William EUery Channing
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que son importance comme son indépendance sont évidentes. Cela se passait vers la fin de l’été. Voici que nous étions en novembre.
Déjà le vent du nord avait commencé à refroidir l’étang, quoiqu’il fallût bien des semaines de vent continu pour y parvenir, tant il est profond. Lorsque je me mis à faire du feu le soir, avant de plâtrer ma maison, la cheminée tira particulièrement bien, à cause des nombreuses fentes qui séparaient les planches. Encore passai-je quelques soirs heureux dans cette pièce fraîche et aérée, environné des grossières planches brunes remplies de nœuds, et de poutres avec l’écorce là-haut au-dessus de la tête. Ma maison, une fois plâtrée, ne me fut jamais aussi plaisante, bien quelle présentât, je dois le reconnaître, plus de confort. Toute pièce servant de demeure à l’homme ne devrait-elle pas être assez élevée pour créer au-dessus de la tête quelque obscurité où pourrait la danse des ombres se jouer le soir autour des poutres ? Ces figures sont plus agréables au caprice et à l’imagination que les peintures à fresques ou autre embellissement, quelque coûteux qu’il soit. Je peux dire que j’habitai pour la première fois ma maison le jour où j’en usai pour y trouver chaleur autant qu’abri. J’avais une couple de vieux chenets pour tenir le bois au-dessus du foyer, et rien ne me sembla bon comme de voir la suie se former au dos de la cheminée que j’avais construite, de même que je tisonnai le feu avec plus de droit et de satisfaction qu’à l’ordinaire. Mon logis était petit, et c’est à peine si je pouvais y donner l’hospitalité à un écho ; mais il semblait d’autant plus grand que pièce unique et loin des voisins. Tous les attraits d'une maison étaient concentrés dans un seul lieu ; c’était cuisine, chambre à coucher, parloir et garde-manger ; et toutes les satisfactions que parents ou enfants, maîtres ou serviteurs, tirent de l’existence dans une maison, j’en jouissais. Caton déclare qu’il faut au chef de famille (pater familias) posséder en sa villa champêtre « cellam oleariam, vinariam dolia multa, uti lubeat caritatem expectare, et rei, et virtuti, et gloriae erit », ce qui veut dire, « une cave pour l’huile et le vin, maints tonneaux pour attendre aimablement les heures difficiles ; ce sera à ses avantages, honneur et gloire. » J'avais dans mon cellier une rasière de pommes de terre, deux quartes environ de pois y compris leur charançon, sur ma planche un peu de riz, une cruche de mélasse, et pour ce qui est du seigle et du maïs un peck de chacun.
Je rêve parfois d’une maison plus grande et plus populeuse, debout dans un âge d’or, de matériaux durables, et sans travail de camelote, laquelle encore ne consistera qu'en une pièce, un hall primitif, vaste, grossier, solide, sans plafond ni plâtrage, avec rien que des poutres et des ventrières pour
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supporter une minière de ciel plus bas sur votre tête, — bonne à préserver de la pluie et de la neige ; où les « king » et « queen posts » se tiennent dehors pour recevoir votre hommage, quand vous avez payé respect au Saturne prosterné d'une plus ancienne dynastie en franchissant le seuil ; une maison caverneuse, à l'intérieur de laquelle il faut élever une torche au bout dun bâton pour prendre un aperçu des combles ; où les uns peuvent vivre dans la cheminée, d’autres dans l'embrasure d’une fenêtre, d autres sur des bancs, tels à une extrémité du hall, tels à une autre, et tels en 1 air sur les poutres avec les araignées, si cela leur chante ; une maison dans laquelle vous etes dès que vous en avez ouvert la porte d'entrée, et que la cérémonie est faite ; où le voyageur fatigué peut se laver, manger, causer, dormir, sans poursuivre aujourd'hui plus loin sa route ; tel abri que vous seriez content d atteindre par une nuit de tempête, contenant tout l'essentiel d une maison, et rien du train de maison ; où d'un regard s'embrassent tous les trésors du logis, où pend à sa patère chaque chose nécessaire à 1 homme ; à la fois cuisine, office, parloir, chambre à coucher, chambre aux provisions et grenier ; où se peut voir telle chose aussi nécessaire qu un baril ou une échelle, aussi commode qu'un buffet, et s'entendre le pot bouillir! ou vous pouvez présenter vos respects au feu qui cuit votre dîner ainsi quau four qui cuit votre pain; une maison dont les meubles et ustensiles indispensables sont les principaux ornements ; d ou Ion ne bannit la lessive, ni le feu, ni la bourgeoise, et où il arrive qu on vous prie de vous écarter de la trappe si la cuisinière descend a la cave grâce à quoi vous apprenez où le sol est solide ou creux au-dessous de vous sans frapper du pied. Une maison dont l'intérieur est tout aussi ouvert, tout aussi manifeste qu'un nid d'oiseau, et où l'on ne peut entrer par la porte de devant pour sortir par la porte de derrière sans apercevoir quelqu un de ses habitants ! où être un hôte consiste à recevoir en présent droit de cité au logis non pas à se voir soigneusement exclu de ses sept-huitièmes, enfermé dans une cellule à part, et invité à vous y croire chez vous, — en prison cellulaire. De nos jours l’hôte ne vous admet pas à son foyer, mais a pris le maçon pour vous en construire un quelque part dans sa ruelle, et l'hospitalité est l'art de vous tenir à la plus grande distance. La cuisine est entourée d autant de mystère que s'il avait dessein de vous empoisonner. Je sais être allé sur le bien-fonds de plus d'un homme, et que j'aurais pu m'en voir légalement expulsé, mais je ne sache pas être allé en la maison de beaucoup d hommes . Je pourrais rendre visite sous mes vieux vêtements à un roi et une reine qu i
1 Poinçon et potence de comble. Mot i mot : ambafes roi et reine.
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vivraient simplement en telle maison que j’ai décrite, si je passais de leur côté ; mais sortir à reculons d’un palais moderne sera tout ce que je désirerai apprendre si jamais l’on me pince en l’un d’eux.
On dirait que le langage même de nos parloirs perd de son énergie pour dégénérer tout à fait en parlotte, tant nos existences passent loin de ses symboles, tant nécessairement ses tropes et métaphores sont apportés de loin, par des passe et monte-plats, pour ainsi dire ; en d’autres termes, tant le parloir est loin de la cuisine et de l’atelier. Le dîner même n’est, en général que la parabole d un dîner. Comme si le sauvage seul vivait assez près de la Nature et de la Vérité pour leur emprunter un trope. Comment peut le savant, qui habite là-bas dans le territoire du Nord-Ouest ou l’île de Man, dire ce qu’il y a de parlementaire dans la cuisine ?
Pourtant, je n’ai guère vu plus d’un ou deux de mes hôtes avoir jamais le courage de rester à manger avec moi quelque pudding à la minute ; car lorsqu’ils voyaient approcher cette crise, ils préféraient employer la minute à battre en retraite comme si la maison allait en trembler jusqu’en ses fondations. Néanmoins elle résista à un grand nombre de puddings à la minute.
Je ne plâtrai que lorsque le temps fut devenu glacial. A cet effet j’apportai de la rive opposée de l’étang dans un bateau du sable plus blanc et plus propre, genre de transport qui m’eût engagé à aller beaucoup plus loin s’il l’eût fallu. Ma maison, en attendant, s’était vue couverte de bardeaux jusqu au sol de chaque côté. En lattant, je pris plaisir à me trouver capable d enfoncer chaque clou d un simple coup de marteau, et mis mon ambition a transférer le plâtre de 1 établi au mur avec autant de propreté que de rapidité. Je me rappelai 1 histoire d un garçon prétentieux qui, sous de belles frusques, flânait jadis à travers le village en donnant des conseils aux ouvriers. Se hasardant un jour à passer de la parole à l’action, il retroussa le bas de ses manches, s empara de 1 établi du plâtrier, et après avoir chargé sa truelle sans mésaventure, avec un regard complaisant en l’air vers le lattage, fit dans cette direction un geste hardi, pour, sans plus tarder, à sa parfaite confusion, recevoir le contenu en son sein tuyauté. J’admirai de nouveau 1 économie et la commodité du plâtrage, qui non seulement interdit accès au froid de façon si efficace, mais prend un beau fini, et appris les divers accidents auxquels est exposé le plâtrier. Je fus surpris de voir à quel point les briques avaient soif, qui n’attendirent pas, pour en absorber toute 1 humidité, que j’eusse égalisé mon plâtre, et ce qu’il faut de seaux d’eau pour baptiser un nouveau foyer. J’avais, l’hiver précédent, fabriqué une petite quantité de chaux en brûlant les coquilles de YUnio fluüiatilis, que
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produit notre rivière, pour le plaisir de l’expérience ; de sorte que je savais d’où provenaient mes matériaux. J’eusse pu me procurer de bonne pierre à chaux à moins d’un mille ou deux et procéder à sa cuisson moi-même, pour peu que je m’en fusse soucié.
