TRISTAN
« J'ai en tête le plan d'un Tristan » , écrivait Wagner à Liszt en i85z(, dans la même lettre où il annonçait sa conversion à la doc- Irine de Schopenhauer ; « c'est une œuvre
absolument simple où déborde la vie la plus intense; et dans les plis du drapeau noir qui flotte au dénouement je veux m'envelopper pour mourir ».
Tristan est donc d'abord le fruit de révolution intérieure qui pousse Wagner de l'optimisme révolutionnaire vers le pessimisme mystique. Et ci cet égard il apparaît comme l'expression artistique la plus significative d'un trait permanent de son caractère, de cette aspiration vers la résignation totale et définitive, vers l'abdication du vouloir-vivre, vers la « mort » libératrice, qui apporte à l'homme ballotté sur l'océan de la vie et secoué par les tempêtes de la passion l'affranchissement définitif, la grande paix. Tous les héros de Wagner connaissent ce souhait de la mort : « Éternel anéantissement, accueille-moi » implore le Hollandais. « J'aspire à la mort », soupire Tannhâuser en s'arrachant des bras de Vénus. « Je n'aspire plus qu'à un seul bien : la fin, la fin ! » affirme Wotan guéri de la volonté de puissance. « Mourir, unique et suprême grâce », gémit Amfortas torturé par la conscience du péché qui le souille. Cette douloureuse nostalgie, Wagner la connaissait bien, à ces heures sombres de l'exil où il écrivait à Liszt : « Je n'ai plus qu'un désir : dormir, dormir d'un sommeil si profond que tout sentiment
i68 WAGNER
de misère humaine soit aboli pour moi ! » La plainte de Tristan torturé par le désir et tendant les bras vers la nuit bienheureuse, vers les ténèbres de la bonne mort est ainsi jaillie du plus profond de Famé de Wagner. Elle a sa source non pas dans une disposition momentanée du grand artiste mais dans un des instincts primordiaux de sa nature.
Il est d'ailleurs non moins certain que les douloureuses péripéties de son roman d'amour avec Mathilde Wesendonk ont contribué à aviver chez Wagner les dispositions pessimistes qu'il portait en lui. Il a passionnément aimé la femme d'élite qui lui avait fait si généreusement une place dans son intimité. Il a connu la joie de trouver auprès d'elle l'affection profonde et le dévouement absolu vers lesquels il aspirait. Et il dut renoncer, dans l'angoisse de tout son être, au bonheur entrevu. Il a ainsi « vécu » lui-même cette « mort par détresse d'amour » à laquelle il vouait son Tristan. « O mon enfant ! écrivaitil à Mathilde peu de temps avant la crise qui les sépara, il ne m'est plus possible d'imaginer qu'un unique salut et il ne peut me venir que du plus profond de mon cœur, non plus de telle ou telle cause extérieure. Il a nom : la paix! V apaisement absolu imposé au désir. » Son Tristan lui apparaît à lui-même comme la con-
fession de ses souffrances et de ses extases, comme l'hymne de sa victoire sur lui-même. « Tristan me coûte beaucoup d'efforts encore, écrivait-il de Venise à son amie. Quand il sera achevé, il me semble qu'alors une merveilleuse période de ma vie aura trouvé sa conclusion et que j'élèverai désormais mon regard vers le monde calmement, clairement, profondément, avec un esprit renouvelé, et ce qu'à travers le monde je regarderai, ce sera toi !.. »
Dans ces conditions l'inspiration qui anime Tristan diffère nettement de celle qui a dicté à Schopenhauer sa doctrine pessimiste de l'abdication du vouloir-vivre.
