‹ Wagner (volume 3)Chapitre 8 sur 28 · LA \\E · texte numérisé non relu

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désormais cette idée de cvéev son théâtre à lui — un théAtre qui ne serait pas une entreprise industrielle ni un établissement de luxe, mais un temple de l'art où se donneraient à des intervalles éloignés de grandes fôtes artistiques — ne le quille plus. La question est pour lui essentiellement une question d'argent. Se trouvera-t-il un monarque assez éclairé pour fournir au grand dramaturge les moyens de réaliser sa géniale conception? Ou bien serait-il possible de constituer une association de riches amateurs d'art qui assumeraient les frais matériels de l'entreprise ? Dès 1862, dans la préface placée en tôle du poème de sa Tétralogie qu'il publie à ce moment, il pose nettement la question à ses contemporains

A deux reprises il espère voir son appel entendu par une tête couronnée. Après 1864, il put croire que son protecteur le roi Louis de Bavière lui fournirait les moyens de représenter V Anneau conformément aux exigences de son esthétique. Nous avons vu plus haut comment cet espoir avait été déçu. Après 1870 il se flalla peut-être un instant de trouver auprès du jeune gouvernement impérial l'appui dont il avait besoin. Il pensa que le nouveau souverain de l'Allemagne comprendrait l'intérêt national de l'œuvre qu'il projetait et tiendrait à honneur

de bâtir ce temple de l'art allemand qu'il rêvait. Il dut se convaincre rapidement que l'Empereur et son Chancelier ne se faisaient ni l'un ni l'autre une idée nette de la portée véritable de son entreprise, et qu'il n'y avait, pour lui, aucune aide à attendre de ce côté. Il ne pouvait compter que sur lui et sur les amis de son art pour réussir. C'est à eux, désormais, qu'il s'adresse. Au mois d'avril 1871 il rédige sa brochure sur « la représentation solennelle du drame l'Anneau du Nibelung » où il annonce l'intention de réunir à des intervalles éloignés, en vue de grandes fêtes artistiques, l'élite des artistes allemands et demande à ses amis de l'aider à rassembler les ressources matérielles nécessaires. Du 17 au 20 avril il visite Bayreuth pour examiner la possibilité d'y établir un théâtre. Puis, au cours d'un voyagea travers l'Allemagne, à Leipzig, Berlin, Darmstadt, Heidelberg, il jette les bases de l'organisation de son entreprise. Le 12 mai enfin il lance une proclamation annonçant les représentations de V Anneau à Bayreuth pour l'été de 1873 et ouvre une souscription publique en vue de la construction de son théâtre modèle. Les frais de l'entreprise étant évalués à 3oo.ooo tha- 1ers, il s'agissait de trouver mille souscripteurs ou « patrons » souscrivant chacun une action de 3oo thaïe rs.

Il ne fallut pas moins de cinq ans d'efToiis pour réaliser la grande œuvre. Je ne puis ici qu'indiquer en deux mots les étapes qui conduisirent le Maître à la victoire décisive. Au mois de décembre 1871, Wagner se rend , pour la seconde fois à lîayreuth et entame les négociations en vue de Tédification tlu théâtre. En avril 1872, il quitte son paisible asile de Triebschen pour s'installer à Bayreuth. Le 22 mai 1872, la pose de la première pierre du théâtre est l'occasion d'une l'été artistique où accourent en foule les amis du Maître. Au mois d'août 1873, le théâtre est sous toit. Mais vers ce moment une crise grave se déclare. Les actions de patronage se vendent de plus en plus diffîci-

Ij lement. Un appel au public et une souscription ouverte chez tous les libraires et marchands de musique d'Allemagne ne produit aucun résultat.

