‹ Walt WhitmanChapitre 4 sur 6 · L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE

Il semble bien difficile de parler de Walt Whitman après l'essay tissé de poésie, d'enthousiasme, qu'a écrit Léon Bazalgette. Très justement, M. Henry D. Davray l'a noté : «... M. Bazalgette n'est pas le biographe froid, indifférent et n,eutre; il est le biographe inspiré qu'il fallait pour retracer cette grande figure. » Ailleurs, Philéas Lebesgue a écrit : « Le livre de M. Bazalgette est beau comme les évangiles d'un messie païen ». Cet essay et la traduction des Feuilles d'Herbe sont l'œuvre de dix années de labeur constant et de recherches multiples et incessantes. Léon Bazalgette avec mille minuties a consulté les amis anglais et américains, les exécuteurs testamentaires de Walt Whitman, Il s'est intéressé avec passion aux moindres détails de la vie et de l'œuvre du grand camarade; il a constitué chez lui une manière de Whitman- Archiv. Aussi il importe dans une notice, si brève soit-elle, consacrée à Walt Whitman, d'inscrire sur un bloc de granit le nom de Léon Bazalgette intimement lié au nom du grand poète des Feuilles d'Herbe.

Balzagette, avant de nous donner la version française des Leaves of Grass, a voulu nous l'annoncer. Car, avouons-le, en France, il y avait jusqu'à présent, non pas seulement peu de whitmaniens, mais le nombre des lettrés était infime qui connaissaient le poète américain, alors qu'en Allemagne Walt Whitman est traduit depuis longtemps;;, notamment par Knortz et Bolleston, Johannes Schlaf, Schœlermann et Federn, introduit par un quantité d'essais et qu'il exerce sur la lyrique allemande actuelle une influence très perceptible (i). L'Allemagne m'a révélé Whitman à l'époque oii je l'habitais. Si souvent j'avais vu son nom cité que je voulus savoir quel était au juste ce Walt. Je fis plus ample connaissance de Whitman dans la traduction publiée par Schlaf chez Reclam : grashahn, mais la grande révélation de Whitman fut pour moi l'admirable livre de Léon Bazalgette.

C'est vers 1872 que le poète fut cité pour la première fois en France dans deux études; l'une déjà signalée de Mme Bentzon à la Revue des Deux Mondes, l'autre d'Emile Blémont à la Renaissance

(i) Dans la Frankfurter Zeitnng du 25 avril 1909, Johannes Schlaf qui, outre sa traduction Grashalm, a fait paraître dans la collection Die Dichtung une belle monographie sur Whitman, a publié le très curieux récit de la visite que lui fit Gnsto Gros, qui vit selon Whitman.

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artistique et littéraire. En 1886, des poèmes de \\'hitman furent traduits et publiés par Jules Laforgue dans la Vogue. Peu de temps après la mort de Laforgue, Francis Viélé-Griffin voulut présenter au public français la traduction complète de l'œuvre poétique de Whitman; mais il donna seulement quelques poèmes dans les Entretiens politiques et littéraires. En 1894, Laurence Jerrold publia trois poèmes dans le Magazine International. Il y eut alors un intervalle de près de dix ans. Henry D. Davray fit connaître Walt Whitman par des traductions alternées de proses et de poésies dans la Plume et VErmitage.

A cette époque (1901-1902) des jeunes gens whitmaniens se réunissaient dans une chambre d'étudiant rue de la Sorbonne et « commémoraient simplement, mais avec dignité, la naissance et la mort du poète de la Démocratie (i) ».

En 1904, et dans l'Ermitage encore, Louis Fabulet reprit cette œuvre. On trouve aussi des poèmes ou des fragments de pièces dans les pages écrites par Léo Quesnel dans la Revue politique et littéraire (1884). dans les essais de Gabriel Sarrazin à la Nouvelle Revue (1888), de Teodor de Wyzewa à la Rezme Bleue (1892), de B.-H. Gausseron à la Revue Encyclopédique (1892), de Daniel Halévy à Pages Libres (1901), de Elie Alasson au Mercure de France (1907).

Enfin en 1908, un vrai whitmanien, un vrai poète, tant par sa vie que par son œuvre. Joseph Lecomte, publiait dans la Vie Intellectuelle une conférence faite à l'Université Populaire du quartier Nord-Est de Bruxelles, le 2 février 1907.

Quelques mois après, nous avons cette belle vie, ce réel et grand poème de Léon Bazalgette. En janvier 1909, Joseph Lecomte fait deux conférences, l'une à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, l'autre à ru. P. du faubourg Saint-Antoine. La traduction des Feuilles d'herbe paraît. Une autre conférence est faite à l'U. P. du faubourg Saint-Antoine, par Paul-Hyacinthe Loyson. A l'L^niversité Nouvelle de Bruxelles, Louis Piérard, le poète des Images Foraines, et l'observateur de la vie du peuple, consacre trois causeries aux Feuilles d'Herbe, cependant qu'infatigable, Joseph Lecomte va les présenter au public ouvrier de Frameries. et qu'avec les magnifiques couleurs de son enthousiasme, Philéas Lebesgue fait un superbe portrait à Rouen, à Elbeuf-sur-Seine et à Dieppe.

(i) On pourra à ce sujet se rapporter à la Phalange du 20 avril 1909 où M. Valéry Larbaud a publié un intéressant article : Walt Whitman en français. M. Valéry Larbaud, qui est excellemment informe sur les choses anglaises, devait faire à la même époque une conférence sur Walt Whitman, où il voulait proposer la vie du poète aux ouvriers. Il destinait en outre un article à la Plume, mais cette revue disparut au même momeïit.

Walt Whttinait à ^5 ans.

D'après une daguerréotype.

