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PEINTRE ET ÉCRIVAIN

Je ne sais si le grand public, c'est-à-dire la foule, a remarqué le tableau de M. Émile Michel, exposé au Salon des Champs-Élysées qui vient de fermer ses portes. C'est un paysage vigoureux et tout imprégné de poésie. Il a pour titre les Ormes de Landemer, La nature agreste a séduit le peintre sur un coin de notre France, ou déjà, plus d'une fois, il avait trouvé des sites à son gré, des effets de lumière, des frondaisons dignes d'être fixés sur la toile. Cependant, ce n'est pas la Normandie qui l'attire d'ordinaire. Ses échappées dans cette riche province ne nous sont révélées qu'en 1890. Trois ans plus tard, l'artiste est à Landemer. Il nous donne la sensation des tièdes rayons du soleil tombant sur un sol fertile. Aujourd'hui, le peintre nous rappelle au même point. N'en doutons pas, M. Michel a vécu de doux instants dans ce pays ignoré,

sur ce point perdu de notre continent, car Landemer n'est pas une ville, que dis-je, ce n'est pas même une petite commune. Mais qu'importe? L'homme gâte la nature et celle-ci ne conserve tout son attrait aux yeux du peintre ou du poète que dans la mesure où Fhomme lui a épargné Faffront de ses mutilations ou de ses caprices. Les ormes que l'artiste s'est plu à traduire pour l'enchantement de nos yeux ont le tronc robuste et les branches touffues. Il ne semble pas qu'une main d'homme les ait disposés tels qu'ils se présentent au regard. Ils sont de date ancienne et ces rudes témoins du passé paraissent créés pour des siècles. L'arbre a ce privilège sur la créature humaine : chaque nouveau printemps lui apporte la jeunesse, le vert feuillage, une sève abondante et féconde en effaçant toute trace de la caducité du dernier hiver. Tel n'est pas notre sort. Nul printemps ne rend à l'homme ses années disparues, et chaque saison ajoute aux rides de notre front. Les Ormes de Landemer n'ont pas de rides. On les soupçonne âgés, mais ils ont pour eux la vigueur et la grâce.

Je disais tout à l'heure que M. Émile Michel n'est pas le peintre accoutumé de la Normandie. Pour qui l'a suivi aux Salons où il expose depuis plus de quarante ans, ses préférences sont connues. Lorrain de naissance et d'éducation, c'est à la Lorraine qu'il a consacré la plupart

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de ses tableaux. A peine a-t-il fait quelques apparitions en Bretagne et en Bourgogne ; il veut être fidèle à sa chère province et celle-ci lui aura valu de francs et nombreux succès. Deux tableaux peints en Bretagne ont paru aux Salons de 1887 et de 1892. L'artiste est en Bourgogne en 1888. Mais ce sont là, pour ainsi parler, les rares concessions du peintre qui, toujours doublé d'un patriote, ne parvient pas à détacher ses yeux ou sa mémoire du ciel natal, des cours d'eau, des forêts, des plaines, des ruines dont s'enorgueillit la Lorraine et qui la rendent aimable à Fartiste réfléchi, à l'homme bien doué, en mesure de s'éprendre de beauté sévère.

Dès 1853, M. Émile Michel se déclarait nettement peintre de la Lorraine. Depuis lors, aux nombreux salons où il a exposé ses Paysages, il nous a fait connaître le Parc de la Grange, les Clairs-Chênes, la Forêt de Bitche, la Moselle et Liverdun^ la Forêt de la Bresse, le Lac des Corbeaux, la Vallée du Woigot, Retournemer, Thiéfosse, Champigneulles, la Moselotte, c'est-à-dire tous les sites de cette grande province restée française par le cœur et arrachée à la mère-patrie par les traités, au lendemain de la défaite.

Le succès répondit aux efforts du peintre. Les Musées de Metz, de Nancy, de Nantes renferment quelques-uns de ses tableaux. Deux toiles de l'artiste sont exposées au Musée du Luxembourg.

La première en date a pour sujet : Semailles d'automne. Elle se distingue par un effet de brouillard très juste et d'un caractère plein de poésie. Cette toile fut exposée en 1873. Le second tableau de M. Michel, conservé au Luxembourg, parut au Salon de 1885. Il a pour titre : la Dune près de Harlem, Une autre peinture du même auteur se trouvait placée à proximité de la Dune au palais des Champs-Élysées et nous transportait à Bréderode par la pensée. Qu'est-ce à dire? Harlem, Bréderode ne sont pas, que je sache, des localités de la Lorraine. Notre peintre émigré, l'artiste passe à l'étranger, le voilà devenu voyageur, il s'éprend de la nature hors de sa province, hors de son pays, dans une région où les paysagistes portent pour la plupart des noms illustres. Quelle audace, quelle témérité! Que signifie cette fugue en Hollande?