I Au début de 1874, Wagner est sur le point de proclamer la faillite de l'entreprise, quand à l'instant décisif le roi Louis de Bavière, qu'un malentendu passager avait temporairement éloigné de Wagner, se décide à intervenir et assure, par une avance de fonds, la continuation de l'œuvre. Le théâtre s'achève. Désormais les plus grosses difficultés sont levées. Pendant l'été de 1870, des répétitions préliminaires ont lieu sous la direction de Wagner. En 1876, enfin, après une triple

série d'études (3 juin au 12 juillet; i4au 26 juillet ; 26Juillet au 4 août) a lieu la répétition générale en présence du roi Louis (6 au 9 août) suivie immédiatement de trois cycles de représentalions de VAiineau (r3 au 17, 20 au 23, 27 au 3o août) . La grande bataille était livrée et gagnée. Les mémorables fêtes de Bayreuth avaient pris les proportions d'un événement national. L'Empereur Guillaume lui-même, si peu en état qu'il fût de goûter l'art de Wagner, avait cru de son devoir d'assister aux deux premières « journées » de VAn?ieau. Malgré l'hostilité persistante d'une partie de la presse , le triomphe de la cause wagnérienne était éclatant et complet.

Quel était le sens et la portée de ce triomphe?

Pour Wagner et pour ses fidèles les représentations de Bayreuth avaient une portée incalculable. Dans la célèbre brochure R. Wagner a Bayreuth publiée par Nietzsche à l'occasion de ces fêtes et où s'exprime en un langage dithyrambique l'enthousiasme presque religieux avec lequel les fervents du wagnérisme saluaient cet événement, Nietzsche montre dans le créateur de \ Anneau^X. de Bayreuth non pas seulement le restaurateur du drame musical, mais l'apôtre d'une culture nouvelle. Génie universel, disposant en virtuose souverain de tous les modes d'expression, il est « Fartiste vraiment libre qui ne peut

pas lairo aulroiiicnt ([iio do penser simultanément clans toutes les branches particulières de l'art, le médiateur qui réconcilie les deux mondes en apparence opposés de la poésie et de la musi(|ue » ; il a la gloire d'avoir fait renaître en plein xix"* siècle la tragédie des Grecs dans son drame conçu selon l'esprit de la musique, d'avoir concilié en une merveilleuse synthèse tous les arts dissociés au cours de l'évolulion et qui tendaient instinctivement à s'unir. Mais cet événement marque aussi une date dans l'histoire do la civilisation européenne. Il ne tend à rien de moins qu'à une renaissance de la culture hellénique. Tout se tient, -en effet, dans l'édifice de la civilisation, et il n'est pas possible de réformer sincèrement l'art du théâtre sans provoquer en môme temps des innovations capitales en matière de morale, d'éducation, de politique. Le triomphe de l'œuvre de Bayreuth peut donc être salué comme l'aurore d'une ère nouvelle pour l'humanité. — Dans l'imagination de Wagner lui-même, Bayreuth prenait la valeur d'un symbole. Symbole national : car il devait signifier le triomphe de l'esprit « allemand », (l'esprit d'objectivité d'abnégation, de probité) sur l'esprit « welsche » (la recherche de l'effet et de la vaine gloire) et sur l'esprit « juif » (la poursuite du gain positif). Symbole m/zj-

versel et en quelque sorte mélaphysique : car il devait proclamer la victoire de ridéalisme artistique et religieux sur l'esprit capitaliste et le matérialisme utilitaire. Bayreuth devait être le point de ralliement de tous les hommes de bonne volonté, qui, las des agitations stériles du vouloir-vivre égoïste, se sentaient disposés à travailler à la régénération de Thumanité, à l'avènement sur terre de la Beauté et de la Vie sainte.

En face du rêve plaçons maintenant la réalité.

Nous constatons d'abord que Bayreuth n'est pas l'œuvre collective et nationale que Wagner projetait. Les premiers « patrons » de Bayreuth se sont montrés impuissants à deux reprises, en 1874 et 1876, à soutenir l'entreprise qui eût croulé sans l'assistance du roi Louis. A partir de 1 882 Wagner se rendant compte de l'impossibilité qu'il y avait à faire vivre son œuvre en s'adressant uniquement à ses amis et partisans, ouvrit les portes de Bayreuth au public payant. Dès cet instant, le temple de l'Art devenait un théâtre où l'on entrait /?OM/* de V argent comme dans tous les autres théâtres d'opéra. Et ainsi Bayreuth nous apparaît en définitive, d'abord comme l'œuvre personnelle de Wagner qui la mit sur pied surtout avec ses propres ressources * et

