LIEGE
FÉLIX OUDART, ÉDIWÎUB
■DCCCXLY
Lira-t^on ces deux nouvelles et très-jolies wallonnades?
Je ne puis guère Tespérer ; car on annonce des concerts pour toute la durée de ce mois, des concerts que donnent le fameux Strauss, le célèbre Sivori, Fillustre Duprez et la sublime Listz.
Il parait aussi que la divine Taglioni vient danser an pays.
Gomment , au milieu des danses , des pianos , violons et clarinettes, trouver un peu de place pour Tintelligence?
On va tellement se pénétrer d'enthousiasme à Ubonneur du fameux Strauss , du célèbre Sivori , de Tillustre Duprez , du sublima Listz et de la divine Taglioni , qu'on n'aura pas de longtemps la tête à autre chose.
Et quand cela ira-t-il mieux? Je l'ignore.
Maximes incontestables : une fois que les oreilles s'allongent, elles ne s'arrêtent que parfaitement allongées. — Les Àneries générales , en d'autres termes , l'asinisme des masses, ne finît que par son excès. — Les masses ne revirent qu'arrivées à la limite extrême de la passion , delà folie ou de la décrépitude.
Nous n*en sommes pas encore précisëment là. Je ne sache pas que les Belges veuillent^ comme les Américains, servir do chevaux à Timmortelle Elssler. Mais ça ne peut tarder.
Je suis depuis deux jours dans la plus pénible inquiétude. Ou donc respirent en ce moment l'immortelle Elssler et la céleste Grisi? G*est étonnant, alarmant, effrayant. Voilà deux jours tout entiers que les journaux ne disent mot de la céleste Grisi, de Timmortelle Elssler. Le monde va-t-il finir?
A ce propos j*ai à vous raconter une bonne et inédite anecdote. Il s'agit de Paganini. Je ne dirai pas le fameux , le célèbre, le grand Paganini; car s'il fut, tout cela, il est mort maintenant; et si les artistes musiciens ont le privilège , le rare privilège d'être appelés tout vifs fameux, célèbres et illustres , il n'en reste guère plus après eux que les vains sons de leur musique.
Les musiciens sont immortels , mais de leur vivant. C'est plus restaurant comme cela. Et vraiment ils seraient bien sots de ne pas exploiter la sottise du siècle.
Paganini était donc à Paris ^ ^^ÏY ^'^î^ aussi : deux grandes illustrations! Mais à quelle époque? Je ne sais. La mémoire et moi , nous ne pouvons jamais nous entendre.
Tout ce que je puis vous dire , c'est que les Parisiens demandaient alors un concert à Paganini , un conbert au profit de je ne sais plus quelle infortune , que Tartlsle avait obstinément refusé , et que Jules Janin , je pense ^ se prit à le fouetter d'un feuilleton sanglant.
J'allai à une soirée. J'y vis ]e maestro; et comme ^''accompagnais un homme de lettres qui le connaissait, j'eus l'occasion de lui parler. Allant droit au fait selon mon habitude et '«urtout selon ma nature , je lui demandai pourquoi il ne donnait pas de concert. Et le maestro, en termes un peu plus que familiers peut-^ètre , mais que ma conscience d'historien m'oblige à rapporter :
ttVous n'y allez pas par quatrecheraîns,» me dit-il en souriant d'un large, triste^ et fantastique sourire ; u cb bien! j'aime
« cela, et je tous réponds tout net comntie vous ni*interrogez. K La province m'a tué. Tous leurs applaudissements m'assomtt ment. Ce sont des cris , des battements de pieds et de mains, (( des enthousiasmes h n*en pas Gnir. Sur dix ou douze qui « m'applaudissent de Tàme, cent, deux cents m'applaudissent « pour se donner des airs ; et notez que les plus durs d'oreilles « sont ceux qui se pâment le plus intrépidement. Tous leurs « applaudissements m'assomment. Et puis des sérénades qui tt me rompent le sommeil, des dîners qui me rendent malade , « 01Î beaucoup viennent pour la gfueule , et tous pour la petite « vanité de dire : J'étais du dîner de Paganini, j*ai parlé à « Paganini , j'ai serré la main dePaganini. — Je suis un bien V grand homme !... Le Siguor Chbisto reviendrait sur terre , « qu'on n'en ferait pas tant..... Hélas! mon cher Monsieur, il en est qui me poursuivent comme de vraies clysu-pompes. « lien est, pbr Baoco! qui viendraient coucher avec moi ^
« si je ne les chassais D'abord , dans mes premiers temps,
« tout ce bruit me fit un plaisir , un bonheur , oh ! un bonheur (( extrême. G*était le ciel , Monsieur ^ c'était le ciel. Mais à la a fin, par excès, sans doute, il m'a pris je ne sais quoi , un je <t ne sais quoi qui fait que leurs applaudissements m'assom- (( ment. Le je ne sais quoi s'est aggravé chaque jour. Tout cela u finit par s'arranger tellement dans ma tète, qu'en vérité je « crois maintenant que Ton se moque de moi, quand on m'ap- «( plaiidit de la sorte. J'ai passé quinze à vingt belles années de u ma vie à remuer mes doigts sur des boyaux de chat. Voyez (( un peu ce que ma tète et le siècle ont pu gagner à cela! Je
«( ne dis rien de ma bourse mais ils sont fins fous. Ils m'as-
tt somment. Ils me crispent. Il ne me plait pas de donner un « concert. »
Je vous assure qu'à partir de ce moment Paganini me fut un grand homme.
Je crois, en effet, que depuis lors il n^a plus donné de concert.
Etait-il sincère*^ Je le pense. Etait-il malade? Je ne sais. Mais voilà certes un trait à ajouter à sa biographie. Allons , Monsieur Fétis!
On ne lira donc pas mes wallonnades.
Et pourtant c*est fâcheux : j*aiaie tant mes wallonnades.
Non pas que j'aime les vers. Je vous dirai que je n'aime pas les vers , si ce n'est les miens ; et encore !
Car en bonne conscience ma poésie n'est pas très-poétiqne: je le saiSy je le dis; pourquoi tant façonner? N'était la rime (et quelle rime!), on pourrait s'y méprendre. Ce ne sont pas de grands retentissements comme dans M. Van Hasselt , de grands flamboyements comme dansM.Weustenraad, de grands roucoulements comme dans M. De Decker, de grands gémissements comme dans M. Siret.
Mais que voulez- vous? Je suis le père et créateur de la wal-^ lonnade , et j'aime ma wallonnade. Plus un enfant est chétif , dit-on , et plus son père l'adore.
Sapho a créé l'ode. J. B. Rousseau a créé la cantate. Théocrite a créé l'idylle. Homère a créé l'épopée. Moi ^ j'ai créé la wallonnade , et je suis tout Ger de mon petit enfant.
A quoi donc pensé -je de citer Rousseau? J. B. Rousseau n'est qu'un pleutre au dire de M. Sainte-Beuve. N'est-ce pas aussi ce monsieur qui a voulu démolir Boileau ? Ayez donc la bonté de me dire si vous savez encore ce qu'a écrit ce grand M. Sainte-Beuve , et quel est le grand ouvrage qui restera de ce grand homme.
Il est, dit-on, académicien: voyez le beau mérite! Ne le suis-je pas moi-même? et j'ai créé la wallonnade, moi... oh! oh!