Ce n'est pas une fugue. M. Émile Michel a deux patries, la France et la Hollande, de même qu'il est en possession de deux outils, un pinceau et une plume. Je ne vous ai pas dit que notre peintre est écrivain; au surplus, vous le saviez de reste sans que j'eusse à vous en faire l'inutile confidence. Or, les maîtres que M. Michel aime à faire revivre dans ses livres, ce sont les dieux et demi-dieux de l'école hollandaise. Fromentin s'était fait à sa manière le portraitiste des mêmes personnages, mais on peut dire de Fromentin qu'il est un lyrique, tandis que M. Émile

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Michel a su être historien. Et je ne sache pas qu'en France les Cuyp, les Van de Velde, Ter Borch, Rembrandt, celui-ci surtout, aient eu un biographe plus attentif, plus armé, plus pénétrant que ne Ta été M. Émile Michel dans ses études. Non seulement Thistorien connaît les sources les plus cachées, mais ses fréquents séjours en Hollande lui permettent de placer chaque figure dans son cadre. Il semble, quand M. Michel nous présente un de ses maîtres favoris, que l'historien et son modèle aient vécu côte à côte durant de longues années sur un coin de cette Lorraine aimée dont notre compatriote connaît par cœur les moindres ruisseaux.

Me trompé-je? Un contemporain d'Esaias Van de Velde, un citoyen de Harlem aurait-il mieux parlé de cette ville fameuse que ne le fait ici M. Émile Michel?

« n ne manquait pas alors à Harlem de maîtres en. renom et, après avoir joué un rôle décisif dans l'histoire de Faffranchissement de la nation, Harlem était aussi appelée à assurer son émancipation artistique. A ce moment les peintres émigrés des Flandres y affluaient et leur influence contribuait, il est vrai, à rendre plus grande encore la confusion qui régnait déjà entre les deux écoles. Mais cette période de transition devait brusquement finir et en même temps que la séparation politique des deux pays, celle des deux écoles s'accusait bientôt très nettement.

Tandis que Rubens à Anvers allait résumer et comme absorber en lui toutes les aspirations de la peinture flamande, la Hollande, au contraire, voyait s'épanouir une riche floraison de talents originaux et variés, éclos en temps sur tous les points de son territoire. Avec Utrecht, et d'une manière plus brillante encore, Harlem avait donné le signal. Hais, plus âgé que Van de Velde de dix ans à peine, commençait à y devenir célèbre et son amour de la nature, la franchise de son exécution, sa facilité, sa sûreté précoce frappaient d'autant plus vivement que ces qualités contrastaient davantage avec les traditions académiques qui jusqu'alors avaient prévalu. A côté de lui, tout en s'inspirant de cette facture nette et expéditive, Esaias conservait son originalité et, par sa constante application à ne représenter que des sujets empruntés à la vie et à la nature de son pays, il concourait puissamment à constituer l'École hollandaise et à fixer son caractère. »

Ne dirait-on pas que l'historien a vécu dans l'intimité des hommes dont il parle? Nulle emphase, nul effort dans le récit. Il semble qu'on entende un fin causeur évoquant des souvenirs familiers pour l'agrément et l'instruction de ses amis.

Cette fois, ce n'est plus la ville, ce n'est plus le milieu qui occupe M. Michel. Il pénètre, il scrute, il analyse une âme de peintre ; nous somtoujours chez les Van de Velde :

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c( Willem le Vieux avait eu deux fils dont Faîné Willem, né en 1633, devait suivre la même carrière que son père. Celui-ci avait sans doute commencé à s'occuper de son éducation artistique, mais la position officielle qu'il avait acceptée et la vie un peu nomade à laquelle elle l'obligeait, ne lui permettant pas de suivre d'assez près ses études, il le confia aux soins de Simon Vlieger qui, vers 1640, s'était fixé à Amsterdam. Les œuvres de Vlieger, pendant longtemps assez méconnues, sont maintenant appréciées à leur valeur. Avec ses tonalités discrètes et ses harmonies argentines, ce maître — sur lequel J. Porcellis, son prédécesseur, a exercé une influence positive — peut être considéré comme un des plus fidèles interprètes de la nature hollandaise et il n'est guère d'artiste qui mieux que lui ait exprimé la poésie mélancolique de ses plages, la finesse de ses ciels humides et changeants, la profondeur infinie de ses horizons. Le jeune Willem devait faire honneur à ses leçons et, tout en mettant plus de variété dans ses harmonies, leur <îonserver la même délicatesse. »

Saisir un tempérament d'artiste et le bien raconter en face de quelques œuvres maîtresses est chose difficile sans doute, mais l'homme est ondoyant, et telle œuvre, telle page peut être la négation d'une page antérieure. Les années pèsent sur la pensée, sur la main. L'expérience

est une conquête qui se prolonge avec des étapes diverses. L'inhabileté de la vieillesse fait équilibre aux tâtonnements de Tadolescence. Il convient donc, pour dégager avec netteté, avec justesse la personnalité d'un maître, de tout voir, de tout comparer, depuis les moindres croquis jusqu'aux toiles les plus achevées. M. Michel ne s'est pas soustrait à cette obligation. Je lui emprunte une page sur les Cuyp :