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aussi grâce à Tappiii financier du roi de Bavière et d'un certain nombre de l^ienfaileurs ; puis comme une entreprise théâtrale alimentée comme les autres par le public payant et soutenue, en cas de déficit, par un groupe de donateurs. Le seul trait qui différencie l'entreprise do Bayreuth des entreprises similaires c'est que ncrsonne ne peut tirer un gain matériel des représentations, car il est entendu que les bénéfices, s'il y en a, sont intégralement consacrés à

erossir le fonds de réserve du théâtre. Ainsi se

trouve, du moins, sauvegardé le principe essentiel posé par Wagner. Si Bayreuth est devenu, par la force des choses, une entreprise « capitaliste », il n'est du moins pas et ne peut pas devenir une « affaire ».

Bayreuth, d'autre part, peut-il être considéré comme un temple de l'art pur, comme une école de désintéressement ? D'aucuns le contestent et ne veulent voir dans le théâtre modèle qu'un témoignage de l'orgueil démesuré de son créateur, une sorte d'autel qu'il aurait dressé à sa propre divinité. Je tiens cette appréciation pour fort injuste. Il est certain que Bayreuth a été construit par Wagner pour ses œuvres et qu'il est

jienlations qu'il dirigeait. Il a, en outre, reinboui'sé les avances faites par le roi Louis en 1874 et 1877; la casselle royale, en effet, est rentrée peu à peu dans les sommes déboursées en confisquant les tantièmes que Wagner aurait touchés à l'Opéra royal de Munich.

rosté jusqu'à présent un théâtre voué exclusivement au culte de Wagner. Et il est évident aussi (juepour que Bayreuth pût apparaître aux con- Icmporains comme le temple de VArl et non pas comme le temple de [Vaguer, il aurait fallu qu<; les héritiers de la pensée du Maître fissent jouer le plus promptement possible des œuvres nouvelles à côté de l'œuvre wagnérienne. Ils ne l'ont pas fait et nul ne les en blâmera. Wagner est assez grand, certes, pour mériter d'avoir son lliéâtre spécial. Mais il est patent aussi, dans ces conditions, que Wagner, en créant Bayreuth, a édifié en fait une sorte de conservatoire pour son œuvre et travaillé ainsi pour sa propre gloire. Celait son droit. Wagner a su créer, outre ses œuvres dramatiques, l'instrument nécessaire pour les produire devant le public d'une manière conforme à ses intentions. Cela prouve l'étonnante puissance de sa volonté et la variété de ses aptitudes; Mais je ne vois pas que, de ce fait, Bayreuth puisse devenir pour nous le symbole d'une religion de renoncement et d'abnégation. Le « désintéressement » de Wagner est du même ordre ([ue celui de n'importe quel artiste qui fait passer soji œuvre avant le souci du confortou delà richesse. G'estlà, à coup sûr, une vertu, mais point si exceptionnelle, même en notre temps, qu'il faille voir en Wagner,

ù ce point de vue, un èlrc cm dehors et au-dessus de rhuinanité.

Il resle, d'ailleurs, que Wagner a eu, au plus haut degré, l'amour et le respect de son œuvre. Et à cet égard les principes qu'il a appii(iués à Bayreulh sont excellents. On ne peut que l'approuver sans restrictions lorsqu'on le voit faire cfTort pour réduire le nombre des représentations théâtrales, pour forcer artistes et spectateurs à oublier pendant quelques instants leurs préoccupations égoïstes, pour contraindre les uns à subordonner leur succès personnel au succès de l'œuvre, pour forcer les autres à concentrer leur attention sur le drame qui se joue sur la scène. L'influence de Bayreuth, à cet égard, a été salulaire, sans être, bien entendu, décisive. On a imilé un peu partout certaines particularités du théâtre Wagner, la disposition de l'orchestre sous la scène, le jeu plus vivant des acteurs, l'obscurité faite dans la salle, etc. Pour ce qui est de l'essentiel, je ne vois pas que l'art théâtral ait cessé d'être une industrie ni que rOpéra soit à la veille de perdre son caractère de divertissement mondain et luxueux. Il ne semble pas que la renaissance du grand art idéaliste se soit produite ot il serait hasardeux de prédire (]u'elle se fera dans un avenir prochain. Bayreuth est resté une expérience admirable

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instituée par l'un des plus grands génies de notre temps et poursuivie avec dévouement et succès par les héritiers de son nom et de sa pensée. Y voir le premier pas vers une régénération esthétique et morale de la culture européenne, n'est guère, je le crains, qu'un mirage romantique.

