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LES MAITRES CHANTEURS

Trois ans après l'achèvement de Tristan, au lendemain de l'échec bruyant de Tannhàuser, à l'un des moments les plus difficiles de sa vie féconde en péripéties, Wagner reprend un plan de comédie musicale « dans le genre léger » qu'il avait ébauché seize ans auparavant à Marienbad et délaissé ensuite pour des œuvres de caractère plus grave : les Maîtres Chanteurs. Et ce poème écrit par un vaincu que tout le monde croit anéanti et désespéré et dont chacun s'écarte avec une sorte de crainte, est devenu une des productions les plus hautes, les plus sereines, les plus profondes du maître, un pamphlet plein de

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verve et d'humour contre les pédants de l'art et la sainte routine, une apothéose du libre génie, un hymne en l'honneur de l'Art national allemand : au total un chef-d'œuvre unique en son o-enre dans la vie de Wagner, où s'ébat la fantaisie la plus pittoresque et la plus brillante, où déborde une saine et robuste allégresse, où frémit aussi la sensibilité profonde d'une âme qui connaît la souffrance universelle et la folie des hommes.

Les Maîtres Chanteurs nous transportent dans le vieux Nuremberg de l'époque de Durer et de Hans Sachs. La paisible cité est en rumeur. C'est la veille de la Saint-Jean, jour de liesse et de joie. Le lendemain, à la fête patronale de Nuremberg, doit avoir lieu le concours solennel des maîtres chanteurs. 11 offre cette année un intérêt tout exceptionnel : l'orfèvre Pogner, riche bourgeois et membre considéré de la corporation des Maîtres a promis de donner la main de sa fille Eva au vainqueur du tournoi poétique ! La jeune fille a volontiers accepté cette idée. Insouciante et naïve, elle est pénétrée de l'honneur qu'il y aura pour elle à devenir la femme du meilleur poète de Nuremberg. Puis parmi les Maîtres il en est un, le plus grand de tous, Hans Sachs, un veuf de quarante ans, dans la force de l'âge et dans la plénitude de son génie, pour

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qui elle ressent une sincère aft'ection et dont elle deviendrait volontiers la femme. Mais voici que son cœur, libre jusqu'alors, parle soudain, à la veille môme du concours Un jeune seigneur, Walther de Stolzing, chevalier et poète tout à la fois, s'est épris de la jeune fille et a su se faire aimer délie. Et la pauvrette, maintenant, attend avec anxiété le résultat du concours. Si le sort lui assigne un autre époux que Walther, c'en est fait à jamais de son bonheur. Il faut donc à tout prix que Walther l'emporte, et pour cela qu'il entre d'abord dans la corporation des Maîtres.

Il se présente donc, patronné par Pogner, devant l'honorable confrérie qui tient ses assises, après vêpres, dans l'église de Sainte-Catherine et il subit devant elle son examen de poète. L'épreuve est désastreuse pour lui ! Le critique chargé de marquer les infractions aux lois de la tabulature. le greffier Beckmesser est un fieffé pédant doublé d'un vil intrigant. Prétendant lui aussi à la main d'Eva en dépit de ses cinquante ans, il a vite fait de flairer dans le gentilhomme un rival dangereux et le poursuit aussitôt d'une haine mortelle. Quant aux Maîtres ce sont de braves gens, fort honorables, un peu infatués d'eux-mêmes, aimant leurs aises, hostiles à toute nouveauté, n'entendant rien à la poésie qu'ils

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pratiquent comme un métier, persuadés d'ailleurs, dans leur naïf orgueil, qu'ils sont les représentants authentiques de l'Art sur la terre. Et bien entendu ils ne comprennent pas la libre envolée du génie poétique de Walther. Seul Hans Sachs, le cordonnier-poète, le plus grand des Maîtres et le favori du peuple, le dernier représentant du génie créateur de la nation a deviné le mérite du jeune poète. Mais il essaie en vain de le défendre contre les clameurs indignées de ses collègues. Walther se voit refuser à l'unanimité le titre de poète. Et après avoir hautainement crié son mépris à ces pédants de 1 art qu'il compare à des hiboux et des chouettes, il quitte l'église en déclarant fièrement : « Adieu les Maîtres, pour toujours ! »