J'aurais mieux fait peut-être de la baptiser autrement, de la baptiser à la mode. La botanique est grandement de mode aujourd'hui. Mademoiselle LouïsaStappaerts a ses jolies Pâquerettes, Madame Félix De la Motte ses très-humbles Fiolette», Madame Van Langendonck ses Aubépines, Van Hasselt ses Primevères et de Bourran ses Algues, Siret ses Genêts , Busschmann ses Rameaux y Morren ses Fleurs éphémères , Gaucet ses Fougères, et la jeune société Leroy ses gentilles Printannières , et Van Swygenhoven son Heliotropia , et Four-
dria ses Dulcamaras, Je ne conçois pas qu'on ait oublié le foin et le chardon, à
Pour ma part, j'ai rejeté tous ces herbages : bon et franc wallon , j'ai fait la wailonnade. Cest qu'en effet la. wallonnade est quelque chose de naïvement wallon , quelque <^ose de simple et de sans gène , avec du positif, du solide et presque du mangeable , fort peu de fantastique.
Nos wallons , qui se tiennent un peu(comme faisait et comme disait Montaigne) au massif et au vray semblable , ne sont paa Jiommes à satisfaire par un pjat de légers nuages , assaisonné de rosée et de clair de lune. Servez, servez le bifteck int^ellectnel : à la bonne heure. Et pour sauce une denû-once de rimes, avec quelques bonnes livres de bon sens , si cela vous est possible: à la bonne heure encore. Envoyez surtout la recette à un ou deux de ces poètes aux unes herbes que je nommais tout à l'heure^ et dont les verts chefs-d'œuvre n'ont parfois » hélas ! satisfait qu'à l'une de ces deux choses : la rime et la raison.
Mais n'allez pas croire , s'il vous platt , que j'entende parler deM.Fourdrin. Non, non, foi de critique ; pour preuve, écoutez plutôt cette belle Dulcamara y qui est un dialogue entre le maître et son beau pommier :
Seigneur, pourquoi viens- tu si tôt dans ton jardin.
Tout seul , et les bras nus , et la serpe à la main ?
— Pour toi, mon beau pommier. — Je sommeillais encore.
Hé quoi ! voici déjà la robe de Taurore !
Quel éclat! ah! je sens zéphir le bien aimé!
Quel baiser ! qu'il est vif!... LUngrat, il a humé
Ma rosée odorante! et léger, il s'envole.
Seigneur, vois mes cheveux penchés vers ce frivole...
Mes pieds sont beaux, seigneur ,. et mon cœur est lavé î
Des soupirs de la nuit je me suis abreuvé.
Le lait n'est pas plus blanc que mon suc. Tiens, mon maître,
L'orfraie a fui^ son cri me l'a fait reconnaître.
Je l'ai chassée. Alors, sans bruit et sans témoin
J'effaçai de mon bois ses traces avec soin ,
Tandis que pour purger ses honteuses entrailles ,
Elle alla se cacher
£n effet, on fait bien de se cacher pour procéder à pareille
besogne. Cette orfraie est très-propre.... Purger ^ c'est cela même. L'auteur est médecin , voyez-vous.
Voulez-vous passer une bonne heure , une heure agréable « înGhiment agréable ? Allez acheter les Dulcatnaras , et venei me remercier ensuite.
Quant à M. Morren, qui est professeur de botanique, il était parfaitement dans son droit en faisant des Fleura plus ou moins éphéfnèreê» M . Busschmann aussi ; car si j'en crois son nom , il est forestier, il est homme des bois; et comme tel, sans doute, il est bien le maître de suspendre sa lyre à ses chers Rameaux,
Il eût pourtant mieux fait de la suspendre aux vieux piliers de Noire-Dame d'jinvere; car le poète a célébré Tadmirable basilique de sa ville adoptivc ; et son poème s'élève à toute la hauteur du sujet. Eclat et grandeur^ majesté des images^ pompe et harmonie des vers . rien n*y manque , a dit un maître plus compétent que moi, M. Philippe Lesbroussart. Ne citons que le début :
Ils étaient beaux , les temps où de ses chastes flammes La foi jeune et féconde illuminait les âmes; Où , sortant du tombeau , la vieille humanité Levait au ciel ouvert un oeil de confiance; Où la terre priait ; où la sainte croyance Dorait tout des reflets de sa virginité.
La Rome impériale avait creusé sa tombe:
Quand elle y descendit, vaste et morne hécatombe, L*univers un instant douta d*un lendemain ; Mais le Seigneur soufiBa sur ce débris immonde , Et sa puissante main couvrit un nouveau monde Dç langes arrachés au suaire romain.
Christ ! du Golgotha la cime ténébreuse
Avait vu s*arréter ta marche douloureuse :
Elle avait entendu mourir ta grande voix :
Tes yeux s^étaient fermés sur le sanglant mystère ;
Ton esprit avait fui vers les cieux ; et la terre,
La terre respirait à Tombre de ta croix.
La suite est aussi belle, est plus belle peut-être. Mais^ je vous le demande , qui va s'attendre à trouver des ver^ comme cela
diins un recueil intitulé Rameaux? Qui force M. Biisschmann à revélir ses odes d*un nom qui se rapporte au sien ? Mais qiril change donc de nom, je Ten supplie; qu*au lieu de forestier, il se fasse chef d^ouvriers, et ses poèmes alors, nous les appellerons des chefs-d'œuvre.
Dans toute cette poésie végétale , M. Van Hasselt a été Tun des mieux inspirés. C'est lui , je pense, qui , au premier printemps de notre régénération nationale, sema des premières fleurs le parterre poétique des Belges* et en effet la Primevère^ cette aimahle (ilie du printemps , devait s'épanouir tout d'abord à ce nouveau soleil qui fit éclore ensuite tant d^autrea jolies choses.
Une des plus gentilles à mon gré, c'est la gentille Pâquerette,
Du feu divin qui les créa
Toujours rayonnant , toujours belles ,
Tes Paqu brettes , Louïsa ,
Seront, crois-moi, des Immortelles^
J'arrive enfin , j'arrive à M. Van Swygenhoven , poète avec ce nom , mais surtout docteur en médecine, ce qui serait une raison suifisante pour n'avoir fait que drogue , si le docteur n'avait fait aussi son Heliotropta, J'ai lu son Heliotropia. Les uns prétendent que les vers en sont écrits en français. D'autres soutiennent, et non sans de bonnes rais^ons, qu'ils sont écrits en flamand. La chose ne me parait pas claire. La question est ardue. Après seconde et attentive lecture , je tiens, moi, que les vers sont flamands. Mais j'aborderai les flamands plus tard. Poursuivons les wallons.
Nos wallons , je le dis , nos wallons, je le répète, gens trop sensés pour être bien poétiques, n'ont qu'une estime assez médiocre pour les vagues et creuses poésies , pour le cliquetis et le tapage des mots , pour la mêlée hugonienne de vingt métaphores diverses qui se heurtent sur la même idée, qui se croisent, &e brisent, et jettent l'intelligence dans un chaos d'images oii elle a grand' peine à comprendre.
Aussi la wallonnade ne chante guère. Elle parle et raconte. Elle parle en petits ternies ; elle raconte en toute simplicité.
Elle rime tout juste ce qu'il faut pour 8*accrocher comme elle peut à la langue des Dieux. £t voilà pour la forme.
