‹ WallonnadesChapitre 3 sur 9 · OÙ · texte numérisé non relu

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peu même à Montaigne : langage fort de nerf et de sève, rond de franchise et de simplicité , mais que voulaient proscrire les fatuités d^une civilisation trop raffinée et les prudes raideurs d'une cour compassée et cérémonieuse comme celle de Louis XIV.

Revenons-y nous autres; ou plutôt restons, restons à ce cher langage ; retrempons nos plumes dans le solide encrier de nos pères. Et vous , mon cher Van Hulst , vite, vite, à la besogne! Grâce à vous, nous avons renoué connaissance avec des noms injustement perdus , avec Langius, Torrentius , Sidronîus Hosschius , et d'autres noms d'illustration belgique. Mais vous n'êtes pas au bout : vite, vile^ une nouvelle et bonne biographie , comme vous en faites si bien. Pour remonter à toute la hauteur d'une gloire dont il était bien digne, Georges Chastelain d'Alost compte sur vous , mon ami. '

Je demande mille pardons à Monsieur Polain d'avoir dit Sidronius Hosschius, comme aussi Latigius et Torrentius, au lieu de dire , selon leur propre et véritable nom , Charles De Langhe , De Hossche et Liévin Vanderbecke. Je crois , moi , tout bonnement , qu'il est de ces noms consacrés par l'usage , par l'histoire même , par le temps enGn , ce souverain maître, qu'il n'est guère permis de changer sans une nécessité absolue.

Notre savant ami n'est pas de cet avis; et dans son histoire, dans sa très-bonne Histoire de V ancien pays de Liège , au lieu de Mérovée, Clovis, Louis, St. -Lambert, St.-Hubert, l'Ardenne, les Germains, les Cimbres, les Gaulois, les juges, les cantops, les épieux, les saies, l'Auslrasie, la Neustrie, les Belges et leurs rois, etc., il nous donne Mérétoing, Khlodotvig, Lodewig, Lantbert, Hug-bert^ VAr-denH, les Ghermains, les Kymrys^ les Galls^ les vergobrets, les gaus, les gais^ les leen , V Oster-rikej le Neoster-rike ^ les Bolgs et les righs. Mais il faut être conséquent. Pourquoi donc alors ne dit-il pas de même, dans le cours du récit, Julius Csesar, Augustus , Claudianus, Cicero, Ordsius, Aristotelès, Omeros, les bords de la Sequane, de la

— ôA

Maes ou de Moes? Et sans doute aussi Karl-groot; car son Charlemagne,en jeune habit français, me fait une assez pauvre mine au milieu des autres barbares, vêtus de leur peau d ours. Permis, ordonne même à Augustin Thierry, dans un ouvrage de pure érudition historique , de restituer tous ces noms primitifs. Mais dans une histoire proprement dite, dans une histoire suivie et consacrée au récit des événements, destinée au public, à toutes les classes de lecteurs, et non pas seulement à quelques érudits, c'est là , je dois le dire (car je n'ai pas l'habitude de tourner autour de ma pensée), un vernis d'érudition dont un si bel ouvrage n'avait aucun besoin, qui le dépare plutôt. II y a pour nous autres, du commun des martyrs^ quelque chose de pénible à se voir couper sans cesse le fil des idées et des fkits , à devoir à chaque instant s'arrêter sur des mots plus on moins bizarres,que l'œil doit déchiffrer et la tête comprendre avant de passer outre.

Je ne mets pas de ce nombre le mot righ , que l'on comprend tout de suite. Mais je dcfîe quelqu'un de ne pas sourire à l'aspect de ce righ^ qui revient vingt fois dans les premières pages. Amhio-rix^ Righ des Ehuronê,.,, Le Righ ordonna.,.. Envoyé près du Righ,..* Et quoique son Righ,,,, Ah! pardon^ moa cher Righ , j'en suis désolé ; mais il m'est impossible , absolument impossible de ne pas vous trouver quelque peu ridicule, d'autant plus que vous étiez parfaitement inutile, et qu'en disant chef on avait tout dit, si l'on ne voulait pas absolument de rot.

Quant aux catèies, en conscience je ne sais pas ce que c'est. M. Polain, je pense, a oublié de le dire.

Je me trompe sans doute; mais j'engage l'auteur à laisser ce genre d'érudition (trop facile , assez prétentieux et quelque peu puéril), à des livres teU que Gaule et France de M. Alexandre Dumas, crème fouettée où , à défaut de mérite, il fallait du moins aspirer au baroque.

Si mon petit grief est fondé , c'est d'autant plus fâcheux dans l'ouvrage si remarquable de M. Polain, qu'il est d'un bout

à Fautre écrit de ce slyle facile, vif, attachant, entraînant, impatient de toute interruplion , qui rappelle la manière de M. de Barante et de nos meilleurs chroniqueurs : Scribitur ad narrandum non ad prohandum. On risque toujours un peu à sortir de son genre, comme Lafontaine le dit en fort bons termes. La partie érudite de V Histoire de P ancien pays de tAége^ tous ces détails de pure érudition technique qui gênent le lecteur, qui ne s'accordent pas avec la manière générale de Fécrivain, cette partie, disons-nous, est précisément celle qui semble prêter un peu à la critique sous le rapport de Texactitude. Mais heureusement , dans une œuvre semblable , ces détails ne sont que secondaires ; et si en cela M. Polain n'a. pas toujours consulté toutes les meilleures sources^ ni choisi tous les meilleurs modèles , il n*en est pas de même à coup 8i\f pour le choix et Tenchainement des faits , pour Teiposition, la clarté, Fentrainement du récit, pour le charme du style et pour la beauté des tableaux. Voilà où Fauteur brille de tout son éclat. La race des Philippe de Comroines, des Chastelain , des Froissard n*est pas éteinte en Belgique.

VIIÏ.

Mais tout cela me parait bien sérieux pour un temps de vacances. Je voudrais m'amuser davantage. Qu*est devenu ce bon temps où nous causions du wallon , du flamand et des champêtres poésies de nos poètes — herborisateurs? €omme on s'amusait bien alors ! On s*asseyait sur Therbe , on cueillait la fraîche héliotrope, on respirait le parfum des simples, tandis queFon s'endort a présent dans un grave et historique paragraphe, où le Righ lui-même, Amhio-rix Righ^ n'est pas de force à nous tenir éveillés. Savez-vous où il faut le voir ce grand Ambiorix? C'est dans la grande épopée en prose de M. de Cort. On dit que c'est amusant. Je n'y ai pas été voir. Mais ce qui , sans aucun doute , va nous mettre en belle humeur a l'instant, ce sont les histoires de M. Michelet, berceau, je voudrais le parier, de Righ et compagnie. Non, après

les poésies de certains poètes, je ne connais rien de plus aroii- Siint au inonde que les petites histoires de Thistorien Micbelet.

Je comprends très-bien que M. Michelet ait inventé le moyen-âge , ce moyen-âge que personne ne connaissait avant lui : mais il est une chose que je ne comprends guère , que je ne comprends pas. Gomment se fait-il que, dans un payst^ù Ton a vu à la tète du gouvernement et de l'instruction publique les hommes les plus émrnenls, les écrivains de la plus haute science ou du plus beau talent^ tels que M. Guizot^ M. Thiers et M. Villcmaîn, comment se fait-il qu'on ait pu placer Ai. Mi- • chelet dans une haute position de l'enseignement historique , et par conséquent le proposer pour modèle , lui et ses ouvrages, aux étudiants de la France?