Le second acte nous transporte en pleine cité de Nuremberg, dans les rues archaïques de la vieille cité gothique, avec leurs toits pointus, leurs pignons dentelés et leurs balcons en saillie. C'est le soir. Le couvre-feu a sonné. Les apprentis quittent leur travail et chantentjoyeusement: « C'est la Saint-Jean, c'est la Saint-Jean, que tous portent à l'envi fleurs et rubans ! » Et dans ce cadre pittoresque, par ce beau soir d'été se déroulent des scènes exquises de naturel et de fantaisie, dont le charme aérien s'évanouirait (ians mie sèche analyse. C'est la rêverie de

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Hans Sachs hanté par le souvenir du chant de Walther ; puis la visite d'Eva qui cherche à savoir du cordonnier-poète, sans trahir son amour, comment s'est passée la présentation de Walther à l'école des Maîtres ; c'est la sérénade burlesque par laquelle Beckmesser se flatte de gagner le cœur d'Eva et que Hans Sachs accompagne en frappant à grands coups de marteau sur une paire de souliers qu'il est en train d'achever; c'est la dispute des bourgeois de Nuremberg troublés dans leur sommeil par cette cacophonie burlesque ; c'est enfin la fuite éperdue des combattants devant la trompe du veilleur de nuit, qui arrive trop tard, trouve la rue déserte et paisible, se frotte les yeux, regarde autour de lui d'un air ébahi et entonne d'une voix mal assurée son antique refrain : « Ecoutez, bonnes gens, entendez bien, la cloche a sonné onze heures, gardezvous des spectres et fantômes, que nul esprit mauvais n'ensorcelle vos âmes. Louez Dieu le Seigneur ! »

Le troisième acte dénoue harmonieusement le conflit qui s'est élevé au premier entre Walther et les Maîtres. Hans Sachs persuade à Walther de se présenter malgré tout au concours et de composer un chant de maître où il pliera sa libre fantaisie aux règles sévères de l'Art. Wal- Iher a obéi. Ravi des strophes mélodieuses que le

génie et l'amour ont inspirées au jeune poète, Sachs les a, dans la joie de son cœur, transcrites sur une feuille de papier. Survient Beckmesser. Le papier étalé sur la table frappe son regard. Il le prend, il le lit. Un chant d'amour ! Sachs serait-il donc un rival? Déjà sa colère s'allume. Le cordonnier poète l'arrête aussitôt : il ne songe pas à briguer la maind'Eva. Comme gage de ses bonnes intentions il fait cadeau à l'amoureux greffier du poème qui a éveillé ses soupçons. « Mais, ajoute-t-il, je vous donne un conseil d'ami : étudiez-moi ce lied avec grand soin ! Le débit n'en est pas aisé et ce n'est pas une petite affaire que de trouver l'air et le ton qui lui conviennent le mieux. » Beckmesser enchanté de pouvoir se présenter au concours avec un poème de Hans Sachs se croit déjà sûr de la victoire : il donne tête baissée dans le piège qu'on lui tend.

La seconde partie de l'acte nous transporte sur l'Allerwiese, au bord de la Pegnitz, où, devant les bourgeois de la ville, devant les corporations venues là en grand costume, parées de leurs insignes et musique en tête, devant le peuple de Nuremberg tout entier va se dérouler le concours qui décidera du sort d'Eva. Beckmesser entre en lice le premier. Dès l'abord son aspect ridicule et sa démarche boitillante