Pour le fond , oh ! c'est mieux : petit poème national qui cherche à célébrer nos charmants paysages , mais surtout à réveiller les beaux et nobles souvenirs de la patrie bien-aimée. Car je suis assez de l'avis de notre grand historien wallon : « Les livres ne serviroient à rien, dit Philippe de Commincs, « si n'estoit pour ramener en mémoire les choses passées. »
Voulez-vous interroger les ruines héroïques du château de Franchimont , gravir de bonne humeur et en parfaite connaissance de chose et de lieu le pic de Chèvrerhont , ou bien encore parcourir agréablement les bords enchantés de La Meuse? Lisez mes wallonnades. Voulez-vous boire sAvaimmenik La Fontaine de Louis XI^, ou bien connaître à fond le castel de Crévecosur et le drame sanglant de ses trois châtelaines, le castel de Beaufort et la triste aventure qui le fit solitaire , le castel de Montaigle et ses grandeurs romaines, barbares et féodales? Lisez , vous dis-je, lisez mes wallonnades. Préférez- vous d^assister aux sacrifices du noir Theutatès, aux terribles orgies de La Pierre du î^taib/e qu'un Vandale a détruite? Aimez-vous mieux peut-être applaudir le brillant exploit des Dinantais à La Roche àBayard? Ou voulez-vous plutôt , dans le calme de la nuit, quand tout est sombre et lugubre , aller silencieusement méditer au grand sépulcre de ff^aterloo? Lisez, lisez mes wallonnades.
Soyez surtout bien poli , bien aimable ; faites à mon œuvre de ce jour tout l'accueil qu'elle mérite ; et je vous en promets d'autres, car la source en déborde :
Car que flaire en vacance é moins que l'on n^écrive ?
J'ai fait longtemps comme là plupart : j'ai voyagé au bon temps des vacances. J'ai voyagé par tiers de curiosité, de désœuvrement et de vide de cœur. Je ne voyage pas cette année. Et pourquoi ? Parce que nous sommes sur terre oiî les projets se forment et que les belles réalités sont attachées à la voûte du ciel. Les uns chassent dans ce bienheureux temps ; d'autres pèchent ; plusieurs tendent le filet à l'alouette , le lacet à la
grive , pauvres oiseaux qui TieDoent trouver la mort , quand ils allaient chercher un plus doux soleil ; beaucoup vont à Spa combiner les chances du tapis vert , a Ostende s'ébattre en l'eau salée , à Chaudfontaine en l'eau chaude et à Tilf en Teau froide : j'en sais qui se contentent de bayer aux corneilles , de bailler même tout de bon , de flâner, de manger et de boire et de s'ennuyer à périr. Moi , je rime la patrie.
Oh , malheur , malheur à qui ne sait s'occuper !
A Dieu ne plaise que je blâme tous ces plaisirs vulgaires : s'ils sont fort peu pour le cœur et fort peu pour la tète, ils sont beaucoup pour le salut des muscles , des os et de la chair. Mais après avoir remué son corps , il n'est pas trop mauvais de remuer son âme.
Cependant , je crois qu'avant d'écrire on ferait assez bien d'y regarder à deux fois. Savez-vous qu'il est compromettant d'écrire dans le bienheureux royaume de Belgique? Car il y a encore un assez bon nombre de Béotiens dans ce cher royaume.
Et qu'est-ce que le Béotien de Belgique? Je vais vous le dire.
Le Béotien de Belgique est un homme ( d'autres seraient moins polis ) qui , soit par envie , anelque peu fâché de ne savoir écrire , soit par ignorance , ne lisant jamais et dès lors ne comprenant pas qu'on écrive, range les écrivains dans une classe de sortes de gens inutiles , assez ridicules même , perdant complètement leur temps à coudre des iâl^s et des mots.
Le Béotien de Belgique comprend fort bien un morceau de bœuf sur une assiette, un litre de bière dans un cabaret.
Il comprend encore un homme grave qui passe toutes ses soirées^ soit à jouer le whist , soit à fumer et boire , soit même à contempler au théâtre des acteurs et des baladins.
Le Béotien de Belgique reçoit , admet , autorise tout cela»
11 comprend encore , jusqu'à un certain point , qu'un français écrive, qu'un allemand écrive, qu'un anglais, un italien, un espagnol , un russe même écrive.
Mais ce qu*il ne comprend guère, c*est qu*an belge écrive , plaçant apparemment tous les belges dans Tordre des ruminants où H se trouve lui-même.
Ce qu'il ne comprend pas du tout , c*est qu'un belge qui se respecte, s'amuse un instant à éjaculer quelques rimes, et qu'un homme qui donne un moment de loisir à ce travail de tète , soit aussi respectable qu'un homme qui boit une pinte , fait un chelem ou fume cinq ou six pipes.
C'est qu'eu effet on remue tant d'idées à fumer , à jouer, à pinter !.«.
C'est qu'en effet on en remue si peu à travailler son esprit d'une façon quelconque I...
Comme l'Athénien^du reste^le Béotien de Belgique comprend on ne peut mieux qu'un pays prospère , grandit , prend son rang sur la carte da globe par l'abondance et l'écoulement de ses produits , par la houille , le fer et le coton , par de longs rubans de railways, par de beaux et vastes champs de froment , de houblon et de pommes de terre.
C'est très-bon. Il pense là ce que nous pensons tous*
Mais on aura grand'peine à enchâsser dans la dureté de son crâne qu'un peuple n'est réellement complet et n'occupera jamais qu'un degré inférieur dans l'échelle sociale, s'il n'est riche aussi par un cet *moins matériel « s'il ne brille par les productions de l'esprit , par les hautes et nobles œuvres de l'intelligence.
Ainsi le Béotien de Belgique n'admettra jamais qu'il faille encourager activement toutes les sciences , encourager activement toutes les lettres; et à coup sûr ce n'est pas a lui que je m'adresse, quand j'annonce, comme je l'ai fait tantôt, quelques pièces nouvelles , quand je répète de cette voix si douce d'auteur belge qui recommande son œuvre : u Lisez mes wallonnades! » Car d'abord sait-il lire?
Oui, vraiment; j'ai encore au fond de mon portefeuille de vacances une demi-douzaine de pièces plus ou moins wallonnes qui pourraient bien en sortir un jour. Je me suis laissé dire que certain auteur (je me garderai bien de l'appeler poêle) avait nii« en madrigaux toute l'hisloire de France. Ma foi ,
pour peu que le malheur me poursuive encore^ et, flétrissant la rose de mes plus doux projets , me condamne de nouveau à passer au pays mes deux grands mois de loisir j je finirai moimême par mettre en wallonnades toute l'histoire de Belgique.- Allons , voyons , qui veut de Fépoque romaine? Approchez , messieurs : voici les coteaux de la Sambre qui se hérissent de fer ; voici le grand Combat de Prêle , où , sous le choc des vigoureux Nerviens , Rome et César un moment tremblèrent. Approchez, approchez : voici, en petits vers légers et pleins de coquetterie , la Fontaine de Pline , cette vieille fontaine du vieux naturaliste, arrosant encore de nos jours les vieux rem* parts de la cité de Tongres; contemplez, admirez cette foule élégante de dames gauloises, en société de nobles matrones romaines, venant toutes, durant la belle saison , boire à longs traits cette excellente eau minérale qui rafraîchit le teint. ( Tungri^ civitas Galliœ^ fontetn hahet insignem, etc.). Qui veut à présent , qui veut du moyen âge? Voilà, voilà du moyen Âge : Rollon, à la tète de sef rudes Normands, qui vient empourprer de sang les deux rives de TEscaut, et les étonner de sa sauvage magnanimité ; l'Arbre du bon Dieu , cet admirable chêne qui est tout grand debout, bien qu'il ait vu Charlemagne ; V Abbaye de Viller» et son immense ruine, qui a déjà si heureusement remué tant d'habiles pinceaux, et dont je vous conte les traditions, les légendes, depuis le grand Saint-Ber« nard, appuyé sur son mauvais bâton, jnsqu*à Fabbé Gloquette, si fier de son blason à trois cloches. Voulez-vous encore les Cascadei de Roiseus , la docte et toujours sainte Abbaye d'Or^ val, et pour la rawette (délicieuse locution wallonne) le Z^ésert de Marlagne^ de ce Marlagne qui fut longtemps un monastère en ruines , et qui est aujourd'hui une sucrerie de betteraves en ruines, comme beaucoup d'autres?
