I. DtnUl Webittr (1782-1852). homra. d'Ettt «méricwn
WALDEN
pèce de chat à posséder pour moi, si j’en eusse possédé le moindre ; car pourquoi un chat de poète n’aurait-il pas, tout comme son cheval, des ailes ?
A l’automne arriva le plongeon (Colymbus glaeialis), comme d’habitude, pour muer et se baigner dans l’étang, faisant de son rire sauvage retentir les bois dès avant mon lever. Au bruit de son arrivée les chasseurs de Milldam d’être tous en mouvement, qui en carriole, qui à pied, deux par deux et trois par trois, armés de carabines brevetées, de balles coniques et de lunettes d’approche. Ils s’en viennent bruissant à travers les bois comme feuilles d'automne, dix hommes au moins pour un plongeon. Il en est qui se portent sur ce côté-ci de l’étang, d’autres sur ce côté-là, car le pauvre oiseau ne saurait être omniprésent ; s’il plonge ici, il lui faut reparaître là. Mais voici s’élever le bon vent d’octobre, qui fait bruire les feuilles et rider la face de l’eau, si bien qu’il n’est possible d’entendre plus que voir le moindre plongeon, quoiqu’à l’aide de leurs lunettes d’approche ses ennemis balaient du regard l’étang, et du bruit de leurs décharges fassent retentir les bois. Les vagues généreusement se dressent et brisent avec colère, prenant parti pour toute la gent volatile aquatique, et il faut à nos chasseurs battre en retraite vers la ville, la boutique, l’affaire inachevée. Mais trop souvent réussissaient-ils. Lorsque j'allais chercher un seau d’eau de bonne heure la matin, il m’arrivait fréquemment de voir à quelques verges de moi cet oiseau majestueux s’éloigner de ma crique toutes voiles dehors. Essayais-je de le rejoindre en bateau, afin de voir comment il manœuvrait, qu’il plongeait et le voilà perdu, au point que parfois je ne le découvrais de nouveau que vers le soir. Mais à la surface j’étais pour lui plus qu’un égal. Il profitait généralement d’une pluie pour s’en aller.
Comme je ramais le long de la rive nord par un très calme après-midi d’octobre, car ce sont ces jours-là surtout que tels le duvet de 1’ « herbe à la ouate » ils se posent sur les lacs, ayant en vain promené le regard sur l'étang, en quête d’un plongeon, soudain, l’un d’eux, s'éloignant de la rive vers le milieu à quelques verges de moi, poussa son rire sauvage et se trahit. Je le poursuivis à la godille, et il plongea ; mais, lorsqu’il reparut, j’étais plus près de lui qu 'auparavant. Il plongea de nouveau, mais je calculai mal la direction qu’il prendrait, et nous étions séparés de cinquante verges lorsque, cette fois, il revint à la surface, car j’avais contribué à augmenter la distance ; et de nouveau il se mit à rire, d’un rire bruyant et long, avec plus de raison que jamais. Il manœuvra si artificieusement que je ne pus m’en approcher à moins d’une demi-douzaine de verges. Chaque fois qu’il revenait à la surface tournant la tête de droite et de gauche il inspectait froidement l’eau et la terre, pour
VOISINS INFÉRIEURS
faire, selon toute apparence, choix de sa direction, de façon à remonter là où l'eau avait le plus d’étendue et à la plus grande distance possible du bateau. Surprenante était la promptitude avec laquelle il se décidait et s’exécutait. Il me mena d’une traite à la partie la plus large de l’étang, et ne put en être chassé. Dans le temps qu'il ruminait une chose en sa cervelle, je m’efforçais en la mienne de deviner sa pensée. C’était là une jolie partie, jouée sur le miroir de l’étang, homme contre plongeon. Soudain le pion de l’adversaire disparaît sous l’échiquier, et le problème est de placer le vôtre au plus près de l’endroit où le sien réapparaîtra. Parfois il remontait à l’improviste de l’autre côté de moi, ayant évidemment passé droit sous le bateau. Si longue était son haleine, si inlassable lui-même, qu aussi loin qu’il eût nagé, il replongeait cependant immédiatement ; et alors