‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 10 sur 28 · LE VAISSEAU-FANTOME · texte numérisé non relu

LE VAISSEAU-FANTOME

29. — Dix années se sont écoulées entre les Fées y 1833, et le Vaisseau-Fantôme ^ 1843. Les Fées datent d'une époque vague, indéterminée, et je ne les rétiens pas plus que la Novice de Palerme et Rienzi^ tandis que le Hollandais volant inaugure la première période de Wagner, celle de la Saxe, 1843-1850, et constitue un ensemble avec Tannhauseret Lohengrin. Cependant le progrès musical, réel à coup sûr, est peu important, sauf sans doute l'ouverture et le chœur célèbre des fileuses,— ce qui prouve une fois de plus que chez Wagner Tétude,

Teffort, la réflexion, l'emportaient du tout au tout sur la spontanéité et l'inspiration.

Nascuntur poetœ^ fiimt oratoî'es.Se suis tenté de dire que le maître de Bayreuth n'était pas né musicien, il Test devenu. Certainement nous subissons toujours les milieux où nous vivons : comment ne les* subirions-nous pas?

Comment la plante humaine ne participeraitelle pas du sol, de sa substance et de ses sucs, des eaux limpides ou troublées, de Tair, de la lumière et du soleil, bien plus variables et mobiles encore lorsque, au lieu de l'histoire naturelle toujours plus ou moins bornée, inepte, il s'agit de l'humanité et des développements indéfinis de son âme immortelle.

Or, ce siècle n'appartient point à l'art, mais à la science : Wagner est autant et plus un savant qu'un artiste.

30. — A défaut de la musique, parlons du drame. On sait que dans la conception wagnérienne ce sont les deux parties inséparables, indivisibles, d'une seule et même totalité, et

que le maître attache autant de prix à ses paroles qu'à ses notes; il est et il se veut poète autant que musicien ; la preuve d'ailleurs s'en trouve dans sa création, il compose avec passion, avec amour son livret que tous les autres abandonnent aux hasards et à des collaborations vulgaires; il s'en préoccupe autant que de son orchestration.

Il s'agit de la légende à laquelle seront demandés tous les drames lyriques, la légende tellement supérieure à l'histoire non seulement par sa poésie, ses imaginations, mais parce qu'elle est en même temps la vraie histoire, l'histoire racontée non pas avec des documents inertes et morts, mais avec les croyances, les besoins, les activités du genre humain.

Lorsqu'on mon enfance la légende du Juif errant m'était contée par ma bonne, je me rappelle mes terreurs aussi bien que mes frémissements, quand, suspendant à leurs fils deux pelotes de laine, l'une blanche et l'autre noire,

elle me figurait comment, je ne sais plus en quelle année, la comète pouvait heurter notre planète et la détruire.

Ahasvérus cependant n'est rien, voyageur errant sur la terre, seul, malheureux, repoussé, auprès de ce navire aux mâts noirs, aux voiles rouges, avec cet équipage nombreux qui n'a pas un bruit, pas une parole, et ce mystérieux, ce surnaturel capitaine. Cela nous donne d'ailleurs des éclairs, des sifflements, des tempêtes, toute une mise en scène intéressante mais à laquelle je préfère du tout au tout les personnages. Avec deux chœurs, des marins et des jeunes filles, ils sont élémentaires et réduits au chiffre de cinq : un père, Daland; une nourrice, Mary; les deux rivaux, Erik le chasseur et le Hollandais; enfin l'héroïne Senta.

Les créations, les héroïnes de Wagner sont nombreuses; quant à moi, j'ai fait mon choix et, bravant Siegfried, je me suis attaché à Brunehilde; elle sera ma dernière passion.

N'oublions pas ses sœurs : Yseult, Èva, Éli-

sabeth, Eisa; il s'agit aujourd'hui de Senta.

31 . — La femme, l'héroïne, a un double caractère : il lui faut un héros, « un lion superbe et généreux », qui l'inspire, la domine et l'entraîne. Puis, à ce vainqueur, elle offre et donne tout, son cœur, son amour, sa vie, le bonheur, s'il est possible, et, s'il ne l'est pas, son dévouement, son sacrifice, sa mort. Regardez, écoutez, admirez la jeune fille norvégienne dans sa demeure, entourée de ses compagnes; suivez-la sur les hautes falaises escarpées, abruptes, qu'enveloppe la tempête; contemplez sa mort et pleurez.

« Puis, dans le lointain, on voit s'élever au- « dessus des flots le Hollandais et Senta trans- « figurés; il la tient embrassée. »

Je me suis donc trompé lorsque, après tant d'autres, j'ai accusé Wagner de fatalité, de pessimisme ; cette caractéristique ne convient qu'à Shakspeare.

Dante, après l'Enfer, nous a donné le Paradis; Corneille acrééChimène, Pauline, Emilie;

et Wagner, cette transfiguration de Senta, le bonheur d'Èva; enfin, après Senta en sa première œuvre, le couronnement de Parsifal sous la coupole du Graal en la dernière.

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