Ce n'est pas tout, mais c'en est bien assez. N'exigez pas davantage. Surtout , je vous en prie , ne me demandez pas le vieux Château d'Amblève, ce triste et redoutable manoir du Sanglier des Ardennes. Hélas ! je puis l'oflfrir ; mais il y a tant de larmes au fond de ses souvenirs, tant de fleurs flétries au milieu de ses ruines, tant de blessures cruelles dans des cœura qui n ont que trop saigné
Àmateli^ perché hanno patHo^ perché patiscono^ perché son deboli,^,,,,
•Mahzoki.
Mon lecteur ne sW-il pas trop effarouché tout à l'heure de voir un petit mot wallon se glisser dans ma prose ? La rawe^e !.. Mais je vous défie bien , par exemple , d'exprimer cela en un français tant soit peu chrétien. La rawette,,,, c'est com^me qui dirait le petit morceau gratis après le gros morceau qu'on achète. Je vous paie deux francs ce panier de fruits ; mais donnez-moi deux ou trois pèches pour la rawette. — Oh bravai brava, ma mélodieuse ! tu viens de chanter comme au ciel le grand air de Robin ^ mais voyons , sois. bonne, et pour la fowette, chante-moi' le gentil petit air de Y Amandier fleuri, — Très-bien, docteur Fourdrin, mon brave et digne docteur! vous déclalnez à ravir et comme un vrai tonnerre tous ces magnifiques drames dont vous vous êtes accouché vous-même , . Ylfomme aux yeux de hesuf^ le Médecin , les Mendiante Chinois^ le Drapeau dans la l^ne , et dix-huit autres encore ^ mais il nous faut la rawette:^ allons, allons, une de ces belles petites jolies Duicamarae que vous contez si bienl-^Et voilà , par ma foi t le docteur de me prendre au mot , et de s'écrier , en s'adressant au larynx d'un représentant qui retourne chez lui , session close :
De retour au conventicule
De Torateur, Larynx, courage! et clavicule!
Buccinateur !
Allons, cerveau, pense, éjaculeî
Que rélecteur , Charmé du bonheur qu'inocule
Son zélaeur, Le tienne sur ce janicule
Dominateur , De canicule eu canicule
Législateur!
Suffit, docteur-poëte : je vous fais grâce du reste. Cette rawette est fort belle : elle est très-belle, cette ratcette ; et vous avez beau le nier , je vous assure , moi, que je comprends ce
que you8 avez voulu dire. Vous êtes n^ en France , n'est-il pas vrai, docteur?
Eh bien! j'ai entendu des gens pinces dans leur langage, compassés, sucrés, académifiés dans leurs termes, parler de haîe-au-bout ; ils voulaient dire la rawette. Je les ai entendus , vousdis-je; et j*ai pu me retenir de placer sous mon poing leur odieux visage !.... ffaîe-au^bout ^ ah, grand Bieu!.»..
Décidément nous avons trop négligé notre excellent virallon. Saisis do mode française , nous avons prétentieusement rougi d'user , dans nos relations familières , du langage familier de nos bons aïeux ; et nous avions grand tort. On y revient à présent; et l'on a grand'raison. On ose enfin reparler wallon : on écrit et on chante du wallon : on publie des recueils d'anciennes productions wallonnes. Bien , très-bien ; et , dans ma wallonnade , je pourrai me permettre encore de risquer le joli mot wallon.
Non pas que la langue française ne soit la vraie langue littéraire des Belges (après le flamand, bien entendu , après cette grande et belle langue que l'on parle, dit-on , en Europe , sur une étendue de quinze lieues carrées). Ah! certes, quand on a eu des écrivains tels que Gom mines et Froissard, et qu'on en possède aujourd'hui tels quelesGerlache, les Mocke, lesPolain, les Quetelet, les Reiffenberg, les Slassart, tous assez bien appréciés en Belgique , mais très-bien appréciés au dehors , on peut se vanter à coup sûr d'avoir une langue littéraire , belle, nche, harmonieuse et complète (toujours après le flamand , toujours.. •)•
Il serait par trop plaisant, en vérité , de considérer le français comme langue étrangère au pays qui fut le betrceau de la monarchie française et le grapd théâtre d'honneur des plus grands chefs des Francs. A nous nos Clodionl A nous nos Chilpéric, nos Charles Martel, nos Pépin et nos Charlemagne. Allons, Tournai , lève-toi ; levez-vous , Landen , Herstal et Jupille ; levez-vous, cités de la Gampine , et racontez les grandes origines de la nation française.
Mais le waHon Q*en a pas moins son charme^ son mérite, son prix.
Ah I si j'étais un prince de la finance , un roi de Tindastrie ou un puissant terrien, j'aurais, soyez-en sûr, un gai trouvère à ma solde, un trouvère wallon, pur wallon, qui, à l'heure delà facile digestion .de mon diner frugal , viendrait me chanter quelque bon.no mélodie wallonne , quelque naïve pasquée de Liège, quelque gras refrain de Namur, quelque joyeuse canton du Hainaut. C'est amusant au possible.
. Écoutez-vous parfois ces chanteurs ambulants , qui vont courant les rues, les cafés, les hôtels? Pour moi, je les écoute avec quelque conscience ; et loin de les tarabuster comme font certains commis-voyageurs du plus bas étage, jo les accueille comme ils aiment, mon obole à la main. Au fait, les pauvres diables, ne sont-ils pas les derniers débris de nos anciens ménestrels , le dernier écho des voix du moyen âge et de la gaie science ?
Mais j'en conviens toutefois ; ils nous chantent , nous chantent , nous rabâchent un peu trop tous ces malheureux airs d'opéras dont nous n'avons que faire. Les stupides ! Que n*apprennent-ils deux ou trois douzaines de chansons dans tous les patois du pays? Ils feraient grosse recette. Wallons , étran* gers , Allemands , Français , tous s'en divertiraient à l'envi. Beaucoup même en demanderaient copie, moyennant finance. L'idée est vraiment bonne.
Le siècle a soif d'original , de neuf et de piquant. Il est trèsvrai qu'un homme qui inventerait un nouveau péché ferait sa fortune.
On regarde h deux francs pour acheter un livre; mais pour nne pasquée en plein vent , une polka , une mazurka bien fraîche, pour un joueur de basse ou un faiseur de tours, pour un Risley , un Clown , nous jetterons, parbleu! l'argent par les fenêtres.
Qu'est-il besoin après tout de jouir par l'esprit et le cœur? Jouissons par lessens^ morbleu! Jouissons par l'oreille, par les yeux, par la bouche.
Il faut comprendre et mccliter un livre» Comprendre
méditer.... diable! diable!....
Mais une danse se voit.
Une chanson s*entend.
Un diner se mange.
