‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 11 sur 28 · TANNHAUSER · texte numérisé non relu

TANNHAUSER

32. — Ce que j'ai dit des Fées et du Vaisseau-Fantôme , ce que sans doute je dirais de la Novice de Palerme et de Rienzi^ que je ne connais pas, je le répète pour Tannliauser. Après le Hollandais volant y j'ai nommé Auber, Bellini ; après le Tournoi des chevaliers à la Wartburg, je nomme Rossini, Meyerbeer.

Le progrès est considérable. Ce qui distingue Wagner, même à ses débuts, même à vingt ans et dans les FéeSy c'est qu'à la différence de beaucoup d'auteurs contemporains, sa musique se tient et se soutient d'un bout à l'autre. Il ne s'y trouve pas de ces fossés, de ces trous, de

ces abîmes béants, vides, inutiles, dans lesquels nous tombons sans cesse, qui se présentent non seulement comme des accidents, mais qui se prolongent quelquefois pendant tout un acte. Je ne reconnais cette continuité, cet art toujours présent et vivant que chez Amb. Thomas et Ch. Gounod.

33. — Après le lyrisme, le drame m'intéresse, m'attache et me séduit tout autant que celui de Senta et de son amant. Elisabeth elle aussi se sacrifie et se dévoue jusqu'à la mort, et comme Senta, par sa mort, elle rachète et sauve celui qu'elle aime. Ces deux dévouements sont dignes de la tragédie antique, de la tragédie grecque ; et comme je ne crains rien, j'oserai soutenir qu'ils l'emportent, qu'ils lui sont supérieurs. Que Wagner le sache ou qu'il l'ignore, comme tant d'autres, le christianisme depuis dix-neuf cents ans a tellement pénétré la civilisation tout entière que nul, que rien ne peut lui échapper et se soustraire ; et de toute sa sublimité, de toute sa divinité, il inspire et

transfigure non seulement les institutions, les lois, les coutumes, les mœurs, les caractères et les conduites, mais jusqu'au théâtre lui-même, jusqu'à l'impie, jusqu'à l'athée. Les derniers que j'ai connus ont pu se faire enterrer comme j'enterre mon chien, pendant que leur vie entière, que leur âme profonde, intime, protestait et célébrait l'infini, l'Éternel, le Père qui est aux cieux.

34. — Nature, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, féminité, tels sont les sept arts. Je les ai tous cultivés, et ce que j'aime, ce n'est pas une femme, mais la féminité.

« La musique, c'est la femme, c'est l'amour. » Voilà les premières paroles que j'ai prononcées dans cette question. Depuis, je les ai généralisées, et dans cette progression, dans cette ascension, à l'un des termes se trouve l'univers, à l'autre se présentent des lignes, des couleurs, des sonorités et des voix qui l'emportent sur toutes les autres parce qu'elles sont vie, créer tion, fécondité.

Dans le monde, il y a les conquêtes de Cyrus, d'Alexandre, de César, les conquêtes de Siegfried, de Tristan, de Walther; dans le monde, il y a un bonheur, un seul, c'est Elle.

Sommes-nous assez lourds, ennuyeux, insupportables, avec nos méthodes, nos synthèses, nos analyses, syllogismes, expérimentations, déductions, inductions, avec nos parlementarismes, procédures, protocoles, enquêtes, avec nos télescopes, microscopes, laboratoires et cornues, dissections, vivisections, avec nos prosodies, linguistiques, syntaxes, lexiques, polyptyques et cartulaires? Comparez avec leurs naïvetés, illusions, croyances, leurs enthousiasmes, spontanéités, intuitions, leurs extases, dévouements, sacrifices, avec leurs sourires et leurs larmes.

35. — Toutefois, il y a dans l'ensemble de cette tragédie sublime, la féminité, trois actes, trois situations. Au-dessous de l'esthétique et de l'art, il y a la femme de l'Orient et de la Grèce. Il ne me convient pas d'insister et de

préciser : au-dessus, il y a l'épouse de Rome. « Brutus, la nuit vous dormez mal, le jour vous vous promenez dans le jardin à pas précipités; sans doute vous formez en votre âme quelque grand dessein que vous ne me confiez pas; ne suis-je donc pas votre épouse? » Ainsi parlait Porcia ; elle exprimait dans un cas particulier cette définition générale, au delà de laquelle il n'y a rien de plus : Viri et muUeris conjunctio individuam vitœ societatem continens.

Je me trompe. Toute l'antiquité, même à Rome, est dépassée par la civilisation moderne. Associée à l'épouse antique, l'épouse chrétienne la domine et la dépasse, car elle s'agenouille et dit : Je vous salue, Marie.

36. — Au premier coup d'archet de l'ouverture, j'ai été saisi, entouré de conviction, de gravité, de solennité, comme si j'entrais au Colisée ou dans la Caméra délia Segnatura.

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