LA RENCONTRE
système. Ainsi je fus tout à l'iiomme, et toute critique de l'art me fut épargnée. Ce que j'aime le moins de Wagner, et ce que j'aime le plus, voilà ce que le choix intelligent de la fortune offrait à mon cœur, en un temps où il ne devait pas juger. Puis la doctrine s'empara de mon esprit. La grandeur m'en retint, comme une maîtresse trop cruelle qui tourmente ce qu'elle séduit. J'y discernai aussitôt l'artiste qui osait prétendre à être l'Unique Artiste. Cet orgueil immense me ravissait et me blessait délicieusement, j'étais jaloux de ma maîtresse; et, dans mon ardeur, comme il arrive à la jalousie passionnée, j'aurais plutôt voulu la perdre en moi que me perdre en elle. C'est pourquoi, par la suite, n'ôtant jamais rien à la beauté de mon héros ni de ses œuvres, je ne me défis que de sa doctrine. »
. . . Quelques voix bruissaient encore. Non loin de nous, des gens passèrent; ils parlaient et ils rirent. Le murmure de ces langues anglaises, qui claquent comme les battements de grenouilles plaintives et nasillardes, irrita Bonaventure : il avait trop de temps vécu en Italie; les voix vénitiennes et le parler de Rome lui avaient donné l'horreur des Américains. Je le repris sur son impatience.
— Je ne suis point d'avis de tant tourner en ridicule les sots et les élégants du monde entier, qui est saxon désormais, de se réunir ici. Ils répondent à l'appel qu'on leur en fait. Car cette sorte d'hommes est celle que l'on siffle toujours, et qui toujours répondent. Tout ce qu'ils peuvent enfin avoir d'âme ou de piété encore, ils le portent ou le cherchent ici. Les Américains, qui nasillent sur cette colline, y sentent peut-être pour la première fois qu'ils ne sont plus en Amérique; et, sans la
bien distinguer, ils soupçonnent peut-être la paille de notre dédain dans le métal grossier de leur barbarie. Le culte de Wagner trouble un moment le culte de Mammon, où sans doute ils reviennent. Je n'attends rien de Bayreuth pour les humaniser : ils ne le méritent point; et cette planète mérite, au contraire, de rentrer au néant par les chemins de l'Amérique. Mais à tout prendre, ces brutes sont traversées ici par elles ne savent quoi qui les séduit à la fois et les méprise. Je me plais donc à les y voir comme à tout ce qui les humilie; et le plaisir se double de ce qu'ils ne s'en doutent pas.
» Wagner, il est vrai, comme Goethe ou Léonard, entre tous, est l'homme de l'Europe, cette Europe si petite en espace, si grande en esprit. 11 a le sens de l'ordre et des degrés. 11 est fermement fidèle au point de vue de l'univers. Il porte les faits dans le rêve, et il vivifie le rêve par les faits. Ce n'est pas un marchand. Rien ne compte en ce monde que l'Europe : barbarie du vide et du sommeil à l'Orient; barbarie du négoce à l'Occident. Ma douleur est qu'il n'y ait plus d'Europe; et, par là encore, Wagner est l'homme du passé. Qu'ils s'évanouissent ensemble, en laissant du moins, comme le soleil couché, l'illusion éclatante de la victoire. C'est pourquoi laissons les Américains venir à Bayreuth y faire ce qu'ils peuvent. Leur effort est touchant. On ne peut voir le palais des singes sans un dégoût plein d'attendrissement. Ces pauvres bêtes gambadent désespérément, tandis que l'on ne s'arrête point. Que de peine pour faire l'homme! . . .
— Tous se sont enfin retirés, murmura Bonaventure.
— Et dans l'heureuse soirée, le beau Wagner est seul, à qui je suis venu parler. Le murmure de la nuit d'été ne me porte