‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 27 sur 28 · APRÈS FRANCFORT : LA RÉFLEXION · texte numérisé non relu

APRÈS FRANCFORT : LA RÉFLEXION

91 . — L Optimisme et le Pessimisme. — Il faut se méfier des natures complexes comme celle de Wagner et de l'un de mes meilleurs amis ; elles ont des doubles, triples et quadruples fonds. Il m'est difficile de croire au pessimisme de celui qui a eu tout le bonheur de l'époux et du père, qui a élevé le temple de Bayreuth, qui est mort à Venise dans un palais du dernier des Bourbons, et qui faisait tous les ans de telles dépenses en soieries bleues, vertes, roses, noires aussi il est vrai, chez sa coutu-

rière à Vienne. Mais Wagner a été longtemps l'intime ami de Schopenhauer dont le portrait se trouve encore en une place d'honneur à Wahnfried ; i! a refait la mythologie grécoromaine par la mythologie Scandinave, tout aussi fatales l'une que l'autre, ainsi que l'est elle-même la grande mère Nature.

Quant à mon optimisme, il est sincère, et, par contradiction avec l'anneau des Nibelungen, il vient de se renoùvélef, de s'épurer et de se fortiiîeï à Francfort. Deo optimo maximo, àvais-je dit ; la vie est un bien, m'avait enseigné mon second père, Augustin Sénac, dans les allées du Luxembourg, en 1841; et puis de loin en loin ce beau firmament se laissait voiler par quelques nuages, quelques incertitudes, quelques doutes ; désormais ils se dissiperont : que la lumière soit.

Je l'ai répété souvent, les deux types souverains de l'humanité sont les héros et les saints. Un héros croit à la victoire sur le champ de bataille, un saint croit au triomphe

dans le royaume des cieux. Je ne suis qu'un métaphysicien et un rêveur, mais du moins croirai-je désormais à la victoire tout autant qu'un héros, tout autant qu'un saint.

92. — Les Adieux. — Je l'ai pleurée sept ans. Je pense que dans des époques ultérieures et progressives de la civilisation, on ne pleurera que sept mois ou sept jours. En effet, mourir c'est naître à une vie supérieure, plus haute. Lorsque cette vérité se dressera lumineuse et blanche au-dessus du chevet mortuaire, nous pleurerons encore, mais aussi nous espérerons ; nos âmes s'uniront à l'âme qui se sépare et qui nous quitte, et puisqu'elle est heureuse^ puisqu'elle chante: Hosanna in excelsiSy nous lui adresserons cet adieu suprême : Benedictus^ Benedicta qui venit in nomine Domini, Hosanna in excelsis.

93. — La Marche funèbre de Siegfried. — H y avait un grand mort, le cortège des pompes sépulcrales commençait mais ne finissait plus ; des enfants en longues files, des femmes, le

peuple innombrable et les prêtres dans leurs vêtements sacerdotaux. Et le cortège marchait, s'élevait sur une montagne, et- voici que les animalia se mettent à suivre deux par deux, les lions avec les cerfs, les ours avec les génisses, et les loups avec les agneaux ; puis les vegetalia s'animent à leur tour et imitent eux aussi : deux par deux les chênes et les hêtres, les tilleuls, les marronniers, les rosiers, les lilas suivent, et au sommet de la montagne il y avait une croix en granit, et de son bras droit coulaient des larmes, et de son bras gauche, du sang.

Or la dépouille mortelle une fois confiée à la terre, et au moment où les funérailles allaient se retirer, voici que tout d'un coup la croix devient lumineuse, elle s'élève et disparaît dans les cieux.

