Pierre-Véran, né en 1705, mort en 1780. Pierre-Véran oubliera de tenir le pinceau, mais il est le chef de la branche des Parrocel qui existent de nos jours. Son fils est César- Auguste (1737-1816); son petit-fils est Étienne-Véran (176I-I827); son arrière-petit-fils est Antoine (1792-1861) et le fils d'Antoine est Etienne-Antoine, né en 1817, actuellement vivant et dont nous parlerons tout à l'heure.

Mais remontons au xviii^ siècle. Nous avons nommé plus haut le peintre Joseph-François. Celui-ci eut trois filles, peintres comme leur père. Jeanne-Françoise-Pallas, née en 1734 et morte en 1829, presque centenaire, est l'aînée. Elle fut peintre de fleurs et d'animaux. Marie ou Marion,

ETIENNE PARROCEL.

née en 1743, décédée en 1824, cultiva le portrait. La plus jeune, Thérèse, née en 1745 et morte en 1835, est miniaturiste.

Je ne sais si mon lecteur a pu suivre la filiation radieuse de ces maîtres alertes. De Barthélémy àÉtienne-Antoine, il y a précisément les sept générations que Diderot souhaitait à sa descendance, et Étienne-Antoine , peintre amateur, s'est fait rhistorien de ses ascendants. Ah! Diderot, mon ami, si vous pouviez me lire, quelle amertume vous causerait cet article! Vous souvient-il des sarcasmes, des impertinences dont vous avez accablé votre contemporain Joseph-François Parrocel! Vous le considériez comme indigne de perpétuer la gloire de Joseph et de Charles ; or, c'est précisément ce Joseph-François qui eut trois fillçs peintres, et pendant que vous vous attardiez à le percer de votre plume sans indulgence, la sève des Parrocel suivait sa pente et nous réservait de voir, à lafm du xix^ siècle, un descendant enthousiaste, convaincu, loyal et bien doué qui, d'une main délibérée, a pieusement tracé le tableau glorieux dans lequel revivent ses ancêtres.

Dirai-je les écrits de ce descendant? Ils s'intitulent : Annales de la Peinture, 1862-1867, 2 vol. ; VArt dans le Midi, 1881-1884, 5 vol, ; Histoire documentaire de V Académie de peinture et de sculpture de Marseille, 1889-1890, 2 vol. Mais ce ne sont là que ses livres compacts.

de longue haleine. Les mémoires, les notices, les articles signés par cet homme de haute conscience sont innombrables. La prose, le vers se plient avec une égale docilité à l'expression de sa pensée toujours en travail. Ayant eu à parler récemment des Parrocel, nous écrivions : <c Joseph domine leur groupe, mais Charles s'en détache et séduit le regard par ses compositions apaisées. Joseph a peint le midi des batailles, Charles en a traduit le soir. Le fracas du jour est passé; les cavaliers, sans doute, ne sont pas encore descendus de leurs montures, mais ils avancent sans bruit, sans tumulte, sans précipitation, prêts à la halte qui les attend. » Ce serait être incomplet que de s'en tenir à ces deux profils. Celui d'Étienne Parrocel n'est pas moins attachant.

En 1878, le mercredi 24 avril, à une heure de Faprès-midi, celui qui écrit ces lignes se trouvait sur le seuil de Tamphithéâtre Gerson où allait s'ouvrir la deuxième session des Sociétés de Beaux-Arts des départements. Un passant l'accosta. 11 pouvait avoir soixante ans. 11 avait le pas dégagé, les lèvres souriantes. Sous son bras était un manuscrit roulé.

— Pardon ! Monsieur, me dit ce passant, pourriez-vous m'indiquer la salle où se tient le congrès des Sociétés Savantes?

— Des Sociétés des Beaux-Arts, voulez-vous dire?

— Non, Monsieur, des Sociétés Savantes.

ETIENNE PARROCEL.

— Je ne connais que les Sociétés des Beaux- Arts dont le congrès doit ouvrir dans une heure, ici même, à Tamphitéatre Gerson.

— Mais, monsieur, les Sociétés Savantes tiennent aussi leurs assises à la Sorbonne.

— Je ne le nie pas, Monsieur, mais je ne connais bien que la maison qui... n'est pas au coin du quai. C'est celle des Sociétés des Beaux-Arts. Entrez-y, vous y recevrez bon accueil.

— Parbleu! reprit mon interlocuteur, votre franchise me plaît. Fumez-vous? Je vous offre un cigare. Je vais suivre votre conseil. J'ai justement une lecture à faire. Pensez-vous que Tordre du jour...

— Votre sujet!

— De V importance des artistes provençaux dans r antiquité,

— Eh ! Monsieur, l'hésitation n'est plus possible. Votre étude se rattache à l'art. Elle appartient de droit à notre section. Entrez. Vous êtes nôtre et nous ne vous lâchons plus. Je vous promets des applaudissements bien nourris.

Étienne Parrocel se laissa convaincre. Il entra, lut et fut applaudi. Depuis lors, il n'a cessé d'apporter chaque année à la section des Beaux-Arts le tribut de sa collaboration. Il a ainsi raconté l'histoire de l'art dans le Midi de la France de 1830 à ce jour. Il est membre non résidant du Comité des Sociétés des Beaux-Arts des départements.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur pour sa vaillante conduite pendant les heures les plus sombres que traversa Marseille en 1871, Etienne Parrocel est officier de Tlnstruction publique depuis 1884. C'est au Comité des Sociétés des Beaux-Arts qu'il doit cette distinction. Mais un mot en dira plus que toutes les décorations sur cet homme de cœur et de talent : il est resté Tami de Cavelier, deBarye, de MM. Eugène Guillaume, Puvis deChavannes, Challemel-Lacour, Bardoux, Jean Aicard, Daudet et de M""^ Adam. Je pourrais citer encore vingt personnalités éminentes dans Fart, les lettres ou la politique qui se tiennent honorées de l'attachement que leur garde fidèlement l'historien des Parrocel, mais je ne veux pas accroître le supplice de Diderot en accentuant la popularité d'un nom que l'auteur des Salons n'a pas su écrire avec courtoisie.

EMILE MICHEL

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