L’étang, sur ces entrefaites, avait crêmé dans les baies les plus ombreuses et les moins profondes, quelques jours sinon quelques semaines a\ant la congélation générale. La première glace, dure, sombre et transparente, est tout particulièrement intéressante et parfaite ; elle présente en outre la meilleure occasion qui s’offre jamais d’examiner le fond en sa partie la plus élevée, car vous pouvez vous étendre de tout votre long sur de la glace dont l’épaisseur ne dépasse pas un pouce, comme un insecte patineur sur la surface de l’eau, pour à loisir étudier le fond, à deux ou trois pouces seulement de distance, comme une peinture derrière une glace, et l’eau, nécessairement, toujours alors est dormante. Le sable y présente maints sillons indiquant qu’un être a voyagé de côté et d’autre pour revenir sur ses pas ; et, en guise d’épaves, il est jonché de fourreaux de vers caddis formés de menus grains de quartz blanc. Il se peut que ce soient eux qui 1 aient fripé, car l’on trouve de leurs fourreaux dans les sillons, tout profonds et larges qu’ils soient à faire pour ces animaux. Mais la glace elle-même se voit 1 objet du plus vif intérêt, quoi qu’il vous faille saisir la plus prochaine occasion pour l’étudier. Si vous l’examinez de près le matin qui suit une geléi, vous découvrez que la plus grande partie des bulles d’air, qui tout d abord paraissaient être dedans, sont contre la surface inférieure, et que continuellement il en monte d’autres du fond ; c’est-à-dire que tant que la glace est restée jusqu’ici relativement solide et sombre, vous voyez l’eau au travers. Ces bulles sont d’un quatre-vingtième à un huitième de pouce de diamètre, très claires et très belles, et l’on y voit le reflet de son visage à travers la glace. 11 peut y en avoir trente ou quarante au pouce carré. Il y a aussi déjà dans la glace même des bulles étroites, oblongues, perpendiculaires, d’un demi-pouce environ de long, cônes pointus au sommet en 1 air ; ou plus souvent, si la glace est tout à fait récente, de toutes petites bulles sphériques, l’une directement au-dessus de l’autre, en rang de perles. Mais ces bulles intérieures ne sont ni aussi nombreuses ni aussi apparentes que celles du dessous. Il m’arrivait parfois de lancer des pierres sur la glace pour en essayer la force, et celles qui passaient au travers, y portaient avec elles de l’air, qui formait au-dessous de fort grosses et fort apparentes bulles blanches. Un jour que je revenais au même endroit à quarante-huit heures d’intervalle, je m’aperçus que ces grosses bulles étaient encore parfaites, quoique la glace eût
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épaissi d’un pouce, comme me permit de le constater clairement la soudure au tranchant d'un morceau. Mais les deux jours précédents ayant été fort chauds, sorte d’été de la Saint-Martin, la glace n'avait plus pour le moment cette transparence qui laissait voir la couleur vert sombre de l'eau ainsi que le fond, mais était opaque et blanchâtre ou grise, et, quoique deux fois plus épaisse, ne se trouvait guère plus forte qu’auparavant, car les bulles d'air s’étant largement gonflées sous l'influence de cette chaleur et fondues ensemble, avaient perdu leur régularité ; elles n’étaient plus droit l’une audessus de l'autre, mais souvent comme des pièces d’argent répandues hors d’un sac, l’une en partie superposée sur l’autre, ou en minces écailles comme si elles occupaient de légers clivages. C’en était fini, de la beauté de la glace, et il était trop tard pour étudier le fond. Curieux de savoir la position que mes grosses bulles occupaient par rapport à la glace nouvelle, je brisai un morceau de cette dernière, lequel en contenait une de taille moyenne, et le tournai sens dessus