Pour Schopenhauer en effet l'homme ne peut s'affranchir de la tyrannie du désir qu'en s'élevant à la contemplation artistique de l'univers ou surtout en acquérant la pleine conscience de soi et du monde, en reconnaissant que la souffrance et le mal sont l'essence même de la vie et en optant librement pour l'anéantissement. On arrive à l'abdication du vouloir-vivre par l'art, par la souffrance, par la pitié consciente, mais non par l'amour. L'amour n'est aux yeux de Schopenhauer que le mirage décevant par lequel la nature abuse l'homme pour le contraindre à propager la vie et, par suite, la douleur. Le génie de l'espèce tend à se perpé-
i7o WAGNER
tuer en poussant l'homme vers la femme par l'aiguillon du désir, en obligeant l'individu à assurer bon gré mal gré la perpétuité de la race. L'amour apparaît ainsi au misanthrope de Francfort comme « le piège le plus dangereux que la nature tende à l'homme », comme une tentation mauvaise dont le sage devra s'affranchir à tout prix par la chasteté volontaire et l'ascétisme.
Tout autre est le point de vue de Wagner. Lui qui, au moment où il composait Y Anneau, voyait dans l'amour la base de toute moralité et saluait dans l'instinct qui porte l'homme vers la femme le principe le plus sublime qui pût guider l'individu, ne pouvait ainsi renier brusquement ce qu'il avait révéré avec tant d'enthousiasme. Il se sépare donc sur ce point, très consciemment, de Schopenhauer. Il sait que l'amour de Mathilde Wesendonk a été dans sa vie un inestimable bienfait. Il a éprouvé sur lui-même que la grande passion l'a purifié, l'a détaché de la vie, lui a fait trouver cette sérénité sublime, cet apaisement merveilleux de l'ascète qui a dit « non » au vouloir-vivre. « Le monde est vaincu, écrit-il de Venise à son amie. Par notre amour, par nos souffrances il s'est vaincu lui-même. Il ne m'est plus un ennemi devant lequel je fuis, mais bien un objet
indifférent et sans importance pour ma volonté, à l'égard duquel je ne ressens plus de crainte ni de douleur, partant, plus de dégoût... Les dernières décisions que nous avons prises m'ont conduit à cette claire intuition : que je n'ai plus rien à chercher, rien à désirer. Après la plénitude avec laquelle tu t'es donnée à moi, je ne puis plus appeler cela de la résignation, encore moins du désespoir... J'ai la sensation d'un rassasiement divin. La passion est morte parce qu'elle est pleinement assouvie. » Telle est la grande leçon qu'ont apportée à Wagner ses années d'épreuve. Une expérience durement acquise l'a conduit à corriger sur un point important le système de Schopenhauer. « Il s'agît, explique-t-il, démontrer clairement — non point dans un amour abstrait de l'humanité, mais dans l'amour issu de l'instinct sexuel, de l'inclination naturelle qui pousse l'un vers l'autre l'homme et la femme, — le chemin qui mène au salut, à l'apaisement total de la volonté. » Cette ascension vers la sainteté, vers la paix du nirvana par la voie douloureuse de la grande passion, tel est le sujet que Wagner a traité dans son Tristan.
Peu de drames diffèrent autant que Tristan de ce que nous sommes accoutumés d'entendre sous ce mot. D'intrigue dramatique il n'y en a
i72 WAGNER
pour ainsi dire pas. L'action esl condensée en un petit nombre de tableaux symétriquement disposés. Les éléments épiques sont réduits au strict minimum. Peu de récits de faits ; peu de descriptions ; presque pas d'événements . Mais de longues effusions lyriques où le vers se résout presque en musique, où il se réduit parfois jusqu'à n'être plus qu'une série d'interjections, d'exclamations à peine liées entre elles et n'offrant plus à l'intelligence qu'un sens assez vague. Au total : une œuvre unique, paradoxale, qui déconcerte les uns et ravit les autres. Et surtout : une œuvre troublante, d'un charme inquiétant et subtil et d'où l'émotion jaillit avec une intensité presque douloureuse.