nul génie n’eût su deviner le tracé de la course qu’à l’instar d’un poisson il pouvait fournir dans les profondeurs de l’étang, sous le tranquille miroir, car il avait le temps et la faculté de visiter le fond en l'abîme le plus caché. On prétend qu’on a pris des plongeons dans les lacs de New-Yoric à quatre-vingts pieds de profondeur, avec des hameçons amorcés pour la truite, — quoique Walden soit plus profond que cela. Quelle surprise ce doit être pour les poissons de voir ce grand dégingandé de visiteur venu dupe autre sphère se frayer sa voie parmi leurs bancs 1 Encore avait-il l’air de connaître sa route aussi sûrement sous l’eau qu’à la surface, et y nageait-il beaucoup plus vite. Une fois ou deux il m’arriva d’apercevoir une ride à l’endroit où il approchait de la surface, passait juste la tête pour reconnaître les lieux, et à l’instant replongeait. Je compris qu’il valait tout autant pour moi me reposer sur mes avirons et attendre sa réapparition que de chercher à calculer où il remonterait ; car que de fois m’arrivait-il, alors que je m’éborgnais à fouiller des yeux la surface dans telle direction, de tressaillir au bruit de son rire démoniaque derrière moi. Mais pourquoi, après ce déploiement de ruse, s’annonçait-il de façon invariable par ce rire bruyant au moment où il remontait ? Son jabot blanc ne suffisait-il donc à le trahir ? Un nigaud, ce plongeon, pensais-je. J’entendais, en général, le bruit d’eau fouettée lorsqu’il reparaissait, et de la sorte aussi le découvrais. Mais au bout d’une heure il semblait aussi dispos que jamais, plongeait d'aussi bon cœur, et nageait encore plus loin qu’au début. Étonnante la sérénité avec laquelle il s’éloignait le cœur tranquille une fois revenu à la surface, ses pattes palmées pour faire au-dessous toute la besogne. Son cri coutumier se résumait à ce rire démoniaque, quelque peu, toutefois, celui d’un oiseau aquatique ; mais m’avait-il déjoué avec le plus de succès pour réapparaître à une grande distance, qu’il lui arrivait d’émettre un hurlement prolongé, surnaturel, probablemen tplus con-
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forme à celui d’un loup qu’au cri d’un oiseau quelconque ; comme lorsqu'un animal pose son museau au ras du sol pour hurler de propos délibéré. C’était son cri de plongeon, — peut-être le son le plus sauvage qui se fût ici jamais entendu, et dont retentissaient les bois de toutes parts. J’en conclus qu’il riait en dérision de mes efforts, sûr de ses moyens. Quoique le ciel fût alors couvert, l’étang était si poli que ne 1 entendis-je pas, je voyais où il en brisait la surface. Son blanc jabot, le calme de l’air, et le poli de l’eau se liguaient contre lui. Pour finir, ayant reparu à cinquante verges de là, il émit un de ces hurlements prolongés, comme pour faire appel au dieu des plongeons ; et sur l’heure s’éleva un vent qui rida la surface, et remplit l’atmosphère d’une sorte de bruine, ce dont je fus frappé comme d'une réponse à la prière du plongeon, son dieu me manifestant sa colère. Aussi le laissai-je disparaître au loin sur la surface troublée.
Des heures durant, les jours d’automne, je regardais les canards adroitement louvoyer, virer, et tenir le milieu de l’étang, loin du chasseur ; talents qu’ils auront moins besoin de déployer dans les bayous de la Louisiane. Forcés de se lever, il leur arrivait de tourner et tourner en cercle au-dessus de l’étang à une hauteur considérable, d où tels des points noirs dans le ciel, ils pouvaient à leur aise contempler d’autres étangs et la rivière ; et les y croyais-je en allés depuis longtemps qu’ils reposaient grâce à un vol plané d’un quart de mille sur une partie lointaine laissée en liberté ; mais quel intérêt autre que celui du salut trouvaient-ils à voguer au milieu de Walden, je me le demande, à moins d aimer ses eaux pour la même raison que moi.
