‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 25 sur 28 · Il est temps de nous entretenir de la · texte numérisé non relu

Il est temps de nous entretenir de la

Walkyrie et de Siegfried. J'ai répété maintes fois que le grand artiste du xix" siècle, l'unique, était Wagner; je pensais au musicien, mais chez lui le poète est grand aussi.

Cette poésie présente un triple caractère, ce que je puis nommer le pessimisme des savants et de Darwin, avec le pessimisme de Schopenhauer et de ses émules dans le présent ou le passé; puis, après l'immoralité de la nature, l'immoralité aussi et la profondeur de la mythologie Scandinave. J'ai dit trois caractères et sans doute je puis les réduire à l'unité.

Cette unité éclate et résonne en un orchestre, des chœurs, des voix, en des strophes et un lyrisme incomparables : c'est l'éternelle naissance et la mort éternelle s'engendrant, se battant et se consommant dans un seul et même néant.

L'or du Rhin, le casque, l'anneau qui en ont été formés, ils donnent à qui en est le maître toute chose; mais leur investissement contient en lui la destruction et la ruine. Qui passe à

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son doigt l'anneau peut tout pendant quelques courts, rapides, fugitifs instants; puis il est frappé, il meurt.

Les filles du Rhin, Woglinde, Welgunde, Flosshilde, perdent leur or qui leur est ravi par les nains Albérich et Mime. Les dieux etWotan le volent aux nains; ils en paient les géants Fafner et Fasolt qui leur ont bâti le Walhalla; mais le héros Siegfried, après que Fafner a tué Fasolt, immole à son tour le grand serpent. Enfin Siegfried lui-même est assassiné par d'autres héros, et sur son bûcher élevé tout près du fleuve, les filles du Rhin s'élancent et reprennent l'anneau, ce symbole qui a été décrit ailleurs : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité et pâture de vent. »

81. — Qui croira que la mythologie de Rome au Vatican, ou de Paris et de Versailles dans les palais du grand roi, est la mythologie véritable, se trompera du tout au tout. J'ai imprimé qu'il n'y avait plus de judaïsme, et qu'après dix-neuf siècles de civilisation chré-

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tienne, le judaïsme, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, l'Ancien Testament, avait été comme confondu, mêlé, uni, dans le Nouveau, la civilisation asiatique dans la civilisation européenne. 11 en va de même pour le paganisme, pour sa mythologie. Nous ne les connaissons guère en définitive que dans leur poésie, et, comme on l'a dit, cette poésie, au courant des âges, elle aussi a été baptisée.

Alors, par opposition et par contraste, j'aime assez l'archaïsme, ïa rudesse, la férocité des sagas, des eddas, des runes, qui n'ontfait qu'un bond de l'Islande à la Franconie, à Bayreuth.

Car toute mythologie, — interrogez le sphinx au pied de la grande pyramide de Chéops, — ne représente que les bégaiements naïfs et primitifs de l'humanité échappée enfin du sein profond, immense, de la grande mère Nature.

82. — Le Créptescule des Dieux. —Voici que, pour la première fois peut-être, ma pyramide n'a plus un seul sommet, elle en présente trois :

Tristan, la jeunesse; le Crépuscule, la virilité; Parsifal, la vieillesse.

Mais une pyramide avec trois sommets, cela est trop contraire à mes doctrines, et alors je suis tenté de préférer à toute chose, dans Tart comme dans la vie, vir^ virtus.

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de haut en bas ; ma parole est la piété, je donne de bas en haut; j'apporte mon offrande, mon obole, à l'autel de Diey d'abord, ensuite de l'humanité.

84. — Lorsque je dis la musique de l'autre monde, d'un autre monde, je ne dis rien de plus, rien de mieux que la citation précédente ; mais, à coup sûr, il ne s'agit plus de ce qui a commencé avec Palestrina et de ce qui a fini avec Beethoven ; comme durée, nous nous trouvons reportés avant la création ou après la fin de l'univers; comme espace, nous habitons les entrailles de la terre avec Albérich et Mime, avec les Nibelungen; les profondeurs des eaux, avec les filles du Rhin, avec Woglinde, Welgunde, Flosshilde. Oh! ce prélude du Rheingold! comme coulaient, — avec la continuité, la permanence, la fatalité des flots du Rhin, du Meschacébé, de l'Iénisséi, — ces ondes polyphoniques, elles aussi immanentes et fatales! Puis après l'azote et l'hydrogène arrivent le carbone et l'oxygène : les nuées, les brouillards, les

injustement condamné, à la demande de Fricka, et endormi la Walkyrie Brunehilde, sa fille, sur un rocher désert, lui adresse de suprêmes et solennels adieux :

Souviens-toi de ce ciel vu de si près ensemble, Du jour de la rencontre et du jour de Tadieu.

Les adieux! Rappelez-vous V Iliade j Hector et Andromaque, Astyanax, et le mot sublime de ce vieil Homère : « Elle riait sous ses larmes,

Andromaque avait pleuré, et Tenfant ayant eu peur des armes de son père, elle se prit, pour le rassurer, à lui sourire; et que cela ait été chanté il y a trois mille ans, ah! les adieux!...

86. — Toutefois soyons exacts et justes, la perfection n'est point d'ici-bas, Wagner a trop exprimé certainement Tàme de la grande mère Nature ; le Crépuscule restera comme l'apothéose et le triomphe de sa polyphonie et aussi de son de natura rerum^ de son Lucrèce, de

son Spinoza, de son Hegel, de son Schopenhauer, j'ai dit de son matérialisme. Je mets en tête le Crépuscule parce que, c'est lui, ipse est enirn. D'autres pourront préférer la passion dans Tristan^ le mysticisme dans Parsifal; dans Tristan il n'avait pas encore trouvé sa polyphonie; dans Parsifal^ volontairement il Ta allégée.

87. — Donc sortant de la Gôtterdànimerung, je prophétise que dans un avenir plus ou moins rapproché, éloigné, l'âme du saint Bach, l'âme du héros Beethoven, reprendront faveur, avec, toutefois, plus de sonorités, de somptuosité. Lorsque dans mes montagnes d'Auvergne, — où j'ai découvert que j'étais Celte, que j'étais Vercingétorix, — je me faisais jouer pour un changement, une variété, après les sept drames lyriques, les cinq dernières sonates, les six derniers quatuors eux-mêmes, je pensais : il y a cinquante pour cent de musique en moins chez Beethoven.

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