‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 13 sur 28 · Les trois manières. — Il y a selon moi trois manières · texte numérisé non relu

Les trois manières. — Il y a selon moi trois manières

Je connaissais l'œuvre, je l'avais entendue à Bayreuth en 1889; mais aujourd'hui je la comprends mieux, et si mon émotion n'est pas plus vive, plus profonde, j'analyse davantage, et je me rends compte.

de Wagner; je ne retiens que ce qui doit être retenu :

1" manière : Dresde, 1843-1850, 8 années, 3 œuvres;

2® manière : Munich, 1865-1870, 6 années, 4 œuvres;

3® manière : Bayreuth, 1876-1882, 7 années, 3 œuvres.

La première manière comprend : le Vaisseau-Fantôme ^ Tannhauser, Lohengrin : son siège, — négligeant Weimar, la Saxe ducale au profit de la Saxe royale, — est à Dresde;

La seconde manière comprend : Tristan et Yseult, les Maîtres-Chanteurs, VOr du Rhin, la Walkyrie : son siège est à Munich ;

La troisième enfin, et du tout au tout la plus grande, la plus belle, se compose de Siegfried, le Crépuscule, Parsifal : elle a été exécutée au théâtre de Bayreuth.

Pour Raphaël, je préfère la seconde manière; pour Beethoven, je préfère la troisième ; mais j'ai aimé et beaucoup de personnes aiment la seconde. Pour Wagner, il n'y a pas d'hésitation possible ; son génie a toujours été en s'élevant : Tristan et la Walkyrie l'emportent sur Lohengrin et Tannhauser, de la môme manière que les représentations de Bayreuth sur celles de Munich.

On pourrait même ajouter que dans les trois œuvres suprêmes, là encore il y a une progression, une ascension. Je suis tenté de le faire, je ne le fais pas.

Le premier acte appartient encore à peu près à Dresde; ce n'est qu'au second que nous sommes vraiment à Munich et dans la seconde manière. Le duo ou dialogue d'amour est de toute beauté ; un peu calme et réservé d'abord, il s'adoucit et se charme en une tendresse extrême, en de délicieux enlacements, malgré quelques sévérités encore et quelques abstractions; enfin, il s'exalte et se termine en un crescendo sublime. Par une méthode particulière, par un procédé qui lui est familier, le maître a réservé pour le 3® acte ses plus suaves mélodies, ses harmonies les plus inspirées; il a réservé surtout sa polyphonie; elle est la marque de son génie, elle commence sur les plages désertes du château de Karéol, elle ne finira plus qu'en la coupole du Graal avec la mort de Titurel, suivie, à un court intervalle, par celle du palais Vendramini, sur le grand canal, à Venise.

38. — La poésie est digne de la musique; j'ai remarqué avec le dénouement celle du se-

cond acte; elle est empruntée pour sa plus grande part aux Védas et à Tliidoustan : les breuvages de l'amour et de la mort qui nous ont été montrés sur le navire qui de l'Irlande s'avançait vers la Gornouailles, la lumière et les ténèbres, le bonheur et l'anéantissement qui occupent ensemble la même place; et de l'un nous passons à l'autre pour terminer dans ce repos immense, dans cet anéantissement universel, plus conforme sans doute au génie de l'Asie qu'à celui de l'Europe.

Toutefois, écoutons Brangaine :

« Elle est éveillée, elle vit! Yseult! écoute, écoute-moi, la plus douce des maîtresses!

Laisse-moi t'annoncer! ne te fies-tu pas à Brangaine? Elle a expié sa faute inconsciente^ Lorsque tu as disparu, vite elle alla trouver le roi; à peine apprit-il le secret du breuvage, qu'avec hâte et souci il mit à la voile pour te rejoindre, pour renoncer à toi, pour te conduire à ton ami. »

11 y a là, comme au dénouement du Vaisseau-

Fantôme, de derniers accords, de derniers accents, auxquels on* ne prend pas assez garde : moi-même, j'ai commis cette distraction, cette faute. Le maître de Bayreuth n'est que par accident le disciple du panthéistique et pessimiste Schopenhauer ou des civilisations languissantes, énervées du Gange et de l'Indus; au fond, son âme est trop haute et trop forte pour ne pas s'élever jusqu'aux apothéoses de la civilisation, jusqu'aux sanctifications du christianisme.

39. — Le dessin et la couleur. Il y a dans mes impressions, dans mon jugement sur le drame lyrique de la Cornôuailles, une contradiction que je dois expliquer, justifier. D'une part, ce que j'admire le plus, c'est le 3*" acte, le dénouement, le château de Karéol ; d'autre part, j'aime aussi le second acte : « Jardins plantés de grands arbres, devant la demeure d'Yseult, à laquelle conduisent des degrés placés de côté. Une nuit d'été claire et magnifique. Près de la porte ouverte, est attachée une torche allumée.