C'est là , en vérité , un étonnant modèle. J'en ai déjà donné quelque part un petit échantillon ; et l'Académie , qui ne rît jamais, se prit ce jour-là à éclater de rire. Qu'était-ce donc à propos?... Oui bien ; voici, voici :

u D'autre part , il y avait la Hollande , ce petit peuple dur <( avare , taciturne , qui fit tant de grandes choses sans gran- « deur. D'abord ils vécurent malgré TOcéan , ce fulle premier <( miracle ; puis ils salèrent le hareng et le fromage , et <i transmutèrent leurs tonnes infectes en tonnes d'or, puis u ils rendirent cet or fécond par la banque ; leurs pièces d'or «( firent deê petits , etc. — Ils ont pris la mer a l'Espagne et « les Indes par dessus... La Hollande était déjà un vampire « couché sur la Belgique , suçant sa vie, engraissant de sa « maigreur.. • »

A cet admirable passage oiî la Hollande n'est plus un pays, mais un peuple, et où les florins ont le mal d'enfant , à cette brillante mêlée ou les concetti se battent avec les antithèses , le gras avec le maigre , les tonnes d'or avec les tonnes de fromage, et le bon sens avec les Indes qui se trouvent par dessus l'Espagne , oui, lecteur, à cet admirable passage, il n'est pas jusqu'à ce grave allemand, ce savant et profond professeur Schlosser; qui n*ait parfaitement satisfait à la définition donnée

d*un certain mot par rAoadémie , qui n*ait fait (puisqu'il faut le dire], un certain mouvement de la houche ^' accompagné d'éclat , et causé par Vimpression qu^ excite en nous quelque chose de gai^ déplaisant. Mais reprenant aussitôt son austère visage, i! écrivit ce qui suit dans les Annales d^JIeidelberg, livraison de mars et avril 1844 :

<( Il faut bien distinguer la différence qui existe entre tour- <t ner des phrases et écrire l'histoire : il ne Faut pas prendre <{ pour de l'histoire ce que la mode donne à Paris pour des' « œuvres historiques: notamment cette boursouflure (bombast, « mot allemand merveilleusement adapté à la chose : entente dez'Vous le vaste et creux retentissement de ce gros hom- « bastl)^ notamment cette boursouflure que Michelet a publiée « sous le titre Ôl Histoire de France]^ etc.»

Parbleu ! monsieur Schlosser^ vous êtes d'une humeur bien maussade. Vous vous fâchez tout jaune pour un mauvais petit passage fort insignifiant; vous allez donc vous fâcher tout rouge à présent; car voici bien mieux , sur mon âme. Boursouflure! vous ne vous gênez guère. Mais prompte est la riposte; nous allons, nous autres, nous voir joliment appeler enflés^

Enflés!... mais regardez-moi donc et d'abord écoutez,

c*est M. Michelet qui s'écrie :

« Pousse donc , ma belle et forte France , pousse les longs « flots de ton onduleux territoire au Rhin , à la Méditerranée, t( à l'Océan. Jette a la dure Angleterre la dure Bretagne, la « tenace Normandie; à la grave et solennelle Espagne, oppose u la dérision gasconne ; à l'Italie , la fougue provençale ; au « massif empire germanique, les solides et profonds bataillons <t de l'Alsace et de la Lorraine ; à Tenflure, à la colère belge , « la sèche et sanguine colère de la Picardie , la sobriété , la « réflexion , l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes ff et de la Champagne »

Sauvons-nous, grand Dieu! voilà M. Schlosser qui frappe à grands coups de poings sur sa chaire. Au secours! au secours ! Hâtez-vous, messieurs Thiers et Guîzot, de calmer ce bon M. Schlosser en lui envoyant vos ouvrages. Et pour nous, mal-

heureux Belges , enflée et colères , sauvoDA-DOuft des sèches et sanguines colères de la Picardie! Sèches, parceqn'elles ont du sang! Sanguines, parcequ'elles sont desséchées !... Sauvons-nous. Échappons aux terribles prosopopéesde M.Michelet rhistorîen, mais surtout à ses livres. Ou plutôt, et puisqu*il oppose, lui, la dure Bretagne à la dure Angleterre^ et les gasconnades à FEspagne, opposons , nous autres , aux longs flots de son onduieuse histoire , les graves et solides récits de nos .Philippe de Commines, de nos Chastelain d*Alosl, de nos Gerlache de Biourge et nos Polain de Liège , nos Borgnet de Namur et nos Mocke de Gand.

Enflé !... Je vous le demande ! Je lui en veux à mort de m*appeler enflé. Colère , passe : je suis fort en colère. Car le voilà , lui aussi , qui veut nous passer sur le ventre et arriver aux limites naturelles , et pousser au Rhin , comme il dit . et

nous enlever notre Meuse notre Meuse ma Meuse à

moi , morbleu ! ma Meuse qui m*a vu naître , ma Meuse que j'ai chantée... Mais halte-là ! Ils n'y sont pas encore. A moi , mes amis! A moi y mes Wallons , mes Flamands , mes Belges ! Jamais le danger de la mère commune ne nous a vus séparés. En avant ! en avant ! gravissons la montagne ; et là-haut , sur ces grands rochers de la Meuse , entonnons tous ensemble le chant de la patrie :

Ils voudraient Tasservir notre Meuse chérie : Mais qu'importeDt leurs cris et tout ce vain courroux ? £Ile est à nous la Meuse , ô ma vieille patrie ! Elle est à nous , elle est à nous.

EHe est à nous. Eh ! n'ont-ils pas leur Seine , Qu'ils ont cachée en de honteux remparts ?

Fleuve français à la course incertaine , Aux flots légers, aux rivages bavards.

Que diraient-ils , si notre main impie A leur beau fleuve ôtait ses écussons ? lis frémiraient du frisson de patrie ;

Et nous aussi, France , nous fï*émissons.

Ils voudraient Tasservir notre Meuse chérie:

Mais qu'importent leurs cris et tout ce vain courroux ? Elle esta nous la Meuse ^ ô ma vieille patrie ! Elle est à nous , elle est à nous.

Elle est à nous ; car sur son urne antique Du peuple belge on Ut le nom si grand :

Elle est à nous ; car le Lion Belgique Boit à longs traits son flot indépendant :

Elle est à nous; car les os de nos pères Gisent en paix le long de ses coteaux :

Elle est à nous ; car au lait de nos mères Nous avons tous mêlé ses pures eaux.

Ils voudraient Tasservir notre Meuse chérie : Mais qu*importent leurs cris et tout ce vain courroux? Elle est à nous la Meuse , ô ma vieille patrie ! Elle est à nous , elle est à nous.

Elle est à nous. Dieu , dont la main puissante ,

Nous délivrant du joug de Tétranger,

Permit enfin à la patrie errante

De se rasseoir à Tantique foyer^

Ob ! souviens-toi que sur nos jeunes tètes

La Meuse un jour a répandu tes biens;

Grand Dieu , dérobe au malheur des conquêtes

Le flot sacré qui nous a fait chrétiens. •

Ils voudraient Tasservir notre Meuse chérie : Mais qu^importent leurs cris et tout ce vain courroux ? Elle est à nous la Meuse , 6 ma vieille patrie ? Elle est à nous, elle est à nous.

Reposons-nous un instant. Nous avons déjà fait du chemin. Partis ^ je crois y du pays des wallonnades, et mémo tout à Theure du côté utile du wallon , voici que nons arrivons au sommet d'un rocher pour y crier : Patrie!

£h bien ! qu'y a-t-il? Rien de plus naturel. Brave et fidèle wallon, je veux sauver ma patrie wallonne; et peut-être ce petit langage qu'on appelle le wallon nous la fait encore aimer davantage.

Ce diable de M. Michelet ra*a fait peur un moment. C'est qu'il n'y allait pas de main morte, et vous poussait au Rhin à

la tète d'un bataillon dliyberboles et d'exclamations qui n*a pas laissé de m*inquiëier un peu.

Je ne veux plus rien avoir ^ défldèler aVec loi. Je retourne à mes vieux amis , Montesquieu , Gibbon , Ancillon , Bossuet.

Non pas que je ne Taîœe beaucoup, ce chef fi. Michelet : je l'aime beaucoup, beauee^up au contraire ; allez ia voir, je vous prie; et vous en serez encbantc. C'est le meilleur des hommes, plein de bonté vraiment, plein d'aménité, d'une bien plus grande simplicité de mcenrs que de plume, et q^oiqu'habitant Paris au milieu de oe tourbillon parisien que nous connaissons tous, pas du tout charlatan , pas du tout intrigant , ce qui est de nos temps un grandissime mérite.

