‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 9 sur 28 · Dans un artiste, il faut toujours consi · texte numérisé non relu

Dans un artiste, il faut toujours consi

dérer Pœuvre, la vie, Tâme. A plusieurs reprises, je l'ai fait dans ces essais pour mon modèle et je vais en reprendre quelques traits. Ce qui caractérise l'artiste, le poète, c'est l'inspiration : la Sibylle antique en est une spirituelle, une éloquente représentation : une fois sur son trépied, elle ne s'appartient plus à elle-même : DetiSy ecce Deus ! En Wagner, il y a trop de réflexion et de volonté ; il sait trop ce qu'il entreprend, ce qu'il fait, il lui faut la richesse, la gloire, des honneurs. Quels sont les grands sujets de l'esthétique, du beau ? La sainteté, l'héroïsme ; il me faut un héros, Siegfried; un saint, Parsifal. Puis, comme il joue avec toute chose, il nous l'a dit lui-même, son saint est tantôt un fou pur et tantôt un pur qui est fou. Je suis bien loin toutefois de le comparer avec son ami, avec ce bouffon lugubre, sinistre, qui s'appelle Schopenhauer : à la différence du philosophe de Francfort, le maître de Bayreuth est ardent, convaincu, laborieux, laborieux jusqu'au stoïcisme.

24. — Le Verrier, en 1846, a découvert, par le calcul mathématique, la planète Neptune : je vais, par le calcul moral, découvrir Wagner.

Wagner a travaillé à la tétralogie depuis 1 808 jusqu'en 1876, c'est-à-dire pendant près de vingt années, pendant toute sa vie.

Le glaive de cette vie, l'amour, a coupé l'œuvre en deux tronçons : d'une part VOr du Rhin^ 1854, et la Walkyrie, 1856; d'autre part, Siegfried j 1874, et le Crépuscule ^ 1876.

Dans l'intervalle se placent Tristan et Yseult^ 1865, et les Maîtres-Chanteurs y 1868: l'un est l'apogée du malheur et l'autre du bonheur.

Que s'est-il donc passé ?

Auprès d'elles, quand tout a échoué, il y a un moyen unique de réussir: exciter leur compassion, s'adresser, comme le disent les Italiens, à la pietosa. Alors à notre détresse, à nos angoisses, à notre agonie, elles donnent la charité d'elles-mêmes.

Infandum, i'eginay jubés renovare dolorem I

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Mais à cette douleur la reine s'émeut; puis, les troubles de la tempête s'ajoutant à ceux de son cœur, elle trouve le refuge fatal que lui ont préparé les dieux.

Desdémone a quelque vanité : il a suffi, pour la prendre, des exploits du héros; plus sérieuse et plus fière, il aurait fallu ses blessures, de même qu'à Munich, en 1865, les blessures, la mort de Tristan-

Après la vie, la mort. La mort en 1883 a donné le chant du cygne, en 1882, Parsifal.

« Le monde est ma représentation », disait Schopenhauer. Il y a ça et là des phrases analogues dans Wagner. En effet, son drame lyrique, si je l'analyse, si je le réduis à ses types essentiels, à ses éléments primordiaux, constitutifs, nous donne constamment quatre personnages :

le héros, Théroine, Senta, le Hollandais ; Eisa, Lohengrin ; Elisabeth, Tannhauser; Yseult, Tristan; Sieglinde, Siegmund; Brunehilde, Siegfried; Kundry, Parsifal; un père, un bienfaiteur, un ami : le roi Marke^ Gurnemanz,

Hans Sachs ; un monstre, un magicien, un bouffon, un traître, l'ennemi : Klingsor, Hagen, Mime, Melot, Fafner, Hunding, Beckmesser.

25. — A Bayreuth j'aime son théâtre, le château de Fantaisie que j'ai habité; jamais je ne me suis trouvé à pareille fête; je n'aime pas Wahnfried-

Passe encore pour Wotan, Schrœder-Devrient, Schopenhauer, quoiqu'il puisse paraître inutile de transporter ainsi du théâtre dans sa demeure la mythologie Scandinave, dont on a usé et abusé; une cantatrice plus ou moins célèbre, plus ou moins ignorée, elle avait créé le rôle de Senta dans le Vaisseau-Fantôme ; enfin ce conducteur d'une danse macabre. Mais lorsque je passe de la maison dans le jardin, lorsque j'arrive au marbre gris veiné de blanc, lissé, orné d'une seule moulure très simple sur les bords ; lorsque je me prosterne au tombeau, pourquoi cette solitude orgueilleui^, ce silence fatal, ce néant? Je vais le dire : il oscille entre l'anéantissement et la toute-^puis-

sance. A Tappui de cette antithèse, de cette antinomie, je me rappelle la photographie que Ton jetait à profusion dans nos voitures pendant que nous montions vers la coupole de Parsifal : la blanche colombe et le vase empourpré du Graal, surmontant le portrait de Wagner... comme qui dirait le Père Éternel.

26. — Lorsque je m'explique sur Schopenhauer, je le fais en connaissance de cause. J'hospitalisais à Baccarat, pendant le mois de janvier 1862, mon ami le comte Foucher de Careil, le premier Français qui se soit occupé du philosophe de Francfort. Il m'avait lu son volume, et, pour répondre à quelques objections, à quelques doutes et critiques, il me quitta pendant quinze jours, faisant tout exprès le voyage d'Allemagne. Puisa son retour nous conférâmes et discutâmes de nouveau sur le Monde comme volonté et comme représentation.

Qui m'aime aime mon chien, qui me connaît le connaît. Pendant cette même année 1862, au mois de septembre, je me promenais dans

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les rues de Francfort en calèche découverte, lorsque je fis cette rencontre : une femme, une bourgeoise bien rentée, bien tenue, un chien, un vieux caniche marron, tellement chargé d'embonpoint et de graisse qu'il avait peine à suivre, haletant, ruisselant, épouffé, sa gouvernante. Je m'écriai : « C'est le chien de Schopenhauer! » Je fais arrêter la voiture :

j'avais deviné juste, j'avais raison; et ce que je n'aurais pas fait pour le maître, je le fis pour la bête : quelques bonnes caresses.

27. — Lorsque je médite sur l'éternité, j'imagine les lignes de l'architecture et de la statuaire grecques ou même romaines, les couleurs de Venise, de Madrid, d'Anvers et de Parme, les sonorités de Beethoven et de Bach, les paroles des plus grands, toutes les beautés et aussi et surtout toutes les vérités, toutes les vertus. Quelquefois, en des exaltations et des insomnies, mes conceptions deviennent presque des réalités, des visions, des auditions. Volontiers, je répéterai en finissant ce fragment les paroles

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que j'ai inscrites en commençant : l'art me fait vivre en un monde meilleur; je n'ai pas trouvé ce monde à Bayreuth.

Et puis, je ne pardonnerai jamais à Wagner sa couturière ; Victor Hugo lui-même n'en avait pas.

28. — Ada, Lili Dressler. — L'amour transforme tout ce qu'il touche : il change le plomb vil en un or pur; il fait de Dulcinée de Toboso la déesse de Milo.

Il y a une manière, une seule, mais elle est infaillible, de les troubler, c'est de se troubler soi-même.

La féminité métamorphose les jeunes gens en hommes, les hommes en vieillards, les vieillards en cadavres.

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