dessous. La glace nouvelle s'était formée autour de la bulle et sous elle, de sorte que celle-ci se trouvait retenue entre les deux glaces. Elle était tout entière dans la glace de dessous, mais tout contre celle de dessus, et de forme aplatie, ou peut-être légèrement lenticulaire, à tranche arrondie, d un quart de pouce d'épaisseur sur quatre pouces de diamètre ; et je fus surpris de m apercevoir que juste au-dessous de la bulle la glace était fondue avec une grande régularité en forme de soucoupe renversée, à la hauteur de cinq huitièmes de pouce au milieu, ne laissant là qu une mince séparation entre 1 eau et la bulle, d’à peine un huitième de pouce d épaisseur ; en maints endroits, les petites bulles de la séparation avaient crevé par en bas, et il n y avait probablement pas de glace du tout sous les plus grandes bulles, qui avaient un pied de diamètre. Je conclus que le nombre infini de toutes petites bulles que j’avais d’abord vues contre la surface inférieure de la glace avaient maintenant gelé dedans pareillement, et que chacune, selon sa force, avait opéré comme un verre ardent sur la glace de dessous pour la fondre et la pourrir. Ce sont là les petits canons à air comprimé qui contribuent à faire craquer et geindre la glace.
IfEnfin l'hiver commença pour de bon, juste au moment où je venais d’achever mon plâtrage, et le vent se mit à hurler autour de la maison comme si jusqu’alors on ne 1 y eût autorisé. Nuit sur nuit les oies s’en venaient d’un vol lourd dans l’obscurité avec un bruit de trompette et un sifflement d’ailes, même après que le sol se fut recouvert de neige, les unes pour s’abattre sur Walden, les autres d’un vol bas rasant les bois dans la direction de Fair- Haven, en route pour le Mexique. Plusieurs fois, en revenant du village à
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dix ou onze heures du soir, il m’arriva d’entendre le pas d’un troupeau d’oies, ou encore de canards, sur les feuilles mortes dans les bois le long d'une mare située derrière ma demeure, mare où ces oiseaux étaient venus prendre leur repas, et le faible « honk ” ou couac de leur guide tandis qu’ils s’éloignaient en hâte. En 1845, Walden gela d’un bout à l'autre pour la première fois la nuit du vingt-deux décembre, l’Étang de Flint et autres étangs de moindre profondeur ainsi que la rivière étant gelés depuis dix jours ou davantage ; en 46, le seize ; en 49, vers le trois ; et en 50, vers le vingt-sept décembre ; en 52, le cinq janvier ; en 53, le trois décembre. La neige couvrait déjà le sol depuis le vingt-cinq novembre, et mettait soudain autour de moi le décor de l’hiver. Je me retirai encore plus au fond de ma coquille, faisant en sorte d’entretenir bon feu dans ma maison comme dans ma poitrine. Mon occupation au dehors maintenant était de ramasser le bois mort dans la forêt, pour 1 apporter dans mes mains ou sur mes épaules, quand je ne traînais pas un pin mort sous chaque bras jusqu’à mon hangar. Une vieille clôture de forêt, qui avait fait son temps, fut pour moi de bonne prise. Je la sacrifiai à Vulcain, car c en était fini pour elle de servir le dieu Terme. Combien 1 événement est plus intéressant du souper de l'homme qui vient de sortir dans la neige pour chercher, non, vous pouvez dire voler, le combustible destiné à la cuisson de ce souper ! Suaves, alors, scs aliments. Il y a assez de fagots et de bois perdu de toute espèce dans les forêts qui ceignent la plupart de nos villes, pour entretenir nombre de feux, mais qui actuellement ne chauffent personne, et suivant certains, nuisent à la croissance du jeune bois. Il y avait aussi le bois flottant de l’étang. Au cours de l’été j’avais découvert tout un train de billes de pitchpin, avec l’écorce, clouées