SALZBOURG, 13 MARS-FIN DE JUILLET
Les biographes de Mozart ne nous apprennent absolument rien sur cette période de sa vie, intermédiaire entre son retour de Milan et son départ pour Vienne : mais les œuvres du jeune maître nous en racontent l'histoire, de la façon la plus claire et la plus complète.
Comme nous l'avons dit, Mozart, durant son dernier séjour à Milan, avait vécu dans une atmosphère d'exaltation passionnée, le cœur tout rempli, à la fois, de pure beauté italienne et de cette ardeur romantique qui était alors en train de se propager à travers l'Europe. Son brusque retour parmi le milieu salzbourgeois devait forcément exercer sur lui, dans ces conditions, une influence très profonde : jamais nous ne sommes plus impressionnables à tous les changements du dehors que lorsque nous nous trouvons en état de grande agitation intérieure. Et cette influence du milieu salzbourgeois sur Mozart a été précisément telle qu'on pouvait l'attendre chez un être aussi prompt, par nature, à subir le contre-coup des moindres nouveautés environnantes : elle a littéralement produit l'effet d'un choc subit et violent, et quelques semaines ont sufïi pour « dégriser» le jeune entousiaste, modifiant à la fois son idéal et ses procédés bien autrement que l'avaient fait ses deux retours précédents. Des qualités que Mozart rapportait de son dernier voy. en Italie, seule la maturité de son esprit est restée intacte ; et c'est elle précisément qui, tout d'un coup, lui a ouvert les yeux sur la réalité présente, en môme temps qu'elle le rendait plus sensible à l'appel du génie de sa race. Du maestro milanais de naguère, tout
UIX-SEI'TIEME l'EItlODE
imprégné du style des vieux maîtres italiens, et tachant à traduire par son moyen des sentiments d'une exaltation pathétique toute « moderne », cette maturité a fait sortir tout d'un coup, au contact du placide et léger milieu musical de Salzbourg, un musicien déjà presque parfaitement « salzbourgeois », empressé de prendre son rang parmi les honnêtes et savants « maîtres de chapelle » avec qui sa naissance le prédestinait à rivaliser.
Le caractère italien de toutes ses œuvres de la période précédente, d'abord, va s'effacer comme à vue d'œil dans les œuvres Douvelles que nous aurons à étudier. Et cette disparition sera d'autant plus remarquable qu'elle coïncidera avec un emploi, probablement obligé, de coupes et de formules italiennes. Car la plupart des compositions instrumentales de Mozart durant cette période auront pour objet ou bien de compléter des séries commencées naguère en Italie, quatuors, sonates, diverlimenli d'instruments à vent, ou bien de créer une série nouvelle de symphonies qui doit, évidemment, avoir été commandée à Mozart par un amateur italien. Ainsi le jeune homme continuera, pendant ces quelques mois, à travailler pour les mêmes auditeurs pour qui il a composé ses grandes œuvres italiennes des mois antérieurs; et cependant c'est à peine si, dans les premières de ces compositions qu'il écrira après son retour, nous découvrirons encore un écho lointain de cettte admirable inspiration italienne qui lui a dicté les largos de ses sonates, les andantes mineurs de ses quatuors, les élans lumineux de son divertimento en »t bémol. Tout cela sera désormais remplacé par une inspiration absolument différente, avec des contours mélodiques plus étendus et moins précis, — renforcés comme nous le verrons d'une élaboration harmonique plus savante, — et par une expression à la fois moins profonde et plus douce, plus conforme à l'idéal instinctif de l'esprit allemand.
Et peut-être le romantisme de la période précédente s'effacera til, durant cette période nouvelle, plus vite encore et plus manifestement que l'italianisme qui l'accompagnait. Nous rencontrerons bien, çà et là dans les premières œuvres de la période, un (ui<lante mineur : mais, là même, l'angoisse frémissante de naguère cédera le pas à des émotions plus tranquilles, et bientôt toute ombre de sentiment romantique achèvera de s'évanouir, aussi bien des andantrx que des allégros, au profit d'une traduction de plus en plus vigoureuse et savante de sentiments pareils à ceux qu'exprimaient les œuvres produites autrefois par Mozart, Michel Haydn, et toute l'école des maîtres de Salzbourg.