94. — Mes rêves le dimanche 19 et le lundi W septembre 1897. — Le dimanche. — Le paysage digne de la blonde estacade de Ruysdaël ou d'une forêt d'Hobbema représentait un

lac peu étendu mais très pittoresque ; tous ses bords étaient escarpés, des collines vertes, boisées, semées de rochers élégants. Au milieu une île toute semblable, et je nageais. Nager est mon rêve le plus agréable, le plus doux, et quelques détails sont ici nécessaires. Mes rêves ne sont jamais pénibles, mais dans presque tous j'éprouve quelque contrariété : par exemple des excursions dans des montagnes dont les chemins deviennent de plus en plus difficiles et mauvais, de grandes fêtes que je donne, oii je ne connais pas un de mes invités et où je cherche sans la trouver une figure amie qui me nommerait quelques-uns de ces trois ou quatre cents inconnus. Ceci d'ailleurs constitue comme une image fidèle, par les fictions, des réalités de mon existence, la quiétude et le succès au travers d'épreuves et de contradictions. Nager était jusqu'ici mon sommeil le plus heureux; cependant comme il me faut toujours un peu d'obstacle, l'eau n'était pas assez profonde. Au sommet de l'île je m'étais séché et reposé

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un moment non sans quelque préoccupation de ma ressemblance avec l'état d'Ulysse lorsqu'il aborda dans l'île des Phéaciens, si près de la belle Nausica. M'étant replongé à l'eau, je recherchais l'extrémité du lac où je savais d'instinct que je rencontrerais enfin la quantité d'eau désirée.

Mais avant de Tavoir atteinte, au moment où j'y touchais, cette satisfaction trop vive m'a réveillé.

Le lundi. — Ici cela devient beaucoup plus grave et tout à fait inédit. Je sortais d'une humble église de village lorsque tout à coup je me trouve sur les bords d'un gouffre béant, d'un abîme où je tombe. Mais à l'instant même deux prêtres et un inconnu m'assistent, me soutiennent; comme dans un miracle, nous arrivons sans aucune secousse et avec lenteur jusqu'au fond, puis notre groupe à quatre prend un chemin aimable sur la gauche, je me réveille.

Qu'est-ce à dire? Que. mon âme et aussi

mon corps, que toute ma double et indivisible nature se trouvait dans un état nouveau, ignoré, d'extase et de béatitude; je le répète, c'est, dans mon sommeil, la première et nouvelle intervention du surnaturel, que jamais encore je n'avais éprouvée, ressentie, à ce degré suprême.

La cause en est évidente. Je venais d'entendre la musique et la poésie du Ring des Nibelunge?i^ le chef-d'œuvre de l'art au xix® siècle, le chef-d'œuvre de Wagner, auquel il a travaillé pendant dix-neuf ans, pendant toute sa vie. Le Ring nous offre, depuis le prélude du Rheingold jusqu'au dénouement de la Gôtterdâmmerung^ depuis les trois filles du Rhin jusqu'à la sublime Brunehilde et le sacrifice volontaire de sa vie sur le bûcher de Siegfried, un crescendo. Ce crescendo de strophes, de chœurs et d'orchestre, d'orchestre surtout, évolue, progresse, monte et s'élève en une ascension suprême dans laquelle il entraîne ses auditeurs jusque sur les sommités de l'extase et de

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la grâce, du miracle. A Francfort, pendant la nuit du lundi 20 septembre 1897, j'ai été comme transfiguré.

Lorsque je suis sorti de mon rêve, il pouvait être quatre ou cinq heures du matin.

Déjà ce n'était plus le 20 mais le 21 septembre, l'équinoxe d'automne; j'aime ces grandes dates. Mon premier mouvement a été de prendre ma petite croix d'or et de la baiser; d'ailleurs, ainsi que je l'avais fait à Munich en 1 893 pour la première fois de ma vie, j'avais prié au théâtre, j'avais même récité une prière que je récite rarement parce qu'elle est trop triomphante : Plenisuntcœli et terra gloria tua, Hosanna. Mes prières de prédilection sont, avec le Pater et XAvey le Kyrie et le Veni^ Sancte Spiritus ; quelquefois et par exception, comme pour le Sanctus, le Quis mihi det ut moriar. Je ne me sers digne ni de la première ni de la dernière : pour l'une il faut être Moïse et pour l'autre saint Paul.

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