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égayent la foule. Son chant fait le reste. Le pédant n'a rien compris à une poésie si différente de celles qui représentent son idéal habituel : il l'interprète à contresens, en fait un galimatias sans queue ni tête et soulève en fin de compte un éclat de rire général. Alors, sur l'invitation de Hans Sachs, l'auteur véritable du lied s'avance. En présence du peuple assemblé, Walther dit son poème dont les vers et la mélodie sonnent comme un hymne de triomphe et transportent d'enthousiasme l'assistance entière. Emus et touchés, les Maîtres témoignent malgré eux leur admiration. Walther est vainqueur. Devant le peuple qui l'acclame, Hans Sachs réconcilie l'heureux poète avec les Maîtres qui l'ont méconnu et qu'à son tour il serait tenté de mépriser. Comme les Maîtres chanteurs ont fini par s'incliner devant le noble génie de Walther, ainsi celui-ci doit s'incliner devant la tradition et la science, doit respecter « les maîtres allemands ».

Nous avons vu jusqu'à présent dans les Maîtres Chanteurs une joyeuse satire littéraire où Wagner s'est plu à nous peindre l'éternelle opposition de la routine et du génie et à nous montrer, au dénouement, comment le libre instinct du poète créateur doit s'allier au pieux respect d'une glorieuse tradition artistique. Mais

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la brillante comédie de Wagner est encore autre chose et plus. Ecoutez avec attention la musique. Vous percevrez bien vite à côté des saillies bouffonnes de l'humour, à côté du lyrisme brillant de l'amour heureux, des accents plus graves, plus pénétrants, plus religieux. Et vous découvrirez que les Maîtres contiennent, comme Tristan ou Parsifal un hymne de renoncement.

Le cordonnier-poète Hans Sachs n'est en effet pas seulement le représentant glorieux de la poésie populaire, le noble esprit qui prêche la conciliation nécessaire de l'inspiration et de la règle. Il est aussi un sage selon le cœur de Wagner, un Renonçant. Il sait la folie des hommes, il connaît le monde et ses misères et la vanité de toutes choses. Conscient et résigné, il accepte sans murmure, sans révolte, avec une souriante indulgence et beaucoup de pitié la destinée humaine. La vie lui a appris à ne plus rien demander pour lui. Tout ce qu'il souhaite, c'est de répandre autour de lui un peu de joie. Pour créer du bonheur, volontiers il donne les joies qui pourraient encore fleurir pour lui. Un des coins les plus charmants de la partition c'est l'épisode, à peine indiqué dans le poème par quelques brèves allusions, de l'amour de Hans Sachs pour Eva. On devine que le vieil

artisan-poète aime la jeunesse de la fille de Pogner avec une tendresse plus émue que celle d'un père. Un instant il a vu flotter devant son imagination attendrie un rêve de bonheur bien vite dissipé. Mais dès l'entrée en scène de Waltheryil a tout de suite compris que la jeune grâce d'Eva n'était pas pour lui. Et sans murmurer il a courbé la tête devant la loi inexorable qui veut que la jeunesse aille à la jeunesse. Avec une abnégation souriante, si pleine de bonhomie qu'on n'en sent pas l'héroïsme, il travaille à unir Eva à celui qu'elle aime. Pas un mot, pas un geste ne trahit son secret. Seul un motif orchestral mélancolique comme un soupir révèle à qui sait l'entendre ce qu'il en a coûté à Hans Sachs de renoncer...

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Personne dans la pièce, d'ailleurs, ne soupçonne le sacrifice du vaillant artisan. Eva seule, par une intuition de son cœur de femme, a deviné un instant ce que signifiait le douloureux motif qui accompagne à l'orchestre, la dernière strophe de la chanson du cordonnier au second acte, — « cette plainte amère de l'homme résigné qui montre au monde un visage serein

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et résolu », — et son cœur a été pénétré cTune émotion si douloureuse qu'elle eût voulu fuir bien vite pour ne plus entendre cette chanson en apparence si gaie. — Et voici que, dans le prélude du troisième acte, ce thème douloureux déroule de nouveau, comme en une lente méditation solitaire, sa pensive période :