Si nous avions à définir, d'un mot, l'état d'esprit nouveau qui a soudain remplacé cette disposition romantique, — sauf à n'avoir luimême qu'une durée toute passagère, — nous dirions qu'il se CEI térise par un mélange de goût renouvelé pour le contrepoint et de véritable engouement, non plus pour l'instrumentation en général.
LA RENTRÉE D'iTAME 3
comme naguère en 1771 et 1772, mais pour l'emploi constant et prédominant des instruments à vent. Sous l'influence, peut-être, des deux divertissements pour les vents qu'il vient d'écrire, Mozart ne rêve plus, dans ses symphonies, qu'à développer le rôle des hautbois, des flûtes, des cors, et des bassons, tantôt leur confiant la ligne mélodique d'un sujet, tantôt les faisant dialoguer avec le quatuor, ou parfois même les chargeant de dialoguer entre eux, avec de savantes imitations qui nous révèlent, d'autre part, le zélé contraponliste qu'il est redevenu. Les quatre symphonies-ouvertures que nous allons étudier, le Concertone de mai 1773, autant d'œuvres où l'importance des instruments à vent s'accusera avec une netteté singulière, faisant de ces ouvrages, à ce point de vue, un groupe unique dans toute la production instrumentale de Mozart, jusqu'à l'heure de sa prise de contact avec l'école de Mannheim en 1777.
Quant à ce nouvel amour du contrepoint que nous allons voir marcher de front avec la susdite extension du rôle des instruments à vent, celui-là aura sans doute été réveillé et stimulé, dans le cœur de Mozart, par l'influence, redevenue quotidienne pour lui, de l'art religieux de Salzbourg ; et nous le verrons, en effet, se manifester au plus haut point dans une grande messe que Mozart lui-même sera appelé à composer au début de l'été de 1773. Mais bien avant cette messe, dès le retour de Mozart à Salzbourg et jusque dans ses compositions les plus profanes telles que lesdites ouvertures, ou que le concertone pour deux violons, nous découvrirons un emploi à peu près incessant de figures de contrepoint, allant de front avec la fièvre d'instrumentation signalée tout à l'heure, et nous préparant déjà aux vigoureuses fugues instrumentales des quatuors de la période viennoise de l'été suivant. De telle sorte que, malgré l'infériorité relative de la plupart des travaux qu'elle nous a laissés, cette période a joué, elle aussi, un rôle important et précieux dans le développement artistique de Mozart : elle marque pour ainsi dire, l'acclimatation définitive de son génie au milieu musical où il aura désormais à vivre. Et il va sans dire, après cela, que si ces œuvres de transition n'offrent pas pour nous l'intérêt exceptionnel des grands poèmes pathétiques de la dernière période italienne, elles n'en conservent pas moins, avec maintes particularités de style italiennes qui vont désormais se retrouver toujours dans l'art du jeune maître, une fraîcheur d'émotion et une exquise beauté de forme qui, tout en nous apparaissant ici dans un cadre plus restreint que celui des grandes symphonies de 1772, n'en seront ni moins agréables, ni moins parfaitement « mozartiennes », — avec même, peut-être, plus d'aisance et de sûreté, résultant à la fois des progrès de l'âge et de l'expérience.
Ajoutons enfin que, dès l'instant de son retour4 en Allemagne, Mozart va prendre l'habitude d'abandonner, pour ses manuscrits, le
grand format qui lui a servi presque constamment pendant les deux années précédentes. Désormais, toutes celles de ses œuvres dont la date nous est connue de façon authentique se trouveront écrites sur un papier oblong, de petit format ; et comme il va sans dire que le même papier doit avoir servi aussi aux compositions de ce temps qui ne sont pas datées, nous aurons là un moyen précieux, parmi beaucoup d'autres, pour fixer la date de plusieurs de ces œuvres non datées du jeune homme. Sans compter que c'est également durant cette période que Mozart va s'éprendre obstinément du mot andantino grazioso pour désigner ses mouvements lents, sauf à se fatiguer bientôt de cette habitude, ainsi que de maintes autres, et à y renoncer presque tout à fait : de telle sorte que l'indication andanlino grazioso pourra, elle aussi, dans les cas douteux, nous aider à fixer la date d'une œuvre où nous la lirons.