Fanfares de chasse. Brangaine, sur les marches, prête l'oreille aux bruits de la chasse, qui vont s'éloignant. Yseult sort tout agitée, et s'approche de Brangaine. » Et dès les premiers coups d'archet de l'ouverture, je tressaille, je frémis.

Il y a là le dualisme du dessin et de la couleur. Le dessin domine à peu près seul dans les deux premiers actes; il persiste, et la couleur s'y ajoute pour la perfection, l'accomplissement de l'œuvre aux dernières scènes du 3' acte. Volontiers j'insiste sur cette opposition, cette antinomie. Avant d'arriver à la musique, j'ai pratiqué pendant de longues années les arts plastiques, j'en ai eu la révélation à Rome, en 1854. Quant à la poésie, elle date, dans ma vie, du lycée; quant à la féminité, de ma dixième année, où j'aimais une enfant qui en avait cinq. Je reviens aux enseignements que m'a donnés l'Italie dès la fin de ma jeunesse. La ligne suffit à la beauté de l'architecture et de la statuaire ; elle est la moitié de la

peinture; elle est le propre de Léonard, de Michel-Ange, de Raphaël. Après eux, après les créateurs et les maîtres, Titien, Murillo, Rubens nous enthousiasment et nous charment par l'éclat et la profondeur des ciels, la magnificence des draperies, des costumes, la vivacité des lèvres et des yeux ; et cependant, ils sont inférieurs, parce que le dessin, la perspective, l'exactitude, la sécurité, la proportion des contours et des traits leur échappent et leur manquent; la pointe du burin est écachée. La perfection, le prodige pour Wagner, c'est qu'à la ligne de l'ouverture, qu'il sait garder et maintenir jusqu'aux dernières notes sur lesquelles va se fermer le rideau, il ajoute au second acte d'abord, mais surtout au dernier, toutes les visions, les splendeurs, les richesses de la couleur.

Le second acte est le pendant, dans le De Naturarerum de Lucrèce, des vers célèbres:

j^neadum geneirix, hominum divumque voluptas, Aima Venus y cœli subter labentia signa

Quae mare naviget^m, quœ terras frugiferenies Concélébras, per te quoniam genus omne animantum Concipitur, visitquc exortum lumina solis...

Le musicien, comme le poète, nous raconte cette force immense, éternelle, toute-puissante, par laquelle la vie, qu'elle le sache ou qu'elle l'ignore, tend à se perpétuer ou à se reproduire. Depuis les vegetalia et les animalia jusqu'aux humanités et aux civilisations, elle entraîne, elle domine, elle inspire toutes les existences. De là, après que Brangaine et Kurvenal se sont retirés, le long dialogue, les délires les extases d'Yseult et de Tristan; l'amour des colombes, des lions, des héros, des héros surtout, des princes et des rois, rois de la création ou de l'histoire; union dans les tempêtes, les tremblements de terre et les cyclones. Mais tout à coup arrivent et reviendront quelques mesures qu'ont seuls entendues la Sulamite et les cèdres du Liban.

Toutefois cette nature créatrice, féconde, passionnée, a deux faces : elle donne la vie et

elle donne la mort. Si je compare le troisième acte et le second, où y a-t-il le plus de musique, où y a-t-il le plus de poésie? Un auteur célèbre l'a dit : « Le spectacle est dans le spectateur ; l'homme fait la beauté de ce qu'il aime et la sainteté de ce qu'il adore. » Selon nos tempéraments, nos caractères et nos heures, nous nous retrouverons davantage au second ou au troisième acte, et alors nous admirerons, nous préférerons l'un ou l'autre. Pour moi, philosophe, optimiste, Deo optimOy maximo^ j'adore et je bénis toujours le malheur autant que le bonheur, la mort autant que la vie.

Mon cœur bat dans ma poitrine, mes larmes coulent de mes yeux, larmes douces et apaisées, tout autant sur les plages de Karéol que dans la forêt de Cornouailles.

40. — J'ai nommé Bayreuth. Ah! qui me rendra dans le vaste univers cet endroit unique, exceptionnel, son bois sacré que nous traversions à l'arrivée, qui nous donnait pendant les intervalles ses ombrages, ses allées,

son repos, son ciel ; puis le recueillement intense et silencieux, les ténèbres solennelles, quand nous rentrions. J'ai fait deux ou trois fois le tour de l'Europe; il n'y a pas de plac^ « où Paies ait des asiles, les Muses des concerts » , que je n'aie visitée, admirée. Or, je le déclare, ni la Tribune de Florence, ni le Salon carré du Louvre, ni la Scalaou San-Carlo, ni la Perspective Newski, ne valent le temple de Bayreuth.

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