Partie de moi-même sans laquelle je ne serais rien
Chose que je suis résolu à glorifier, quand bien même je serais seul parmi les hommes,
Ma voix retentissante, c'est de vos profondeurs que je chante le phallus.
Que je chante le chant de la procréation,
Que je chante le besoin d'enfants superbes, et par là de superbes adultes.
Que je chante la poussée du muscle et l'acte oit deux corps se confondent.
Que je chante le chant de la compagne de lit (0 l'irrésistible élan !
0 pour tous, sans exception, l'attraction du corps complémentaire !
0 pour vous, qui que vous soyez, votre corps complémentaire! on corps qui, plus que tout au monde, vous enivre .')
Le poème Me voici, spontané, particulièrement, est un magnifique chant cosmique oii sont incomparablement exaltés la nature, le corps, l'amour, les parties sexuelles:
Me voici, spontané, voici la Nature,
V^oici le jour aimant, le soleil qui monte, l'ami auprès duquel je suis heureux.
Le bras de mon ami passé négligemment autour de mon épaule.
Voici le coteau tout blanc des fleurs du sorbier,
Le voici, vers la fin de l'automne, couvert de teintes rouges, jaunes, fauves, pourpres, vert clair et vert foncé,
La riche courtepointe de l'herbe, les animaux et les oiseaux, le tertre à l'écart, sans nul arrangement, les pommes primitives, les cailloux,
Magnifiques morceaux trempés qui s'égouttent, dont la liste se déroule à loisir, l'un après l'autre, lorsqu'il m'arrive de me les nommer moi-même ou d'y penser,
Les vrais pocmcs de l'intimité de la nuit et des hommes tels que moi,
Ce poème que je porte toujours avec moi et que tous les hommes portent, cette chose qui retombe, craintive et cachée,
{Sachez, une fois pour toutes, ce qui est ici déclaré à dessein, que partout où il y a des hommes tels que moi, veillent en leur cachette nos robustes poèmes de mâles),
Pensées d'amour, duo d'amour, senteur d'amour, abandon d'amour, lianes d'amour et l'ascension de la sève.
Bras et mains d'amour, lèvres d'amour, force phallique d'amour, seins d'amour, ventres que l'amour presse et colle ensemble,
Tei're de chaste amour, vie qui n'est la zne qu'après l'amour,
Le corps de mon mnour, le corps de la femme que j'aime, le corps de l'homme, le corps de la terre.
Les molles brises du matin qui soufflent du sud-ouest,
L'abeille sauvage inclue qui murmure et promette en tous sens son désir ardent, qui s'agrippe à la fleur épanouie, sa dame, se courbe sur elle amoureusement avec ses pattes raidies, jouit d'elle tout son soûl, et s'y tient cramponnée et frémissante jusqu'à ce qu'elle soit rassasiée;
La fraîcheur mouillée des bois durant les heures matinales.
Deux dormeurs qui dorment la nuit, couchés l'un contre l'autre, le bras de celui-ci jeté en travers et au-dessous de la ceinture de celui-là,
La senteur des pommes, les arômes que dégagent la sauge, la menthe, Vécorce de bouleau qu'on écrase.
Les désirs du jeune gars, ce qui le brûle et l'opresse lorsqu'il me confie ce à quoi il rêvait,
La feuille morte qui tourbillonne en décrivant sa spirale et qui tombe à terre pour y demeurer immobile et satisfaite,
Ces aiguillons en forme de non, dont les spectacles, les gens, les objets m'irritent.
Mon propre dard protubérant qui m'irrite autant qu'il peut irriter qui que ce soit,
Les deux jumeaux sensibles et ronds, nichés en dessous, que seuls les privilégiés qui les touchent peuvent approcher intimement là où ils sont,
La main, l'étrange vagabonde, qui erre partout le corps, la chair qui timidement se rétracte là où les doigts s'arrêtent doucement caresseurs et s'insinuent,
La liqueur limpide qui coule au dedans de l'homme jeune,
L'irritation corrosive qui rend si pensif et fait si mal.
Le tourment, le flot irritable qui ne veut pas se tenir en repos.
PORTRAITS D HIER
Les sensations pareilles que je ressens, et qui sont pareilles chez les autres.