Les représentations de VAnneau avaient été un grand succès artistique et un triomphe personnel sans précédent pour Wagner. Mais le résultat financier était désastreux. Un déficit d'environ iSo.ooo francs : tel était le bilan de ces glorieuses journées. Abandonné par le comité de patronage qui se montre une fois encore incapable de tout effort sérieux, Wagner se voit de nouveau sur le bord de la faillite. Un festival donné à Londres au bénéfice de l'entreprise de Bayreuth se solde par une perte de 3o.ooo francs environ. Finalement Wagner parvient, au prix de grands sacrifices personnels et grâce à une nouvelle assistance pécuniaire du roi de Bavière, à franchir ce mauvais pas. Un second comité de patronage se constitue en 1877. Il devait, dans la pensée de Wagner, réunir les fonds nécessaires pour la création d'une Ecole de style annexée au théâtre et préparer la reprise des représentations de Bayreuth. Wagner comptait à partir de 1880, donner l'un à la suite de l'autre ses drames, depuis le Vaisseau Fantôme iiiaqu à

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Parslfal cjiii eût été représenté en i883 pour terminer la série. Le succès ne répondit pas à son attente. Le comité eut la plus grande peine, en cinq ans, à réunir les fonds nécessaires pour les représentations de Parsifal en 1882. Le projet d'une Ecole de style dut être abandonné comme trop dispendieux. Tout ce qu'on put faire, c'est de fonder une revue mensuelle, les Bayreuther Blàltei\ qui parut à partir du i*"" janvier 1878 sous la direction d'un ami dévoué du Maître, Hans von Wolzogen, et se consacra à l'étude des questions concernant l'art dramatique ou musi- 1^ cal allemand et spécialement l'art wagnérien.

Les représentations de Parsifal diU mois d'aotit 1882 furent un triomphe plus éclatant et moins discuté que celui de 1876. La cause wagnérienne l'emportait décidément devant le tribunal de l'opinion. Et en même temps l'avenir de Bayreuth était, assuré. Convaincu enfin par l'expérience qu'il était impossible de compter sur le comité de patronage pour l'organisation régulière des représentations, Wagner, après les deux auditions de Parsifal offertes aux souscripteurs, s'était résigné à donner quatorze représentations publiques et payantes. Leur succès fut suffisant pour qu'on pût constituer immédiatement les fonds nécessaire à l'organisation d'une nouvelle série de représentations. Le Maître eut ainsi la

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satisfaclion de voir que son œuvre, désormais, pouvait vivre et se développer.

Quelques mois plus tard la mort l'emportait, en pleine apothéose. Son génie était demeuré intact jusqu'au bout, sa vivacité d'esprit et son activité physique faisaient l'étonnement de tous ceux qui l'approchaient. Mais l'organisme était usé par les émotions et les excitations de sa vie si féconde en péripéties extraordinaires, par le travail de création ou par les soucis accablants de sa grandiose entreprise théâtrale. A partir de 1879, il avait dû régulièrement passer l'hiver en Italie. C'est là que, le i3 février i883, une attaque d'apoplexie le foudroya en plein travail à Venise, où il était allé se remettre des fatigues de la saison de Bayreuth. Toute l'Europe artistique prit part à ses funérailles et accompagna sa dépouille mortelle jusqu'à sa dernière demeure, à Bayreuth, dans le jardin de sa villa de VVahnfried. Là il repose, dans le caveau qu'il s'était fait préparer d'avance, sous un grand bloc de marbre sans ornements, sans inscription. A quoi bon, en effet, un mausolée pompeux dans cette petite ville où tout parlait, de lui, où son théâtre, dressé au sommet de la colline, continuait à répandre parmi les hommes la pensée vivante du Maître endormi !

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