LES MAITRES CHANTEURS
41. — La conception des Maîtres chanteurs est un concours dont le prix est souverain, la main de la fille de Pogner, la main de la charmante, naïve, douce et bonne Éva, l'un des types féminins les plus séduisants que Fart ait créés; la conception, dis-je, comprend un vainqueur, un ou plusieurs vaincus; et comme le sujet est plutôt, si je pense à nos habitudes parisiennes, un sujet d'opéra-comique, facilement le vaincu sera bouffe et ridicule.
Ceci dit, je'^iM^îtique ce personnage de Beckmesser : il encombre la pièce de son orchestre
et de son chant ; on nous le donne au lever du rideau, et on le maintient constamment jusqu'à la fin.
D'ailleurs, il y a peut-être là plus qu'un défaut d'artiste, un certain manque de caractère. Nos romans contemporains ont analysé jusqu'en Ses extrémités le sentiment de la jalousie. On connaît dans une œuvre qui a eu du succès, qu'il est inutile de nommer, la jalousie de l'amant vis-à-vis du mari; il ne s'agit pas d'ailleurs ici de deux concurrents en présence, mais de deux périodes successives, ce qui n'en laisse pas moins de place aux sentiments dont il est question. Je n'insiste pas.
42- — A côté du bouffon, se présente le héros, Walther, mais il se trouve qu'ici il en a plutôt l'apparence et les bénéfices que la vraie grandeur, que l'âme elle-même.
Cette grandeur est celle de Hans Sachs. Ils sont rares, ces sentiments des protecteurs, des vieux amis, qui, en voyant se parer et s'épanouir la jeune plante qui appartient plutôt
à une autre génération que la leur, se prennent pour elle d'admiration, de fierté; puis ils oublient leur âge, à ces pousses si fraîches, à ces couleurs si fines et délicates ; ils se rapprochent et s'attendrissent; ils étaient, ils sont des parrains, des pères, ils deviennent des prétendants, des fiancés. C'est ici qu'après s'être laissé toucher, attirer, le vieux poète et musicien cordonnier de Nuremberg s'aperçoit de son grand âge, de ses cheveux gris et de ses rides : il se dévoue, il s'immole. S'il concourait, il serait certain du prix; peut-être suffirait-il qu'il se dérobe et se taise; il fait plus et mieux, il aide, il assiste son jeune rival, il corrige ses vers, sa musique, il y ajoute sa science, son expérience, il le conduit lui-même à la victoire, à l'autel.
Je ne crains pas les autobiographies. Peutêtre ai-je été d'autant plus ému par le sacrifice de Hans Sachs que jmoi-même, sur le seuil et la fin de ma jeunesse, je l'ai rencontré en ma route, pour les plus grandes et les meilleures
bénédictions de ma vie. Mes amis connaissent son nom ; son image est à mon chevet, à côté de celle qu'il m'a donnée.
43. — Je me suis arrêté aux types principaux, aux personnages du drame : l'occasion est propice sans doute pour généraliser, pour parler des rapports de l'art et de la morale. Mon enseignement n'a jamais varié ; constamment j'ai dit et écrit que l'art était une des fonctions de la civilisation et de l'âme, par conséquent, qu'il se suffisait à lui-même ; c'est ce que l'on appelle la théorie de l'art pour l'art. J'ajoute tout de suite que le beau, sans aucun parti pris, sans réflexion, sans système, appelle naturellement et spontanément le bien; de même que l'un et l'autre ne se séparent jamais du vrai. Le vrai, le beau, le bien, ils se donnent la main; puis, du domaine de la philosophie, ils passent et s'élèvent dans celui de la religion ; ce sont alors les trois vertus du christianisme, la Foi, l'Espérance et la Charité;