Non pas encore que je n'aime ses ouvr^^pes; je les aime beaucoup également ; car je «le sais pas de livres plus atta« chants que les siens. Et fton seulement il y ia là de la science , mais il y a de l'esprit , trop d'esprit , et de l'imagination par dessus la tête , du haut, du lias , de la plaiue et de la colline , une nuée de traits dardés avec talent , du vernis et de la coueur jet,ée à pleine palette , un bourdonnant essaim d'idées fines et ingénieuses , une brillante roosaUque de rapprochements inattendus qui vous frappent d'autant plus qu'ils arrivent d'un peu loin. Vous n'avez pas le temps de vous retourner, ni de reprendre haleine. L'auteur vous pousse, vous pique, vous entraîne, vous chasse devant lui; et l'on arrive tout ha- ■étant à la fin du livre , sans avoir eu l'idée de s'arrêter en route, si ce n'est çà et là pour rire quelques minutes.

Il n'y a qu'un chose à £aire ; c'est de changer le titre de l'ouvrage. Que l'auteur dise : P^ues pittoresques de Phistoire de France^ *Flots onduleux sur P histoire de la France^ à la bonne heure. Mais pour être l'histoire , l'histoire proprement dite , oh ! non , oh ! non , M. Michelet, ce n'est pas là l'histoire.

I ! Je suis trop poli pour dire une boursouflure [botnbast) ^

) comme ces ronds Allemands qui disent cruement les choses, et

* • qui très-érudits ont des droits à parler que je ne puis avoir.

Mais je présume que M. Schlosser, le savant professeur de

Tuniv^rsité d'Heidelberg , a voulu simplemeDi prendre notre d«fejisie, et à Venflure des Belges qu'il ue m'est pas donné de comprendre , opposer certaine boursouflure que je comprends uo peu mieux.

. Oui , toute réflexion faite , je retourne à mes vieux çt surannés auteurs« Ils ne m'amusent pas précisément autant, c'est possible; mais i^ me plaisent aussi et ils me plaisent toujours, même après les vacances. Quand je lis de l'histoire, c'est de rbiftioire que je veux lire après tout. Il y a plus ; et si mes cbers historiens se trouvent en compagnie de leurs cousins Pascal, Montaigne, Corneille et Molière , je les préfère tous aux flamboyants génies des Michelet , des Hugo, et des Sue et des Sand. N'y a-t-il pas dans tout cela un peu de parenté? Quand la littérature décline , n'y a-t-il pas à craindre quelque danger pour l'histoire? Les Hugo ne doivent-ils pas enfanter les Michelet? Tout cela me fait l'effet d'être un peu et beaucoup ejusdem farinas. Car je l'ai déjà dit ; Dame Nature, en me mariant à la vie, m'a doté l'intellect en si étrange monnaie, que je confonds presque dans une seule et grosse masse tous vos auteurs à la mode , et que je m'imagine trouver dans mes vieux une grande et infinie variété que je cherche en vain dans vos jeunes. Taime la variété.

Oui, hélas ! J'ai lu la plupart de vos écrivains , si jeuneq, si brillants hier , et qui montrent aujourd'hui tant de rides ; et j'ai eu l'indignité de les trouver tous , depuis M. Hugo jusqu'à M. Sainte-Beuve, tous frappés au même coin , tous placés sur la même échelle littéraire., les uns plus haut sans doute, les autres un peu plus bas, d'autres plus bas encore , mais tons enfin sur la même échelle , sans se distinguer au.cun par la forte originalité du géoie, ni môme p^r l'empreiDile bien marquée d'un talent hors ligne. Il y a du style , taqt que vous voudrez, je n'ai pas besoin de vous disputer cela ; et quant au fond des choses , je ne veux pas même parler de toutes les misères qu*on y trouve entassées. Mais je dis seulement , je dis et je maintiens qu'à moins de regarder au titre, on ne peut, en lisant, deviner un peu juste le nom de l'écrivain. C'est toujours

la même et unique plume plus ou moins bien taillée , mais toujours la même après tout, les mômes prétentions de style, les mêmes moyens d'effet, les mêmes exagérations, la même nature fausse et paradoxale plus ou moins habilement colorée : je déclare que cet éternel niveau d'uniformité m'ennuye.

Avez-vous déjà vu dans les bois quelqu'une de ces fortes touffes , de ces grosses cépées de hêtre ou de bouleau , d'où sortent une quantité de tiges de taille et de grosseur diverses, les unes droites , bien venautes , pleines de sève , élancées , les autres plus chétives, un peu tortues même et plus ou moins étouffées , mais toutes revêtues de la même écorce, couvertes du même feuillage , et s'entrechoquant sous le même souf&e du vent avec les mêmes bruits et les mêmes murmures?

£h bien ! Voilà l'image on ne peut plus fidèle de cette triste école. Georges Sand écrit mieux que Hugo, Hugo mieux que Dumas , Dumas mieux que Sue, et ainsi des autres : mais s*ils sont tous de force et de grandeur inégales , tous ne sortent pas moins de la même souche de hêtre ou de bouleau , revêtent la même écorce, et agitent dans la même aire des vents le même feuillage de bouleau ou de hêtre.

A présent , je Vous prie, ouvrez le vieux Rabelais et le vieux Montaigne; ouvrez Corneille, Racine, Lafontaine, Molière et Voltaire; n'oubliez pas Bossuet, Fléchier, Pascal, Fénélon^ ni Montesquieu, Labruyère et Boileau : ouvrez, voyez, passez de l'un à l'autre. Dites-moi ! qu'en pensez-vous? N'çstce'paslà un vrai changement de décorations à vue ? N'est-ce pas toute une magnifique forêt de tous arbres divers, de pins élancés, de chênes vigoureux et puissants , de cèdres majestueux , de frais et gracieux acacias , de hêtres jaillissant de la terre comme de hautes colonnes, toute une vivaceet forte végétation, variée à l'iDÛni d'aspect, de couleur et de forme?

Et n'ayez pas souci de regarder au titre. Vous n'aurez pas lu dix lignes de chacun de ces maîtres, que vous saurez parfaitement à qui vous avez affaire. Il est vrai que je ne suis pas difficile; je me contente de citer tous les aigles victorieux de la grande et haute littérature française. Les aigles, au temps

présent , sont devenus très-rares par malheur : m'est avis que l'espèce en serait bien perdue. Mais par bonheur les corbeaux sont des aigles, quand il n'y a plus d'aigles ; et voilà comment les Janin , les Hugo, les Dumas sont les aigles de celte époque.

11 n'y a pas jusqu'à M. Sainte-Beuve qui ne se croye uu aigle : vous savez ; ce grand M. Sainte-Beuve qui a voulu démolir mon Boileau Despréaux. .. .

Ventrebleu !.•..

Serait-ce que les nations les plus richement dotées ne peuvent jamais prétendre qu'à une seule grande époque littéraire? Serait-ce que les peuples, faute de renouveler, de rajeunir leur sang, finissent par s'affaiblir, s'abâtardir et dégénérer de moral autant que de physique? Voyez l'armée française. C'est plein de courage , oh ! sans doute ; le corps du soldat français serait réduit à zéro , que son âme aurait encore quatrevingt-dix-neuf pour cent de bravoure et de feu. Mais c'est petit au possible ; et cela meurt, dit-on , comme des mouches au mauvais soleil de l'Afrique. Depuis Louis XIV, la France a du baisser à deux ou trois reprises la. taille obligée de ses grenadiers , comme on voit l'Académie française diminuer chaque jour la mesure de l'académicien. Mais aussi que n'y met-on bon ordre ? Il est grand temps pour plus d'un peuple de penser à se donner peau neuve. On fait venir des taureaux de Durbam^ des étalons d'Asie, des boucs du Thibet^ des ânes masculins de Malte ^ pour perfectionner et refaire toutes nos races bestiales. On ferait Beaucoup mieux , ce me semble, de nous' amener bon nombre de vigoureux Gircassiens , de beaux et forts montagnards du Caucase. On a suffisamment pourvu à l'anoblissement de nos ânes et de la race bovine; le gouvernement ne doit pas, ne peut pas s'arrêter dans cette voie; mais il doit aviser au contraire à porter plus haut dans l'échelle des êtres sa bieufuisanle influence. Je suis convaincu que les Belges le seconderont de leurs plus grands efforts; chacun

fera son devoir et toul ce qui esl humainement possible pour ravitailler notre espèce à l'aide de quelques joftîes Géorgiennes.

