I. Jean, ch. III, T
LECTURE
au Moyen-Age se contentaient de parler les langues grecque et latine, n’étaient pas qualifiés par l’accident de la naissance pour lire les ouvrages de génie écrits en ces langues ; car ceux-ci n’étaient écrits ni dans ce grec ni dans ce latin qu’ils savaient, mais dans le langage choisi de la littérature. Ils n’avaient pas appris les dialectes plus nobles de la Grèce et de Rome, et il n’était pas jusqu’à la matière elle-même sur laquelle ils étaient écrits qui ne fût pour eux que du papier de rebut ; ce qu’ils prisaient à la place n’était qu’une triste littérature contemporaine. Mais lorsque les diverses nations d’Europe eurent acquis des langages écrits distincts quoique rudes, et bien à elles, suffisant aux besoins de leurs littératures naissantes, alors revécut le premier savoir, et les érudits devinrent capables de distinguer de cette parenté éloignée les trésors de l’antiquité. Ce que la multitude romaine et grecque ne pouvait entendre, quelques érudits, après l’écoulement des siècles, le lurent, et quelques érudits seulement le lisent encore.
Nous avons beau professer de l’admiration pour les mouvements accidentels d’éloquence de l’orateur, les mots écrits les plus nobles se tiennent en général aussi loin derrière les fluctuations de la langue parlée ou aussi loin au-dessus d’elles, que l’est derrière les nuages le firmament avec ses étoiles. Là sont les étoiles, et peuvent les déchiffrer ceux qui en sont capables. Les astronomes éternellement dissertent à leur propos et les observent. Ce ne sont pas des météores, ou exhalaisons \ à l’instar de nos colloques journaliers et la vapeur de nos haleines. Ce qu’on appelle éloquence au forum passe en général pour réthorique dans le cabinet d’études H L’orateur obéit à l'inspiration d’un sujet éphémère, et parle à la masse qu’il a devant lui, à ceux qui peuvent 1 entendre ; mais l’écrivain, dont la vie plus égale est le sujet, et que troubleraient l’événement comme la foule qui inspirent l’orateur, parle à l’intelligence et au cœur de l'humanité, à tous ceux qui de n’importe quelle génération peuvent le comprendre.
Rien d’étonnant à ce qu’AIexandre, au cours de ses expéditions, portât Iliade avec lui dans une précieuse cassette. Un mot écrit est la plus choisie des reliques. C’est quelque chose de tout de suite plus intime avec nous et plus universel que toute autre œuvre d’art. C’est l’œuvre d’art qui se rapproche le plus de la vie même. Il peut se traduire en toutes langues, et non seulement se lire mais s’exhaler en réalité de toutes lèvres humaines ; — non seulement se représenter sur la toile ou dans le marbre, mais se tailler à même le souffle, oui, de la vie. Le symbole de la pensée d’un homme de l'antiquité devient la parole d’un homme moderne. Deux mille étés n’ont fait qu’im-
t En langue anglaise le même mot signifie météore et exhalation.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
de France
WALDEN
partir aux monuments de la littérature grecque, comme à se# marbres, une touche plus mûre d’or automnal, car ces monuments ont porté leur propre sereine et céleste atmosphère en tous pays afin de se préserver de la corrosion du temps. Les livres sont la fortune thésaunsée du monde et le dû^ héritage des générations et nations. Les livres, les plus vieux et les meilleurs, ont leur place naturelle et marquée sur les rayons de la moindre chaumière.
Ils nont rien à plaider pour eux-mêmes, mais tant qu’ils éclaireront et soutiendront le lecteur, son bon sens ne saurait les rejeter. Leurs auteurs sont l’aristocratie naturelle et irrésistible de toute société, et, plus que rois ou empereurs, exercent une influence sur le genre humain. Lorsque le commerçant illettré et il se peut dédaigneux, ayant conquis à force d’initiative et d’industrie le loisir et l'indépendance convoités, se voit admis dans les cercles de l’opulence et du beau monde, il finit inévitablement par se retourner vers ceux encore plus élevés mais toutefois inaccessibles de l’intelligence et du génie, n’est plus sensible qu’à l’imperfection de sa culture ainsi qu’à la vanité et l’insuffisance de toutes ses richesses, et de plus montre son bon sens par les peines qu’il prend en vue d’assurer à ses enfants cette culture intellectuelle dont il sent si vivement la privation ; ainsi devient-il le fondateur d’une famille. , , , .
