L'EXIL
Le triomphe de la réaction fermait à Wagner les portes de l'Allemagne. Son exil devait se prolonger pendant douze ans (1849-1861).
La catastrophe qui mettait ainsi brusquement fin à sa carrière de chef d'orchestre à Dresde bouleversait à coup sûr profondément son existence extérieure. Il se voyait, du jour au lendemain, privé d'une situation honorifique et lucrative qui assurait son existence- matérielle. Il se trouvait proscrit, sans feu ni lieu, obligé de compter, pour vivre, sur les revenus variables et incertains de ses œuvres, et plus encore sur les subsides d'amis dévoués parmi lesquels il convient de citer au tout premier rang Franz Liszt qui se dévoue avec une admirable grandeur d'âme au succès de Wagner et lui vient en aide, de toutes les manières, avec une générosité et une noblesse
sans égales. Ce n'est pas tout. Wagner proscrit ne perdait pas seulement son gagne-pain : il se voyait coupé de tout contact avec le monde du théâtre. Mis dans l'impossibilité de diriger et de surveiller l'exécution de ses œuvres sur les scènes lyriques de l'Allemagne, il était hors d'état de travailler lui-même à la diffusion de ses drames et devait s'en remettre à d'autres du soin de les interpréter. Une ère de difficultés matérielles fort graves s'ouvrait donc pour lui.
Pourtant il s'affecte peu, au début tout au moins, de ce que sa situation a de précaire. Son exil lui apparaît tout d'abord comme un affranchissement. 11 avait loyalement tenté de s'adapter au milieu où le sort l'avait placé. Il avait courageusement essayé de réformer l'opéra allemand, de ranimer parmi ses compatriotes le sens du beau, de créer à Dresde un centre artistique qui fût pour le drame musical ce que Weimar au temps de Gœthe avait été pour le drame littéraire. Vains efforts ! Il s'était heurté aux préjugés des uns, à l'inertie des autres, à la mauvaise volonté ou à la haine de quelques-uns. Il s'était vu dans l'impossibilité de produire ses propres œuvres telles qu'il les concevait, peu compris du grand public, en butte à la malveillance systématique de la critique, rivé à un métier qui
lui était à charge dès l'inslanl où il ne lui était pas permis de l'exercer selon ses convictions d'artiste. La rupture brusque avec le passé lui devenait un soulagement dans ces conditions. Du moins il cessait de faire partie d'un institut d'art qu'il condamnait, d'une société qu'il réprouvait du plus profond de son âme. Il n'avait plus rien à faire avec cet art capitaliste qu'il méprisait. Nul ne pouvait plus désormais le confondre avec les fabricants d'opéras à la mode. 11 était libéré de sa chaîne ! Et, sans doute, la cause à laquelle il avait associé la sienne était vaincue. Mais que lui importait, après tout, l'échec du soulèvement de Dresde et de la révolution allemande ? D'ambitions politiques il n'en avait point. Il n'avait pris fait et cause pour la révolution politique que parce qu'il y voyait le prélude nécessaire de la régénération artistique de la nation. Mais il restait possible, même après le triomphe des baïonnettes prussiennes, de reprendre la lutte sur le terrain artistique. Après sa stérile excursion sur le domaine de la politique, Wagner prenait conscience, avec une évidence toujours plus convaincante, qu'il était artiste, rien qu'artiste. Or l'exil, qui l'alTranchissait de toute obligation professionnelle et sociale, lui assurait l'entière liberté de travailler à son gré, en toute indépendance, aux œuvres