La France fera fort bien d'y veiller aussi. Plusieurs i*àces se dégradent étonnamment en France. La race bovine s'y maintient assez ferofte. La race canine aussi^ Je possède un bélier du Berry qui est fort bien pris dans ses membres. Mais un 9ang qui s'appauvrit beaucoup, c'est celui des tfagiqties et des romanciers. On ne trouve plus cette forte encolure et ce jarret nerveux de la race Corneille. On cherche inutilement les pures et harmonieuses formes de l'espèce Racine, ainsi que le poil net et sain de la race Voltaire. J ai voulu l'autre jour ajll^r me choisir une paire de grands et forts romanciers; mais le marché de Paris était si mal fourni^ que je revins, a vide. Seulement , pour ne: pas foire pleine corvée, je rapportai une couple de coqs maoseaux qui se trouvèr^isit nobême n'être qiie des cha poD8. J'avais grand'peine à me r^onnaitre là-bas. On a mèhé toutes les raees : du percheron avec du normand., de l'anglais pur-sang ayeo du français demi'-sang, et ainsi de suite. On y découvre mèagie un peu de sang tudesque. Cette introduction d'un sang étranger a tout confondu. C'est un gâchis de formes , un péle-mèle de robes et de couleurs , à dérouter le plus fin et le plus consommé maquignon. Le vrai cheval français ne se retrouve nulle part : ni le vrai romancier français : ni le vrai tragique. C'est encore pis dans le sang Molière.

« Voilà bien comment s'exprime l'envie , va*t-on me dire M sans doute ; voilà bien l'envie et peut-être un certain levain « de vengeance. Ce pauvre père de la wallonnade , il a eu bien « sur q^uelque mésaventure littéraire avec quelqu'un des po- « tentats de la nouvelle école. Ce sont de grands bijoutiers , et <( vous n'êtes, pauvre père, qu'un tout petit orfèvre. »

Moi , de l'envie : mon Dieu , non , ps» le moins du Aïonde ; pas plus d'envie que d'idée de vengeance. Je suis même prêt à rendre à ces messieurs toute la justice qu'ils méritent^ Il y a là du style, de l'esprit, de l'imagination , je vous l'ai déjà dit. Si vous le désirez , j'irai plus loin encore : voyez comme je suis

bon ! Et je dtô que j'ai trouvé dans M. Hugo, dans $es poésies détachées surtout, non pas des pages tout Qntière>(car il faut toujours que le diable s'en mêle, et que l'auteur jette quelque tache sur ses glaces les plus belles et les plus éclatantes), mais au moins des passages beaux , charn^ants , fort be^^ux même , pour arriver jusqu'au superlatif. Mais veuillez , je vous prie., veuillez bien remarquer une chose : c'est que M. Hugo, dans ces trop rares passages, est réellement classique, c'est-à-dii^e, simple, clair > naturel et, logique , dans le style pur et uni des m^dtres , de ces hommes si sûrs de leur iovce qu'ils n'avaient pas l'idée d'eii faire étalage, et trouvant à chaque pas des eflPets noaveanx, étonnants, brillants, piréçisémeflil .paroequ'ils ne visaient pas à l'eJOTel.

Viser à Feffet t grand écueif de là littérature actuelle, en Angleterre comme en France , en Allemagne comme 6n Italie, en Belgique comme ailleurs.

Autre écueil: suivre la dépravation du goût, la caresser, la flatter. Cela s'appelle autrement l'industrie et la spéculation dans le« lettres.

Je sais bien ce qu'ils disent :

u L'esprit des masses a. changé , s'est dénaturé ; et il faut V bien le servir à sa guise. »

« Nous n'écrivons plus pour le public, a dit M. Victor Hugo « dans sa préface à^Jlngelo ; nous écrivons pour le peuple, »

L'aven était naîf. Chacun l'a parfaitement compris, jimgdo et ses frênes, et surtout ses sceutr^^ se chairgeaiem de 1& faire parfeit^ne»t comprendre. On a très-bien vu ce qu'ici le jMupife signifiait par opposition au public \ et si un- seul itnstaiht-VfMiis avez pu douter, voilà que surgit en bouillonnant l'écume des imitateurs, a(nf>iifiant encore, outrant , exagérant, poussant l'excès du genre aux champs de l'impossible. Eh, boû Dieu, pourquoi tant, de périphrases? On ne le sait qqe trop ; quand le maître ûle son vêtement SMperflu, l'élève est, là qui ôte le nécessaire. Et il l'a ûté^par ma foi. Et la danse commença, une effroyable danse. Et la danse dure encore. Et il y a là, sans doute , oh ! sans doute , beaucoup à envier.

De l'envie^ qu'est-ce à dire? Je ne vous comprends pas. Est-ce que je n*ëcris pas mieux qu'eux par hasard? C'est en wallon que j'écris, d'accord. Mais qu'importe? A chacun son langage. £t si j'écris mieux en wallon qu'ils n'écrivent en français , que puîs-je leur envier? Vous parlez de leur célébrité : mais la

mienne donc, mais la mienne Est-ce que ma célébrité ne

s*étend pas du rempart ad aquam à Namur jusqu'au fin bout de Coron 'Meuse à Liège, en traversant ces deux villes, ces deux excellentes villes que j'aime tant et qui m'aiment bien aussi? Est-ce que je n'écris pas des choses plus vraies et un peu plus sensées? Est-ce que je veux partager la terre, moi , n'étaler que sang, adultère et inceste, exalter les vauriens et les gueuses, traîner le reste en fange, abolir mariage, détruire père et mère, chasser Dieu et ses saints du ciel pour m'y mettre à leur place? Est*ce que j'écris pour empocher des écus? Est-ce que j'écris pour autre chose que pour dire des vérités à tous? Est-ce que je suis un lâche^ qui , voyant se débattre religion et morale, se jeUe là-dessus pour y faire curée?

Je dis que , lorsque le beau et pur soleil des lettres commence à décliner , c'est aux Josués de l'intelligence à l'arrêter d'une main ferme, et non point, par d'odieux écrits, à précipiter honteusemeut sa chute.

J'envierais du beau , juste ciel! Et me venger... me venger... Mais de quoi , s'il voiis plaît ? Que m'ont- ils fait de grâce? Me venger... Mais je serais le plus grand des ingrats a leur vouloir du mal. Ignorez-vous que c'est à eux que je dois tout ce que je suis d'auteur, toute raa fortune littéraire, toute, toute? Jamaispeut- être mes chères wallonnades elles-mêmes ne feront autant qu'ils Ont fait pour mon immortalité.

De même que le bon Rabelais doit l'éclat de son nom aux sottises des pédants et de^ moines , Cervantes aux sottises de la chevalerie errante , Boileau aux sottises romantiques du temps et Lesage aux sottises de l'homme : de même encore que M. Kersch , le poète, no doit pas son illustration aux sottises poétiques des autres : ainsi, moi , je devrai ma gloire, ma gigantesque gloire, aux sottises des romantiques du jour.

Jugez-en plutôt par l'histoire que je sais vous conter , histoire historique à un iota près , et hien digne à coup sûr de figurer dans les annales littéraires de cette grande époque.