Que voulez -vous que j'y fasse? Nous avons eu les siècles de rintellîgence. Nous entrons dans le siècle de la matière et des sens. '
Je serai juste pourtant : je reconnais l'exception , la grande exception à faire en faveur des romans en feuilletons courants^ si bons, comme chacun sait, si profondément étudiés, si exempts de faux, d'invraisemblances, d'exagérations et d'absurdités de toutes les couleurs , tels enfin que nous les dévorons , et que le marmiton de Voltaire en eût affublé ses côtelettes, et que Voltaire lui-même en eût fait bien pis, par ma foi.
Le siècle est donc matériel: quant à ceux qui le blâment^ c'est manifestement un tas de rococos , do perruques , de momies , d'hommes passés à l'état fossile , de carcasses antédiluviennes, ne comprenant rien au bon français du jour et capables tout au plus de louer, vanter^ exalter le wallon , ce gothique langage de nos pères vermoulus.
Il faut bien se résigner et subir son rôle.
Grâces soient donc rendues à messieurs des initiales B. et D. (lesquelles se traduisent par François Bailleux et Joseph Bejardin) , qui ont osé enrichir notre littérature d'un fort curieux recueil de chansons liégeoises ! J'aurais bien à les chicaner quelque peu sur l'orthographe qu'ils ont cru devoir adopter ; mais nous en causerons à loisir. Qu'ils en causent surtout à l'auteur du Dictionnaire étymologique de la langue tra//onne, qui ne peut tarder à paraître. Ils trouveront à qui parler, sur mon âme ! L'auteur est, je pense, Charles Grandgagnage, de Liège. C'est possible; mais je n'en parle pas, et je ne veux pas en parler, et je ne dirai pas que l'ouvrage sera savant, très-savant comprenez-vous pourquoi?
Grâces soient aussi rendues à M. Jules Borgnet , qui nous prépare , dit-on , un bon gros recueil de chansons namuroises!
Gràees encore au futur enfant de Mons ou de Tournai , qnî voudra bien consacrerpar la presse ton» ces refrains hennnyers, si plaisants , si joyeux {
Mais honneur surtout aux vrais auteurs wallons , aux Pindares et auxAnacréons du terroir! Honneur au curé Du Vivier, au professeur Forir^ à Charles Werotte, mon brave compatriote, au docteur Wasseige et au digne Simenon^ ce vrai patriarche du vieux Parnasse liégeois, qui tous ont rallumé le feu de la bonne et franche poésie wallonne !
Simenon, Duvivier.,.. oui, lecteur, je dis rarement monsieur ^ quand je parle d*un auteur. Un auteur est pour moi quelque chose de haut placé, de naturellement noble, qui sait se passer de titre, et qu'il suffît de nommer pour le glorifier. Les auteurs à mes yeux , sont les grands et puissants seigneurs de Tintelligence : leur nom tout seul dit tout. Je donne le titre de comte et de baron à tous ces petits baronneaux qui ont besoin de cela pour être quelque chose ; mais je dis tout court les Ligne et les Arenberg, les Lesbroussart et les Dumortier, les Lannoy, les Groy , les Alvin , les Waoken , les Juste et les Joly, et vingt autres barons de la pensée, marquis de la prose ou ducs de la poésie.
Je conviens que les ducs sont encore un peu rares : contenions-nous de simples chevaliers. Nous grandissons chaque jour, et des éperons nous pourrons monter aux couronnes.
Veuillez donc , mes chers confrères Simenon et Werotte , Forir , Duvivier et Wasseige, me pardonner une orgueilleuse familiarité , et m'envoyer vos chansons.
Et vous donc, mon cher monsieur Willems , comment vous portez-vous? Gomment vont toutes ces charmantes et flamandes mélodies, que vous nous avez quelquefois si joliment chantées? Savez-vous que je les aime beaucoup vos mélodies^ toutes flamandes qu*elles sont , tout wallon que je suis ? Je vous engage
à les publier au plus tôt; et je vous annonce que je souscris pou? trois exemplaires, un pour la ville, un pour la campagne, et le troisième pour Tabbé de Foere que je veux faire enrager. Ob ! oui, je vous y engage , publiez le plus que vous pouvez de ces vieilles mélodies flamandes : faites tant que vous voudrez de nouvelles et très-flamandes mélodies : j*applaudis de tout cœur. Mais^ je vous en conjure , ne voyez guère dans votre flamand à vous, que ce*que je vois dans notre wallon à nous : c'est-à-dire, sous le rapport de Thistoire, des antiquités nationales et de la linguistique^ un sujet d*étude infiniment curieux, intéressant, obligé peut-être; mais pour tout le reste ^ une simple amusette littéraire , une petite littérature de couleur locale, une bleuette à passer le temps, le soir, au coin du feu, dans sa ville , dans son quartier, dans sa rue, mais non pas hors des quinze lieues carrées..., vous savez. ••.
Tenez, mon cher monsieur Willems, je vous aime beaucoup. J*aime assez le flamand aussi. Je Tai appris et je le parle un peu. Mais là, vraiment, la main sur la conscience, dites*moi si vous avez un grandissime plaisir à écrire pour quelques douzaines de lecteurs , rhétorictens et curés de campagne.
Vous me faites beaucoup de peine, mon cher monsieur Willems. Comment ! vous qui pouvez et qui savez si bien écrire en bon français, pourquoi donc vous obstiner ainsi à écrire en flamand? Vous qui pouvez élever haut la voix devant la grande multitude française, devant TEurope, devant le monde ' enfin, pourquoi vous entêter à prêcher au désert? Pourquoi vous plaiie à vous isoler? Pourquoi, de gaité de cœur, vous dérober au large et beau soleil de la civilisation générale ? Vous n'êtes pas un savant à qui doive suffire une toute petite réputation flamande ; et vous possédez bien mieux que cela , ma foi, pour avoir écrit beaucoup d'excellentes pages en excellent français. Dans votre intérêt, dans le nôtre, dans celui du pays tout entier, écrivez encore eu français, je vous en prie ; écrivez dans une langue que vos propres écrits vous défendent d'appeler étrangère. Étrangère, mon cher monsieur Willems ! mais vous n'y pensez pas; mais vous vous donniiz tous les jours
à vous-même le plus cruel démenti. Étrangère !... El Devaax donc, et Saint-Génois, Dedecker^ Schayes^ De Smet^ Gornelis' sen, Morren, Bogaerts, Blommaert, Steur, Cooraans, Serrure^ Delepierre, Van de Weyer, Van Praet, Van HaSselt, et vingt autres F'an^ vos dignes frères en la bonne race flamande, qui écrivent en français comme beaucoup d'écrivains de France seraient heureux d'écrire. Continuez, continuez avec eux à mouler vos belles et savantes pensées dans une langue que tout le monde comprend. Les hommes comme vous ne sont pas si communs , qu'on puisse les voir avec indifférence s'enterrer tout vifs dans le cercueil de l'idiome flamand. Ne vous enterrez pas, mon cher monsieur Willems ; ne vous enterrez plus, je vous en supplie : laissez le cercueil tout entier à l'illustre Société de langue et de littérature flamandes , établie on ne sait oii dans la capitale du royaume de Belgique.
La Belgique est déjà bien petite et bien versicolore, mon honorable ami. Voulez-rousdonc la diviser davantage, la morceler encore, la déchiqueter de plus belle ? Non , non ; laissez^ vous attendrir. C'est un confrère, un frère^ un académicien qui se jette à vos pieds. Prenez pitié de la Belgique, cher confrère. Encore un pas en avant, d'autres diraient en arrière, et la Belgique n'est plus qu'une indéchiffrable mosaïque avec des personnages aux couleurs de toutes les provinces , aux opinions de toute sorte, aux langues de toute espèce, à dérouter M. Roulez lui*méme , ce grand explicàteur de mosaïques , de vases et autres pots. .