« Le Musée de Rotterdam est très intéres sant pour les études qu'il possède de Cuyp et nous pouvons nous y renseigner sur la façon dont le maître consultait la nature. Avec une Tête de vache {rf 66) largement traitée, d'une couleur très puissante et d'une facture à la fois expéditive et savante, nous y admirons plus encore une Étude de chevaux dans mie écurie (n° 61). Ces deux chevaux, vus, l'un de profil, l'autre, de croupe, gris pommelés tous deux, sont exécutés avec une conscience scrupuleuse. La peinture, très savoureuse et d'une pâte abondante, très habilement maniée, toujours dans le sens de la forme, et le dessin général des animaux, se poursuit avec une singulière justesse, malgré la multiplicité des taches de leur robe. Les dégradations très délicates sont relevées çà et là par des accents d'une sûreté magistrale. A Dulwich-College, nous trouvons aussi deux de ces études (n°' 114 et 156) qui remplissaient Géricault d'admiration, une autre chez Richard

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Wallace, et deux encore chez le duc d'Aremberg, iin Cheval blanc et un Cheval noir se faisaient {lendants, naais de valeur moindre. Faites évidemment pour son instruction, ces études devaient être fort utiles à Tartiste; grâce à elles, il acquérait peu à peu cette connaissance des allures du cheval qui faisaient bientôt de lui le peintre de la société élégante de Dordrecht. Au dire d'Houbraken, un de ses tableaux en ce genre était surtout célèbre ; c'est celui où il avait représenté les plus beaux chevaux de cette ville avec une telle vérité que Ton pouvait reconnaître chacun d'eux, et peut-être est-ce ce tableau : Un Manège avec des cavaliers^ que possède le duc de Bedford. »

Nous ne parlerons pas de la Vie de Rembrandt par notre auteur : le livre date d'hier, mais tous le connaissent. Il est devenu classique. Les jugements de Thistorien font autorité.

Au surplus, quelle est mon erreur! Pour un peu, par des rappels imprudents, je ferais de M. Émile Michel un prisonnier des maîtres hollandais. Mon lecteur Ta soupçonné peut-être de partialité, d'exclusivisme. Quelle faute! L'artiste est épris de beauté, d'érudition sur les points extrêmes du domaine qu'il explore sans se lasser, avec enthousiasme, avec conscience. Je le poursuis à Harlem, à Rotterdam, et j'apprends tout à coup qu'il est à Venise. Jacopo Bellini le retient. Il se lie d'intimité avec ce peintre charmant

et, quand il a surpris ses secrets, il nous les confie. Écoutons-le :

(( Jacopo manifeste les préoccupations les plus diverses; il est également attentif aux souvenirs de Fantiquité et à Tétude de la vie. Tout ce qui le frappe est aussitôt noté sur son carnet : des études d'architecture, des académies, des paysages, des fleurs, des problèmes de perspective. Parmi ces derniers, je relève un dessin de briques rectangulaires posées par terre, à divers plans et dans diverses positions, et mises géométriquement en perspective. Mais le trait qui m'a. paru le plus caractéristique et sur lequel Gaye n'a pas suffisamment insisté, c'est la place importante que tiennent les dessins d'animaux, faits évidemment d'après nature. Parmi ceuxci, j'ai noté un dompteur entrant dans la cage d'un lion; plus loin, des lions attaquant des chevaux; un homme chevauchant sur un lion. Ces études seront utilisées par l'artiste, et l'on peut se rendre compte du travail même de sa pensée en le voyant chercher des compositions où il puisse les faire entrer : Saint Jérôme dans le désert, entouré d'une lionne, de cerfs, d'une biche; V Adoration des Mages (l'un de ceux-ci offre à l'enfant une cage de lions) ; les Stigmates de saint F7^ançois, dans un désert peuplé d'une grande quantité d'animaux de toute sorte. »

Nous pourrions prolonger les emprunts de cet ordre. A quoi bon? Le profil de M. Michel

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ne se détache-t-il pas avec un suffisant relief des lignes qui précèdent? L'artiste qui nous occupe est membre de l'Institut. Il aurait pu frapper avec succès à la porte de la section de peinture; il a préféré s'asseoir parmi les écrivains. M. Michel appartient à la section des académiciens libres. Nul mieux que lui n'avait le droit de siéger dans ce cénacle étroit et choisi entre le duc d'Aumale , qui représente la classe des amateurs éclairés, dont s'enorgueillissait à juste titre l'ancienne Académie de peinture, et le marquis de Chennevières, un juge excellent et délié des peintres de l'ancienne France.

ANATOLE DE MONTAI&LON

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