II y avait une fois un auteur qui avait fait un excellent livre. L'auteur s*appelait M. Justin-trois-étoiles. Le livre avait titre : F'oyagea et Aventures de M. Alfred Nicolas au royaume de Belgique. Ce livre eut en Belgique un succès infiniment heau pour un succès belge. On l'acheta un peu, on le lut beaucoup et même on le relut^et même on finit par l'acheter tout de bon. L*auteur s'en étourdit : tout l'auteur s'en gonfla ; et le voilà qui y rêvant la gloire, rêve à la fois tout le bruit de la grande trompette parisienne. Il court doue à Paris, descend à Thâtel des Etrangers , rue Yivienne , se donne à peine le temps de déjeuner, fait venir un cabriolet , y monte avec un gros paquet de livres, et court distribuer à tous les journaux les deux exemplaires de rigueur. Puis il rentre à l'hôtel , dîne , se couche et s'endort tranquille , se lève le lendemain , dîne et se couche encore pour dormir etse relever le lendemain de même, et puis le surlendemain, et toujours ainsi pendant huit jours comptés, mais non sans aller consciencieusement chaque matin lire au café d'Orléans tous les journaux quotidiens , les grands et les petits. Silence absolu dans tout le journalisme : rien , pas le moindre petit bout d'article ; pas plus ai Alfred Nicolas ({ue s'il était enterré ; et il l'était , ma foi I

«Oh ! oh ! se dit l'auteur, je suis un innocent, et je suis «( dans la grande Bubylone. »

Cela dît, il va trouver des amis , et vraiment d*assez puissants amis , un membre de Flnstitut entre autres , lequel membre avait des relations parmi les hautes notabilités du journalisme , chez des comtes du feuilleton , des barons de la réclame , des ducs de la tartine. Et le membre , pour se conformer à l'usage , porte à ces messieurs des articles toutfaitsi les uns laudatifs , les autres plus ou moins hostiles , tous

livrés M08 réserve aux ratures , découpures , biffades , taii- Udes , grattage et regrattage de Messieurs du j.Quriuil, Pour lors , pendant huit nouveaux jours , Tauteur retourne trèsponctuellement chaque matin au café d*Orléans , et pendant ces huit jours même douloureux et obstiné silence.

« Oh I oh ! se dit Tauteur pour la seconde fois , j'étais bien « innocent , et je suis dans la grande Babylone. »

Et prenant sa bourse qui était passablement garnie « il va la faire briller à beaux deniers découverts dans. quelques bureaux de rédaction , <(omptant biea avec un crochet d'argent ouvrir les bouches de fer. Mais ka bouche» restaaii muettes , irré^ missiblement mueUes.

« Ma foi , se dit l'auteur , je m'y perds pour le coup ; FargenI tr ]i*y fait rien. Et je snis à Paris! et je parle à des pariisiens- « journalistes ! »

H retourne alors au membre de Tlnstitut, son ami.

« Mon cher, dit l'ami, je m'y perds comme vous, ou plutôt « je ne m'y perds pas ; car je viens de lire votre ouvrage qui « m'a passablement diverti. Mais à quoi pensez-vous, pour « Dieu! d'espérer des articles, quand vous tpmbez comme un « furieux , tout le long du livre , sur nos Janin , nos Jacob , nos K Hugo^ sur tous les héros de la bande noire des lettres? u Oubliez-vous , mon cher, qu'eux tous ou leurs amis occu- <c peut toutes les hautes positions du journalisme ? £t croyez- « vous par hasard qu'ils se donnent le poing dans le nez à «t louer, critiquer ou nommer simplement l'ouvrage? Ilspour- 41 raient vous mener dur, j'en conviens. Tudien, mon cher, u quel livre ! c'est cru en diable ; c'est diablement mêlé ; c'est la « désolation de l'abomination. Mais encore comment voulezu vous qu'ils y mordent, quand tout cela n'est qu'un ramassis « de leurs propres livres que vous seriez prêt à lenr rejeter à « la face? Je suis pourtant surpris qu'ils n'aient pas empoché « l'argent, o

Et comme le pauvre auteur restait silencieux , immobile, déconfit; le compatissant ami ajouta ces paroles :

« Plus j'y pense , mon cher ; plus il me semble qu*il y aurait « folie à se taurménter de rayentitre. Aht par ma foi;, n réjouissez-vous plutôt , chantez ^ triomphez. Ils ont eu peur « du livré, mon cher; ils ont eu peur du livre ; ils n^osent le «( découvrir aii gran^ soleil de la publicité ; ils veulent Té- « touffer dans là conspiration du silence. Jamais , non, jamais «c livre n'a obtenu plus beau succès.... négatif. »

«( En effet, repartit l'auteur, c^est un fort bon et fort hon- « néte succès , qui ne fait psbs monter les fumées à la tête , et « qui fait rest^ ehez Roret tout le restant de mon livre. Un <( petit bout d'article ferait bîea mieux inod affaire* *

L'auteur fut satisfit.

Il y avait en ce temps-là un pauvre avorton de journal qui venait de paraître. Il s'appellait le Glaneur. Pauvre Glaneur! il se donnait bien du mal , des peines et des sueurs pour attirer la pratique , pour .contenter tout le monde.

IJn matin -donc Alfred Nicolas arrive dans les bureaux du G/anetfT.'gjrandissifltieembâiTas dans les bureaux du Glaneur. Comment plaire à l'auteur? Comment ne pas déplaire au bataillon romantique ?

De tout cet embarras il sortit un adorable article , un article où l'on adresse des compliments à l'auteur sur sa facilité (mais pas un mot , pas un seul mot du sujet du livre) , où l'on insinue que l'ouvrage est assez fait pour amuser des Belges, mais n'est pas fait du tout pour réussir en France.

Le Glaneur ^st Taudace de publier eela. Trois jours après le (r/anetir était mort.

Mais rauteur, lui , ne voulait pas mourir.

u Courage ! se dit-il , courage , mon ami Justin ! Sondons à «( fond de mal Jea corruptions de la |[rande Babylone. »

Et mon ami JuâHin de se mettre à l'œuvre , indigné. De son indignation il sortit (è la façon dé Juvénat) une énorme satire, revêtue de ce formidable titre : Affred Nicolas , ou la Littérarature — Monstre , et de plus armée de cette redoutable épigraphe :

Monstrum horrendum, inft>rme^ ingens, cui lumen ademptum.

La satire se répandit dans tout Babylone. Journaux, cabinets de lecture, académiciens, chacun reçut la sienne. Le membre de rinstitut , ne sachant plus que dire, dit que la satire était lue et courue , qu*on se la passait sous main, qu'on en riait sous cape, qae les maîtres de Tëcole, comme d'enragés Omar, pillaient, déchiraient, brûlaient tout exemplaire qui leur tombait sous la main ^ concluant de là , ce brave et digne ami , que c'était un très-beau et très-sérieux succès.

« Hélas ! oui , bien sérieux , répliqua Tanteur. »

Tant il y a que , le lendemain de cette conversation qui fut la dernière, un des grands journaux de la grande Babylone annonça bravement la nouvelle suivante; à savoir que M. Yiennet (de rAcadémîe) venait de composer une satire oiî Ton remarquait ces vert» :

Le sujet fut plus fort que la règle du goût :

Le romantisme impur m*entralna jusqu'au bout :

Dans le marais bourbeux où gît son Dieu suprême

Je courus le combattre , et m*erobourbaî moi-même :

Je souillai mon armure en frappant Tennemi :

Je reçus le venin que le monstre a vomi ;

Et voulant flageller cet infernal génie

Qui du monde aux abois va grinçant Tagenie ,

Ma main, en découvrant d'a£Freuses nudités ,

Pour tuer la licence outra ses libertés.

Et pour sauver enfin le vaisseau du naufrage ,

Moi-même trop souvent je sombrai sous Torage.

Et coifime ces vers de M, Yiennet étaient des vers de la satire de M. Justin-trois-étoiles :

« Pour le coup, c*est trop fort! dit M. Jastîn-troiVétoiles. Et il partit d'un grand éclat de rire.