Et lui-même fut un beau type d'homme, une « personnalité athlétique ». Lors des premières luttes que suscita son livre, Walt \\'hitman publia, dans le Brooklyn Times, ce parfait portrait exécuté de sa main :
« Américain de naissance, de santé insouciante, le corps parfait, exempt de tare des pieds à la tête, ne connaissant jamais la migraine ni la dyspepsie, de sang riche, haut de six pieds, mangeant bien, n'ayant pas une. seule fois usé de médicaments, ne buvant que de Teau — nageur dans la rivière ou la baie ou au bord de la mer, — se tenant droit et marchant à pas lents — une manière indescriptible où se marquent l'indifférence et le dédain, — ample de proportions, pesant cent quatre-vingt-cinq livres, âgé de trente-six ans (1855)... — teint basané d'un rouge transparent, barbe courte et toute parsemée de blanc, les cheveux comme le foin lorsque, après avoir fauché l'herbe dans le champ, on l'a soulevé en le mêlant pour le faner, — le visage pas raffiné ni intellectuel, mais calme et sain — le visage d'un animal inaffecté, — visage qui absorbe le soleil et accueille le sauvage et l'homme comme il faut sur un pied d'égalité — visage de quelqu'un qui mange et boit et qui est un rude amant et embrasseur, — visage d'impérissable amitié et d'indulgence envers les hommes et les femmes et d'un être auquel bien des fois les mêmes sentiments sont retournés — un visage entre deux yeux gris, où dorment la passion et la hauteur, et en arrière la mélancolie — un esprit qui se mêle joyeusement au monde. »
Ses contemporains s'accordent d'ailleurs à dire que Walt Whitman dégageait une sorte de fluide magnétique. Non seulement ceux qui le connaissaient, lui et son œuvre, étaient subjugués, illuminés, transfigurés, mais tous ceux-là qu'il rencontrait dans les rues populeuses de New- York ou de Boston se retournaient pour le bien considérer lorsqu'il passait.
Il avait horreur de passer pour un homme de génie, pour un littérateur, et à tout le monde et en toute occasion, il se montrait tel qu'il était, fût-il en compagnie d'Emersofi ou du conducteur Peter Doyle. On remarquait, a noté quelqu'un qui le fréquenta beaucoup, r « absence de tout effort pour faire une bonne impression ».
Son attitude était partout identique, celle d'un robuste, formidable et cordial ouvrier. Il accorda son ample et tolérante sympathie à tout et à tous. « Ce qui surprend et déconcerte au premier abord. — remarque Bazalgette, — c'est l'universalité de ses sympathies. Rien, dans l'ensemble des gestes humains, ne lui semble méprisable, ni in-
digne de son attention. Il parait tenir de son organisme d'athlète une faculté athlétique d'absorption. Non seulement nul aspect de la vie ne lui est étranger, mais il le dénonce étroitement apparenté à tout et à tous. Il possède un instinct catholique qui lui fait reconnaitre la vraie richesse des choses et des êtres immergés dans la masse obscure et jugés trop ordinaires par l'humanité qui passe. »
Son âme est multiple; il est de toutes les castes, de toutes les races, de toutes les religions ; il est :
Paysan, ouvrier, artiste, Jiomnie comme il faut, marin quaker, détenu, aventurier, costaud, fripouille, avocat, médecin, prêtre...
^^^alt \\"hitman aimait la foule dont il aimait goûter la sensation, rude, forte, condensée. Lorsqu'il habitait Brooklyn, il prenait — comme il a déjà été dit — le bac qui effectuait le trafic entre la cité et Brooklyn, le pont de Brooklyn n'étant pas encore construit. Là, il voyait « les grandes marées d'humanité avec leurs mouvements incessants ». Dans la cité même, il fréquentait les grandes artères et pour mieux voir évoluer la masse, il prenait place sur le siège des omnibus. Il faut ici encore citer Bazalgette : « Doué d'appétits vastes et divers, jouissant de facultés réceptives et communiales extraordinaires, cet enquêteur tranquille et sans mandat se trouvait placé au centre d'une collectivité mouvante et grouillante, dévorée d'activités fébriles ».
Les mêmes mâles sensations, il allait les quérir au théâtre où il pouvait voir et sentir frémir les spectateurs émotionnés par un acteur quelconque et une banale pièce de théâtre. Les concerts, les conférences aussi l'attiraient et il était un habitué des meetings « orageux et cycloniques ». Lui-même se jeta dans la mêlée politique. Maître d'école à Long-Island, il combattit pour le Parti Démocratique qui soutenait la candidature de Van Buren à la présidence et à New- York il se mêla au Tammany Hall aux leader du parti.
Dans la foule, Walt Whitman a distingué l'homme moyen que dans ses poèmes il a immensifiés, justifiant Emerson, selon qui le véritable héroïsme, l'héroïsme caché qui n'a rien de criard, est dans la vie quotidienne, chez le commun des hommes. C'est là un des caractères spécifiques des grands écrivains d'aujourd'hui. Emile Verhaeren, dans les Villages Illusoires, par exemple, et Charles-Louis Philippe choisirent comme héros les gens des petits métiers, les artisans, le petits commerçants. Léon Bazalgette — qu'il faut toujours citer décidément, lorsqu'on parle du grand poète des Feuilles d'Herbe, l'a très bien consigné. Walt Whitman fraternisait avec l'humanité moyenne avec qui il avait plaisir à communiquer. Pour lui, les quelques paroles accompagnant le salut, les humbles confidences d'un cocher d'omnibus
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avaient plus de grandeur que les plus savantes dissertations et les plus subtiles analyses.
Cette même sympathie, Whitman l'a accordée aux filles de joie, aux putains qu'hypocritement méprisent et se montrent du doigt précisément ceux-là qui les ont façonnées. Ici encore il faut rapprocher de Whitman Charles-Louis Philippe qui nous a conté avec tant de vérité attendrie, l'existence de ces filles qui ont souvent profondément caché en elles un trésor d'héroïsme.