Les cors cependant émettent solennellement et, d'abord, comme dans le lointain, le choral doux et large dont Hans Sachs salue Luther et la Réforme, ce choral qui se déroulera dans toute sa splendeur, quand, vers la fin de l'œuvre, le peuple acclamera l'artisan-poète

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Et cette mélodie de paix réconforte le cœur assombri de Hans Sachs. Elle fait place peu à peu à l'alerte motif de Y Entra in au travail qui

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retentissait naguère au second acte dans la chanson du cordonnier :

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on dirait que l'artisan au travail lève les yeux de dessus son ouvrage pour contempler le ciel et se perdre en douces rêveries. Mais voici que les cors clament avec des sonorités plus glorieuses le choral de Hans Sachs ; jusqu'au moment où reparaît une dernière fois le thème du renoncement, moins douloureux, plus énergique et plus vibrant. La tristesse du poète s'est dissipée : « Apaisé et réconforté il s'élève à l'infinie sérénité d'une douce et pieuse rési-

gnation. »

Cette méditation sublime est l'une des pages capitales de la pièce. Par elle la figure de Hans Sachs et le drame entier prennent leur sens vrai et profond. A l'arrière-plan de la comédie pleine de gaieté débridée, de bouffonnerie et d'humour, apparaît maintenant le mystère douloureux de la vie. Et c'est ce contraste qui donne à l'œuvre sa

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saveur si pénétrante. Par sa glorieuse sérénité dans le renoncement, Hans Sachs s'élève bien au-dessus des autres personnages tous plus ou moins enfoncés dans le monde des apparences, plus ou moins saisis de cette « folie » en qui il saluait la reine du monde. Plus sage que Wotan ou que le roi Marke, Partisan-poète s'est résigné sans avoir tendu, d'abord, la main vers l'Amour ou vers la Puissance. Il traverse ainsi la vie sans y semer la douleur, doux et miséricordieux aux hommes, dispensateur de joie, salué comme un prophète et comme un père par les acclamations unanimes du peuple. Et son exemple nous montre que le renoncement n'est pas seulement, comme chez Wotan ou Tristan, la fin de tout désir de vivre et le prélude de la mort, mais qu'il peut devenir un principe de vie et d'action. L'existence peut avoir un sens pour qui a renoncé absolument à tout désir égoïste. Cette grande idée morale qui domine toute la fin de la vie de Wagner et s'affirme dans son Parsifal avec un lyrisme si magnifique fait ainsi sa première apparition dans les Maîtres. Et elle communique à l'œuvre une singulière beauté. Les Maîtres Chanteurs où s'épanouit une si robuste allégresse, une si virile acceptation de l'existence, pourraient bien être, entre tous les drames de Wagner le plus

sain, le plus réconfortant, le plus harmonieusement équilibré.

Au point de vue musical aussi, les Maîtres Chanteurs occupent une place à part dans l'œuvre de Wagner.

C'est d'abord l'extraordinaire richesse de la matière musicale qui frappe l'observateur. Les thèmes descriptifs ou lyriques y foisonnent, tous admirables par le relief et l'accent, les uns caractéristiques ou expressifs à souhait, d'autres d'une beauté musicale si absolue, si indépendante de toute idée concrète que leur signification exacte devient impossible à préciser par l'analyse.

Puis, à côté des Leitmotiv proprement dits on trouve, selon la remarque de M. Tiersot, une série de chants caractéristiques, de morceaux de musique appropriés à une situation particulière et qui se développent une fois pour toutes pour ne plus revenir de toute la pièce. Tels sont, par exemple, le choral religieux par lequel s'ouvre le premier acte, le chant d'acclamation en l'honneur de Hans Sachs, la mélopée du veilleur de nuit, le lied de la Saint-Jean au début du troisième acte, les couplets des corporations au dernier tableau, voire même le fameux quintette du troisième acte qui forme en réalité un « ensemble » musical tout à fait à part Dans aucun

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