L ADIEL" A BAYREUTH
» Il est bien digne de Wagner, qu'il ait trouvé pour son art cette pierre et ce lieu parmi les hommes, que parfois ni lui, ni même un dieu n'a point où poser sa tète. Le sort de tout ce qui est, — tôt ou tard ne plus être. Mais la place où s'est élevé un beau temple est véritablement sacrée. Tant qu'il y a des hommes, et qui n'ont pas perdu toute mémoire, il leur souvient encore des mots divins qui ont rempli cet espace. Le retentissement des harmonies où le cœur et la pensée s'unirent, est infini. 11 survit aux échos que les monuments se renvoyèrent. Des prières s'élèvent toujours des lieux, où les églises ont abrité ceux qui les élevèrent, quand ni elles ni eux ne sont plus même des débris. 'Voilà pourquoi l'art de bâtir est si grand, et le fondement vénérable de tous les autres. L'architecture est pleine de piété. Elle est l'image solide que le peuple laisse de lui : là, il fut ; et là, il s'est rassemblé ; il s'est convié là à une pensée commune. Ruines puissantes du Palatin, ou de Selinonte ! Un homme ne touche pas votre poussière de marbre, sans participer au culte de la Grandeur Romaine, ou de Zeus Olympien. Pour moi. je veux prendre en moi-même tout ce qui est grand, et qui puisse être sauvé du déluge des âges. Et ici, c'est à l'immense avenir que ce désir s'étend. 'Wagner, comme tout grand musicien, avait quelque peu de l'architecte; et la joie de bâtir une église dut être en lui presque affranchie de l'intérêt suprême, qu'il y avait. L'œuvre du musicien est plus éphémère que toute autre. Elle dépend de trop près d'une sensibilité toujours mouvante. Mais Wagner, en fondant une maison pour son art, a édifié un temple à la musique. Voici une église, et la première ouverte sur la terre à tous les hommes et dédiée à l'Art.
» Qu'on lui rende donc le véritable hommage d'y entrer et de
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s'y réunir. Qu'on y apprenne la gravité pure de l'art. Toutes les œuvres sauvées de la musique sont pures. L'immoralité tue, a tué et tuera la musique. L'unique souci de plaire fait l'immoralité.
» La mode et la faveur sensuelle dominent toute musique avide de plaire. Elles ne la parent, un moment, du succès que pour sa perte. Toute mode est d'un jour. La portée sociale de la musique est immense. Il est heureux que la musique sans mœurs ne dure pas plus que sa mode. La vanité des œuvres musicales corrige le mal qu'elles peuvent faire par le mensonge, il ne faut pas mentir ici. Car le culte, ici, touche à la religion.
» La morale, en musique comme en art, ne consiste point à en faire ; mais à la servir, sans le vouloir. Quel qu'il soit, l'art sincère et grave a sa moralité. La musique répond à ce qu'il y a de plus profond, et de plus vain à la fois dans l'homme. On plaît en flattant les sens, aux dépens de l'âme ; et on périt par là. "Wagner a prévu le danger; et le puissant effort de ses œuvres marque le dessein de relever une pensée digne de vivre audessus du plaisir, et des amorces voluptueuses de la vie. Bayreuth est une grande action de Wagner. Elle fait une loi à ceux qui l'aiment et l'admirent, d'aimer et d'admirer en cet art ce qu'il a de plus pur et de plus grave, au lieu de s'en tenir à ce charme sensuel, où le poison est peut-être mêlé.
» Tous ceux qui ont compris Wagner pénètrent ce beau dessein de durée, d'où Bayreuth a fini par sortir. Là, si son esprit y demeure, ce prince des artistes ne va pas cesser de donner la vie à son art. Pour autant qu'il y ait rien de durable dans l'empire de fumée, où passent les générations des hommes, et où elles font le songe d'une vapeur légère que pousse le vent, la maison de Bayreuth portera témoignage qu'il y eut un grand homme
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pour l'élever et l'ennoblir. 11 n'est pas tout entier, à quelques pas de là, couché sous les arbres.
» Qu'on porte donc surtout à Bayreuth cette passion sans intérêt, où l'âme vraiment religieuse se retrouve, et se donne une religion, après les avoir toutes perdues. N'entrez pas dans une religion puérile, et dans les rites de ceux qui ne peuvent rien librement. Cherchez plutôt ce qu'il v a pour vous et pour autrui en vous-mêmes: et, s'il n'y a rien, honorez le Silence.
» Ainsi l'on aura fait pour "Wagner tout ce qu'il convient de faire pour le grand homme. Point d'adulation, ni de jaloux esclavage. Celui-ci s'est rendu libre de tout, pour être tout à lui-même, et enfin tout à son art. Il faut faire comme lui si on le peut. Et si l'on ne le peut pas, ne rien faire du tout. Tout le monde y devra gagner en conscience. Mais on aura nourri le pays de son choix, par le tribut d'un très pur amour, et de cette admiration pleine qui rend son objet durable, parce qu'elle le comprend, et le fortifie de sa propre existence.
» L'atmosphère et le sol seront pleins de ces prières uniques. Quand Bayreuth ne sera plus, la place du temple parlera encore au cœur des hommes. Le sacrifice qu'ils font d'eux-mêmes à ce qu'ils aiment le mieux, passe toutes leurs louanges. Le monde sera bien pauvre, quand il ne saura plus où se sacrifier; et l'art sur sa fin, quand les artistes préféreront leur vanité à l'intelligence des plus belles œuvres. Quand tout se sera évanoui de ce qui fut si grand, puisque tout est éphémère, il restera ce qu'il y a de plus pur, et qui est sans prix : l'émotion encore vivante d'un grand amour pour quelque chose qui fut beau.
» Aimez donc, et sachez prier humblement à l'occasion d'une âme si grande. Aussi bien, amour et prière sont les sources de
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la musique. Wagner est ici. Voyez-le, et apprenez à le craindre. Ne lui faites point ce tort de n'être qu'une occasion de torts envers vous-mêmes. Prenez de lui le conseil de la force, de la liberté et de la piété envers l'idéal le plus haut. Vous n'avez besoin de rien plus que d'une âme pieuse à l'égard de votre meilleure pensée même. Vous n'êtes pas mûrs pour la joie. Voilà la leçon immortelle. Vous ne serez pas dignes de lui par le génie ; mais vous le serez pour le cœur sincère. Et c'est ce qu'il vous demande. 11 fut lui. Vous ne pouvez l'être. Sachez n'être rien plutôt. 11 n'y a point de nécessité que vous fassiez de la musique. Mais il y en a une bien grande que tous soient affranchis de la mode. Un sacrifice de l'amour-propre à l'amour de l'art, et de la vanité à l'admiration, c'est là le culte le plus sincère, et le plus agréable même à l'univers.
» Je vous convie à un culte en esprit, et non à une dévotion dans la lettre. Emplissez ce lieu d'assez d'intelligence et d'amour, pour que la grande âme qui a excité ces mouvements, persévère en sa force, et se survive.
» Ainsi, sur sa colline, au soir d'une œuvre si belle, vivra à jamais Wagner. »
Fanfare au loin. Bourdon du soir.
La foule s'écoule en silence.