LA RENCONTRE Û
des dieux, en ce qu'elle a paru belle et n'a pas eu d'autre vie. Si ce monde est jamais un Olympe, il faudra que chaque vie y meure avec le jour, avant d'avoir été flétrie.
Parsifal venait de finir. Nous nous assîmes sous les arbres ; et Bonaventure, mon ami, s'étonnait, en Italien véritable, que la beauté pût fleurir au delà des Alpes.
« Combien j'ai désiré cet instant, lui dis-je. Quand Wagner a quitté ce monde, je naissais à la vie; et de tous les héros, où mon désir se tournait sans cesse, il était le plus proche. 11 me semblait que je dusse trouver l'art même dans cette Mecque de Bayreuth. Rien ne répond tout à ûiit à ce que nous en attendons. La réalité est plus et moins que ce que s'en promettent nos rêves. On vient dans ce Bayreuth comme en un lieu consacré, et l'on n'y reconnaît qu'une station de la mode, publique et sans grâce comme elles sont toutes. On s'y heurte à la même mêlée, aux mêmes pauvretés qu'en tous les autres coins de la terre : Bayreuth est un carrefour d'hommes et de vanités. L'odeur du lucre y est répandue; et les singeries de l'amour-propre s'y démènent. Mais il n'importe. Wagner est toujours là; cette terre le couvre, sans en étouffer le souffle. On sent ici sa présence ; et elle fait tout oublier. La médiocrité de ceux qui portent son nom parle de la grandeur de celui qui le leur a laissé. Parsifal est à Bayreuth; et il n'est que là. . .
— Nous avons vu Parsifal deux fois, s'écria le beau jeune homme avec une joie naïve; et nous le verrons sept fois encore. Cependant n'est-ce rien, à vos yeux, que le Ring?
— Parsifal est unique, lui dis-je. Toutes les autres œuvres de Wagner ont des vertus magnifiques : mais elles les partagent avec les ouvrages des plus grands poètes. Si l'on veut, le Ring
est l'effort le plus puissant de ce siècle à la grandeur; et Les Maîtres, le plus heureux. Mais Parsifal est seul de son espèce. Je ne parle que de l'art : le reste me touche peu. Wagner n'est jamais d'une beauté parfaite, et sa force n'est jamais parfaitement belle ni pure. Dans Parsifal, la pensée de Wagner, son art, sa nature et sa volonté ont trouvé la perfection. 11 ne s'y tient point du premier moment au dernier : Parsifal est aussi une œuvre humaine; mais tout ce qu'il y a d'impur est intermédiaire entre une première vue et une vue suprême, qui sont toutes les deux d'une beauté parfaite. C'est la seule œuvre de Wagner, et peut-être de ce siècle, qui ait le calme divin et qui donne la paix. Pour notre cœur avide, l'art, ici, a le même bienfait que pour notre imagination : et son triomphe est de les confondre dans la même douceur sereine. Tout ce qui n'a point la Sérénité le cède, une fois connu, à ce qui l'a...
» Que cet homme nous est cher, pour tout ce qu'il a été et tout ce qu'il a pu faire! Mais pour rien au même titre que pour son achèvement, j'aimai l'homme avant la doctrine, et j'admirai sa doctrine avant de céder à l'admiration de ses œuvres. Ainsi, sans le savoir, je fus pour lui ce qu'il avait été pour lui-même, et le contraire de ceux qui l'idolâtrent maintenant et qui ne diffèrent en rien, par l'âme, de ceux qui longtemps le désespérèrent. Car, au fond, conquis par les œuvres, ils ne le sont pas par l'homme; ils ne le comprennent point; et s'ils en soupçonnent la vraie nature, ils le détestent. Wagner est redoutable, et ils le craignent. Un d'eux, non le moindre, en est devenu fou.
» Pour moi, encore enfant, j'ai connu d'abord Lohengrin et Parsifal; et, par le concours de circonstances le plus étrange, c'étaient les deux œuvres de Wagner le plus libres de tout