Incontinent, et sans prendre le temps de s'informer quel était le mauvais dr^le qui avait joué ce mauvais tour à ce bon M. Yiennet; il passa chez Rorei^ libraire, rue Hautefeuille^ n" 10 bis, oii il reprit les cinquante exemplaires de son œuvre qu'il avait portés à Paris pour y être vendus et lui donner la gloire; puis il monta en diligence , salua Babylone, et dès qu*il

eût toachë la bonne terre belgique , il s^ëcria tout fier en redressant la tète :

«( Ils ont eu peur de inon livre! ■*

XÏI.

Je puis très-bien finir ici mon préambule. Je puis passer maintenant à mes deux nouvelles et très-jolies wallonnades. L'article est lâché : la réclame est faite. Des cinquante exemplaires , échappés à l'expédition de Paris, cinq ou six sont restés à Félix Oudart , mon excellent éditeur. Il va les écouler, les écouler tout de suite , et bien plus tôt , sans doute , que M. Justin ne le voudrait lui-même ; car je Tentends déjà, ce cher Félix Oudart , enragé imprimeur qu*il est de tout ce qui sent son wallon , poursuivre et fatiguer et tanner Fauteur de ses vives demandes d*ane édition seconde.

Une seconde édition ! Mais il n'y pense pas. Il ne voit apparemment que son imprimerie à lui , et siffle sur tout le reste son petit air wallon.. Pour œuvres de ce calibre » vit-on jamais Fauteur publier soi-même une édition nouvelle ? Il faudrait corriger, expurger, mutiler, châtrer, dénaturer et gâtq^. C'est bien assez d'avoir fait le livre ; laissons à un autre le soin de le refaire. J'ignore si Horace a fait plus d'une fois réimprî* mer ses œuvres. Mais j'atteste qu'Horace ne s'est jamais expurgé de ses mains, ni Martial non plus , ni Juvénal, ni Ovide , ni J. 6. Rousseau, ni aucun de ces vieux amis de M. Justin, tous un peu croustilleux comme sont les bons enfunts. Jadis les pères jésuites étaient les grands expurgateurs des livres. Mais depuis qu'il a pris fantaisie au pape Clément XIV^ en l'an de grâce 1778, de les envoyer faire un petit tour de promenade, nous n'en connaissons pins en Belgique. S'il y en avait encore, que nous faudrait-il faire? Les prier d'abord, je suppose, d'expurger le livre de M. Justin , et leur tenir ensuite à peu près ce langage :

« Mes bons pères, je vous aime beaucoup; je ne sais haïr « qui que ce soit au monde. Mais, par malheur, j'ai toujours

« des idëes àe prudence et des pensées d'avenir. N*est-il pas «( des choses, croyez-vous, qui, fussent-elles mille fois bonnes, «( mille fois calomniées^mille fois dans les meilleures vues et les <( meilleures intentions, se rattachent néanmoins à de tels soute venirs , se meuvent dans de iels milieux et suscitent tant de „ passions diverses, qu'on ne peut guère en espérer du bien , « qu'elle» peuvent faire du mal au contraire, et qtie rien que M lenr existence est et sera, à tort ou à raison , une cause « perpétuelle de trouble et de discorde? Ne peiisez-vous pas «t qae la plus sainte et la plus haute sagesse prescrit alors de « les mettre a Péeart? Ex^purgez le livre de M. Justin, soit; « mais arrêtez-vous ià; ou plutèt ( si vous permettez une obti servation assez grave sous une forme en apparence légère), « voyez si la santé génériale du corps ne vous ordonne pas de « aonfveau un petit tour de prooienade. »

Je ne sais qui me disait naguère que le bon pasteur de Meudon, une fois son esprit collecté en tomes , ne voulut jamais et n'osa jaiQais se relire. M. Justin en est un peu là. Je suis bien convaincu qu'il ne pense pas à revoir son livre , et à se remettre ainsi sous le nez, en essence concentrée, tous les hauts et romantiques parfums de notre apothicairie littéraire.

Si toutefois il se décide un jour à taire réimprimer son dNiyre , j'ai tout lieu de croire que Téditioa sera belle, très» belle , illustrée , comme on ék , enrichie de magnifiques tmaget. Car M. Justin comprend assez bien son époque: il soupçonne avec moi rhnmanité contemporaine de nager en pleine eau des sens et de la matière : on ne fait plus les livres pour l'esprit; on les fait pour les yeux.

Et fasse, ennuyé, impatienté des hauts cris de toutes nos bégueules, il aura soin , l'auteur, de mettre en tète de l'édition nouvelle cet agréable sixain , lequel explique on ne peut mieux la chose :

Je veux tuer la Bête ; et pour rester vainqueur , Je dois vous la montrer dans toute sa laideur. Donc mon livre est suspect; j'en conviens , bonne amie . Mais après Favoir lu, vous direz , je parie : « Ma foi , ce livre a tort .parce qu'il a raison , « Et s'il n'était mauvais, il ne serait pas bon. •

Suffit, suffit. Il s'agit de bien mieux vraiment que d'une sçponde édition. Or, écoutez. C'est une queue de Thistoire que je vous ai contée, un ppstscriptum essentiel comme tous les postscrip^um.

Un imprimeur s'es^ 4onc ^encontre à Paris , qui , deux ou trois mois après le départ de M. Justin ***y ne fut pas tout à fait de l'avis du malheureux Glaneur^ mort subitement comme on sait. Il s'imagina, ce stupide imprimeur, qu'un petit livre tel (\\j! Alfred Nicolas, où l'on trouve ramassée, pilée et concassée, toute la substance de l'école dite nouvelle, où l'on voit défiler à grand bruit d'orcbcstre le bataillon infernal des Hugo, des Balzac, des Soulié, des Japob le bibliophile, des Sue et de bien d'autre^ , tous vêtus d*habits assez bizarres , mais parfaitement bien pris sur la taille, il s'imagina^ disons* nous , qu'un tel livre, un peu refait et mis à l'adresse de la malignité française, pouvait avoir en France un bel et bon débit. , ••••■'

Le voilà donc ce corsaire , ce pirate, ce kabyle ,* cet infâme industriel (style des français quand ils parlent de nos contrefaçons et non pas des leurs) , le voilà qui se met en mesure de commencer son odieux trafic , son sale et honteux trafic , son je ne sais quoi d'abominable trafic. Oui, mais par malheur quelques hommes du bataillon viennent à éventer la mine. On se réunit, ou discute, on avise. Bref une députation se rend chez l'imprimeur et lui expose comme quoi, au moment où la France crie si haut et si fort à la contrefaçon belge , il serait (l'un détestable effet de faire crier la Belgique \ la contrefaçon française.

— « Messieurs , répondit te corsaire , vous parlez on ne peut « inieux ; mais il y a ici de l'argent à gagner ; c'est affaire d*in- \

«( dustrie : nous entendons cela aussi bien que les Belges ; vous « l'entendez vous-mêmes aussi bien que moi ; et puisque tel de « mes confrères , et tel autre encore , s'arrondît notablement u à contrefaire des livres anglais , des livres italiens , mais <( surtout une masse de livres espagnols ^ je ne vois pas ce qui « m'empêche , moi , de chercher à m'arrondir à mon loOr eii « contrefaisant un ouvrage de Belgique. Tenez, j'aperçois j as-

u tement parmi vous ce gros caporal. N'çst^il pas vrai, mon tt brave ^ que tous passez cinq ou six mois de l*aiiDée à mâcher « de l'anglais pour le plus grand profit du contrefacteur pari* (( sien ? Messieurs , j*ai bien Thonneur de vous saluer. »

La dëpirtalioa s*6n retourna quelque peu pantoise.