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En octobre je m’en allais grapiller aux marais de la rivière, et m’en revenais avec des récoltes plus précieuses en beauté et parfum qu’en nourriture. Là aussi j’admirai, si je ne les cueillis pas, les canneberges, ces petites gemmes de cire, pendants d’oreille de l’herbe des marais, sortes de perles rouges, que d’un vilain râteau le fermier arrache, laissant le marais lisse en un grincement de dents, .les mesurant sans plus au boisseau, au dollar, vendant ainsi la dépouille des prés à Boston et New- York ; destinées à la confiture, à satisfaire là-bas les goûts des amants de la Nature. Ainsi les bouchers ratissent les langues de bison à même l’herbe des prairies, insoucieux de la plante déchirée et pantelante. Le fruit brillant de l’épine-vinette était pareillement de la nourriture pour mes yeux seuls ; mais j’amassai une petite provision de pommes sauvages pour en faire des pommes cuites, celles qu’avaient dédaignées le propriétaire et les touristes. Lorsque les châtaignes furent mûres j’en mis de côté un demi-boisseau pour l’hiver. C’était fort amusant, en cette saison, de courir les bois de châtaigniers alors sans limites de Lincoln, — maintenant ils dorment de leur long sommeil sous la voie de fer, — un sac sur l’épaule, et dans la main un bâton pour ouvrir les bogues, car je n’attendais pas toujours la gelée, emmi le bruissement des feuilles, les reproches à haute voix des écureuils rouges et des geais, dont il m’arrivait de voler les fruits déjà entamés, attendu que les bogues choisies par eux ne manquaient pas d’en contenir de bons. De temps à autre je grimpais aux arbres, et les secouais. Il en poussait aussi derrière ma maison, et un grand, qui l’abritait presque entièrement, une fois en fleur était un bouquet dont tout le voisinage se trouvait embaumé ; mais les écureuils et les geais s’attribuaient la majeure partie de ses fruits, les derniers arrivant en troupes dès le matin et tirant les noix des bogues avant qu’ils tombent. Je leur abandonnai ces arbres et m’en allai visiter les bois plus lointains entièrement composés de châtaigniers. Ces noix, tout le temps de leur durée, étaient un bon succédané du pain. Maints autres succédanés, peut-être, eût-on pu découvrir. Un jour, en bêchant à la recherche de vers d'hameçon, je découvris la noix de terre ( Apios tuberosa) sur sa fibre, la pomme de terre des aborigènes, sorte de fruit fabuleux, que je commençais à douter d’avoir jamais déterré et mangé en mon enfance, comme je l’avais dit, et ne l’avais pas rêvé. J’avais
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souvent depuis vu sa fleur froncée de velours rouge supportée par les tiges d'autres plantes sans savoir que c’était elle. La culture est bien près de l'avoir exterminée. Elle a un goût sucré, un peu comme celui d’une pomme de terre gelée, et je la trouvai meilleure bouillie que rôtie. Ce tubercule semblait quelque vague promesse de la Nature de se charger de ses propres enfants et de les nourrir purement et simplement ici à quelque époque future. En ces temps de bétail à l'engrais et de champs onduleux de céréales, cette humble racine, qui fut jadis le totem d’une tribu indienne, se voit tout à fait oubliée, ou simplement connue pour son pampre fleuri ; mais que la Nature sauvage règne ici de nouveau, et voilà les délicates et opulentes céréales anglaises disparaître probablement devant une myriade d’ennemis, pour, en l’absence des soins de l’homme, le corbeau reporter peut-être le dernier des grains de blé au grand champ de blé du Dieu des Indes dans le sud-ouest, d’où il passe pour l’avoir apporté ; alors que la noix de terre aujourd’hui presque exterminée pourra revivre, prospérer en dépit des gelées et de l’absence de culture, se montrer indigène, enfin reprendre importance et dignité comme aliment de la tribu des chasseurs. Sans doute quelque Cérès ou Minerve indienne en fut-elle l'inventeur et le dispensateur ; et lorsque commencera ici le règne de la poésie, ses feuilles et son chapelet de noix se verront-ils représentés sur nos œuvres d’art.