Cherchons à en bien saisir les données essentielles. Le premier acte nous montre la révolte de Tristan et d'Iseut contre la destinée qui les accable. Ils s'aiment d'un incoercible amour. Et la loi de l'honneur les sépare impérieusement. Elle défend à Iseut d'aimer le meurtrier de son fiancé Morolt. Elle défend plus impérieusement à Tristan, le preux chevalier, de convoiter la fianeée de son roi qui a été confiée à sa garde loyale. De cette situation sans issue, les amants ne peuvent s'évader que par la mort. Iseut convie Tristan à vider avec elle la coupe d'oubli, le philtre fatal qui les réunira du moins clans
la mort et les affranchira du supplice de vivre l'un sans l'autre. Mais la mort ne veut pas d'eux. Au philtre de mort la fidèle Brangien a substitué, pour les sauver, le philtre d'amour. Ruse inutile. C'est bien la mort que les deux amants ont bue avec le philtre. Non la mort prompte qu'ils souhaitaient et dont le zèle aveugle de la suivante les a frustrés ; mais la mort lente, inexorable pourtant, la mort par détresse d'amour. Ils sont torturés par une passion dévorante qui ne peut s'assouvir que dans l'abolition du moi et qui cependant les enchaîne à la vie qu'ils maudissent.
Au second acte Tristan et Iseut se sont abandonnés à la fatalité qui les entraîne. Ils ne songent plus à s'évader de l'existence. L'amour seul les guide : ils lui obéissent sans murmure ni révolte. Instruits par lui, leurs yeux se sont dessillés. Ils aspirent loin du royaume du jour, de la lumière, de l'individuation, des apparences trompeuses, vers le royaume de la nuit, de l'unité, ou règne seule la loi d'amour, où les deux amants que l'honneur sépare inexorablement ici-bas trouveront, dans l'anéantissement du moi individuel, cette union parfaite, cette félicité profonde et sans borne qui seule peut les assouvir. Mais au moment même où ils s'abandonnent à ce pressentiment d'une extase supra-
terrestre, la réalité reprend ses droits. Par suite de la trahison d'un ami, Tristan est surpris par le roi Marke. Il ne saurait supporter de passer pour félon et déloyal. Sûr qu'Iseut saura le suivre jusque dans la mort, il se jette en désespéré sur l'épée du traître qui l'a dénoncé et tombe grièvement frappé.
La mort encore une fois n'a pas voulu de lui. Transporté par son fidèle écuyer dans le château de ses pères, Tristan revient à la vie. Mais avec la vie c'est le désir éperdu, passionné, forcené de revoir Iseut qui renaît en lui. Suspendu entre la vie et la mort, il ne peut pas vivre avec la blessure qu'il porte au corps et à l'âme, et il ne veut pas mourir tant qu'Iseut voit encore la lumière du jour. Les tortures de cette agonie effroyable lui arrachent des plaintes atroces, des malédictions farouches. Jusqu'au moment où l'arrivée d'Iseut dissipe le cauchemar où il se débat. Maintenant il peut mourir résigné, sans désir, puisqu'il meurt près d'elle, dans l'attente sûre des félicités sans nom que lui apporte la mort libératrice. Et chez l'amante aussi le désir de vivre s'est éteint. En vain le roi Marke, instruit de la sombre tragédie^ accourt pour pardonner et unir les deux amants. Il est trop tard, Iseut suit, dans le royaume de la Nuit, Tristan qui lui a montré le chemin. Elle s'affaisse en une
L'ŒUVRE i;5
douce extase, dans le gouffre mystérieux de la bonne mort.