On eut bien un moment Tidëe d'une souscription. On soupçonna l'imprimeur de ne chercher qn*à effrayer un peu , et l'on futunanimementd'avis qu'en déposant une certaine somme à ses pieds, il se laisserait attendrir. Mais on craignait ce qui arrive souvent : chacun trouve excellents le motif et le but de la souscription ; mais chacun préfère que le voisin souscrive. Et sans nne malheureuse affaire que l'imprimeur eut à débrouiller ou plutôt à embrouiller devant le tribunal de commerce avec un des sergents du bataillon infernal , on ne sait pas trop comment la chose aurait pu tourner.

Cela n'est que risible, mais cela me rappelle un fait qui ne

l'est pas du tout.

Un certain auteur français que vous connaissez tous.... venait d'achever un certain ouvrage que vous connaissez, tous également.. .. où il traitait assez cruellement un certain général que vous connaissez parfaitement encore.... Avant de se faire imprimer y l'auteur se rendit chez un parent du général, et lui dit : «Monsieur, voici un manuscrit; j'y maltraite assez u bien votre parent ; mon nom est très-connu ^ tous mes ouu vrages. se lisent; je vais publier celui-ci; mais vous pouvez «c pourtant avertir le général que s'il veut me l'acheter pour (c telle somme , je l'abandonne à son entière disposition. »

— <( Bien , monsieur, répondit le parent; je vais en écrire. » Et il écrivit en effet.

Le général l^ui répondit immédiatement : «. Veuillez informer tt l'auleur du manuscrit dont vous me parlez que , s'il manque c( d'argent pour le faire imprimer , je mets à sa disposition tous u les fonds nécessaires. »

On ne sait ce qu'il faut admirer le plus de l'indignilë de la proposition ou de la dignité de la réponse.

Parfaitement historique.

Après an trait de cette force , on n'a plus rien à dire à de certains auteurs de biographies nouvelles qui s'impriment à> Pari^ , et qui mettent dans leurs procédés un sans-façon , un sans-gêne^ une franchise , une politesse même véritablement exemplaires , dont on ne peut trop les remercier et les féliciter.

— u Monsieur, vous disent-ils , veuillez recevoir ce pros- « pectus d'un ouvrage , où nous devons insérer votre biogra- « phie ; nous comptons que vous voudrez bien nous fournir m des documents et des notes , et que vous aurez la bonté de « souscrire; car vous comprenez que nous pourrions dire dans M votre biographie des choses qui vous seraient plus ou moins <{ désagréables, n

Si j'écrivais pour la grande Babylone , je ne conterais pas tout cela. Tout cela pour Paris n'est que monnaie courante» Mais j'écris pour ma bonne Belgique ; et pour nous autres , braves Belges ^ c*est neuf , donc c'est piquant.

Il parait toutefois qu'il nous est venu du dehors au dedans un ou deux hommes qui ont Pair de prendre une mauvaise route et de donner assez mauvais exemple. On rapporte quelques faits ; on cite quelques réclames. Nous aurons à les surveiller ce monsieur , ces messieurs , et à les avertir au besoin qu'ils aient à marcher droit. Il convient de maintenir la raco belge, le bon vieux sang des Belges aussi pur que possible , sauf (bien entendu) l'histoire toute matérielle des vigoureux Circassiens et des jolies Géorgiennes.

Xllf.

Voilà un vilain nombre. Que mes amis se rassurent. Je ne parlerai pas d'eux sous le n® 1 8.

C'est vraiment chose fâcheuse pour cette grande société commerciale et littéraire qui exploite notre siècle , de se trouver justement contemporaine de ces mauvais garnements que je viens d'exposer. On a beau le nier. Il y a toujours un certain air de famille entre tous les faits et gestes qui consti-

tuent une époque j et quand la littérature fait de Findustric y elle a néce35airement des commis et des orocheteurs qui font le petit négoce en sous-œuvre à la Robert-Macaire.

Grâce à Dieu , elle se fait un peu vieille cette grande société qui naguère elle-même s'intitula nouvelle ; la voilà un pea vieille,assez décrépite, tout en se montrant bien abondamment impifissanlte.

Impuissante ^ ob ! pas tant. Les affaires n-ont pas été si ma}. La maison Balzac e^t riche à gros millions ; la maison Janin , Jules et conipagoie roule dans toutes les joies de Babylone ; quant à M. Sue , il endosse à Tenvers Isi robe du grand Bossuet.

et marche marche marelle.. ••• à de f^rts gra^ pots^

au-feu.

En faisant mes excuses à M. de Bossuet de le mettre en parallèle ayec le chef de la maison Sue dont les produits sont les plus courus aujourd'hui , je lui demande la permission de citer un de ses passages , mais un seul , rien qu*un seul ; car il serait sans fin d'énumérer tous les plagiats , les larcins, ou si vous l'aimez mieux , les innombrables emprunts opérés par notre jeune industrie littéraire.

. Ainsi parle le grand Bossuet :

« La vie humaine est semblable à un chemin, dont l'issue est « un précipice affreux : on nous en avertit dès le premier pas, u mais la loi est prononcée, il fabt avancer toujours. Je voudrais « retourner sur mes pas; marche, marche. Un poids invincible, t( une force invincible nous entraine; il faut sans cesse avancer u vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent K et nous inquiètent dans la route; encore si je pouvais éviter «c ce précipice affreux. Non, non, il faut marcher, il fautcourir, K telle est la rapidité des années. On se console pourtant , « parce que de temps en temps on rencontre des objets V qui nous divertissent , des eaux courantes , des fleurs qui u passent. On voudrait arrêter; marche, marche. £t cepen* u dant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé ; u fracas effroyable, inévitable ruine ! On se console , parce u qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant , qu'oa

ù voit se faner entre ses mains du matin au soir , quelques u fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement! toujours «c entraîné , tu approches du gouffre. Déjà tout commence à <c s'effacer; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, «c leurs couleurs moins vives , les prairies moins riantes , les <( eaux moins claires , tout se ternit , tout s'efface : Tombre de u la mort se présente ; on commence h sentir l'approche du M gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord , encore un pas, <c Déjà l'horreur trouble les sens , la tête tourne , les yeux «c s'égarent , il faut marcher. On voudrait retourner en arrière, « plus de moyen ; tout eât tombé, tout est évanoui »

Admirable passage ! où Bossuet se g^irde de prodiguer le mot terrible: Marche^ marche; comme a fait M. âue , qui le copie, en abuse et d'un mot sublime a fait une vraie bharge.

J'engage M. Sue à laisser Bossuet tranquille, tl devrait bien se contenter, à mon gré , de cette grande et éternelle épée de Damoclès , qu'il prend très-ponctuellement a la fin de chaque chapitre et qu'il suspend^très-exactement sur la tète de chaque personnage. C'est un moyen dramatique tout comme un a\jtre, par ce temps-ci, du moins. Mais je conviens toutefois que cette grande sempiternelle épée commence à m^ennuyer. Tout s'use.

Bossuet me semble assez grand comme cela. Si M. Sue vient à l'employer encore j qu'il ait la bonté de le laisser tel qu'il est, au lieu de chercher à hausser le colosse sur ses petites épaules. On n'exagère pas les géants.

Du reste, l'exemple que j'ai choisi caractérise assez bien le genre : toujours de l'excès, de l'abus, de Texagcration. Vous les voyez tous qui seguindent, se tendent, se gonflent, et se sentant petits, grimpent sur de hautes et hyperboliques échasses , croyant se faire plus grands.

Mais c'est qu'en effet ils en deviennent plus grands. Le moyen réussit ; il réussit très-bien. A vrai dire, on ne traite guère tous ces Messieurs de grands, d'illustres ou de sublimes; et peut-être sont-ils cause que ces belles épithètes , jadis si recherchées , et ne trouvant plus de nos jours à s'appliquer

— seaux lettres , vont se perdre sur les théâtres dans les cordes d'un Tîolon et dans les jupons* d'une danseuse. Mais ils s'en soucient bien : l'un se trouve assez riche ; l'autre est plus riche encore ; cet autre est richissime ; et M. Hugo va monter pair de France.