Ceux qui n’ont pas appris à lire les anciens classiques dans la langue ou ils furent écrits, doivent avoir une connaissance fort imparfaite de 1 histoire de la race humaine ; car il est à remarquer que nulle transcription n’en a jamais été donnée en aucune langue moderne, à moins que notre civilisation elle-même puisse passer pour telle transcription. Homère n'a jamais encore été imprimé en anglais, ni Eschyle, ni même Virgile, — œuvres aussi raffinées, aussi solidement faites, et presque aussi belles que le matin lui-même ; car les écrivains venus après, quoi qu’on puisse dire de leur genie, ont rarement, si jamais, égalé la beauté comme le fini laborieux des anciens, et les travaux littéraires héroïques auxquels ils consacraient une vie. Ceux-la seulement parlent de les oublier, qui jamais ne les connurent. Il sera bien assez tôt de les oublier lorsque nous aurons le savoir et le génie qui nous permettront d y prendre garde et de les apprécier. Le temps, en vérité, sera riche, où ces reliques, que nous appelons les Classiques, et les Ecritures encore plus anciennes et plus que classiques, mais encore moins connues, des nations, se seront davantage encore accumulées, où les vaticans seront remplis de Védas et Zendavestas et Bibles, d’Homères et Dantes et Shakespeares, et où tous les siècles à venir auront successivement déposé leurs trophées sur le forum de l’univers. Grâce à quelle pile nous pouvons espérer enfin escalader le ciel.
Les œuvres des grands poètes n’ont jamais encore été lues par 1 humanité,
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Car seuls peuvent les lire les grands poètes. Elles ont été lues seulement comme le vulgaire lit les étoiles, tout au plus dans le sens astrologique, non pas astronomique. La plupart des hommes ont appris à lire pour obéir à une misérable commodité, comme ils ont appris à chiffrer en vue de tenir des comptes et ne pas être trompés en affaires ; mais pour ce qui est de la lecture en tant que noble exercice intellectuel ils ne savent guère sinon rien ; cependant cela seul est lecture, au sens élevé du mot, non pas ce qui nous berce comme quelque luxure et souffre que dorment ce faisant les facultés nobles, mais ce qu'il faut se tenir sur la pointe des pieds pour lire en y consacrant nos moments les plus dispos et les plus lucides.
Je crois qu’une fois nos lettres apprises nous devrions lire ce qu’il y a de meilleur en littérature, sans être là toujours à répéter nos, a, b, ab, et les mots d une seule syllabe, dans la classe des petits, assis toutes nos existences sur le premier banc d’en bas. La plupart des hommes sont satisfaits s’ils lisent ou entendent lire, et ont eu la chance de se trouver convaincus par la sagesse d’un seul bon livre, la Bible, pour le reste de leur vie végéter et dissiper leurs facultés dans ce qu’on appelle les lectures faciles. Il existe à notre cabinet de lecture un ouvrage en plusieurs volumes intitulé Little Reading *, que je croyais se référer à une ville de ce nom, où je ne suis pas allé. Il y a des gens pour, à l’instar des cormorans et autruches, digérer toutes sortes de choses de ce genre, même après le repas de viandes et légumes le plus plantureux, car ils ne souffrent pas qu’il y ait rien de perdu. Si d’autres sont les machines à pourvoir de telle provende, ce sont, ceux-ci, les machines à l’absorber. Ils lisent le neuf millième conte sur Zébulon et Sophronia, et comment ces personnes aimèrent mieux que jamais auparavant quiconque n avait aimé, sans qu’aucun des deux fît que le cours de leur amour sincère devînt paisible a, — en tout cas, comment il suivit son cours et s’embarrassa, et se dégagea, et allez donc! comment quelque pauvre infortuné monta à un clocher, qui tout aussi bien eût fait de ne jamais dépasser le beffroi ; sur quoi,
1 ayant sans nécessité mis là-haut, l’heureux romancier sonne la cloche pour que tout le monde se rassemble et entende, oh. Seigneur! comment il redescendit ! Pour ma part, je crois qu’ils feraient aussi bien de métamorphoser tous ces aspirants héros du roman universel en hommes-girouettes, suivant J ancien usage qui consistait à mettre les héros parmi les constellations et de les laisser là virer jusqu’à la rouille sans plus jamais redescendre pour assommer de leurs espiègleries les honnêtes gens. La prochaine fois que le roman-
1. La traduction de ce* mots ait : Petite Lecture . Reading est, ei