(C'est ce portrait qui accompagnait la première édition desIFeuilles d'Herbe

et tenait lieu du nom de l'auteur.)

PORTRAITS D HIER

Le grand camarade est désormais parmi nous. Les revues, grandes et petites, en parlent, les vrais poètes et aussi les rimeurs loquaces et prétentieux; mais, fort heureusement, on ne l'a pas mis à l'insupportable sauce des Annales, tel Frédéric Nietzsche. Et, signe de grande joie, les cuistres, les pédants, les réactionnaires — bref, toute la camelote — qui, il y a peu de temps encore, l'ignoraient, lui accordent l'hommage de leur médiocre talent et de leur prose bilieuse (i).

L'opinion de Léo Ouesnel et celle de Whitman lui-même sur le sort des Feuilles d'Herbe paraissent devoir être infirmées. En 1884, Léo Ouesnel écrivait: « Whitman traduit n'est plus Whitman; la langue riche et libre qu'il a pu se créer, grâce aux larges tolérances des idiomes anglo-saxons, ne saurait être coulée dans le moule étroit et pur des langues latines. » Lorsqu'en 1888, Whitman reçut la lettre de Viélé-Griffin, oii celui-ci lui faisait part de son intention d'entreprendre la version intégrale des Feuilles d'Herbe, le poète déclara : « Qu'on la fasse, je l'encourage ; que les résultats soient laissés à eux-mêmes; mais je ne crois pas que les Français mordent à moi, ni que j'entre dans leur orbite. »

Les paroles de Whitman commencent à être heureusement démenties. C'est, qu'en effet, nous sommes en présence d'une œuvre riche de substance: nous avons devant nous un Homme. La traduction est un critérium. Dans l'excellente transposition littéraire de Bazalgette, la force, l'originalité, la saveur de la poésie de Whitman sont restées totales.

L'oeuvre de Walt Whitman arrive à son heure, au moment où quelques jeunes poètes suivent courageusement et audacieusement (au milieu de lettrés qui soupçonnent peu la beauté de notre temps) la voie déjà tracée par Verhaeren.

(' Etres de plein air », «dieu du grand air», l'appelait Horace Traubel. Jamais Whitman n'a composé de vers dans un cabinet de travail mal aéré; jamais il n'écrivit une seule ligne qui révélât une vie figée, artificielle. Son studio, c'est la rue, les quais, le bois, le champ, l'usine. Simple, sauvage et superbe, Whitman compose ses versets en plein air, sur l'impériale de l'omnibus, dans le comparti-

(i) Exemple : l'article de M. Pierre Lasserre paru dans l'Action française du 27 avril 1909.

ment d'un wagon trimballé loin, près d'un générateur chaud et puissant, dans un entrepôt ou dans une gare, au sein de la masse :

Je demande que s élèvent les brins d'herbe des mots, des actes,

des individus.

Ceux du plein air, rudes, ensoleillés, frais, nourissants.

Plein-airiste prestigieux, étonnant visuel, vibrant impressionniste, des poèmes tels que: Etincelles jaillies de la roue et Un coucher de soleil sur les prairies, hautement l'affirment. N'est-il pas un peintre magnifique, celui qui nous a laissé ce tableau lumineux:

. . . Le rayonnement du soleil couchant d'été qui entre par ma fenêtre ouverte et montre l'essaim des mouches suspendues en équilibre dans l'air, au centre de la pièce, dardant leur vol tout à travers et de long en large, projetant de petites taches d'ombres agiles sur la muraille en face que frappent les rayons. . .

Y a-t-il un peintre plus plein-airiste, plus coloriste que l'auteur de cette admirable toile:

Projections d'or, de marron et de violet, éblouissement d'argent, d'émeraude, de fauve.

Toute l'amplitude de la terre et de la puissance multiforme de la nature confiées, cette fois, aux couleurs;

La lumière, l'air entier possédés par elles, — par des couleurs inconnues jusqu'à présent.

Nulle limite, nulles bornes — non seulement l'ouest du ciel — également le haut méridien — le nord, le sud, tout.

De la couleur pure et lumineuse luttant contre les ombres silencieuses jusqu'à la fin.

Parmi les propos recueillis par Horace Traubel (i), on lit ceci : « Lire, la plupart du temps, à la chandelle, enfermé, contre une bouche de chaleur ou un radiateur, est une maladie: je doute qu'une pareille lecture fasse beaucoup de bien à qui que ce soit. La meilleure sorte de lecture semble nécessiter la meilleure sorte de plein air. »

Il a constaté, cet homme dont à aucun moment la vue ni l'observation ne chômaient, que tout dans la vie est digne de l'attention et de l'admiration. Il clarifie et transfigure la voix des sexes :

J'observe la même délicatesse à l'égard des entrailles qu'à l'égard de la tête et du cœur, La copulation n'est pas plus grossière à mes yeux que la mort.

(i) Traduits par Léon Bazalgette dans la Nouvelle Revue Française, 1" juin 1910.

PORTRAITS D HIER

Walt ^^^hitman a réhabilité l'instinct, la joie physique, la volupté sexuelle, méprisées et freinées par les hypocrites conventions bourgeoises. « Je pense, dit-il, que tous les savants seront d'accord avec moi, comme je suis d'accord avec les savants, pour reconnaître qu'un corps beau, capable, suffisant, est la prime force qui contribue aux vertus de la civilisation, de la vie, de l'histoire. » Et il a illustré cette vitale déclaration principalement dans toute cette série de poèmes: Enfants d'Adam et Calanms qui, en Amérique, bouleversèrent non seulement tout ce qui a une pensée châtrée, mais aussi quelques-uns des admirateurs du poète:

Rivières emprisonnées et douloureuses,

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