AVANT FRANCFORT : LA LECTURE
78. — Z'Or du Rhin, — « Vivre c'est mourir », a dit l'un des plus grands savants de ce siècle, et sa démonstration en physiologie et en pathologie est certaine. De la matière et du kosmos, on peut l'appliquer et l'étendre au logos et à l'esprit : tout organe, toute fonction, toute substance, toute force, toute puissance, se dépensent et se compromettent par la possession, par l'usage : « Vivre c'est mourir. »
Telle est aussi la philosophie banale, courante, de Schopenhauer et de son ami Wagner, dans ce rêve ou plutôt ce cauchemar de
\\2 WAGNEB A FRANCFORT.
rintroduction à la tétralogie. Le problème est exposé sous les formes à la fois de la mythologie Scandinave et du génie de Bayreuth. Et moi je dis : « Vivre c'est naître » .
Par les révélations de l'Évangile, par les enseignements de la philosophie spiritualisle, dans la vie nous pratiquons le devoir, le dévouement, Toffrande de nous-même à la piété divine et humaine.
Puis, à un jour donné, nos yeux se ferment, des cérémonies consacrées s'accomplissent au milieu des lamentations et des sanglots de nos parents, de nos amis, de la patrie s'il s'agit d'un héros ou d'un saint; mais ce ne sont là que des apparences propres à Tune des deux rives du fleuve, celle que je quitte et où Ton reste. Or vers l'autre je m'élance et je parviens; c'est une autre vie, meilleure et plus haute, c'est l'ascension, c'est l'éternité : « Mourir c'est naître. » — VOv du ciel.
79. — La Walkyrie, Siegfried, — « La lutte pour l'existence », a dit Darwin. J'ai impri-
WAGxNER A FRANCFORT. Ii3
mé : « La concorde pour le progrès. » Or, tous les deux nous avons raison, nous étant placés, le savant au point de vue de la matière, le philosophe et l'artiste au point de vue de l'humanité.
Après de longues recherches, un matin à mon réveil, en me frottant les yeux, j'ai fait, comme ilm'arrive quelquefois, une découverte, c'est que la matière est absurde, qu'elle va du même au même comme en un cercle, un serpent qui se mord la queue, sans avancement, sans progrès, sans ascension. Depuis la matière radiiante du professeurCrookes, en passant par l'oxygène, le carbone, l'hydrogène, l'azote, pour finir au cerveau de Descartes ou de Pascal, et de là recommencer sans trêve ni repos, après la composition la décomposition, telle est la destinée fatale, permanente, de la matière. Je voudrais ne pas laisser échapper une incidence qui est d'ailleurs comme une des lois de ThistDire universelle, des développements du genre humain dans l'espace et dans
la durée. Les anciens nous avaient entretenus des quatre éléments : l'air, le feu, l'eau, la terre, et il se trouve que la physique, que la chimie contemporaine n'ont pas dit autre chose avec l'oxygène, le carbone, l'hydrogène, l'azote.
Tel est le fini, l'univers. Au contraire, l'indéfini ou l'humanité est représenté par la série des nombres qui n'a ni commencement ni fin. Il m'est arrivé de prendre au dépourvu un de mes amis les plus éclairés en lui demandant : Quel est le chiff^re le plus élevé, quel est le chiff're le plus abaissé? Or ni l'un ni l'autre n'existe : par en haut je puis toujours ajouter une unité, et par en bas une unité de même à la fraction en son dénominateur : niimeri regunt mundum. De là, lorsque je quitte le symbolisme et la figure des nombres pour me replacer dans la métaphysique, jna formule, mon axiome, mon principe : « La concorde pour le progrès, pour le vrai, le beau, le bien, pour l'ascension. »