Déjà, vers le premier septembre, j’avais vu deux ou trois petits érables tourner à l’écarlate de 1 autre côté de l’étang, au-dessous de l’endroit où trois trembles faisaient diverger leurs troncs blancs, à la pointe d'un promontoire, tout près de l’eau. Ah, que d’histoires contait leur couleur ! Et peu à peu de semaine en semaine le caractère de chaque arbre se révélait, et l’arbre s'admirait dans l'image à lui renvoyée par le miroir poli du lac. Chaque matin le directeur de cette galerie substituait quelque nouveau tableau, que distinguait un coloris plus brillant ou plus harmonieux, à l’ancien pendu aux murs.
Les guêpes vinrent par milliers à ma cabane en octobre, comme à des quartiers d’hiver, ét s’installèrent sur mes fenêtres à l’intérieur, et sur les murs au-dessus de ma tête, faisant parfois reculer les visiteurs. Le matin, alors qu’elles étaient engourdies par le froid, j’en balayais dehors quelquesunes, mais je ne me mis guère en peine de m’en débarrasser ; je pris même pour compliment leur façon de considérer ma maison comme un souhaitable asile. Elles ne m’inquiétèrent jamais sérieusement, bien que partageant ma couche ; et elles disparurent peu à peu, dans je ne sais quelles crevasses, fuyant l'hiver, l’inexprimable froid.
Comme les guêpes, avant de prendre définitivement mes quartiers d’hiver
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en novembre, je fréquentais le côté nord-est de Walden, dont le soleil, réfléchi des bois de pitchpin et du rivage de pierre, faisait le « coin du feu » de l’étang ; c’est tellement plus agréable et plus sain de se trouver chauffé par le soleil tant qu’on le peut, que par un feu artificiel. Je me chauffais ainsi aux cendres encore ardentes que l’été, comme un chasseur en allé, avait laissées.
Lorsque j’en vins à construire ma cheminée j’étudiai la maçonnerie. Mes briques, étant '‘d’occasion”, réclamaient un nettoyage à la truelle, si bien que je m’instruisis plus qu’il n’est d’usage sur les qualités de briques et de truelles. Le mortier qui les recouvrait avait cinquante ans, et passait pour croître encore en dureté ; mais c’est là un de ces on dit que les hommes se plaisent à répéter, vrais ou non. Ces on dit-là croissent, eux aussi, en dureté pour adhérer plus fortement avec l’âge, et il faudrait plus d’un coup de truelle pour en nettoyer un vieux Salomon. Nombreux sont les villages de Mésopotamie construits de briques «d’occasion» de fort bonne qualité, tirées des ruines de Babylone, et le ciment qui les recouvre est encore plus vieux et probablement plus dur. Quoiqu’il en soit, je fus frappé de la trempe remarquable de l’acier qui résistait sans s’user à tant de coups violents. Comme mes briques avaient été déjà dans une cheminée, quoique je n’eusse pas lu sur elles le nom de Nabuchodonosor, je choisis autant de briques de foyer que j’en pus trouver, pour éviter travail et perte, et remplis les espaces laissés entre elles à l’aide de pierres prises à la rive de l’étang ; je fabriquai en outre mon mortier à l’aide du sable blanc tiré du même endroit. C’est au foyer que je m’attardai le plus, comme à la partie la plus vitale de la maison. Vraiment, je travaillais de propos si délibéré, que bien qu’ayant commencé à ras du sol le matin, une assise de briques érigée de quelques pouces au dessus du plancher me servit d’orelüer le soir ; encore n’y attrapai-je pas le torticolis, autant que je m’en souvienne ; mon torticolis est de plus ancienne date. Vers cette époque je pris en pension pour une quinzaine de jours un poète \ lequel j’eus grand embarras à caser. Il apporta son couteau, bien que j’en eusse deux, et nous les nettoyions en les fourrant dans la terre. Il partagea mes travaux de cuisine. J’étais charmé de voir mon œuvre s’ériger par degrés avec cette carrure et cette solidité, réfléchissant que si elle avançait lentement, elle était calculée pour durer longtemps. La cheminée est jusqu’à un certain point un édifice indépendant, qui prend le sol pour base et s’élève à travers la maison vers les deux ; la maison a-t-elle brûlé que parfois la cheminée tient debout, et