ensemble par les Irlandais lors de la constructon du chemin de fer. Je le tirai en partie sur la rive. Après deux années d’immersion, puis six mois de repos au sec, il était parfaitement sain, quoique saturé d’eau passé toute possible dessiccation. Je m amusai un jour d’hiver à le fâire glisser morceau par morceau à travers 1 étang, sur presque un demi-mille d’étendue, en patinant derrière avec 1 extrémité d’une bille de quinze pieds de long sur l'épaule, l’autre extrémité portant sur la glace ; ou je réunis plusieurs billes ensemble à l’aide d un lien de bouleau, puis avec un lien de bouleau ou d’aulne plus long muni d un crochet, leur fis exécuter le même parcours. Quoique entièrement saturées d eau et presque aussi lourdes que du plomb, non seulement elles brûlèrent longtemps, mais firent un excellent feu ; bien plus, je crus qu elles brûlaient d’autant mieux que trempées, comme si le goudron, emprisonné par 1 eau, brûlât plus longtemps, ainsi que dans une lampe.
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Gilpin, dans son exposé des riverains de forêts d’Angleterre, déclare que « les empiètements des contrevenants, et les maisons et clôtures ainsi élevées sur les lisières de la forêt, « étaient » considérés comme de véritables fléaux par l’ancienne loi forestière, et sévèrement punis sous le nom de pourpreturcs, comme contribuant ad terrorem ferarum — ad nocumentum forestœ », etc., à l’épouvante du gibier et la détérioration de la forêt. Mais j’étais plus intéressé à la conservation de la venaison et du couvert que les chasseurs ou les bûcherons, tout autant que si j’eusse été le Lord Warden 1 en personne ; et s’en trouvât-il brûlée quelque partie, alors que moi-même y avais mis le feu par accident, que j’en témoignais un chagrin de plus de durée et plus inconsolable que celui des propriétaires ; que dis-je, je m’affligeais s’il m’arrivait de voir les propriétaires eux-mêmes y porter la hache. Je voudrais que nos fermiers, lorsqu’ils abattent une forêt, ressentent un peu de cette crainte respectueuse que ressentaient les premiers Romains lorsqu’ils en venaient à éclaircir quelque bocage sacré (lucum conlucare) , ou à y laisser pénétrer la lumière, c’est-à-dire, croient quelle est consacrée à quelque dieu. Le Romain faisait une offrande expiatoire, et formulait cette prière : « Quelque dieu ou déesse sois-tu, à qui ce bocage est consacré, sois-moi propice, ainsi qu’à ma famille, à mes enfants, etc... »
La valeur que l’on accorde encore au bois, même à cette époque-ci et dans ce pays neuf, est à remarquer, — une valeur plus immuable et plus universelle que celle de l’or. Après toutes nos découvertes et inventions nul homme ne passera indifférent devant un tas de bois. Il nous est aussi précieux qu’il l’était à nos ancêtres saxons et normands. S’ils en faisaient leurs arcs, nous en faisons nos crosses de fusil. Michaux 2, il y a plus de trente ans, déclare que le prix du bois de chauffage à New-York et à Philadelphie « égale presque, et quelquefois surpasse, celui du meilleur bois à Paris, quoiqu’il en faille annuellement à cette immense capitale plus de trois cent mille cordes, et qu’elle soit entourée, sur un rayon de trois cents milles, de plaines cultivées. » En cette commune-ci le prix du bois monte presque de façon constante, et toute la question est : combien coûtera-t-il de plus cette année que l’an passé- Les ouvriers et les commerçants qui s’en viennent en personne à la forêt sans autre but, sont sûrs d’assister à la vente de bois, et de payer même fort cher le privilège de glaner après le bûcheron. Il y a maintenant nombre d’années que les hommes hantent la forêt en quête de combustible et de matériaux pour les arts : le Néo-Anglais et le Néo-Hol-