11 ne faudrait pas, d'ailleurs, interpréter ce dénouement comme un cri de désespoir ni surtout de révolte. Aux yeux de Wagner, Tristan et Iseut sont des victorieux, parce que, à force d'amour, ils ont tué en eux le désir égoïste, le vouloir-vivre individuel. Lui-même, au terme de son roman d'amour avec Mathilde Wesendonk avait compris le renoncement définitif comme un suprême triomphe et non comme une abdication'. « Oui ! tout est bien et tout ira bien, écrivait-il à son amie au moment de la séparation. Notre amour domine tous les obstacles et chaque difficulté nous rend plus riches, plus tournés vers le fond, l'essence même de cet amour qui fortifie notre indifférence pour le non-essentiel. Oui, nous vaincrons ; — nous sommes déjà en pleine victoire ! »
Et de même les dernières pages de Tristan ne nous laissent pas sous une impression d'abattement pessimiste et navré comme les poèmes du Romancero de Heine par exemple . Il y a, certes, une mélancolie profonde dans les harmonies qui accompagnent la mort d'Iseut. Mais ce n'est pourtant pas l'idée funèbre du triomphe de la Mort qui se dresse au terme de la douloureuse tragédie. Après que s'est
longuement déroulé à l'orchestre le thème de la mort,
un moment associé au motif du destin puis au motif du désir, s'épanouit enfin, lumineuse, apaisée, confiante la phrase sublime de l'extase d'amour :
Elle s'étale, large et sereine, puis par un crescendo passionné, elle s'élève jusqu'à un triomphal fortissimo, pour s'éteindre ensuite graduellement, toujours plus douce, plus lente, plus lumineuse, dans les régions les plus éthérées de l'orchestre, tandis que s'exhale, comme un dernier soupir, redite encore une fois par le hautbois, la plainte désormais apaisée du désir.
etc.
Il semble qu'au fond des ténèbres de la mort où plonge leur regard expirant, les amants aient vu luire l'aube radieuse d'une espérance infinie.
Tristan est le type achevé du drame wagnérien sous sa forme la plus logique et la plus sévère, du drame qui élimine impitoyablement de l'action tout pittoresque vain, tout épisode superflu, pour nous retracer uniquement la vie intérieure des personnages : « Rien qui puisse distraire du mystère des âmes, observe M. Romain Piolland. Deux personnages seulement, les deux amants, — et un troisième aux mains de qui les deux autres sont des victimes livrées : le Destin. Quel sérieux admirable dans cette pièce d'amour! Cette passion frénétique reste sombre, sévère, austère : nul sourire, mais une conviction quasi-religieuse, plus religieuse encore, peut-être, par sa sincérité, que celle de Parsifal. » C'est à Tristan surtout que songeait à coup sûr Nietzsche lorsqu'il disait des poèmes wagnériens qu'ils étaient « de la vapeur de musique ».
Ltohte^bbrgkr. 12
C'est de Tristan aussi qu'on peut principalement tirer argument pour soutenir que le drame de Wagner n'est « qu'une symphonie dramatique ou épique, impossible à jouer, et où l'action n'ajoute rien ». De fait il y a un contraste dont il est impossible de ne pas être frappé entre la sobriété d'une intrigue si étonnamment pauvre en événements visibles et la violence presque frénétique des passions que décrit la musique. Pour certains auditeurs de Tristan c'est la musique seule qui compte : ils souffrent de voir à tout instant Félan lyrique interrompu par le récitatif qui expose ou par la rêverie métaphysique qui commente ; ils font un grief à cette effusion sublime d'un musicien de génie, d'être tout de même encore un drame.
Mais il faut reconnaître que cette œuvre unique est l'une des plus impressionnantes qui soient dans toute l'histoire du drame musical. Elle peut avoir ses défauts.* On a signalé d'étranges lacunes et des trous inexplicables dans la trame orchestrale du premier acte, relevé le manque d'unité dans le style, noté le contraste trop heurté entre la « coulée de lave » du grand duo du second acte et la sobriété lumineuse et froide des plaintes du roi Marke. Et pourtant, on n'échappe pas à la contagion de la passion frémissante qui bouillonne et s'exalte dans ce
drame grandiose. Il est bien diilieile de l'écouter de sang-froid, de se défendre, en présence de cette musique véritablement dionysiaque d'un ébranlement nerveux presque douloureux. C'est Tristan que Nietzsche guéri de la « maladie » wagnérienne citait comme l'œuvre la plus profondément décadente du maître de Bayreuth, mais il ajoutait : « Le monde est bien pauvre pour qui n'a jamais été assez malade pour savourer cette volupté de V enfer. »