CAUSERIE D'ART DANS L'ATELIER
la nature. Avec des éléments relativement peu nombreux, — une tête, un buste, des bras, un torse, des jambes, un ventre, — combien il a été fait de chefs-d'œuvre ! Alors , pourquoi aller chercher autre chose à peindre ou à sculpter? »
Dans le petit atelier de plein air de La Rochelle, j'ai vu W. Bouguereau passer des heures sur une cheville de fillette; et, comme je lui en exprimais mon admiration, lui répétant avec malice le mot.
qu'on lui prête plaisamment :
« Cher maître, vous perdez au moins cinq cents francs à vous
amuser ainsi à cette cheville » , il me répondit gaiement : « Je m'amuse fort en effet; si je réussis à faire cette cheville telle que je la vois, je n'aurai pas perdu ma journée. Mais qu'elle est difficile! Recommençons. »
A l'inverse de beaucoup de peintres de ce temps, W. Bouguereau part de la forme pour arriver à l'idée. Un tableau, qu'il soit petit ou grand, n'est pour lui qu'un thème à lignes et à couleurs. Combien souvent il s'est trouvé embarrassé pour intituler une composition! « Cette figurine sera-t-elle Daphné, Vénus, une Madeleine, ou la Bèverie? » Ces dénominations font, entre le peintre et sa femme, l'objet de longues conférences, pleines de gaieté et d'imprévu. Mais, il ajoute, bien vite, que cependant l'exécution ne doit pas être tout dans l'œuvre d'art. H y a aussi l'âme, le sentiment. Quand un artiste donne tout ce qu'il sait, tout ce qu'il sent, quand il traduit avec sincérité son émotion, il peut, même avec des moyens techniques relativement inférieurs, arriver à produire de beaux effets. « En visitant le Campo Santo de Pise, me disait-il en façon de preuve, j'ai été remué jusqu'au plus profond des entrailles par « le Triomphe de la Mort », d'Orcagna; je n'en voyais pas les