‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 7 sur 28 · Donc, dans Wagner, deux hommes · texte numérisé non relu

Donc, dans Wagner, deux hommes

le polyphoniste et le poète, le vates^ comme dans tout grand artiste. Mais l'inspiration date de David et d'Homère, la polyphonie du maître de Bayreuth; alors, quelquefois, il s'y complaît, s'y abandonne, s'en illusionne et s'en enivre : les deux premiers actes de Siegfried, les deux premiers actes du Crépuscule.

Moi aussi, je m'abreuve à cette coupe, moi aussi je m'enivre.

15. — Toutefois, je ne rencontre le dernier mot, les paroles suprêmes, les révélations finales, définitives, qu'avec l'apparition de Wotan et d'Erda dans Siegfried, aux préparations de la mort du héros dans le Crépuscule. Le troisième acte, dans les deux œuvres, est donc du tout au tout supérieur à ceux qui l'ont devancé et il en forme l'apothéose; quoique les murmures de la forêt nous présentent

WAGNER A MUNICH. Il

une admirable scène de la nature ^ du poème de Lucrèce ; et quoique les Nomes nous apportent des pressentiments effrayants, redoutables comme ceux qui, dans Virgile ou Shakspeare, précèdent la mort de César,

16. — Prenons garde : s'il y a une âme simpliste, c'est l'âme d^Haydn ou de Mozart; s'il y a une âme compliquée, c'est l'âme de Beethoven, et plus encore de Wagner. Il est donc possible que Wagner, que le Guichardin, le Commines , ait voulu dans Siegfried comme dans le Crépuscule, — et cette répétition me met sur la voie, — ait voulu, dis-je, ménager, graduer, superposer ses auditions et ses effets : au début, ma polyphonie, qui leur suffit et au delà; au dénouement j'ajoute le drame, la pensée maîtresse qui subjugue^ enthousiasme et terrasse : dans Siegfried, cette première rencontre de l'homme et de la femme, Miranda et Fernando dans la Tempête, Adam et Eve au Paradis; dans le Crépuscule, par opposition, par antinomie, les angoisses, les anxiétés

de la lïiort, les supplices et les affres du martyre.

17. — On a parlé des bavardages de V Iliade et de VOdyssée. Wagner lui aussi est un bavard : cependant je prends garde, car pour moi je suis de Sparte, et je préfère la concision de Pascal aux ampleurs de Bossuet.

Ce jugement, je ne le donne donc qu'avec réserve: Siegfried met bien du temps à réunir les deux tronçons du glaive paternel, et surtout celle que j'adore, je l'ai dit déjà, à l'égal de la Sulamite, d'Antigone, de Béatrice, de Cordélie et de Chimène, Brunehilde s'attarde sur le seuil qui sépare la vie de la mort.

18. — Ma métaphysique ne s'arrête jamais, et il lui faut connaître les derniers mots des énigmes et des sphinx. Déjà, dans mes premiers essais à Bayreuth, j'avais cherché et regardé face à face l'âme de Wagner, je l'ai poursuivie plus encore à Munich. Peut-être la volonté, la domination, les extériorités, les commandements, si jamais ils peuvent être

trop forts, le seraient ici. 11 faut distinguer: j'ai prononcé les mots d'autorité, d'imperium, et tout aussitôt ils me rappellent la politique où ils ont leur principal, leur nécessaire emploi. J'ai pleuré sur Siegfried, j'ai pleuré sur Brunehilde, que puis-je donc découvrir après les larmes qui ont inondé mon visage ?

Mais moi aussi je suis complexe : au delà du poète et de l'amant, j'ai besoin de penser, de savoir. Beethoven écrit la neuvième symphonie, les cinq derniers quatuors, les six dernières sonates, et la tempête de son âme est emportée dans une tempête à la fois d'électricité, d'orage tropical, de neige et de glace, sur un grabat solitaire où il montrait le poing. Wagner a tout senti : est-ce qu'il n'a pas trop voulu ? La construction insolite du théâtre de Bayreuth, le palais Vendramini sur le grand canal à Venise, — propriété du dernier des Bourbons, — toutes ces soieries et ces satins rose tendre, vert d'eau, bleu céleste, au milieu desquels il s'est éteint, il est mort.

19. — Ce qu'il y a de plus grand dans le monde, c'est l'héroïsme et la sainteté. Corneille nous a donné Rodrigue et Polyeucte ; de même Wagner, Siegfried et Parsifal.

Corneille nous a donné aussi Chimëne et Pauline, comme Wagner, Brunehilde et Kundry.

Pour achever la comparaison, les deux héroïnes sont, comme les héros, de premier ordre ; mais pour les saints il y a quelque isolement, quelque séparation, point de mariage. Pauline sera donc insignifiante, Kundry une pécheresse repentante, un peu énigmatique, deux personnages d'arrière-plan : on se rappelle le mot sur Pauline : « qu'on ne l'aurait c( voulue ni comme amante ni comme épouse » «

20. — Wagner est un politique ou dominateur, un savant avec sa polyphonie unique, un poète et un inspiré ; enfin, et c'est ma découverte de Munich en opposition avec Bayreuth, une âme philosophique et religieuse, qui a compris la sainteté, l'héroïsme, le stoïcisme.

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