Flamande ou wallonne, toute la Belgique civilisée parle français : saisissons ce bienheureux lien ; aidons, poussons à la fusion complète ; et s'il est encore au fond de la Flandre flamingante , comme au fond de la Hesbaye , du Condroz , des^ Ardennes, quelque village arriéré où le français soit du grec, marchons à sa conquête ; marchons à l'union et au plus grand bonheur de la patrie adorée.
Vous criez , je le sais, à la nationalité. « Tant que nous parie lerons français , diles-vous , nous ne cesserons de tourner « les yeux vers la France.»
Mon Dleo, est-ce donc un si grand mal ? La France a encore un peu de bon, croye'z-moi. Tout n'y est pas Luchet , Janin et compagnie. Nos yeux pourraient se tourner vers bien pis que cela. Dieu sait fanème oii Ton nous conduirait , si la France , sentinelle avancée de la civilisation , mais parfois sentinelle un peu trop avancée et fort aventureuse , si la France , dis-je , venait à disparaître de l'admirable poste qu'elle occupe au centre de FEurope.
Or , sans être français autrement que vous, mon cher monsieur Wiilenis , je pense que nous pouvons parler français sans tuop nous compromettre. Genève parle français, le français de Genève , comme nous parlons peut-être le français de Belgique; et Genève n'en a pas moins sa petite nationalité, littéraire , politique et autre. Je ne sais ni l'espagnol ni le portugais ; mais je me suis mis en tète que ces deux langues devaient avoir de grands rapports entre elles. Le Portugal en est-il pour cela un peu moins national? £t l'Amérique donc, l'Amérique des Etats-Unis qui parle anglais, pur anglais,
n*au^ait-elIe pas de grâce sa nationalité bien propre et bien
distincte?
Je ne sais , mon cher monsieur Willems , si je ne tiens pas au moins autant que vous à la bonne petite nationalité delà Belgique. Je ne dis pas plus que vous, bien que (soit dit à l'oreille de peur de l'abbé De Foere ) votre flamand frise un tout peu le hollaudais , dit-on. Je n'en crois rien. Mais notre français ^ à nous ne frise rien du tout. Nous tenons à parler bon français et à rester bons belges. Allons, tenons-y tous les deux; embrassons-nous en français, et laissez là votre flamand , cher ami !
Omne tulit punclum qui miscuil utile dulci ,
Disait-on jadis dans le temps latin, au temps du pauvre Horace.
Je ne sais si le flamand satisfait complètement a la règle
classique; mais à coup s&r je réponds du wallon : utilia^ duleiê, le wallon est accompli de tout point, ad unguem.
Il est une seule chose qui me chiflbnne en lut; c'est son orthographe. J'ai écrit là-dessus un excellent mémoire.... allons,
allons, tranquille! Vous Taures un jour cet excellent
mémoire... • ne me Tarrachez pas Car dans toute la sincérité de mon âme , je crois que jusqu'à présent personne n'y a vu goutte, sauf moi, vous pensez bien. Le respectable et trèsspirituel Simonon que Ton imprime^ en ce moment, et dont nous allons enfin obtenir les charmantes pasquées ^ Ma ianle Sàra , Li Kopareye , etc. , Simonon , pour fixer Torthographo du patois liégeois , a inventé , me dit-on , deux ou trois lettres nouvelles, retournées, renversées. Ah, diantre! voilà une drôle d'idée : heureuse peut-être ; c*eat à voir. Mais par ce temps qui vole et au milieu des chemins de fer, va-t-on prendre loisir et peine pour étudier de nouvelles lettres, pour observer consciencieusement des mots vêtus de l'habit commun, mais portant leur culotte à Fenvers? M. Simonon est difficile, trèsdifficile. Deux douzaines de lettres ne peuvent lui suffire. Il me parait pourtant que deux douzaines, c'est déjà bien honnête. Les Grecs n'en avaient guère plus ; les Hébreux en ont un peu moins; et je tiens que la poésie hébraïque ne le cède que de fort peu à la poésie liégeoise. Qui sait pourtant? nous verrons. Le neuf! le neuf! cela peut prendre^ éclater, faire feu. Du reste, heureux d'être leur parrain, je brûle de voir ces deux ou trois Simononnes, Mais j'attends aveo une non moins vive impatience le Dictionnaire étymologique de la langue wallonne. J'avertis l'auteur (Charles Grandgagnage, dit-on)^ qu'il ait à bien se tenir. Si l'orthographe qu'il va nous proposer n'est pas dans le système que je tiens sous clef, sous trois clefs, je vais le travailler d'importance , et lui prouver clairement que, si les papes font du népotisme , les wallons ne font que de la bonne orthographe.
Nous avons vu le côté agréable de ce cher wallon : nous allons en montrer l'utile à présent, craignant bien toutefois de ne pouvoir renfermer cette essence utile dans une petite fiole d'apparence agréable.
Les Français, ces gairiards qui ne cloutent de rien et qui ont bien eu quelque droit d'ainsi faire , les Français doutent pourtant de leur langue^ quand ils se prennent à lire Charron , Marot, Montaigne, mais surtout les Froîssard, les Ghaslelain, et autres chroniqueurs de la vieille Belgique, voir même notre excellent historien wallon, Philippe de Gommines.
Pour nous autres, wallons de Fàncienne roche, rien de plu» simple, de plus élémentaire. Tous ces vieux mots de ces vieu3k auteurs , ressiner [goûter) , haterel (cou), sacher (tirer), estratn (paille), meshaing (mal, chagrin, contrariété), derrain^ darrain (dernier), grigneux (affligé, maussade), havet (crochet), murc^rtV (tuer), f^ayetir (maire) , meschine (servante), haitié (sain),^»^ (à bas), tempre (tôt), toason (gazon) , buquer (frapper), enrugni (rouillé), houtér (mettre), tout cela n'est pour nous que du patois , c'est-à-dire , de cette vieille langue gauloise, si naïve, si pittoresque, parfois si énergique, et dont notre wallon conserve le trésor à peu près intact.
L'autre jour Froissard m'est retombé sous la main , notre vieux et amusant Froissard ; oui , notre , et par ma foi très* notre ; car ^'il n'est que mort à Chimai , il naquît à Valenciennes qui était une bonne ville belgique , s'il vous plaît, ville que Louis XIV nous a brutalement prise et que nous irons reprendre, un de ces jours , j'espère ; car on reprend son bien partout où on le trouve.
J*ouvris donc le Froissard de M. Buchon ; et vous savez que M.Buchona cru devoir placer en tête du chroniqueur' un vocabulaire de tous les anciens mots qui s'y trouvent.
J'y lus que mt*cer, mufeier, mussier, signiGe cacher, qu'ensongne^ enseigne, ensogne, essoigne , signiGe soin, embarras, qu'à fait vent dire à mesure , que Viawe , c'est l'eau , et que ïesponde , c'est le bord du lit. Très-bien , monsieur Buchon.
Mais j'y lus aussi que cru dans le vieux langage correspond
à cruel ou à rude ; et comme exemple de l'emploi du mot dans
ce sens, l'auteur du vocabulaire cite la phrase suivante de son
.chroniqueur : Avecques tout ce éioit le temps si cru et si
pluvieux.
Halte-là , monsieur Buchon! vousn'y êtes pas du toul. Venez donc apprendre nos patois ; et vous saurez alors que cru, o^*esl tout bonnement humide , mais non pas cruel que je sache. — Il fait cru dans cette chambre y dans cette armoire, — L'air cet cru^ le temps est cru. — Voilà des façons de parler que tous entendrez tous les jours dans mon bon pays de Namur : hélas ! oui , presque tous les jours ;- car le climat de Belgique est dianirement cru , mon cher lexicographe.