M. Hugo pair de France ! Bien , très-bien. Je m*en réjouis de toute âme : j'applaudis à cette heureuse nouvelle cent fois plus peut-être que tous les feus claqueurs d'Hernani et de Marie Tudor. Mais ne plaisantons pas. Cela prouve au moins qu'il est encore un pays en Europe où l'on sait rendre aux lettres un éclatant hommage. Le peuple nomme M. de Lamartine député; le Roi nomme M. Victor Hugo pair de France : nous ne pouvons trop applaudir. La France proclame ainsi qu'il est une place et un rang marqué pour les lettres au milieu de toutes le» plus hautes notabilités d'un grand peuple.

Mais cela prouve-t-il que Tésole de M. Hugo soit une bonne et vraie école ? Nullement. La France sait que, pour s'élever elle-même, il faut qu'elle élève les œuvres et les grands artisans de l'intelligence. Mais la France ne peut pas créer du génie à sa fantaisie ; et elle prend sa littérature comme elle est, ses littérateurs comme ils sont. On nomme ainsi M. Hugo pair de France , non parce qu'il appartient à la haute et immortelle littérature , mais parce qu'il est un des princes , un des rois de la littérature actuelle (et n'oublions pas de souligner aduelk).

Après la grande époque de Virgile et de Cicéron, deTite Live, d'Horace et de Térence , Stace, le poète latin , fut aussi le roi de son époque littéraire; et jamais M. Victor Hugo n'obtiendra les applaudissements frénétiques, les enthousiasmes délirants, les ovations , les triomphes que les Romains prodiguèrent à ce boursoufilé poêle. Voyez dans Martial.

Car tout est relatif. Si nous avions pour contemporains quelques-uns de ces génies qui seront l'éternel honneur de la littérature française , nous ne verrions pas, que je sache, M. Hugo pair de France ; mais nous verrions pair de France le noble auteur d'Eslher et d'Athalie, M. de Montesquieu, pair de France, et pair de France encore M. de Fénéion.

Par qui d'ailleurs M. Victor Hugo Ya*t-il être élevé amsfége delà pairie? Par Louis Philippe^ par^cet habile et lort politique qui sait toujours parfaitement bien ce qu'il fait , et qui tient peut-être un peu plus à son Jtrêne qu^à la plus grande dignité des vers et de la prose.

Je ne dis pas toutefois que j*anrais pu me résoudre à porter si haut l'un des plus grands corrupteurs du goût. Mais il faut pardonner quelque chose à qui fonde un trône ^ à qui fonde dans le 19" siècle ^ à qui fonde dans un siècle qui détruit à merveille et ne sait guère fonder.

Il n'a déjà que trop de mal et de sueur, ce pauvre bon vieux roi : n'ajoutons pas à sa peine. Il prend ses étais où il peut , comme il peut; car il sait fort bien qu'un gouvernement, même en temps ordinaire, doit chercher à s'appuyer , non seuli^ment sur les cœurs, mais encore sur les tètes, non seulement sur l'or et le fer, mais encore sur les plumes; et a défaut déplumes d'aigle , il flatte au pis aller les plumes de faucon, de vautour, de tous les moins mauvais volatiles qu'il a sous la main, le pauvre homme*

Aucuns disaient naguère : « M. Hugo a remué lei masses; « et, quoi qu'on en dise, il faut toujours du génie pour attirer, « charmer, ei citer les masses, »

Voyez le poète Stace; c'est ma meilleure réponse. Voyez Rensard et tant d'autres qui ont tant remué leurs niasses contemporaines.

Je n'ignore pas que M. Sainte-Beuve a voulu rebâtir Ronsard^ comme il a voulu démolir mon Rousseau et mon Boileau Des- . préaux. Mais ici, comme ailleurs, le grand M. Sainte-Beuve en a été pour ses frais de papier , d'encre et de plume.

On s'explique très-bien les éclatants succès de Ronsard^ de Stace et de bon nombre de nos auteurs du jour. A toutes les époques, l'esprit de l'homme a besoin de pâture; l'esprit de l'homme a faim, a faim de viande fraîche, et quand on 9 faim, on mange tout ce qu'on trouve.

N'a-t-on pas dévoré Les mystères de Paris^ qui certes ont

bieii auiremeni remué les niasses que Notre-Dame de Pbris

elle-même? En ce moment encore rie Toyons-nous pas dévorer ce malheureux Juif errant^ qui est venu peut*étre en Belgique contribuera de petites émeutes? Voilà, voila ce qui s'appelle remuer les masses. Mais est-ce là , en bonne conscience, de la littérature? Et qui est-ce qui, dans deux ou trois ans, aura le courage de lire tout ce fatras ?

Faut-il tbut-à-fait désespérer de la productio'ri littéraire? Tout-à-fàit, obî non, c'est impossible. Il y a même quelque chose d'assez curieux à noter , c'est que Ton voit aujourd'hui les Yilleraain, les Barante^lès Mignet, les Thiers, les Guîzot, les Broglie conserve^: les bonnes traditions des lettres, bien qu'ils ne soient pas , à proprement parler , hommes de lettres. De grandes pléiaden littéraires, je ûrains bien que nous n'en voyions plus, ni nous^ninos enfants : triàte prophétie, ijue justifient. mille raisons à remplir tout un livre. Mais nous aurons encore quelques génies épàrë, quelques génies isolés. J'ai

vu Bérariger , et je me rassure.'

Aux limites extrêmes il y a toujours revirement, avons-nous dit plus haut. Lé revireniént s'opère; et la Lucrèce de M. Ponsard en a été le plus éclatant signal. Non pas que j'aie pleine foi dans M. Ponsard : il a fait sans douté une œuvre noble et digne ; il y a là de belles et d'admirables scènes ; mais il me semble un peu trop viser à l'Imitation de Corneille , et j'ai peine à croire au génie des imitateurs. J'aime mieux mon Béranger; il promet plus à l'avenir, il montre qu'on peut encore, sans imiter personne, écrire en bon français de bonnes choses, de belles choses. 11 n'y a que l'ambitieuse et impuissante médiocrité qui , pour s'attirer le regard à tout prix, ait dû se jeter dans le clinquant, le bizarre, le monstrueux, le palpitant, èommeils disent, dans toutesles espèces d'exagérations de style et de pensée. Ce que j'ai vu de inieux dans le succès de Lucrèce j c'est que le public, dégoûté du faux, s'empressa de saluer le retour au vrai, et se montra prêt à recevoir à grands applaudissements le pur , le noble , en un mot, le beau.

Sâvez<voûs que c'est bieii triste pour tous ces auteurs l|ui

ont fail tant de bruit , qui ont pris la vogue pour lâ gloire , et le cri des journaux, les clameurs de la camaraderie pour la grande voix de la postérité , savez-vous que c^est bien triste & eux de survivre a ces douces idées ^ et, vivants , d*assister à leur mort?

N'est-ce pas la Gazette des Tribunaux où nous apprîmes un jour que M. Hugo, le tragique, avait assigné le directeur du Théâtre Français devant le tribunal de commerce , pour Tobliger et le faire condamner à jouer ses tragédies ? C*est la plus étrange, la plus plaisante chose qui, de théâtrale mémoire, sôit jamais arrivée. Du reste, personne ne s*étonna de voir en cette affaire le tribunal de coinmerce ( car on savait de longue date que toute cette littérature était éminemment tommerciale); mais oh s'étonna que l'auteur eût oublié une chose , à savoir, de citer le public pour le condamnera venir*

Figurez-vous Sophocle, Euripide; Corneille et Molière recourant aux juges pour faire jouer leurs pièces ! Quand un auteur en est là , Dieu sait ce que vaut son œuvre.

Je regrette inGniment de n'avoir pas suivi cette affaire. Je xne livre à l'espoir que l'auteur tragique a obtenu gain de cause, et que le jugement, trcs-compétemment rendu par le tribunal de commerce du départeihent de la Seine , dispose à-peu-près en ces termes :

Louis Philippe , roi bis Français, ▲ tous préÎsiiits it a venir ^

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