Vous dites ausu que fel signifie cruel. Vous avez une étonnante tendance à trouver tout cruel , vous qui êtes si bon , si doux , si aimable; oui , vraiment , si aimable que je regretterai toute ma vie de n*avoir pu faire avec vous le voyage de Grèce... avec vous , avec une autre personne encore , bien aimable aussi et sans idée cruelle,*, mais felle , mais très-felîe , mais felU autant que moi pour s*élanceraux champs de Lacédémone et d'Athènes. — Et rtgarda que sa guerre en serait plus felle et plus dure, dites-vous dans vos exemples. — Iln*esi si felle guerre que de voisins et amis. — £h bien , je dis quelque part dans une wallonnade quelconque , en parlant d'un ami qui était jeune alors :
Fort de ses dix-sept ans, c^était un diable à quatre , Et je n'en vis jamais de plus fel à se battre.
Ce qui n*accuse en rien cet excellent garçon , le meilleur enfant du monde et pas du tout cruel* mais ce qui signifie toul bonnement que, la bataille une fois engagée , il n*y avait personne de plus animé que lut , de plus ardent à Tœuvre.
Voulez-vous encore un plus joli exemple? Voyez-moi cet oiseau^ ce pinson , qui chante comme un bon petit diable à côté de ses camarades. Car vous saurez , mon cher et honorable savant , qu'ils sont grands batailleurs nos pinsons , que nous avons nos combats de pinsons , nos pinson niers et nos sociétés pinsonnières , avec de vrais et bons règlements, s*H vous plait , des médailles et de brillants drapeaux : demandez plutôt aux citoyens pinsonniers de Gembloux. Voyez-moi donc ce pinson. Comme il est fel! comme' il chante fel ou fellement!
Non, il ii*est pa& possible de chanter plus vivement, plus bravafpent , mais saos la moindre cruauté , je vous assure.
Je croîs bien encore (sauf erreur) que le reslet, c'est la gelée blanche, la rélée , comme nous disons en wallon, mais non pas, comme vous dites, la rosée ; qu'un roncin est plus qu'un grand cheval , est un cheval entier; que le coron est, non pas le c6té, le coin , mais le bout ; qu'une ntoïe est bien un monceau, soit, je le veux, mais plutdt et à proprement parler, une meulô , d après le mot patois tout semblable ; enGn que dans cette phrase de Froissa rd que vous avez citée : Si il eût fait frèa et pluvieux, le moi frès ne signifie pas frais , comme tous le traduisez , mais signifie (comme le veut le mot wallon /recAe) humide ou mouillé,
N, j9., je vousprie. Mon érudition wallonne est vaste, est très-vaste , presque apssi vaste que le pays wallon. Elle s'étend sur les deux rives de la Meuse , de Dinant a Visé , et même assez profondément dans Tintérieur des terres. Je fais donc flèche de tout bois ; et dans, cette belle discussion à laquelle je me livre avec un amour tout filial (car la patrie est une seconde mère) , j'appelle à mon aide les différents dialectes.
Et je rinterromps même, cette belle discussion; oui, je veux, je dois rinterrompre. L'ingratitude est le vice des mauvais ccBiirs. Vous savez que le mien est bon; et je témoigne ici ma vive reconnaissance à Monsieur le marquis Charles de Trazegnies pour la forte , la très-forte somme de mots wallons qu'il a eu la bonté de verser dans mon riche et bien précieux trésor.
Gela posé et mon devoir rempli , continuons , mon cher M. Buchon. Je n'ai plus qu'une petite question à vous faire.
Croyez-vous fermement , bien fermement , à la signification que vous avez prêtée aux deux verbes allouer (gâter , dites-vous, aliéner), et aloer (altérer, risquer, compromettre) Pour moi , je n'y crois guère ; et je crois bien d'abord que ce n'est là qu'un seul et même mot , écrit de deux manières par Froissard, lequel, comme chacun sait, varie singulièrement l'orthographe encore incertaine de son vieux langage. Pour
ce qui est du lens que nous cherchons, il est clair que tous tournez autour, que vous en approchez, que vous y touchez presque ; mais pas touUà-fait, ce me semble, et pas aussi juste que nous autres wallons nous pouvons le faire , nous qui avons conservé le vieux mot alouer. Je ne puis donc me défendre de croire que les verbes allouer et aloer signifient tiMr, dépenser dansFroissard , ni plus ni moins que dans nos patois du pays : témoin les phrases que vous citez vous-même. — C'est un mal chevalier qui ne veut autre chose que ses aises de boire et de manger, et do aloer le sien follement. Gela est-il clair? n*est-ce pas là dépenser follement tout son bien? Le grand argent qui avoit été cueilli ètoit tout passé et aloé, — Ils avoient vendu et alloué leur héritage, — Ils ne voulaient pas allouer son artille-rie sans raison. — Ils ne vouloient faire blesser leurs gens ni allouer leur artillerie.
Tenez, mon cher monsieur Buchon; je crois en conscience que vous êtes battu. Je suis trop fort, je suis vraiment trop fort. S'il s'atjissait de bonne et vraie érudition^ oh l alors je mo garderais bien de me frotter à vous, à moins de compter toutefois sur cette extrême modestie qui s*allte si bien en vous à une profonde science. Mais ici, voyez-vous, je suis wallon et vous êtes français : la partie ne saurait être égale. Et que* serait-ce, bon Dieu ! si j*en venais à vous dire que le wallon » miroir Odèleet assez peu fêlé, reflète^ nos yeux cette ancienne langue rustique que les conquérants romains avaient implantée dans nos pays conquis? Airaire [aratrum^ charrue), laigne (lignum , bois) , a//* vesprée {vespera , vespere ou vesperi^ sur le soir), colon^ {columba^ pigeon), eor/t7 (hortus, jardin) , eure* (cura, soin , souci), toudi, todi^ [totis diehus ^ toujours) apjt^efer, (appeterCi désirer, avoir du goût pour tel aliment), api[apiarium.^ rucher), des moches d'api (des abeilles), ma^sa/Ze (ma J7t7/a, mala^ joue) ,foraire (de foras, en dehors, ou peut-être diifori de Columelle ; ligne extrême d*un labourage , en dehors du labour général de la terre).
Je m'arrête : je ne veux pas abuser de mes moyens. Maia gare à vouS; mon docte éditeur de Froissard ! hâtez-vous d'é-
tadîer le wallon, de vous préparer au combat. Voici venir un nouvel adversaire , un redoutable ennemi, Tami Pierquin de Gembloux , Tinfatigable et Tinépuisable Pierquin. Apprenez que, pendant deux fois vingt-quatre heures (car pour les esprits prompts le temps n'est que chimère), notre infatigable est venu saisir les patois, tous nos patois de Belgique; et sachez qu'après deux fois vingt-quatre heures, notre inépuisable aura sur tout cela broché coup sur coup vingt brochures, à vous assommer tous, vous et vos pareils. Oui, monsieur Buchon , vingt brochures, vingt brochures imprimées à
' Paris, quai F'oUaire ^ IZ ^ A LA TouB DB Babel.
Toutes mes dévisses avec un savant trop aimable ra*éloigneraient peut-être un peu trop de mon sujet, si le wallon n'était dans la réalité le fond de ma langue et de ma poésie. Et après tout, qu'importe? De$ wallonnades, c'est à la douzaine : lisezles ou ne les lisez pas ; je n'en ai cure. Mais des dissertations sur la langue wallonne , ah ! vraiment, on n'en fait pas tous les joars;, et n'en fait pas qui veut. M'est-il pas vrai aussi que, depuis quelques années, mon indulgent lecteur m'accorde un peu le droit de lui parler de tout h propos de rien , c'est-à-dire, à propos de wallonnades? Laissez-moi donc , je vous en prie, parler tout à mon aise.
J'ai parlé de Froîssart assez proprement tout à l'heure; parlons un instant de Georges Chastelain d'Alost, ce qui sera peutêtre encore mieux : Chastelain, l'une deS plus belles gloires du XVe siècle, grand chroniqueur, surnommé de son temps Voraele et le modèle de tous les écrivains ,' et que de nos jours M. Michelet lui-même daigne comparer à Tacite, mais, oublié, mais pitoyablement et misérablement oublié des Belges qui oublient tout.
Comment se fait-il donc que Philippe de Commines(notre grand historien wallon, je ne cesserai de le dire), comment se fait-il que Philippe ait échappé à la sépulture du même grand ouhli belge? Comment?.... vous allez le savoir. C'est que Philippe, assez fin pour comprendre de bonne heure une portion notable de ses dignes compatriotes, fut de même assez malin pour entrer au service de la France , ou du moin» de Louis Xï, son roi , et que la France a toujours eu le bon esprit de ne pas oublier ses hommes d'intelligence, ni de leur vivant, ni après leur mort. — Commines, dit le savant Buchon, à qui nous devons la restauration de Chastelain , Commines fut à la fois heureux et prudent en passant à propos dans les rangs des français , parmi lesquels il trouvait en même temps existence nationale et gloire littéraire.
Vous l'entendez, messieurs les Belges. Eh bien! qu'en pensez-vous? C'est aux Français que Philippe de Commines doit la conservation de sa gloire , et c'est à un français que Chastelain d'Alostdoit la résurrection de la sienne. Vous voyez bien que le Béotien de Belgic^ue n'est pas un vaia fantôme, et qu'il n'est pas né d'hier .^
Une fois que je tiens ce cher Béotieade Belgique, je ne sais, pas le lâcher. Il est si amusant. Il est impayable à observer surtout, quand on parle devant lui d'un écrivain national qui n'a ni rang ni traitement ni position selon le monde , et dont tout le mérite est de bien écrire. Voyez- le , ee cher ami : n'est-il pas adorable dans ses haussements d'épaules, dans ses« sourires d'une indicible pitié , dans ses clins d'œil d'une inexprimable malice? Mais il faut l'entendre dire avec un sonde voix et d'un air de visage que nulle langue humaine ne saura jamais rendre:
Cest un auteur^ '
Eh bien ! je vous assure que ce mot n'est rien encore : oà i^ devient un homme étonnant , extraordinaire , à montrer en pleine foire , c'est quand il dit avec cette même incomparableexpression :
(yest un poète.
Brave Béotien ! viens donc ici, que je t*embrasse.
Ohloui, vraiment; si nous le laissions faire, ce Bcolien de Belgique^nous pourrions voir encore (cela est triste à dire, mais cela est ainsi), qoelqiies-unsde nos modernes Commines s'acheminer à propos vers la France, heureux et prudents. Le Béotien ne demande pas mieux, c*est possible; il a ses raisons pour cela. Mais nous avons les nôtres, nous , pour lui tenir tète et pour le démasquer.
J*ai esquissé plus haut le Béotien* de Belgique. J*y reviendrai un jour. Je lui réserve un plat de meilleure mine, plus épicé, plus soigné , mais que je ne veux lui servir que dans un diner d'apparat , substantiel , abondant , et médité d*un peu plus longue raain^ que le temps et la tète ne me permettent aujourd'hui de le faire.
Il y aura des portraits et des fac-sîmile.
Georges Chaslelain était donc flamand, né sur le territoire de la ville d'Alost essentiellement flamande ; mais cet indigne flamand (tout exprès sans doute pour faire suer mon digne ami Willems] écrivit en français ; car il appartenait à cette cour élégante de nos anciens ducs de Bourgogne , qui ne parlait pas autre chose. Oui y en vérité , cette cour, la plus polie de toute cette époque , parlait français ^ bon français, le meilleur français de ce temps-là : c^était apparemment delà gallomanie\ et de Tanti-nationalisme , comme le prouve si bien la royale captivité de Péronne ! comme le prouvent si bien encore les batailles de Grevant, de Mons-en-Vimeu et de Muntlhéry ! M*est avis que nos ducs de Bourgogne n*ont pas toujours été parfaitement bons cousins avec les rois de France.
Lisons néanmoins Georges Ghastelain d'Alosl, lisons et relisons Chastelain , bien qu'il n'ait pas écrit dans son flamand d'Alost. En voilà un d'auteur qui nous présente un puits intarissable de termes wallons , de locutions wallonnes , de mots à wallonnades : non pas précisément de ce wallon vulgaire que parlent nos paysans et le commun du peuple; mais de ce bon langage , plein de charme et de naïveté , qui marque le passage du gaulois au français^tel que le parlaient souvent mon
excellent père et tna sainte et adorée mère , tel que le parlent encore, à ma grande satisfaction et au pins vif ébattement de mon Ànie , nos braves bourgeois sans prétentions , nos lettrés de village , nos savants de campagne et cinq ou six vieillards , les derniers et vénérables représentants d*un autre âge.
On lira^ par exemple^dans mon illustre chroniqueur (pardon^ Taglioni , si je te vole Tépithète) , on lira de ces phrases :
Il est minuit , et la beauté se lève (la lune , expression réellement charmante du patois liégeois). M. de la Douce-Âmère, lui , vient de se découcher (se lever). Il prend un bourdon à la main (un bâton) ; mais il oublie sa bourse , n*étant rien moins que happe-châr (avide , intéressé , à vous happer la chair sur le dos). Il ne va pas faire son bonjour (communier) ; il ne vn pas même chercher une branche depâques (un rameau de buis); car un si excellent homme ne peut fnal d*étre damné (no risque pas). Mais en face de St.Jacques, d'une grosse pierre il fait . une chaière (une chaise) ; il allume un petit crasset (une lampe) , et se met à écrire de la gaie science (de la poésie). Entreiant M, Kersch (cependant, pendant ce temps-là)
Je ne sais trop ce que fit M, Kersch. Quant à l'autre , il s*est très-historiquement comporté de la sorte. Mais certes , quand on lit toutes ces naïves expressions, quelquefois si heureuses et qui peignent si bien , n'est-ce pas vraiment pitié que devoir tous ces piètres faiseurs des omnibus du langage (que le bon Dieu bénisse I ) s'imaginer faire merveille à déraciner cette. belle langue , ces wallonismes , comme ils disent ? Les barbares ! les pédants \ Iesgranimairiens.de Boutlicou qu'ils sont ! Voudraient-ils par hasard nous enlever tout le charme de cette couleur locale ? nous défendre de risquer une phrase^ une tournure , un mot qui ne se trouve pas ennuyeusement consacré par dame Académie? nous réduire à la condition misérable d'un bestial troupeau d'imitateurs ? Ils ne sentent donc "pas , ces bâtards de Wallons , le franc et primitif parfum de l'expression vulgaire. Ils ne se doutent guère que beaucoup , beaucoup de ce bon vieux et paternel langage appartient aussi à Charron , à Frolssard , à Chastelain , à Rabelais , et un